Albert Durer a Venise et dans les Pays-Bas autobiographie, lettres, journal de voyages, papiers divers

Part 7

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Lors de ma visite à l'hôtel de Nassau, j'ai vu dans la chapelle la belle peinture de maître Hugo[71]. J'ai remarqué aussi deux belles salles et tous les objets précieux qui sont dispersés dans l'hôtel; enfin l'immense lit qui peut contenir cinquante personnes. J'ai examiné avec attention le quartier de roc que l'orage a jeté aux pieds du seigneur de Nassau. Cet hôtel est situé sur une hauteur et jouit d'une vue admirable qui, je crois, n'a pas sa pareille dans l'Allemagne entière. Maître Bernard[72], le peintre, m'a invité à sa table et m'a fait servir un dîner si recherché, qu'à mon avis il ne doit pas en avoir été quitte pour dix florins. Pour me tenir compagnie, le trésorier de dame Marguerite, l'intendant de la cour Meteni, et le trésorier de la ville Pufladis, s'étaient fait inviter à ce dîner. J'ai donné à Pufladis une Passion sur cuivre, et il m'a remis en échange une bourse espagnole noire de la valeur de trois florins. J'ai envoyé une Passion sur cuivre à Érasme de Rotterdam. J'ai fait le même cadeau à Érasme, le secrétaire de Bonisius. L'Anversois qui m'a donné une tête d'enfant s'appelle Laurent Sterk[73]. J'ai dessiné le portrait de maître Bernard, le peintre de dame Marguerite, et j'ai recommencé celui d'Érasme de Rotterdam[74]. J'ai offert à Laurent Sterk un saint Jérôme assis et la Mélancolie.

[71] Hugues Vandergoes, peintre distingué, que Vasari nomme Hugo d'Anversa. Pourquoi? Ce n'est sans doute pas parce qu'il est né à Gand vers 1430.--En 1476 il se fit ordonner prêtre, devint chanoine régulier au monastère de la Croix-Rouge, dans la forêt de Soignes, aux portes de Bruxelles, et mourut en 1482.

Ses compagnons de retraite gravèrent cette inscription sur sa tombe:

Pictor Hugo van der Goes humatus hic quiescit. Dolet ars, cum similem sibi modo nescit.

[72] Bernard van Orley, ou Barend van Brussel, né à Bruxelles en 1471, mort dans sa ville natale en 1541, peintre de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas. Il eut la gloire d'être un des rares peintres flamands qui accueillirent Albert Dürer sans jalousie.

[73] Receveur du Brabant pour le quartier de la ville d'Anvers.

[74] Il est représenté à mi-corps dans son cabinet. Il écrit. Érasme ne fut pas content de ce portrait comme il l'avait été de celui fait par Holbein, qu'il avait gardé dix jours chez lui avant de le rendre, pour qu'il pût paraître dans la célèbre édition de l'_Éloge de la folie_, dite édition d'Holbein, parce que ce grand peintre l'avait illustrée de quatre-vingt-trois dessins, gravés sur cuivre, sans compter son portrait, celui de Morus et celui d'Érasme sur une seule planche. Oh! oh! s'était écrié le philosophe de Rotterdam en voyant ce portrait, si je ressemblais encore à cet Érasme-là, en vérité, je voudrais me marier. Albert Dürer a gravé ce portrait sur cuivre, avec cette inscription: «Imago Erasmi Roterodami ab Alberto Durero ad vivam effigiem delineata, MDXXVI.» Hauteur, 9 pouces 3 lignes; largeur, 7 pouces 2 lignes.

Six personnes de Bruxelles, dont j'ai fait le portrait, ne m'ont rien donné.

J'ai acheté deux cornes de bœuf pour trois sous, et deux uilenspiegels[75] pour un sou.

[75] Albert Dürer parle-t-il de l'estampe de Lucas de Leyde, ou du petit livre populaire intitulé _Aventures de Thyl Uylenspiegel_, qui fut traduit en 1483 du néerlandais en allemand, selon les Flamands, ou de l'allemand en néerlandais, selon les Allemands? En 1613, Van der Hoeven, de Rotterdam, fit une nouvelle édition de cette bonne bouffonnerie avec ce titre: «Histoire de Thyl Uylenspiegel, relation des farces ingénieuses qu'il a faites; très-amusante à lire, avec de belles gravures.» Depuis on en a publié bon nombre corrigées et considérablement augmentées. Pour ma part j'en connais bien dix, en comptant celle qui est spirituellement illustrée par Paul Lauters. Je crois qu'Albert Dürer parle du livre, car de son temps la gravure devait déjà être très-rare. A peine gravée, la planche avait été perdue; peut-être Lucas l'avait-il détruite lui-même, car cette estampe n'était pas à la hauteur de ses autres ouvrages.

Le graveur Henri Hondius en a fait une copie en 1644, avec cette inscription:

Dees eerste vorm is wech, men vinter geen voor ons, Want een papiere Druck gelt vyftich Ducatons. «Cette forme première est perdue, on ne peut la retrouver; et un exemplaire sur papier se paye cinquante ducatons.»

Le dimanche après la Saint-Gilgen, je prends congé de Hans Ebner[76]. Il ne veut rien recevoir de Hans Gender pour les sept jours que j'ai passés chez lui. Je donne un sou à son domestique, et nous partons, M. Tommaso et moi, pour Malines. Le soir, je dîne avec Mme de Nieuwkerk, et le lundi de bonne heure je retourne à Anvers.

[76] Ambassadeur nurembergeois; fut conseiller et bourgmestre de sa ville, et mourut en 1553.

Je déjeune le matin avec le facteur de Portugal, qui me donne trois Porzolana[77], et Roderigo me prie d'accepter quelques objets en plumes venant de Calcutta. J'achète pour Susanne une cape de deux florins dix sous. Pendant mon absence, ma femme a dépensé quatre florins rhénans pour un lessivage, un soufflet, une terrine, des pantoufles, du bois, des bas, une cage de perroquet, deux gobelets et des pourboires; ses repas, sa boisson, et d'autres choses de première nécessité, ont en outre coûté vingt et un sous.

[77] Tasses de Majolica. Poterie italienne.

Le lundi après la Saint-Égide, je rentre chez mon hôte Joost Plankfeld et j'y dîne seize fois. Je donne au domestique de Nicolas Tommaso un sou pour lui et six sous pour un cadre. Mon hôte me fait cadeau d'une poule indienne et d'un fouet turc. Je dîne treize fois chez Tommaso. Les seigneurs de Rogendorf m'invitent à dîner. J'accepte leur invitation et je peins en grand leur écusson sur bois, pour qu'on pût le graver. Je dépense un sou, et ma femme change un florin contre vingt-quatre sous. Je dîne un jour avec Jacob Rechlinger dans la maison de Ficker, et, une autre fois, avec toute la famille.

Je donne à Guillaume Havenhüth, le valet de pied du duc comte palatin Frédéric, un saint Jérôme sur cuivre et les deux demi-feuilles représentant Marie et saint Antoine; à Jacques Bonisius, une bonne figure de sainte Véronique, un saint Eustache, la Mélancolie, saint Jérôme assis, saint Antoine, les deux nouvelles Vierges et le Nouveau paysan; à son secrétaire Érasme, qui a remis ma pétition, un saint Jérôme assis, la Mélancolie, saint Antoine et les deux nouvelles Vierges, le tout d'une valeur de sept florins. J'offre à l'orfévre Merx une Passion sur cuivre, et je lui vends des gravures pour trois florins; je vends, d'un autre côté, pour trois florins vingt sous d'objets d'art. Je donne au peintre sur verre Honig quatre petites pièces sur cuivre. Je dîne trois fois chez Bonisius. J'achète du fusain et du crayon noir pour quatre sous, du bois pour un florin huit sous, et trois sous disparaissent sans que je puisse dire où ils sont passés. Je dîne dix fois chez ces messieurs de Nuremberg.

Maître Diderik, peintre sur verre, m'envoie de la couleur rouge que l'on trouve à Anvers dans les briques nouvellement cuites. Je dessine le portrait de maître Jacques de Lubeck. Il donne un florin de Philippe à ma femme. Je le change pour avoir de la monnaie. J'offre à dame Marguerite un saint Jérôme assis sur cuivre, je vends une Passion sur bois pour douze sous, et un Adam et Ève pour quatre sous. Félix, le joueur de luth, achète tout mon œuvre sur cuivre, ma Passion sur bois, ma Passion sur cuivre, deux demi-feuilles, deux quarts de feuilles, pour huit florins d'or. Je fais le portrait de Bonisius. Rodrigo m'envoie de nouveau un perroquet; je donne deux sous de pourboire à son domestique. Je fais présent au joueur de trompette Jean Van den Winkel d'une petite Passion sur bois, d'un saint Jérôme en prière et d'une Mélancolie.

J'achète une paire de souliers pour six sous et une verge de mer pour cinq sous; Georges Schlautersbach m'en avait donné une qui valait six sous. Je dîne une fois avec l'agent des Focker, Wolf-Haller[78], à l'occasion d'une invitation qu'il avait faite à messeigneurs de Nuremberg. Je dîne avec ma femme, et je donne un sou au garçon de Hans Deners. Je vends pour cent sous d'objets d'art. Je fais le portrait de maître Jacques[79], le peintre des Van Rogendorf. Comme j'ai dessiné sur bois l'écusson des Van Rogendorf[80], on me donne pour ma peine sept aunes de velours. Je dessine au fusain le portrait de Jararott Pruk pour un florin. Je dîne chez le facteur de Portugal. A Hans Schwarz[81], je paye deux florins d'or pour mon portrait; je les lui envoie à Augsbourg par l'entremise des Focker dans une lettre. J'achète une chemise de laine rouge pour trente et un sous, de la couleur rouge que l'on trouve dans les briques nouvellement cuites pour deux sous, et une corne de bœuf pour neuf sous. Je dessine le portrait d'un Espagnol; je dîne avec ma femme; je donne deux sous pour mille pierres à feu, et trois sous pour deux tasses pareilles à celles que Félix et maître Jacques de Lubeck ont données à ma femme. Je dîne chez Rogendorf et donne un sou pour une brochure relatant l'entrée triomphale du roi à Anvers[82].

[78] L'écusson de cette famille fut peint par Dürer, et peut-être même gravé sur bois.

[79] Jacques Cornelisz, né au village de Oostzanen, et maître de Jean Schorel. En 1512, il jouissait déjà d'une grande réputation. Charles van Mandre a vu à Harlem, chez Corneille Suyver, une Circoncision peinte par lui en 1517, dont il dit le plus grand bien. Ce peintre avait un frère, nommé Buys, et un fils nommé Dirck Jacob; l'un a fait de beaux paysages, l'autre de beaux portraits. Jacques Cornelisz est mort à Amsterdam dans un âge avancé. Dürer l'appelle Jacques de Lubeck, parce qu'il avait été pensionné par les magistrats de cette ville.

[80] Ce sont ces quelques mots qui ont fait dire qu'Albert Dürer ne grava pas sur bois. Comment supposer cependant qu'étant en apprentissage chez Wolhgemuth, au moment où ce peintre était déjà occupé des dessins de _la Chronique de Nuremberg_, il n'ait pas appris toutes les pratiques de l'atelier de son maître, et qu'il n'ait pas plus tard mis la main à quelques-uns des bois à sa marque. On convient généralement que les dessins de Dürer sont mieux gravés que ceux des autres artistes de son temps. N'en pourrait-on pas conclure qu'il donnait le dernier coup de ciseau, ou qu'il dirigeait le travail comme un homme qui sait le métier et qui ne grave pas habituellement, parce qu'il n'a pas le loisir de s'occuper de cet ouvrage long et minutieux?

[81] Jean Swart ou Jean Lenoir, originaire de Groningue, fit des tableaux d'histoire et des paysages avec un égal succès. Ses toiles sont fort rares; mais j'ai vu beaucoup de charmantes gravures sur bois, gravées par lui ou d'après ses dessins. Il avait une grande prédilection pour les cavaliers turcs, armés de flèches et de carquois, car il en a mis partout. Il courut beaucoup le monde et finit par se fixer à Gouda en 1522.

[82] Cornelii Graphæi gratulatio Caroli V imperatoris, 1520. Antverpiæ, apud Joan. Croccium. 8º.

Les portes étaient garnies de représentations allégoriques et de jeunes filles presque nues; j'en ai vu rarement d'aussi belles[83]. J'ai changé un florin pour avoir de la monnaie. A Anvers, on m'a montré plusieurs ossements du géant[84]. L'os de la cuisse a quatre pieds et demi de long, et est extrêmement lourd. Son omoplate est plus grande que le dos entier d'une grande personne. Ce géant a eu dix-huit pieds de hauteur; il a gouverné Anvers, et y a fait plusieurs choses surprenantes. Ces messieurs de la ville ont beaucoup écrit sur lui dans un gros livre[85].

[83] Dürer s'exprima plus longuement à ce sujet en causant avec Melanchthon qui, lors de son séjour à Nuremberg, vint souvent visiter le peintre. Il lui disait entre autres choses: «J'ai regardé ces jeunes filles fort attentivement et même brutalement (puisque je suis peintre).» Manlii Collectanea Locor. communium, page 345. Ces jeunes vierges étaient les plus belles personnes d'Anvers; elles étaient presque nues et habillées seulement d'une gaze légère. Lorsque Charles V fit son entrée triomphale, il ne se montra pas aussi admirateur que Dürer de leur beauté; car en passant devant elles il baissa les yeux, ce qui les indisposa fort contre lui.

A cette époque, on voyait des vierges à peu près nues dans toutes les solennités de ce genre. Les jeunes filles se disputaient l'honneur d'être désignées par les juges institués _ad hoc_, car la mission de ces nouveaux Pâris était de choisir les plus belles et les mieux faites. Elles recevaient donc un diplôme de beauté, et plus tard leur mari pouvait dire avec un noble orgueil: Ma femme figurait à l'entrée de tel ou tel souverain.

[84] Brabon.

[85] Ce livre est un manuscrit du XVe siècle, que l'on trouve encore aujourd'hui dans les archives d'Anvers. C'est un in-folio, relié en corne blanche. Il porte ce titre: «Le vieux registre de divers mandements». Page 33, on lit l'histoire fabuleuse du géant Brabon et autres de son espèce.

L'école de Raphaël d'Urbin s'est considérablement amoindrie après la mort de ce grand homme. Un de ses élèves, Thomas Polonius[86], bon peintre, a désiré me voir; il est venu chez moi et m'a fait cadeau d'une bague en or antique, ornée d'un beau camée d'une valeur de cinq florins, et dont on m'a déjà offert le double. En retour, je lui ai donné pour six florins de mes meilleures gravures. Je dépense trois sous pour un _calacut_, un sou pour un messager, et trois sous avec des camarades.

[86] Cet élève de Raphaël se nommait Thomaso Vincidore, de Bologne; il paraît avoir été envoyé en Flandre pour surveiller l'exécution de certaines tapisseries, faites d'après des dessins de Raphaël.

J'ai offert à dame Marguerite, sœur du roi Charles, un exemplaire de mon œuvre gravé; j'ai fait aussi pour elle, avec un grand soin, deux dessins sur parchemin, que j'évalue à trente florins; et, pour son médecin, le plan d'une maison qu'il veut bâtir. Je ne voudrais pas refaire ce dessin à moins de dix florins. Je donne à Nicolas Ziegler un Christ mort qui vaut trois florins, et au facteur de Portugal une tête d'enfant peinte, que je vendrais bien un florin.

J'achète une corne de buffle pour dix sous, une patte d'élan pour un florin d'or.

J'ai fait le portrait de maître Adrien au crayon, et celui de Wolf Rogendorf au poinçon. J'ai dépensé deux sous pour des condamnations et des dialogues, et j'ai donné à maître Adrien des œuvres d'art pour une valeur de deux florins. On m'a vendu un seul crayon rouge un sou. J'ai peint le portrait d'une dame noble dans la maison de Tommaso. J'ai offert à Nicolas un saint Jérôme en prière et les deux nouvelles Vierges.

Le lundi après la Saint-Michel, je donne à Thomas Polonius tout mon œuvre gravé. Par l'entremise d'un peintre, il doit être envoyé à Rome, et l'on me promet en échange des dessins de Raphaël.

Je dîne avec ma femme, et je dépense trois sous pour la régaler.

Polonius a fait mon portrait[87] pour l'emporter à Rome. Je change une couronne et garde onze florins pour mes besoins. Je donne neuf sous pour du bois, et vingt sous pour porter ma malle à la barque de Bruges.

[87] Ce portrait fut gravé au burin par André Stock. On lit cette inscription au bas de la planche: Effigies Alberti Dureri Norici, pictoris et sculptoris hactenus excellentissimi delineata ad imaginem ejus quam Thomas Vincidor de Bolognia ad vivum depinxit Antuerpiæ 1520. And. Stock, sculp. H. Hondius excudit 1639.

A Bruges, je dessine le portrait d'une femme qui me le paye un florin. Je fais de grandes dépenses: un sou pour du vernis, un sou pour de la couleur, treize sous pour des fourrures, un sou pour du cuir, et deux sous pour deux écailles de moule. Dans la maison de Jean Gabriel, je peins le portrait d'un Italien pour deux florins d'or. J'achète un sac de voyage deux florins et quatre sous.

Le jeudi après la Saint-Michel, je pars pour Aix-la-Chapelle. Je prends avec moi un florin et un noble, et j'arrive le dimanche à Aix-la-Chapelle après avoir passé par Maëstricht et par Gulpen. Jusqu'à présent mon voyage, tout compris, m'a coûté trois florins.

A Aix-la-Chapelle, je vois les colonnes que Charles a fait venir de Rome, et qui sont ornées de chapiteaux de porphyre rouge et vert. Elles sont faites très-artistement d'après Vitruve. Je peins deux fois le portrait de Hans Ebner[88], et je dessine au fusain ceux de Georges Schlaudersbach, du jeune Christophe Groland et de mon hôte Pierre Van Enden. Je donne deux sous pour une pierre à aiguiser, cinq sous pour un bain et deux deniers au domestique de la ville qui m'a conduit à la salle du Conseil; je paye pour cinq deniers de boisson à des camarades, et je perds sept sous au jeu avec Hans Ebner. Je dessine dans mon album les portraits de Paulus Topler et de Martin Pfinzing.

[88] C'est à la famille d'Ebner que nous devons le journal d'Albert Dürer. M. C. G. de Murr, qui a publié le texte allemand, dit qu'il l'a tiré _ex bibliotheca Ebneriana_. M. Frédéric Verachter, le savant archiviste de la ville d'Anvers, a traduit en flamand ce document précieux. Je me suis beaucoup aidé de son travail qui est fait avec une grande intelligence; pour être tout à fait juste, je dois dire que sans lui je ne serais jamais parvenu à rendre clairs une certaine quantité de passages qui étaient restés inexpliqués jusqu'à ce jour.

Je vois à Aix-la-Chapelle le bras de l'empereur Henri, la chemise de la vierge Marie et d'autres reliques. Je dessine l'église de Notre-Dame, et je fais le portrait de Sturm[89]. Je dessine le portrait des sœurs de Kopffinger, une fois au charbon et une fois au crayon noir. Je donne dix sous pour une grande corne de bœuf, et je perds trois sous au jeu. J'offre à la fille de Tomasius une peinture de la Trinité d'une valeur de quatre florins, et je dépense un sou pour du cirage, trois sous pour un bain, huit sous pour une corne de buffle, et deux sous pour une ceinture.

[89] Gaspard Sturm, dit Teutschland (Allemagne), le héraut d'armes qui assista à la prise du château de Sickingen, et qui fut chargé de conduire Luther à la diète de Worms. (Voir la _Vie de Luther_, par Audin, t. VI, p. 207.)

Le 23 octobre, j'assiste au couronnement du roi Charles à Aix-la-Chapelle; c'est si beau et si riche, que de la vie je n'ai vu pareil spectacle, et que je renonce à le décrire. Je donne à Mathias pour onze florins de mes gravures et trois pièces à Stéphan, chambellan de dame Marguerite. J'achète un chapelet de bois de cèdre pour dix sous, et je perds trois demi-sous au jeu. Je donne deux sous au barbier et quatre sous pour deux verres de lunettes; je perds encore une pièce blanche au jeu.

Le vendredi qui précède la fête de Simon et Judas, je me rends à Louvain, laissant sept sous de pourboire dans la maison de mon hôte; je visite l'église où est la tête de sainte Anne.

Le dimanche, nous arrivons à Cologne.

A Bruxelles, j'ai été hébergé complétement par ces messieurs de Nuremberg, qui n'ont rien voulu accepter. A Aix-la-Chapelle, ils m'avaient déjà rendu le même service pendant trois semaines; ils me conduisent à Cologne, où ils me renouvellent le refus d'accepter la plus légère rétribution.

Je dépense cinq sous pour un traité de Luther, un sou pour la condamnation de cet homme courageux, un sou pour un chapelet et deux sous pour une ceinture. J'offre à Léonard Groland ma grande corne de bœuf, et mon chapelet en bois de cèdre à Hans Ebner. J'achète une paire de souliers pour six sous et une petite tête de mort pour deux sous. Je donne un sou pour de la bière et du pain, deux sous au barbier, à Ziegler Linhart des gravures pour deux florins, et deux sous à celui qui m'a laissé voir le tableau de maître Stephanus[90]. Je dépense deux sous avec des camarades et un sou pour un petit traité. Je fais le portrait de la sœur de Gott-Schalken. Le dimanche soir après la Toussaint, je suis encore à Cologne et j'assiste au bal[91] et au festin donnés par l'empereur Charles; c'est fort beau. Je dessine l'écusson de Staber, et j'offre à un jeune comte de Cologne une Mélancolie et au duc Frédéric ma nouvelle Vierge. Je fais au charbon le portrait de Nicolas Haller et je donne deux sous au portier, trois sous pour deux petits traités et dix sous pour une corne de vache.

[90] Stephen Lochner (de Constance), et non Lothner comme on l'a cru longtemps, né....? mort en 1451. Le tableau en question est un triptyque dont le panneau central représente l'Adoration des Mages. Les volets sont peints des deux côtés, celui de droite nous montre sainte Ursule et ses compagnes à l'intérieur, et à l'extérieur l'Annonciation; sur celui de gauche, on voit à l'intérieur saint Géréon, le glorieux patron de la ville de Cologne, et un ange à genoux à l'extérieur. Avant la visite d'Albert Dürer il était attribué tantôt à Philippe Kaff, tantôt à Willem; depuis, il n'y a plus eu d'incertitude. Ce chef-d'œuvre est aujourd'hui dans la cathédrale de Cologne (chapelle Sainte-Agnès), où on l'admirerait sans restriction s'il n'avait pas subi quelques regrettables retouches. Une inscription que l'on peut lire sous le tableau dit qu'il a été peint à l'huile en 1410.

[91] Il en fit un dessin gravé sur bois. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, 38.

A Cologne, je visite l'église de Sainte-Ursule ainsi que son tombeau; je vois les statues des vierges et aussi celles des saints. Je dessine au fusain le portrait de Forherwerger, et je donne à la femme de Nicolas huit sous parce qu'elle m'a offert l'hospitalité.

J'ai séjourné huit jours à Bruxelles, trois semaines à Aix, quatorze jours à Cologne, et ces trois messieurs de l'ambassade de Nuremberg, Léonard Groland, Hans Ebner et Nicolas Haller, m'ont constamment hébergé. J'ai fait des portraits chez les nonnes pour sept sous et leur ai offert trois demi-feuilles de gravures sur cuivre.

Le lundi après la Saint-Martin, ces messieurs de l'ambassade de Nuremberg m'apprennent qu'ils viennent d'obtenir pour moi le titre de peintre de la cour de l'empereur Charles[92].

[92] Cet acte de Charles V est du 4 novembre 1520, daté de Cologne. Par cet acte, les magistrats furent chargés de payer à Dürer la pension viagère de cent florins, qui lui avait été accordée par l'empereur Maximilien. La pièce originale de cet acte est encore aux archives de Nuremberg.

Dorfer m'invite une fois chez Staber et une autre fois chez le vieux Wolfgang. Je dîne aussi chez mon cousin Nicolas; j'offre un florin à sa femme, deux liards à sa petite fille, sept sous à la servante et un saint Eustache à son domestique, car je leur ai donné beaucoup de mal à tous.

Le mercredi de la Saint-Martin, après avoir acheté une petite tête de mort en ivoire pour un florin, et une paire de souliers pour sept sous, je remonte de bonne heure le Rhin avec le bateau de Cologne; nous arrivons à Zons, de là à Neus et puis à Stain, où nous passons la nuit pour deux sous. Le lendemain, nous voyons Keizerswerth, Duisburg, Orson et nous couchons à Rheinberg pour six sous. De là nous allons à Wezel, à Rees, à Entmerich, à Thomas et enfin à Nimègue, où on nous donne un mauvais lit pour quatre sous. Le lendemain, nous partons pour Thiel, Pust et Entmerich, où je m'arrête un moment. J'y fais un bon dîner pour trois sous. Je profite d'un grand coup de vent qui nous empêche de continuer notre route pour dessiner le portrait d'un compagnon orfévre d'Anvers, nommé Pierre Federmacher, une tête de femme et un croquis d'après l'aubergiste.

C'est seulement le dimanche que nous arrivons à Nimègue. Je donne vingt sous au batelier.