Part 6
Le samedi après la Saint-Pierre-aux-Liens, mon hôte me mène chez le bourgmestre d'Anvers[38]; sa maison[39] est grande et bien distribuée, avec des chambres très-vastes et très-belles. Elle est flanquée d'une tour précieusement travaillée et entourée d'immenses jardins; en somme, c'est une demeure princière. Je n'ai pas vu sa pareille dans toute l'Allemagne. Une grande rue toute neuve donne accès de deux côtés à cette maison, qu'il a fait bâtir ainsi à sa fantaisie.
[38] Le chevalier Arnold de Liere, qui fut successivement bourgmestre de l'extérieur et de l'intérieur, de 1506 à 1529, date de sa mort.
[39] Cette maison, située rue des Princes, devant la cour de Liere, est aussi appelée la Maison Anglaise. Aujourd'hui, c'est un hôpital militaire. L. Guicciardyn dit, dans sa _Description des Pays-Bas_, Amsterdam 1612, page 69, qu'elle fut bâtie par le seigneur Aert, né de la branche noble de Liere, pour servir de résidence à Charles V.
Le dimanche, jour de la Saint-Oswald, les peintres m'invitent dans leur cercle avec ma femme et ma servante. Nous mangeons un excellent dîner, dans un service complet d'argent. Toutes les femmes des peintres sont là; et, lorsque l'on me mène à ma place, l'assemblée entière, debout, fait la haie comme si j'étais un grand seigneur. Il y a à ce banquet des personnages très-considérables qui se courbent devant moi et me font mille politesses, me disant qu'ils veulent tout faire pour m'être agréable. Lorsque je suis assis, le pensionnaire du Conseil d'Anvers vient à moi avec deux valets et me fait présent, de la part de ces messieurs de la ville, de quatre pots de vin, en me disant qu'ils veulent m'honorer par là et me témoigner leur estime. Je le prie de leur transmettre mes remercîments, et lui offre mes très-humbles services.
Après lui vient maître Pierre[40], qui me présente, avec ses hommages, deux autres pots de vin. Après avoir passé gaiement à table une grande partie de la nuit, on me reconduit aux flambeaux, en me faisant mille et mille démonstrations amicales. Je remercie chaudement, et vais me mettre au lit.
[40] Maître Pierre, charpentier de la ville.
Je suis allé voir Quentin Metsys[41] dans sa maison[42].
[41] Quentin Metsys, peintre fameux, né à Louvain vers 1466, mort à Anvers en 1530.
Nous disons en 1530. En effet, il résulte d'une communication faite à M. Pierre Génard par le chevalier Léon de Burbure, et insérée à la page 196 de la _Vlamsche School_, volume de 1857, que maître Quentin Metsys est décédé entre le jour de la Noël 1529 et la veille de cette fête 1530. C'est en cette dernière année qu'il est mort, puisqu'il avait assisté encore, le 8 juillet 1530, à la passation d'un acte.... (_Livret du musée d'Anvers_).
Le célèbre ferronnier-peintre avait donc seulement 64 ans et non 84 comme on le croyait avant la découverte de son acte de naissance faite récemment par M. Edward Van Even, l'infatigable archiviste de la ville de Louvain. M. Paul Mantz, qui est à l'affût de tout ce qui peut donner un attrait nouveau à son _Histoire des peintres flamands_, publiera, j'en suis sûr, ce précieux document dans la prochaine édition de son excellent livre.
[42] Quentin Metsys habitait alors une maison appelée le Singe (de Simme), dans la rue des Tanneurs (Huidevetters-Straet, section 3, no 1037).
Plus tard il alla habiter la rue du Jardin dans les Arbaletriers (Schutters-hof-Straet). C'est cette deuxième demeure qui avait encore, en 1658, pour enseigne, un saint Quentin forgé en fer par maître Quentin Metsys lui-même, si l'on en croit Van Fornenberg.
J'ai aussi visité les trois grandes places de tir[43]. Je fais un excellent dîner chez Haber et un autre chez le consul de Portugal, dont je dessine le portrait. Je fais aussi le portrait de mon hôte Joost Planckfeld, qui m'offre une branche de corail. Je donne deux sous pour du beurre, et la même somme aux charpentiers des peintres. Mon hôte me mène dans l'atelier où les peintres pensionnés par la ville d'Anvers travaillent aux arcs de triomphe qui seront élevés sur le passage du roi Charles V[44]. Il n'y en aura pas moins de quatre cents, de quarante pieds de long chacun; ils régneront des deux côtés des rues, seront bien peints et auront deux étages, sur lesquels on donnera des représentations allégoriques. La menuiserie et la peinture coûteront ensemble quatre cents florins. Cette décoration sera d'un bel effet.
[43] Les places de tir étaient alors situées, les deux premières, où sont aujourd'hui le marché au blé et le nouveau théâtre; la troisième, près des rues des Tapissiers et du Jardin-du-Tir. Elles furent toutes les trois rebâties en partie par Gillibert van Schoonbeke, en 1552.
[44] Le 23 décembre 1520, Charles V fit son entrée triomphale à Anvers, où se tenait alors le conseil de toutes les provinces, pour offrir à Sa Majesté deux cent mille couronnes (_Chronique anversoise_, page 14).
Je dîne de nouveau chez le consul de Portugal et chez Alexandre[45].
[45] Orfévre et amateur de Nuremberg, né en 1504, mort en 1546, reçu de la gilde de Saint-Luc en 1546.
Sebald Fischer m'achète seize petits dessins de la Passion[46] pour quatre florins; trente-deux grands livres pour huit florins; six gravures de la Passion[47] pour trois florins; vingt demi-feuilles, différents sujets, l'un parmi l'autre, un florin; il m'en prend pour trois florins. Je vends aussi des quarts de feuille pour cinq florins et demi, plus huit grandes feuilles pour un florin.
[46] 37 estampes. Hauteur, 4 pouces 8 à 10 lignes; largeur, 3 pouces 7 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, 16-52.
[47] Suite de 16 pièces gravées sur bois. Hauteur, 4 pouces 4 lignes; largeur, 2 pouces 9 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, 3-18. Vasari dit qu'Albert Dürer a été à Venise pour porter plainte contre Marc-Antoine, qui avait fait et vendu des copies de la grande et petite Passion de Jésus-Christ. Cette assertion est fausse. Ce qui le prouve mieux que tous les raisonnements, c'est que les cinquante-trois pièces qui composent les deux séries de la Passion ont été commencées en 1507 et terminées en 1513, lorsque Albert était revenu depuis longtemps de Venise. S'il y a été une autre fois, c'est avant 1506 et non après.
J'avais remis à mon hôte une figure de la Vierge peinte sur toile; il l'a vendue pour mon compte deux florins du Rhin.
Je fais le portrait de Félix, le joueur de luth[48]. Je dépense deux sous pour de la bière et du pain, deux sous pour un bain, et quatorze sous pour trois petits panneaux.
[48] Félix Hungersberg, musicien célèbre et capitaine de l'empire.
Je dîne chez l'orfévre Alexandre, et aussi chez Félix.
Maître Joachim[49] a dîné chez moi hier, ainsi que son élève. Pour les peintres, je fais en demi-teinte un écusson; j'accepte un florin pour les débours. Je donne mes quatre nouvelles pièces à Pierre Wolfgang, et à Joachim des dessins pour la valeur d'un florin, parce qu'il m'a prêté son domestique et ses couleurs; du reste, j'avais retenu son domestique à dîner, et je lui avais donné pour trois sous de dessins. J'envoie à l'orfévre Alexandre quatre nouvelles pièces. Je fais au fusain les portraits du Génois Tommaso Florianus, de Romanus, qui est de Lucques, et des deux frères de Tommaso, Vincent et Gérard, tous trois de la famille des Pombelli. Je dîne douze fois chez Tommaso.
[49] Joachim Patenier ou de Patenir, né à Dinant, vers la fin du XVe siècle, célèbre comme peintre et comme ivrogne. Il a fait quelques batailles; mais c'est comme paysagiste qu'il s'est illustré. Il mettait dans un coin de tous ses tableaux un petit bonhomme accroupi et ...... C'était le coin du maître. Albert Dürer estimait beaucoup sa peinture; mais il voyait avec chagrin un homme de son mérite _vivre misérablement dans la crapule_.
Le trésorier me donne une tête d'enfant peinte sur toile, et une arme en bois de Calcutta. Tommaso me fait cadeau d'un chapeau de paille. Je dîne chez le consul de Portugal, et l'un des frères de Tommaso me fait accepter des gravures pour la valeur de trois florins.
Érasme[50] m'offre un manteau espagnol, et trois dessins représentant des portraits d'hommes. Je reçois du frère de Tommaso une paire de gants, et je fais un deuxième portrait de Vincent. Je donne à maître Augustin Lumbarth[51] les deux parties des _imagines cœli_[52]. Je dessine le portrait d'Opiius au nez tordu. Ma femme et ma servante Susanne ont dîné chez Tommaso.
[50] Desiderius Erasme, né à Rotterdam le 28 octobre 1467, mort le 11 juillet 1536 à Basel.
[51] Peut-être le frère de Lumbardus, le peintre.
[52] _Imagines cœli septentrionalis._ Hauteur et largeur, 15 pouces 10 lignes. _Imagines cœli meridionalis._ Hauteur et largeur, 15 pouces 8 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 151-152.
Notre-Dame d'Anvers est très-grande. On y dit plusieurs messes à la fois sans produire de confusion; ses autels ont de riches fondations. Les meilleurs musiciens y sont attachés; l'église possède plusieurs ornements et sculptures remarquables, ainsi qu'une jolie tour.
J'ai visité la riche abbaye de Saint-Michel, dont le chœur est garni de beaux fauteuils taillés dans la pierre.
A Anvers, quand il s'agit d'art, on ne se laisse pas arrêter par les frais, car l'argent n'y est pas rare.
Je fais le portrait de Nicolas[53], astronome du roi d'Angleterre; c'est un Allemand né à Munich, qui m'a été fort utile dans diverses circonstances.
[53] Nicolas Kratzer, chimiste et astronome fameux, florissait à Oxford en 1517. Holbein fit aussi son portrait en 1528.
Hans Pfaffroth me donne un florin de Philippe pour son portrait que j'ai dessiné. Je dîne de nouveau chez Tommaso; le beau-frère de mon hôte m'a invité avec ma femme. Je change deux mauvais florins contre vingt-quatre sous. Je donne un sou à quelqu'un qui me montre un tableau. Le dimanche après l'Assomption, j'ai vu la grande procession de Notre-Dame d'Anvers; c'est un spectacle féerique; toutes les corporations et tous les métiers habillés somptueusement étaient présents. Chaque profession et chaque gilde avaient ses attributs particuliers, quelques personnes portaient d'énormes cierges et de longues trompettes antiques en argent massif. Il y avait un grand nombre de joueurs de flûte et de tambour vêtus à l'allemande qui, avec leurs instruments, faisaient un terrible vacarme, je les ai aperçus qui circulaient dans les rues par bandes séparées. Voici dans quel ordre on marchait: les orfévres, les peintres, les sculpteurs, les brodeurs sur soie, les statuaires, les menuisiers, les charpentiers, les bateliers, les pêcheurs, les maçons, les tanneurs, les teinturiers, les boulangers, les tailleurs, les cordonniers et divers autres métiers. Il y avait aussi un grand nombre d'hommes de peine et de négociants, des boutiquiers et des marchands de toute espèce avec leurs commis. Après ceux-là venaient les tireurs avec leur carabine, leur arc ou leur arbalète, des cavaliers et des fantassins, la garde des fonctionnaires, et enfin une troupe très-belle qui était précédée de tous les ordres représentés par des gens costumés d'une façon spéciale. J'ai remarqué aussi dans cette procession une troupe de veuves qui vivent de leur travail et suivent une règle claustrale; elles sont couvertes des pieds à la tête de longs vêtements de toile blanche, c'est très-curieux à voir;--parmi ces femmes il y a des personnes fort distinguées. On y remarquait aussi le chapitre de Notre-Dame, une masse de prêtres, d'écoliers et de boursiers qui fermaient la marche. Vingt personnes portaient les images de la Vierge et de l'enfant Jésus splendidement ornées. Pour cette procession on avait construit à grands frais des objets très-remarquables, c'est-à-dire un grand nombre de chars et quantité de bateaux mobiles sur lesquels on représente des scènes de tout genre. J'ai remarqué les allégories suivantes: l'ordre des Prophètes, le Nouveau Testament, la salutation de l'Ange, les trois rois Mages sur des chameaux et d'autres animaux rares fort curieusement costumés, la fuite en Égypte et beaucoup d'autres choses que je passe pour abréger. Enfin venait un grand dragon conduit en laisse par sainte Marguerite et ses vierges qui étaient extrêmement jolies, puis saint Georges, un fort beau garçon et ses pages; un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles costumés de différentes façons représentaient des saints et des saintes.
Cette procession mit deux heures pour défiler devant notre maison, et elle présentait trop de particularités pour pouvoir être relatées toutes ici[54].
[54] Ces quelques lignes ont inspiré au grand peintre belge, Henri Leys, un tableau qui est un chef-d'œuvre.
J'ai été dans la maison que Focker s'est fait construire[55] récemment, elle est fort belle, flanquée d'une jolie tour et entourée de jardins immenses. J'ai surtout admiré ses magnifiques écuries.
[55] Cette maison existe encore aujourd'hui; elle est située, rempart des tailleurs de pierre, W. 4, no 794; mais elle est entièrement défigurée. Les Focker ou Fugger étaient, en ce temps-là, les plus riches marchands de l'Europe. Ils étaient originaires d'Augsbourg et s'étaient fixés à Anvers en 1505.
Tommaso a donné à ma femme quatorze aunes de gros damas d'Arras pour s'en faire une robe, et de plus, deux aunes et demie de demi-satin pour la doublure. J'ai fait, à la demande des orfévres, une esquisse d'une couronne pour la tête de Notre-Dame. Le consul de Portugal m'a offert dans son hôtel[56] des vins de France et de Portugal. Roderigo[57] m'a donné un petit tonneau de sucreries de toute sorte, où se trouvent une boîte de sucre candi, deux plats de sucrerie fine, des massepains et même quelques cannes à sucre, telles qu'elles croissent naturellement. J'ai gratifié son domestique d'un florin et changé un mauvais florin contre douze sous.
[56] L'hôtel de Portugal, situé au _Kipdorp_, W. 2, no 1668, acheté par la ville à M. Gilles de Schermere, le 20 novembre 1511, et donné au facteur et consuls ordinaires du Portugal, «et ce tant et durant que les dicts facteur ou consuls se tiendront en ceste ditte ville, et que le facteur tiendra sa demeure en la ditte maison.» En 1817, on en fit la caserne des pompiers.
[57] Rodrigo Fernandès, très-gros commerçant, facteur de Portugal en 1528. Cette année, il acheta le splendide hôtel d'Immerseele, appelé plus tard le Vetkot, situé rue Longue-Neuve W. 2, no 1468. Il l'acheta au seigneur Jan d'Immerseele, bailli d'Anvers et marquis du pays de Ryen, et à demoiselle Marie De Lannoy, sa femme. La rue du Marquisat qui est près de là en a pris son nom. La jolie chapelle qui existe encore fut bâtie par le marquis en 1496.
Les colonnes de l'église paroissiale du couvent de Saint-Michel sont toutes faites d'un seul morceau de belle pierre noire.
Je donne à M. Gilgen, chambellan du roi Charles, et à maître Conrad[58], excellent sculpteur qui est au service de Mme Marguerite, fille de l'empereur Maximilien, les objets suivants:
Saint Jérôme en prière[59], la Mélancolie[60], trois nouvelles Marie, saint Antoine[61] et sainte Véronique[62]; de plus, à maître Gilgen un saint Eustache[63] et une Némésis[64].
[58] Conrad Meyt, né à Malines, reçu à la gilde de Saint-Luc, en 1536.
[59] Cette estampe est gravée à l'eau-forte sur fer. Hauteur, 7 pouces 9 lignes; largeur, 6 pouces 10 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 59.
[60] Il y a tout un poëme dans cette figure, qui revient sans cesse, et peut-être malgré lui, dans l'œuvre du maître. Ce sont les traits de _la jalousie_ d'une grande quantité de ses vierges terrestres, et sans doute de ce monstre charmant, Agnès Frey, qu'il déteste et qu'il adore. Voir page XIV.
[61] Gravure que l'on trouve assez facilement belle. Hauteur, 3 pouces 7 lignes; largeur, 5 pouces 3 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 58.
[62] Cette petite merveille que nous donnons ici est gravée au burin sec. Albert Dürer en avait fait tirer très-peu d'exemplaires. Aussi était-elle déjà rare de son vivant, et ne l'offrait-il qu'aux personnes dont il faisait grand cas.
[63] Cette gravure, dont l'empereur Rodolphe II a fait dorer la planche, est une des plus fines et des plus remarquables du maître. On la nomme aussi _saint Hubert_, parce que l'on y voit dans une forêt un chasseur à genoux devant un cerf qui porte une croix lumineuse au-dessus de la tête. On croit, généralement que l'artiste a fait le portrait de Maximilien Ier. Peut-être est-ce celui de son ami Reiter, qui ressemblait à l'empereur. Hauteur mesurée du côté gauche, 13 pouces 3 lignes; du côté droit, 13 pouces seulement; largeur, 9 pouces 7 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 57.
[64] On ne trouve plus ce titre dans les catalogues de l'œuvre d'Albert Dürer; il s'agit ici de la _justice_ ou de la _grande fortune_.
Le dimanche qui précède la Saint-Barthélemy je devais déjà à mon hôte sept florins vingt sous et un heller.
Mon salon, ma chambre à coucher et la literie me reviennent à onze florins par mois.
Le 27 du mois d'août, qui est le lundi qui suit la Saint-Barthélemy, je fais un nouveau contrat par lequel je dois payer deux sous par repas, y compris la boisson; ma femme et ma servante feront la cuisine et mangeront dans leur chambre. J'offre au facteur de Portugal un petit bois représentant un enfant, Adam et Ève[65], saint Jérôme en prière, Hercule, saint Eustache, la Mélancolie et une Némésis, puis sur demi-feuilles trois nouvelles figures de la Vierge, Véronique, saint Antoine, la Nativité[66] et le Crucifix[67]; mes meilleurs dessins sur quart de feuilles (huit pièces), les trois livres de la vie de Notre-Dame, l'Apocalypse, la grande Passion, la petite Passion et la Passion sur cuivre.
[65] Cette gravure, très-belle et très-rare, porte cette inscription: Albertus Dürer Noricus faciebat 1504. C'est la première fois que le maître signe en toutes lettres. Il a compris sans doute que l'œuvre est digne du grand nom qu'il se fera. Dès ce moment, en effet, son dessin et son exécution technique sont irréprochables. Il n'a plus ni dureté, ni sécheresse, il n'est plus l'élève d'aucun maître. Il est lui! Hauteur, 9 pouces 2 lignes; largeur, 7 pouces 1 ligne. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 1.
[66] Voir page CL.
[67] Le Christ expirant sur la croix. On dit que cette estampe a été gravée sur le pommeau de l'épée de l'empereur Maximilien. C'est un petit chef-d'œuvre extrêmement rare.
Tout cela vaut bien cinq florins.
Je fais le même cadeau au Portugais Rodrigo qui a donné à ma femme un petit perroquet vert. Le dimanche après la Saint-Barthélemy je pars d'Anvers avec M. Tommassin pour aller à Malines, où nous passons la nuit.
J'invite à dîner un peintre et maître Conrad, l'excellent sculpteur de Mme Marguerite. De Malines, en passant par Vilvorde, nous nous rendons à Bruxelles où nous arrivons le lundi 3 septembre. Je donne trois sous au messager. Je dîne avec ces messieurs de Bruxelles, et une autre fois avec M. Bonisius[68], à qui j'offre une Passion en cuivre. Je remets au margrave Hans la lettre de recommandation de l'évêque de Bamberg, plus une Passion en cuivre. Je dîne une seule fois avec ces messieurs de Nuremberg.
[68] Agent d'une maison de commerce du royaume à Bruxelles.
Dans la chambre d'or du conseil de Bruxelles j'ai pu admirer quatre tableaux du grand peintre Rudier[69]. Derrière le palais du roi, j'ai vu les fontaines, le labyrinthe et le jardin zoologique, toutes choses si belles que je n'en avais jamais contemplé de pareilles; je me croyais en paradis.
[69] Rogier de Bruges, ou plutôt Rogier van der Weyden, peintre, né à Bruxelles, suivant les uns, à Tournay, suivant les autres, vers 1400, et mort à Bruxelles le 16 juin 1464, d'une maladie épidémique appelée le _mal anglais_, qui ravageait alors le pays.
Trois des tableaux dont parle Albert Dürer sont d'une grande naïveté, mais le quatrième est d'un effet très-saisissant: c'est Herkenbaldt, mourant dans son lit, qui embrasse son neveu, convaincu d'un viol, et qui en même temps l'égorge pour le soustraire à l'ignominie du supplice.--La tête du vieillard est du plus haut style. M. Alphonse Wauters croit que ces tableaux ont été détruits dans le bombardement de Bruxelles, en 1695. Quatre magnifiques tapisseries de 26 pieds de longueur sur 13 pieds 6 pouces de hauteur, conservées précisément dans la sacristie de l'église de Berne, les reproduisent de la manière la plus complète, et nous font voir combien Lampsonius avait raison quand il s'écriait avec admiration: «O maître Rogier, quel homme vous étiez!
La maison du conseil à Bruxelles est magnifique et fort grande, bâtie en belles pierres, avec une superbe tour découpée à jour. A Bruxelles, j'ai fait à la lueur de la chandelle trois portraits, celui de maître Conrad qui était mon hôte, celui du fils du docteur Lampaters et celui de mon hôtesse.
J'ai vu parmi les curiosités qu'on a apportées au roi du nouveau pays de l'or[70], un soleil d'or de la grandeur d'une brasse et une lune d'argent de la même dimension. J'ai admiré deux chambres pleines de toutes espèces de curiosités venant du même endroit, des armes, des harnais, des engins de guerre, des habillements fort bizarres, des literies et bien d'autres choses encore à l'usage des gens de ce pays-là. Il est à remarquer que tous ces objets sont infiniment plus beaux et plus riches que ce que nous trouvons chez nous. Ils sont tellement précieux qu'on les évalue à cent mille florins. J'avoue que jamais rien n'a excité autant ma curiosité que ces produits extraordinaires qui prouvent combien les habitants de ces contrées lointaines ont l'esprit ingénieux et inventif.
[70] Le Mexique.
A Bruxelles, j'ai vu bien d'autres belles choses, et spécialement une gigantesque arête de poisson, qui paraît construite en pierres de taille. Cette arête a une brasse de largeur et pèse environ quinze quintaux. Sa forme est à peu près celle-ci:
(Le dessin n'est pas dans le manuscrit.)
Cette arête se trouve derrière la tête du poisson.
J'ai visité l'hôtel de Nassau; c'est un splendide bâtiment, luxueusement décoré.
J'ai dîné encore deux fois avec ces messieurs de Bruxelles. Mme Marguerite de Flandre m'a envoyé chercher et m'a promis de me recommander au roi Charles. Elle a été avec moi d'une grâce charmante. Je lui ai offert ma Passion sur cuivre. J'ai fait le même cadeau à son trésorier Jean Marini, et, de plus, j'ai dessiné son portrait. J'ai donné deux sous pour un anneau de buffle, et deux sous pour faire ouvrir le tableau de l'autel de Saint-Luc.