Part 8
Nimègue est une jolie ville qui possède une belle église et un château fort bien situé.
A Thiel, sur le Waal, nous quittons le Rhin pour remonter la Meuse; nous arrivons à Terveer, où il y a deux tours, nous y passons la nuit et je dépense sept sous.
Le vendredi matin, nous partons pour Bommel; là survient une furieuse tempête qui nous oblige à louer pour un florin des chevaux de paysan qui nous portent tant bien que mal à Bois-le-Duc. Bois-le-Duc est une jolie ville qui renferme de belles et riches églises et qui est solidement fortifiée. J'y dépense dix sous que maître Arnold[93] veut absolument payer. Les orfévres de l'endroit viennent me voir et me font beaucoup de politesses.
[93] Arnold de Beer, élève de Lambert Suterman, peintre d'Anvers. Il s'est fait une réputation comme dessinateur plutôt que comme coloriste.
Le jour de Notre-Dame, nous arrivons de bonne heure au magnifique village d'Osterwyck, de là à Tilborg, où nous faisons un repas assez convenable, et nous restons coucher à Baerle; mais comme mes compagnons tombent en désaccord avec l'aubergiste, nous partons pour Hoogstraeten après deux heures de repos. Arrivés à Harfth, nous déjeunons en face de l'église Saint-Léonard pour quatre sous.
Le jeudi après l'Assomption, je revois Anvers; je donne quinze sous au voiturier et je vais me loger de nouveau chez Joost Planckfeld. Je dîne trois fois avec lui et deux fois avec ma femme. Le premier portrait que je fais est celui de Nicolas Sombalis.
Pendant sept semaines qu'a duré mon voyage, ma femme et ma servante ont dépensé sept couronnes pour le ménage et quatre florins pour les menus objets. Je dépense quatre sous avec des camarades. Je dîne six fois chez Tommaso.
Le jour de la Saint-Martin, dans l'église de Notre-Dame, on coupe la bourse de ma femme; elle valait un florin et contenait deux florins et quelques clefs.
Le soir de la Sainte-Catherine, je paye à Joost Planckfeld dix couronnes d'or en à-compte de ce que je lui dois.
Je dîne deux fois chez les Portugais. Rodrigue me fait cadeau de six noix indiennes; je donne deux sous à son domestique, et dix-neuf sous pour du parchemin. Je prends la monnaie de deux couronnes.
Je vends les gravures suivantes: deux Adam et Ève, très-belles épreuves, un saint Jérôme, un cavalier, une Némésis, un saint Eustache, dix-sept pièces gravées à l'eau-forte, huit quarts de feuilles, dix-neuf pièces sur bois, sept mauvaises gravures sur bois et dix livres de la petite Passion, le tout pour huit florins; pour une once de couleur de plomb je donne trois gros livres. Je prends la monnaie d'un florin de Philippe et ma femme celle d'un florin simple.
A Ziericzée (en Zélande), une forte marée chassée par l'ouragan fait échouer une baleine; elle a plus de cent toises de long et personne ne se souvient d'en avoir vu une pareille en Zélande.
Ce poisson ne peut être mis à flot; les habitants voudraient s'en débarrasser parce qu'il infecte la contrée. Il est si monstrueux qu'ils n'espèrent pas avant six mois d'ici pouvoir le mettre en pièces et le réduire en huile.
Stéphan Capello me donne un chapelet en cèdre, à condition que je ferai son portrait. J'achète pour quatre sous de tripoli et du papier pour trois sous.
Je fais le portrait de Félix à genoux, à la plume, dans son album; il me donne cent huîtres. Je fais présent au seigneur Lazare, surnommé le Grand Homme, d'un saint Jérôme sur cuivre et de trois grands livres. Rodrigue m'envoie du vin fort et des huîtres. J'invite à dîner Tomasin Gerhard, sa fille et son mari, Honing, le peintre sur verre, Félix, Joost et sa femme; cela me coûte deux florins. Thomassin me fait cadeau de trois aunes de gros damas.
Le soir de la Sainte-Barbe, je me rends à Bergen[94], je dépense un florin six sous et douze sous pour le cheval. J'achète dans cette ville une faille pour ma femme; je la paye un florin sept sous; je donne six sous pour trois paires de souliers, un sou pour un microscope et six sous pour une pomme d'ivoire.
[94] C'est à Berg-op-Zoom que Dürer veut dire.
Je dessine les portraits de Jean de Haes[95], de sa femme et de ses deux filles au charbon noir, et je fais des croquis de sa servante et d'une vieille femme au poinçon sur son album. Je visite la maison de ville de Bergen, elle est très-belle. Bergen est une ville fort agréable en été: elle a deux foires considérables par an.
[95] Sculpteur, né à Metz.
La veille de la fête de la Vierge, je pars avec mes compagnons pour la Zélande. Sébastien Imhoff me prête cinq florins.--Nous passons la première nuit sur le navire à l'ancre; il fait très-froid et nous n'avons rien à boire ni à manger. Le samedi, nous arrivons à Ter-Goes, où je dessine une jeune fille avec son costume national. Nous partons pour Erma et arrivons devant l'île de Walcheren; nous passons la nuit à Ernig; de là nous allons à Middelbourg. Dans l'église de l'abbaye[96], je remarque le grand tableau de Jean de Mabuse[97], qui est mieux peint que dessiné[98]. De là je pars pour la jolie ville de Terveer, où relâchent des vaisseaux de tous les pays.
[96] L'abbaye de l'ordre de Prémontré, dédiée N.-D. et à saint Nicolas.
[97] Jean Gossaert, dit _Jean de Maubeuge,_ né à Maubeuge vers 1470, mort le 1er octobre 1532, mort à Anvers, où il fut enterré à Notre-Dame.
[98] Une Descente de Croix qui avait été commandée par l'abbé Maximilien de Bourgogne. Ce tableau, un des meilleurs du maître, fut détruit par la foudre le 24 janvier 1568.
A Aremuidem, il nous arrive un grand malheur. Au moment où nous voulons prendre terre, après avoir lancé notre câble sur le rivage et qu'une grande partie de l'équipage est déjà descendue, un vaisseau vient se heurter avec force contre le nôtre. Comme à cause de la presse j'avais laissé passer devant moi la foule, j'étais encore dans le navire avec Georges Kotzler, deux vieilles femmes, le capitaine du navire et un mousse. Le vaisseau qui nous avait abordés nous entraîne, et malgré nos efforts nous ne parvenons pas à nous dégager. Alors le câble se rompt et un violent coup de vent nous rejette en pleine mer.--C'est en vain que nous crions au secours, personne n'ose se hasarder, le capitaine se lamente parce que ses matelots sont descendus et que son navire n'est plus assez chargé. La position est désespérée, le vent souffle avec violence et nous ne sommes pas plus de six personnes à bord. Je dis au capitaine de prendre courage et de mettre son espoir en Dieu.
--Et après? me répondit-il.
--Et après, lui dis-je, carguez la petite voile.
Nous exécutons tant bien que mal cette manœuvre en réunissant tous nos efforts.
Ceux qui sont sur la côte, nous voyant lutter énergiquement contre la mort, se décident à venir à notre aide et nous réussissons à reprendre terre.
Middelbourg est une bonne cité qui a une jolie maison de ville et une superbe tour; tout cela est fait avec art. Dans l'abbaye, il y a un jubé remarquable et un imposant portique en pierre. L'église paroissiale est très-belle; si j'y retourne jamais, je prendrai un croquis de cette charmante ville.
La Zélande est du reste un pays bien curieux, le niveau de la mer y dépasse la plaine.
A Ernig, je fais le portrait d'un aubergiste.
Maître Hugo, Alexandre Imhoff et Frédéric, le serviteur des Hierchvogel, me donnent chacune une poule indienne qu'ils ont gagnée au jeu, et l'aubergiste me fait cadeau d'un bel oignon.
Le matin, nous repartons avec le bateau, nous arrivons bientôt à Terveer et ensuite à Ziericzée, où j'aurais voulu admirer la baleine, mais la marée l'avait emportée. Je donne deux florins pour des plumes, deux florins pour un manteau, quatre sous pour une cage et trois sous à celui qui me l'a apportée; je perds six sous au jeu et je repars pour Bergen. Je peins l'aubergiste Arden et Schnabhann. Je donne dix sous pour un peigne en ivoire, deux florins moins cinq sous pour une plaque d'étain ordinaire. Je fais les portraits du jeune Bernhard de Bresles, de Georges Kotzler et de François de Cambrai. Chacun me paye un florin. J'oubliais Jean de Has-Eiden, à qui je rends le même service et qui me donne aussi un florin. J'achète encore deux plaques d'étain pour quatre florins moins dix sous et peins Nicolas Soilir.
Voilà neuf fois depuis mon départ de Zélande que je dîne à Bergen, chaque fois à raison de quatre sous. Je donne trois sous au voiturier, et le vendredi après la Sainte-Lucie j'arrive à Anvers, chez Joost Planckfeld. Je dîne avec ma femme chez mon hôte et je paye la dépense.
Le seigneur Lazare de Ravensberg me donne en retour des trois livres dont je lui ai fait présent autrefois quelques curiosités d'histoire naturelle. Je change une couronne. Le facteur de Portugal m'envoie un sac de velours brun et une boîte treillagée.
J'achète plusieurs petites guenons (Mehrkätzlein) pour quatre florins d'or, cinq poissons pour quatorze sous et un petit traité de deux sous. Je donne à Lazare de Ravensberg un portrait peint sur panneau qui m'a coûté six sous, huit pièces de grandes gravures sur cuivre et une Passion sur bois, le tout valant plus de quatre florins. Je fais changer un florin de Philippe; j'achète pour six sous un panneau, j'esquisse le portrait du domestique de l'agent de Portugal et je le lui donne comme cadeau de nouvel an avec deux sous de pourboire. J'offre à Bernard Stecher tout mon œuvre gravé sur cuivre. J'achète pour trente et un sous de bois. Je fais le portrait de Gerhard Pombelli et celui de la fille du procureur Sébastien. Je donne à Wolff de Rogendorff une Passion sur cuivre et une autre sur bois. Gerhard Pombelli m'envoie un mouchoir turc à dessins, et Wolff de Rogendorff, sept aunes brabançonnes de velours. Je donne un florin de Philippe à son domestique. Je dîne huit fois chez les Portugais, une fois chez le Trésorier, dix fois chez Tommaso, une fois chez Lazare de Ravensberg, une fois chez Wolff de Rogendorff, une fois chez Bernard Stecher, une fois chez Arnold Meyting, une fois chez Gaspard Lewenter, et chaque dîner me coûte un pourboire de quatre sous.
Je donne trois sous à un homme d'après qui j'ai fait une étude et deux sous à son domestique. J'achète pour quatre sous de lin et je vends pour quatre florins de mes gravures. Je change une couronne et je donne six sous au pelletier. Je perds six sous au jeu et je dépense six sous. Je change un noble à la rose; pour dix-huit sous j'achète des raisins et trois paires de couteaux. En divers payements, je donne deux florins à Joost; j'offre à maître Jacques deux saint Jérôme sur cuivre, et à chacune des trois filles de Tommaso une paire de couteaux de cinq sous. J'ai joué plusieurs fois et fini par perdre sept sous. Rodrigues me fait présent d'une pomme de senteur que l'on cueille sur l'arbre du musc, de quelques autres raretés encore et d'une boîte de sucre. Je donne cinq sous à son domestique. Je dessine au charbon le portrait de la femme de Joost. J'achète trois coupons de drap pour quatre florins cinq sous. Ma femme a été marraine d'un enfant, et ce plaisir lui a coûté un florin, sans compter quatre sous pour la garde. Je change une couronne, je perds deux sous au jeu et je dépense deux sous.
Je donne à maître Thiéry, peintre sur verre, une Apocalypse, au jeune facteur de Portugal, le seigneur Francisco, ma pièce avec le petit enfant qui vaut lix florins, et au docteur Loffen, d'Anvers, les quatre livres et un saint Jérôme sur cuivre. J'exécute pour Joost Planckfeld l'écusson de Staber et un autre encore. Je fais les portraits du fils et de la fille de Tommaso au poinçon et une figure d'archiduc à l'huile sur panneau.
Rodrigues Scrivan, de Portugal, me fait présent de deux filets de Calcutta en soie, d'un bonnet rempli d'ornements, d'un petit vase avec du _mirabolon_ et d'une branche de cèdre. Tout cela vaut au moins dix florins. Je donne cinq sous à son domestique. J'achète un pinceau pour deux sous. J'ai fait sur la commande de Focker un dessin pour masque; je reçois pour ce travail un angelot[99]. Je change un florin et donne huit sous pour deux petites cornes à herbes. Je perds trois sous au jeu et change mon angelot. Pour Tommaso, j'exécute deux feuilles de jolis masques.
[99] L'angelot valait deux florins et deux sous. L'archange Michel y était figuré, tenant de la main droite une épée, et de la gauche un écu chargé de trois fleurs de lis. Sous ses pieds, il avait un serpent.
J'ai peint à l'huile une bonne figure de Véronique, ce tableau vaut douze florins. Je l'ai donné à Francisco, facteur de Portugal. J'ai fait de sa femme un portrait à l'huile qui vaut mieux que le précédent, et je l'ai donné au facteur Brandon, de Portugal. Pour le premier objet, ma servante a reçu en pourboire un florin de Philippe, un florin pour la Véronique et un florin de Brandon.
La veille du carême, les orfévres m'invitent à dîner avec ma femme. Je vois là beaucoup de gens distingués. Le banquet est superbe et l'on me rend beaucoup d'honneurs. Vers le soir, le vieux fonctionnaire de la ville[100] m'invite et me reçoit très-bien, je vois chez lui de très-drôles de masques. Je fais le portrait de Florez, organiste de dame Marguerite. Le lundi soir, j'ai été invité à un grand dîner chez H. Lupez[101]. La fête a été fort belle et a duré jusqu'à deux heures; Laurent Stark m'a donné une pelisse espagnole; à ce festin, il y avait des masques très-richement mis, on remarquait surtout Tomasso et Branbell. J'ai gagné deux florins au jeu et donné quatorze sous pour un petit panier de raisins. J'ai fait au crayon noir le portrait de Bernard de Castell que j'avais battu au jeu.
[100] Le chevalier Gérard van de Werve.
[101] Thomas Lopez (le chevalier), ambassadeur du roi de Portugal.
Le frère de Gérard Tommaso m'envoie quatre aunes brabançonnes du meilleur satin et trois grandes boîtes incrustées, je donne trois sous à sa servante. J'achète pour treize sous de bois et pour deux sous de vernis. J'ai fait au poinçon un joli portrait de la fille du procureur. Je change un angelot. Maître Jean[102], bon statuaire, né à Metz, qui a étudié en Italie et ressemble beaucoup à Christophe Holer, m'a prié de dessiner son portrait au crayon. Je l'ai fait avec plaisir. Je donne à Jean Turcken trois florins pour des objets d'art italien et pour une once de bon outremer.
[102] De Haes.
Pour la petite Passion en bois, je reçois trois florins; et, pour quatre livres de gravures de Schaufelein[103], aussi trois florins. J'achète deux salières en ivoire de Calcutta, je les paye deux florins. Rudinger de Gelern me donne une petite corne pleine de monnaie d'or et d'argent, un quart de florin environ, pour trois grands livres, et un cavalier sur cuivre. Je dépense onze sous pour des objets d'art, deux florins de Philippe pour un saint Pierre et saint Paul, que je veux donner à Mme Koler, et six sous pour du bois. Je dîne chez le Français, deux fois chez Hirschvogel, et une fois chez maître Pierre[104] l'écrivain, avec Érasme, de Rotterdam. Je donne un sou à l'homme qui me montre la tour d'Anvers; cette tour[105] sera plus haute que celle de Strasbourg. De là, je vois la ville dans tous les sens; cette vue est très-belle. Je change un angelot. Le facteur Brandon me fait cadeau de deux grandes cannes à sucre blanc, d'un bol, de deux pots verts remplis de sucreries, et de quatre aunes de fort satin. Je donne dix sous à son domestique. Je fais au poinçon le portrait de la jolie fille de Gerhard. Je change un angelot. J'ai dîné chez le receveur Laurent Serk, qui m'a donné une petite flûte en ivoire et de la jolie porcelaine; je lui ai remis, en échange de sa politesse, un exemplaire de mon œuvre, ainsi qu'à Adrien[106], l'orateur de la ville d'Anvers. J'ai offert à la chambre des riches commerçants d'Anvers (les merciers) un saint Nicolas assis; on m'a prié d'accepter trois florins de Philippe de gratification. J'ai donné à Pierre (le menuisier de la ville) les vieux cadres de saint Jérôme, et quatre florins pour le cadre du portrait du receveur. J'ai acheté pour onze sous de bois, et payé quatre sous à un paysan.
[103] Hans Schaufelein, un des bons élèves d'Albert Dürer.
[104] Pierre Ægidius, plus tard greffier de la ville d'Anvers. C'était un ami intime d'Érasme et du chancelier Thomas Morus. Ægidius se trouvant un jour avec Érasme chez Quentin Metsys, ce peintre fit leur portrait sur deux panneaux ovales, attachés l'un à l'autre avec cette inscription latine:
Quanti olim fuerant Pollux et Castor amici, Erasmus tantos Ægidiumque fere. Morus ab is dolet esse loco, conjunctus amore, Tam prope quam quisquam vix queat esse sibi. Sic desiderio est consultum absentis ut horum Reddat amans animum littera, corpus ego.
Pierre Ægidius, autrement dit Gillis, naquit à Anvers en 1486, et laissa plusieurs écrits remarquables. Il mourut dans sa ville natale en juin 1533. Son père, Nicolas Ægidius, avait été bailli d'Anvers.
[105] Cette tour fut commencée en 1422, par un architecte nommé Jean Amelius de Bologne, selon les uns; selon les autres, par Pierre Smit, dit Appelmans, qui bâtit l'église de Saint-Georges et beaucoup de maisons des environs. Quoi qu'il en soit, il paraît, d'après le témoignage de Dürer, qu'en 1520 cette tour n'était pas encore achevée. Elle a cent vingt-deux mètres neuf cent vingt-cinq millimètres de haut. Albert Dürer n'est donc pas de beaucoup au-dessous de la vérité, puisque la flèche de Strasbourg n'en a que cent quarante-deux.
[106] Adrien Herbouts, né et mort à Anvers, devint pensionnaire de cette ville en 1506. On voyait autrefois son épitaphe dans l'église des Pauvres-Claires:
D. O. M. D. Adriano Herbouts, Præclaræ hujus urbis per XLI ann. Pensionario Utriusque juris doctori Decessit X Januarii CI[C]. I[C]. XLVI Elisabethæ nilis illius conjugi Obiit IX Augusti, anno CI[C]. I[C]. XXXIII. Levinæ legitimæ utriusque illorum F. Nicolai van der Heyden uxori; Periit dolore partus, XXIV Martii A. CI[C]. I[C]. XXVII.
J'ai confié ma malle à Jacques et André Heszler, qui doivent la transporter à Nuremberg pour deux florins par quintal; ils la remettront au vieil Hans Imhoff. Je leur ai déjà donné deux florins.
Le dimanche _Judica_, 1521, Rodrigues m'envoie six noix de coco, une jolie branche de corail, et deux florins d'or de Portugal pesant chacun onze ducats. Je donne quinze sous à son domestique.
Je paye six sous pour un aimant. J'envoie à maître Hugo, à Bruxelles, un petit morceau de porphyre, une Passion sur cuivre, et quelques autres pièces. Je fais pour Tomasso un dessin d'après lequel on va peindre sa maison. J'ai fait avec empressement un saint Jérôme à l'huile pour Rodrigues, qui a donné à ma servante Suzanne un ducat de pourboire. J'ai donné dix sous à mon confesseur, et quatre sous pour une petite tortue.
J'ai dîné chez Gilbert, qui m'a offert un petit bouclier de Calcutta, fait avec une écaille de poisson, et de petits gantelets. J'ai fait au crayon rouge le portrait de Cornelis[107], secrétaire de la ville d'Anvers; il est parfaitement réussi. J'ai acheté six brosses pour vingt sous, et six ceintures de soie pour trois florins seize sous. Je les ai offertes aux femmes de Gaspard Nutzel, Hans Imhoff, Spingler et Loffelhotz, et je leur ai donné par-dessus le marché une bonne paire de gants. Gaspar Nutzel, Hans Imhoff, Spengler et Jérôme Holzschuher ont reçu de moi de très-jolies choses. J'ai fait cadeau à Pirkeimer d'un beau bonnet et d'un riche encrier.
[107] Graphæus ou Schryver, ou encore Scribonius, né à Alost en 1482. Savant très-versé dans les langues étrangères. Il mourut à Anvers le 19 décembre 1558 et fut enterré dans l'église Notre-Dame. Son tombeau, élevé par son fils Alexandre, porte l'inscription suivante:
Cornelius Scribonius Præclaræ hujus urbis a secretis, Sibi suisque Et Adrianæ Philippæ Dulciss. uxori vivens pos. Ipsa quidem vixit ann. LXXI. Uno et XL. ann. marita: Matrona et prudentiss. Et pietatis cultrix eximia. Ille vero caram secutus conjugem, Migravit XIX Decembris M. D. LVIII Cum vixisset annos LXXVI
Je dîne chez maître Adrien, qui me fait présent d'un petit tableau représentant Loth et ses deux filles, peint par Joachim Patenier. Je vends à Hans Grun pour un florin d'objets d'art. Rudiger de Gelern m'envoie un morceau de bois de santal. Je donne un sou à son domestique. Je fais le portrait à l'huile de Bernard de Reszen; il me le paye huit florins, et donne de plus une couronne à ma femme et un florin de vingt-quatre sous à Suzanne, ma servante.
Je donne quatre sous à mon confesseur. Je vends pour quatre florins dix sous de gravures; j'achète du baume pour cinq sous, du bois pour douze demi-sous, et quatorze pièces de bois français pour un florin. Je donne à Ambroise Hochstetter[108] une Vie de la Vierge, en échange de quoi je reçois un dessin de son navire. Rodrigues offre une petite bague, qui vaut plus de cinq florins, à ma femme.
[108] Ambroise et Jean, deux frères, riches marchands, originaires d'Augsbourg, arrivés à Anvers vers 1485.
J'ai fait au fusain le portrait du secrétaire du facteur Brandon, et celui de sa négresse au poinçon. J'ai peint le portrait de Rodrigues sur une grande feuille de papier, avec de la couleur noire et blanche.
J'ai acheté une pièce de camelot de vingt-quatre aunes qui me coûte seize florins et un sou pour l'emporter avec moi; j'ai aussi acheté des gants pour deux sous. Lucas de Dantzig, dont j'ai dessiné le portrait au charbon, m'a donné un florin et un morceau de bois de santal.
Le samedi après Pâques, je pars d'Anvers pour Bruges avec Hans Luber et maître Jean Plos, bon peintre, né à Bruges. Nous passons par Beveren, un gros village; de là, nous allons à Vracène, un autre gros village. De bourg en bourg, de village en village, nous arrivons enfin à Saint-Paul, qui est célèbre par la richesse de ses habitants et de son abbaye. Après avoir passé par Kalve, nous allons loger à Erdvelde.
Le dimanche matin, nous nous rendons à Eecloo, très-gros bourg qui a une chaussée et un marché. Nous y déjeunons; nous traversons Maldeghem et quelques autres villages d'un fort joli aspect, et nous arrivons à Bruges, qui est une belle ville.
Jusqu'ici mon voyage me coûte vingt et un sous.
Arrivé à Bruges, Jean Plos me donne l'hospitalité chez lui et fait préparer le soir même un banquet; il invite beaucoup de monde. Le lendemain, l'orfévre Marx en fait autant.
On me mène au palais de l'empereur, riche et beau bâtiment.
Dans la chapelle de ce palais, il m'est permis d'admirer le tableau de Rudiger[109] et d'autres productions remarquables d'un ancien grand maître. Je donne un sou à l'homme qui me les fait voir. J'achète trois peignes d'ivoire peur trente sous. On me conduit ensuite à Saint-Jacques devant les belles peintures de Rudiger et d'Hugo[110], deux grands artistes. Je vois aussi la statue de la Vierge en albâtre faite par Michel-Ange[111] de Rome; elle est dans l'église Notre-Dame. Je visite successivement plusieurs églises où se trouvent tous les tableaux de Jean[112] et d'autres artistes remarquables.
[109] Rogier van der Weyden.
[110] Hugo van der Goes. Le tableau dont il est question ici est une sainte Vierge avec l'enfant Jésus.
[111] Cette admirable statue est encore aujourd'hui dans la même église.
[112] Albert Dürer parle-t-il de Jean van Eyck? C'est probable. Cependant il pourrait être question de _Jean Hemmlinck_ ou de _Jean Spital_.
La chapelle des peintres renferme aussi des choses très-curieuses.