Albert Durer a Venise et dans les Pays-Bas autobiographie, lettres, journal de voyages, papiers divers

Part 9

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Après m'avoir offert un riche banquet, les peintres me mènent à leur chambre de gilde, où se trouvent plusieurs personnes distinguées telles qu'orfévres, peintres et marchands. Ils me forcent courtoisement à souper avec eux; on me régale, on me choie, bref, on me fait beaucoup d'honneurs. Les conseillers Jacques et Pierre Mostaert m'offrent douze mesures de vin, après quoi toute la société, composée de soixante personnes, me ramène chez moi avec des lanternes.

J'ai également visité la société du tir. J'y ai admiré le grand plat à poisson qu'on sert sur la table des tireurs et qui a dix-neuf pieds de long, sept de haut et trois de large.

Avant mon départ, je fais au poinçon les portraits de Jean Plos et de sa femme, et je donne dix sous à ses gens pour mes adieux.

Nous partons pour Orchhel où nous faisons un repas. Après avoir passé par six villages, nous arrivons à Gand. J'avais dépensé en tout quatre sous pour mon transport, et quatre sous pour des objets divers.

A mon débarquement à Gand, je suis reçu par le doyen des peintres et les autres dignitaires; ils me rendent de grands honneurs en m'offrant leurs services.

Le soir, nous dînons ensemble.

Le mercredi matin, on me fait monter à la haute tour de Saint-Jean; de là, j'admire cette grande ville qui, elle aussi, m'appelle grand.

Je vois le tableau de Jean[113]; il est superbe et admirablement conçu.

J'admire surtout les figures d'Ève, de Marie et de Dieu le père.

[113] Il est question ici de l'_Adoration de l'Agneau_, que les frères Jean et Hubert van Eyck peignirent pour Philippe le Bon, duc de Bourgogne, comte de Flandre. Après avoir admiré le génie des artistes, on admire leur patience. Rien, en effet, ne peut être comparé au fini précieux de ce tableau. On y compte trois cent trente têtes, sans en retrouver deux qui se ressemblent. De ce poëme, qui était composé de douze panneaux, il ne reste plus, dans la onzième chapelle de la cathédrale de Saint-Bavon à Gand, que quatre compartiments; mais si on en croit les chroniques, ce sont les plus beaux, et leur conservation est parfaite. Les couleurs principales, le rouge, le bleu et le pourpre, n'ont rien perdu de leur fraîcheur et de leur éclat; on croirait que cette belle œuvre, qui a aujourd'hui quatre cent trente-deux ans, sort de l'atelier des peintres. Il est vrai que les Gantois en ont un soin tout particulier; elle ne voit la lumière que rarement, à certains grands jours de fête, et à la demande des gens considérables. On m'a assuré à Gand que l'homme préposé à sa garde se livre à une petite supercherie, que nous sommes assez tentés de lui pardonner, puisqu'elle contribue à prolonger l'existence de ce chef-d'œuvre inimitable. Il a un flair excellent parmi les touristes dont il reçoit la visite, il distingue du premier coup d'œil ceux qui sont dignes d'adorer l'_Agneau_; s'il a affaire à des connaisseurs, il montre le vrai tableau; s'il a affaire à des profanes, il exhibe une toile au hasard; ce qui n'empêche pas ces braves gens de trouver la réputation du tableau surfaite. _Se non è vero è ben trovato._ Le roi d'Espagne, Philippe II, ne pouvait se lasser d'admirer cette peinture, il en offrit à plusieurs reprises des sommes considérables, mais vainement; enfin, il se décida à la faire copier par Michel Coxie, qui employa à ce travail pour trente-deux ducats de bleu, que le Titien lui avait envoyé d'Italie. Cette copie est fort belle; on lui reproche seulement de n'être pas la reproduction tout à fait exacte du modèle. On se demande, par exemple, pourquoi la sainte Cécile regarde derrière elle; si c'est, comme on le suppose, un caprice royal, nous excusons Coxie. Philippe II payait assez cher (quatre mille florins) pour avoir le droit de donner des ordres, même mauvais. Après bien des pérégrinations en Espagne, en Angleterre et en Hollande, elle est aujourd'hui dans la même chapelle que son admirable modèle; voici par quel concours de circonstances: le gouvernement belge l'avant achetée (1800 francs) à la vente du roi Guillaume II, proposa à l'évêque de Gand, Monseigneur Delebecque, et au chapitre de Saint-Bavon de l'échanger contre deux tableaux d'Hubert van Eyck, représentant Adam et Ève de grandeur naturelle, qui étaient relegués dans les combles de l'église à cause de la légèreté de leur costume. Le marché fut accepté moyennant un appoint de 12,000 fr. que le gouvernement belge paya; cet argent servit à faire exécuter les vitraux que l'on voit derrière le maître-autel. Des douze panneaux de la composition originale, six appartiennent au roi de Prusse, qui les a achetés à un Anglais, M. Solly, avec quelques toiles d'un ordre inférieur, pour la somme de 410,900 fr. Cet Anglais les avait payés 100,000 fr. à M. Nieuwenhuys de Bruxelles, à qui ils avaient coûté 6,000 francs.

Je vais visiter les lions vivants, et je dessinerai l'un d'eux au poinçon[114]. Sur le pont où se font les exécutions, je vois deux statues qui rappellent l'histoire d'un fils qui décapita son père[115].

[114] Wenceslas Hollar l'a gravé sur cuivre, d'après le dessin de Dürer, qui est dans le cabinet du comte Arundel. L'empereur Charles V, étant à Tunis, envoya un lion et quatre lionnes à un certain Dominique van Houcke, dit Van Vaernewyck, de Gand. _Histoire de Belgique_, page 119, Gand 1574.

[115] On voyait autrefois ces statues sur un des ponts jetés sur la Lys, appelé le pont de la décapitation, avec cette inscription:

Ae Gandt le en fant Fraepe sae père Tacte desuu Maies se Heppe rompe, si Grâce de Dieu.

MCCCLXXI.

Voici la légende: Deux hommes, le père et le fils, étaient condamnés à mort. Le roi avait fait grâce de la vie à celui des deux qui consentirait à décapiter l'autre. Le père refusa énergiquement, le fils eut la lâcheté d'accepter. Il brandit sa hache, mais elle se brisa et vint lui trancher la tête, au lieu de trancher celle de son père.

Ces deux statues n'ont disparu que vers 1793.

Gand est une ville très-remarquable, qui a quatre grands cours d'eau, et qui renferme en outre beaucoup de choses curieuses; les peintres et leur doyen ne me quittent pas, ils dînent avec moi, soupent avec moi, et veulent absolument tout payer. Ils me témoignent beaucoup d'amitié; je donne trois sous au sacristain et au gardien des lions, et cinq sous pour mes adieux dans la maison de l'épicier.

Le mardi matin, après avoir déjeuné à l'auberge du Cygne, nous partons pour Anvers. Je paye huit sous pour le transport. Je fais au charbon le portrait d'Hans Luber, d'Ulm; il veut me le payer un florin, mais je refuse toute récompense.

La troisième semaine après Pâques, je suis pris d'une fièvre froide qui m'affaiblit et me tourmente beaucoup. J'ai de violents maux de tête. Déjà, lors de mon séjour en Zélande, j'avais gagné une infirmité telle que personne n'en a jamais vu, et je l'ai toujours.

Je paye en plusieurs fois au médecin trois florins et vingt sous à l'apothicaire. Pendant ma maladie, Rodrigues m'envoie beaucoup de sucreries. Je donne quatre sous à son domestique. Je fais le portrait de maître Joachim[116] au poinçon et une autre figure. J'envoie à Nuremberg un sac rempli d'effets à l'adresse de Hans Imhoff. Je paye treize sous pour l'emballage à Hans Rabner, et un florin au voiturier. Je fais accord pour le transport d'Anvers à Nuremberg de ce paquet qui pesait un quintal, à raison d'un florin et un liard. Je donne quatorze sous au docteur, à l'apothicaire et au barbier; de plus, à maître Jacques le médecin, quatre florins de gravure. Je dessine au fusain le portrait de Thomas Polonius de Rome.

[116] Joachim Patenier. Le peintre de Dinant paraît avoir quarante-cinq ans environ. Il est en buste, vu de trois quarts, et coiffé d'un bonnet bizarre à deux étages, dont le premier est en fourrure. Les épaules sont couvertes d'un manteau bien drapé, qui laisse entrevoir un vêtement de chambre, d'une forme excentrique. Son cou est nu. Au haut de la planche à gauche, l'année 1521 et le chiffre d'Albert Dürer sont gravés sur un fond gris. Hauteur, 7 pouces 8 lignes, en comptant la petite marge du bas qui a 4 lignes.

Il est prouvé aujourd'hui que ce portrait a été dessiné par Albert Dürer et gravé par Cornelius Cort.

Mon tabart de camelot a absorbé vingt et une aunes brabançonnes: ces aunes ont trois grands doigts de plus que celles de Nuremberg. J'ai acheté à cet effet trente-quatre aunes d'étoffe espagnole noire pour faille à trois sous. Total dix florins deux sous.

Je paye un florin au pelletier pour la confection.

Pour deux aunes de garniture de velours, je donne cinq florins; pour de la soie, du cordonnet et du fil trente-quatre sous, pour le coupeur trente sous, pour le camelot quatorze florins un sou, et cinq sous au domestique.

Je vends des gravures pour cinquante-trois sous, que je prends sur moi pour mes dépenses.

Le dimanche qui précède les Rogations, maître Joachim Patenier, bon paysagiste, m'invite à son mariage. J'y vois deux pièces de théâtre, dont la première surtout est fort drôle. Je donne six sous au docteur.

Le dimanche après l'Ascension, le peintre sur verre Thiéry (d'Anvers) m'invite fort amicalement à dîner avec plusieurs autres personnes parmi lesquelles se trouve Alexandre, un orfévre très-riche.

Le dîner est fort bon, et l'on me fait de grands honneurs. Je dessine deux portraits au charbon, celui de maître Marx, orfévre à Bruges, et d'Ambroise Hochstetter, chez qui j'ai dîné. Je prends six repas chez Mme Tommaso. Je donne au médecin étranger une Vie de la Vierge, une autre au valet de chambre de Marx, huit sous au docteur, et quatre sous à celui qui m'a lavé à neuf un vieux bonnet. Je perds quatre sous au jeu.

J'achète un nouveau bonnet de deux florins, et je change mon vieux bonnet qui est en étoffe trop grossière. Je remets six sous pour cet échange.

Je fais à l'huile le portrait d'un duc, celui de Joost mon hôte, et celui du receveur Sterk, très-bien soigné et d'une valeur de vingt-cinq florins. Il me donne vingt florins et un florin à Suzanne.

Je dessine de nouveau le portrait de la femme de Joost.

Le vendredi avant la Pentecôte de l'année 1521, le bruit court à Anvers que Martin Luther[117] a été fait traîtreusement prisonnier.

[117] Albert Dürer ajouta facilement foi à cette fausse nouvelle de l'emprisonnement et de la mort de Martin Luther, et il en fut fort attristé. Cet enlèvement n'avait pourtant pas été fait par ses ennemis, mais par ses amis. Lorsque Luther fut mis au ban de l'empire par Charles V, l'électeur, Frédéric III de Saxe, craignit qu'il ne lui arrivât malheur. Il résolut donc de le mettre en lieu sûr, et donna l'ordre à quelques hommes de confiance de l'enlever. Cet ordre fut exécuté par Jean de Berlepsch et Burkard de Kund, accompagnés de trois valets, le 4 mai 1521, pendant que Luther traversait la forêt de Thuringe, entre le château d'Altenstein et la petite ville de Walterhausen; on l'emmena sous un déguisement au château de Wartburg, près d'Eisenach. Là, il écrivit plusieurs ouvrages et y resta jusqu'au 1er mars de l'année suivante, époque à laquelle il retourna à Wittenberg.

On lui avait donné un sauf-conduit, et il était accompagné d'un héraut d'armes de l'empereur Charles, qui devait le protéger; mais lorsqu'ils furent arrivés près d'Eisenach, dans un endroit isolé, le héraut lui déclara qu'il cessait d'être son guide et le quitta. Alors survinrent dix cavaliers qui emmenèrent, trahi et vendu, l'homme pieux, éclairé par le Saint-Esprit, qui était parmi nous le représentant de la véritable foi chrétienne. Vit-il encore, ou l'ont-ils assassiné? Je ne le sais pas.

Mais ce que je sais, c'est qu'il aura souffert pour la vérité, parce qu'il a essayé de punir le papisme autrichien qui conspire de tout son pouvoir contre l'affranchissement promis par le Christ, nous ravit notre sueur et notre sang, dont il se nourrit honteusement, peuple fainéant et infâme qu'il est, tandis que les hommes malades et altérés meurent de faim. Mais ce qui m'attriste surtout, c'est de voir que notre Dieu veut peut-être nous laisser longtemps encore dans cette doctrine fausse et aveugle inventée par des hommes qu'ils appellent _les pères_, qui sont cause que la parole divine nous a été faussement interprétée en beaucoup d'endroits, ou qu'on n'en a pas tenu compte. O Dieu, qui es dans le ciel, prends-nous en pitié! O Seigneur Jésus, X P E, prie pour ton peuple, délivre-nous au temps prédit, conserve en nous la véritable foi chrétienne; rassemble par ta parole, appelée dans la Bible la parole de Dieu, tes troupeaux dispersés! Aide-nous à reconnaître la vraie voie, afin que nous ne suivions pas les erreurs nées du délire des hommes, et que nous ne te quittions pas, Seigneur Jésus, X P E!

Appelle, réunis dans tes pâturages tes brebis dispersées, dont une partie se trouve encore égarée dans l'Église romaine, et l'autre parmi les Indiens, les Moscovites et les Grecs, qui ont été séparés de nous par l'avarice des papes et leur faux semblant de sainteté. O Dieu, délivre ton peuple infortuné, qui est contraint, sous des peines rigoureuses, d'observer des commandements qui répugnent à sa nature et l'obligent à pécher sans cesse contre sa conscience! O Dieu, jamais hommes n'ont été aussi cruellement opprimés sous des lois humaines que nous sous le siége de Rome, nous qui, chaque jour, sommes rachetés par le sacrifice de ton précieux sang, et qui devons vivre chrétiens et libres! O père suprême et céleste, que ton fils verse dans nos cœurs une lumière telle que nous puissions reconnaître quel est ton envoyé véritable; qu'il nous soit permis de nous dégager en pleine sûreté de conscience des entraves étrangères, et de te servir dans toute la joie de notre cœur!

Puisque nous avons perdu cet homme à qui tu avais donné un esprit si évangélique, et dont la parole était plus claire que celle de tout autre qu'on ait entendue depuis 140 ans, nous te prions, ô père céleste, de donner de nouveau ton Saint-Esprit à un apôtre qui rassemble encore une fois ton Église!

Fais que nous puissions vivre unis et chrétiens, et que, grâce à nos salutaires efforts, tous les infidèles, tels que les Turcs, les païens et les Calcuttes, viennent d'eux-mêmes à nous pour embrasser la vraie foi!

Mais, Seigneur, toi dont le fils I H C X P E a été mis à mort par les prêtres, puisque tu as voulu qu'avant le jugement il en arrivât autant à son successeur Martin Luther, que le pape a fait tuer traîtreusement et par des meurtriers à gages; de même que tes décrets avaient ordonné la ruine de Jérusalem, détruis également cette puissance usurpée du siége romain. O Seigneur, donne-nous alors la Jérusalem nouvellement parée, qui doit descendre du ciel, ainsi qu'il est écrit dans l'Apocalypse! Donne-nous l'Évangile saint et clair qui n'ait pas été altéré par les fausses doctrines! Quiconque lira les livres de Martin Luther verra combien sa doctrine est claire et transparente, et combien elle est conforme au saint Évangile. Il faut donc les conserver en grand honneur et non les brûler, à moins qu'on ne jette au feu tout le parti qui lui est opposé, avec ses contrevérités et ses prétentions de changer des hommes en dieux. O Seigneur, si Luther est mort, qui nous expliquera le saint Évangile avec la même clarté? O Dieu, que de choses il aurait pu écrire encore dans l'espace de dix ou vingt années! O vous tous, chrétiens pieux, déplorez avec moi la perte de cet homme doué de l'esprit divin, et priez le Seigneur qu'il nous envoie un autre guide aussi éclairé! O Érasme de Rotterdam, où veux tu aller?--Vois ce que fait l'injuste et aveugle tyrannie des puissants du monde! Écoute, chevalier du Christ, montre-toi à cheval à côté du Seigneur X P E; malgré ta vieillesse et la faiblesse de ton corps, va conquérir la couronne du martyre. Je t'ai entendu dire que tu t'étais donné encore deux ans pour faire quelque chose. Emploie-les bien pour l'amour de l'Évangile et de la véritable foi chrétienne. Fais entendre ta voix: le siége romain, les portes de l'enfer, comme l'a dit Jésus, ne prévaudront pas contre toi: et s'il arrivait que ton sort fût le même que celui de ton maître le Christ, que les menteurs t'accablassent, comme lui, d'ignominies, et que tu mourusses un peu avant le temps, tu ressusciterais et tu serais glorifié en Jésus-Christ; car en buvant dans la coupe où il a trempé ses lèvres, tu régnerais avec lui et tu jugerais ceux dont les actions n'ont pas été justes.--O Érasme, fais que Dieu, ton juge, se glorifie en toi! Comme il est écrit dans David, tu peux, comme lui, abattre Goliath, car le Seigneur est debout près de la sainte Église. Que sa volonté divine nous conduise à la béatitude éternelle. Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, un Dieu éternel. Amen.

O vous, chrétiens, priez Dieu et demandez-lui grâce, car son jugement approche et sa justice va se manifester! C'est alors que le pape, les prêtres, les moines, et tous ceux qui ont versé le sang innocent, seront jugés et condamnés. Voilà les victimes innocentes abattues sous l'autel de Dieu, et qui crient vengeance. A quoi la voix céleste répond: Travaillez jusqu'à ce que le nombre des martyrs soit complet; alors je jugerai!

Je change un florin, et donne encore huit sous au docteur.

Je dîne deux fois chez Rodrigues, et une fois chez le riche chanoine.

Pendant les fêtes de la Pentecôte, je reçois à ma table maître Conrad, statuaire de Malines. Je fais pour maître Joachim, sur papier gris, quatre Christophe.

Je donne dix-huit sous pour des objets d'art italien, et six sous au docteur.

Le dernier jour de la Pentecôte vient la grande foire aux chevaux d'Anvers. J'y vais essayer plusieurs beaux étalons; on en achète deux devant moi pour sept cents florins.

Je vends pour un florin trois liards de gravures, et je mets cet argent dans ma poche pour mes dépenses; je donne encore quatre sous au docteur.

Je dîne trois fois chez Tommaso. Comme je lui ai dessiné trois fourreaux d'épée, il me donne un petit vase en albâtre.

Je fais au charbon le portrait d'un lord anglais; je reçois un florin, que je prends sur moi pour mes menus plaisirs.

Maître Gerhard[118] l'enlumineur a une petite fille de huit ans qui se nomme Suzanne[119]; elle a enluminé un Sauveur que j'ai payé un florin. Il est vraiment remarquable qu'une enfant de cet âge puisse faire pareille chose. Je perds six sous au jeu.

[118] Maître Gérard Horebout ou Hurembout, né à Gand, peintre d'Henri VIII, roi d'Angleterre.

[119] Cette Suzanne devint une grande et belle personne, fort recherchée à la cour du roi Henri VIII. Elle fit un art de l'enluminure et mourut en Angleterre, considérablement riche et comblée d'honneurs. Son frère, Lucas Hurembout, alléché par les succès de sa sœur, quitta la peinture pour se faire enlumineur, mais il ne réussit pas comme elle.

Le jour de la Sainte-Trinité, il y a à Anvers une grande et belle procession.

Maître Conrad m'envoie de jolis rasoirs; je donne à son vieux serviteur une Vie de Notre-Dame.

Je fais au charbon le portrait de Jean l'orfévre, de Bruxelles, et celui de sa femme. Je reçois pour ces deux portraits, et pour le dessin de son sceau, trois philippes.

Je lui fais présent de la Véronique que j'ai peinte à l'huile, et d'un Adam et Ève fait par Frans; il me donne à son tour une hyacinthe et une agate, sur laquelle est gravée une Lucrèce, que tout le monde évaluera à quatorze florins.

Pour une bague et six petites pierres, je lui donne tout mon œuvre sur cuivre, qui vaut sept florins.

J'achète deux paires de souliers pour quatorze sous, et deux petites boîtes à un sou pièce. Je donne sur du papier gris, avec du blanc et du noir, trois figures et deux costumes flamands, et je mets en couleur pour un florin l'écusson d'un Anglais.

Je fais çà et là beaucoup de dessins, et d'autres choses à la convenance des personnes que je vois, mais la plupart du temps mon travail ne m'est pas payé.

Entrès (de Curaçao) me donne un philippe pour un écusson et une tête d'enfant.

Je paye deux sous pour des brosses. Je dîne cinq fois chez Tommaso, et donne six sous au docteur. Ma femme tombe malade. Le médecin reçoit dix-huit sous en divers payements. Je paye deux florins onze sous pour recettes et médecines à l'apothicaire, et huit sous au moine qui est venu voir ma femme, de nouveau vingt-quatre sous à l'apothicaire pour un clystère. J'achète toute une pièce de satin pour huit florins, et je donne encore autant pour quatorze aunes de satin fin. Je paye quatre sous au tailleur et dix sous pour des bandes.

En 1521, le mercredi après la fête Corpus-Christi, je fais transporter d'Anvers à Nuremberg, par le voiturier Antoine Mez de Schlaudendorff, mes grands ballots. Je le paye un peu moins d'un demi-florin par quintal, c'est-à-dire en tout un florin.

Je dessine au fusain le portrait du jeune Rehlinger d'Anvers.

Le huitième jour après Corpus-Christi, je vais à Malines avec ma famille pour voir Mme Marguerite; je descends à l'auberge de la Tête-d'Or, chez maître Henri[120], le peintre. Les peintres et les statuaires m'invitent à dîner dans mon propre logement, et me rendent beaucoup d'honneurs.

[120] Sans doute Henri de Bles ou Met de Bles, Henri à la Houppe, né à Bovines, près de Dinant. Les Italiens l'appelaient le Maître au hibou ou _Civetta_, parce qu'il avait la manie de peindre un hibou dans le feuillage de ses arbres; il l'y cachait si bien que souvent on avait beaucoup de mal à le trouver.

Je visite la maison de Popenruter, le fondeur d'artillerie, et j'y trouve des choses vraiment dignes d'admiration. Je vais rendre visite à Mme Marguerite, qui refuse d'accepter le portrait de l'empereur que je lui offre.

Le vendredi, elle me montre ses superbes collections; j'admire principalement quarante miniatures à l'huile, les plus belles qui soient. Je vois aussi de beaux tableaux de Jean[121] et de Jacob Walch[122]. Je prie Mme Marguerite de me donner le livre de dessins de maître Jacob; mais elle me répond qu'elle l'a promis à son peintre[123]. Je remarque une belle bibliothèque.

[121] Van Eyck.

[122] Jacopo de Barbary, dit le maître au caducée.

[123] Bernard van Orley.

Maître Hans Popenruter m'invite à dîner, j'accepte; et, de mon côté, j'invite deux fois maître Conrad et une fois sa femme. Je dépense pour cela vingt-neuf sous.

Je fais le portrait d'Étienne Kimmerling et celui de maître Conrad le sculpteur.

Le samedi, je quitte Malines pour retourner à Anvers.

Je dessine au charbon le portrait de maître Jacob. Je fais faire un cadre qui me coûte six sous, et je lui offre le tout sans lui rien faire payer.

Je dîne deux fois chez les Augustins[124]. Je redessine une fois le portrait de Bernard Stecher, et deux fois celui de sa femme; je lui donne tout mon œuvre gravé, il me le paye dix florins.

[124] C'étaient les Augustins de Saxe, arrivés à Anvers en 1513 et chassés en 1523. Ils habitaient le quartier Saint-André, où il y a encore la rue des Augustins.

J'ai été invité par maître Lucas[125] qui grave sur cuivre. C'est un petit homme de Leyde, en Hollande, qui est venu voir Anvers.

[125] Lucas de Leyde, le célèbre graveur.

Je dîne chez maître Bernard Stecher, et donne à son domestique un demi-sou. Je vends pour quatre florins et un liard de gravures.

J'ai fait le portrait de maître Lucas de Leyde au poinçon, et perdu un florin au jeu. J'ai donné de nouveau douze sous au médecin.