Part 5
Je vous remercie de la façon dont vous avez traité mes affaires avec ma femme, et j'avoue que vous êtes plein de sagesse. Si seulement vous étiez aussi calme que moi, vous auriez toutes les vertus. Vous méritez aussi des remercîments pour la loyauté que vous avez montrée à propos des bagues. Après tout, si elles ne vous conviennent pas, cassez-leur la tête et les jetez sur le fumier, comme dit Peter Weisbeker.
Petit à petit je deviens un véritable gentilhomme de Venise, et j'ai appris avec plaisir que vous composez de beaux vers. Vous seriez bien ici, avec nos violons qui jouent si tendrement qu'ils en pleurent eux-mêmes. Plût à Dieu que notre maîtresse de calcul[23] pût les entendre, elle s'attendrirait peut-être un peu.
[23] Il parle de sa femme.
Du reste je suivrai votre conseil, j'apaiserai ma colère et resterai indifférent aux ennuis qu'elle me cause, comme je l'ai toujours fait jusqu'à présent.
Comme je ne pourrai pas songer au retour avant deux mois, car rien n'est encore prêt, je vous prie de prêter à ma mère une dizaine de florins, jusqu'au moment où Dieu me tirera de la gêne. Je vous payerai honnêtement le tout ensemble. Je vous envoie la glace de Venise par le courrier. Quant aux deux tapis, Antony Kolb me prêtera son expérience pour les acheter, et aussitôt que je les aurai je les remettrai au commis du messager qui vous les fera parvenir. Je n'ai pas encore pu trouver les plumes de grue que vous m'avez demandées; mais il y a ici beaucoup de plumes de cygne avec lesquelles on écrit et que vous pouvez mettre à votre chapeau en attendant. J'ai causé avec un imprimeur qui m'a assuré qu'aucun nouvel ouvrage grec n'avait paru récemment; si par hasard on édite quelque chose d'intéressant dans ce genre, il me le dira, et je vous le ferai savoir.
Dites-moi combien de papier vous voulez. Vous avez bien fait de me donner cette commission, car jamais je n'en ai vu de plus beau que celui que l'on vend ici.
Pour ce qui est des travaux historiques, les Italiens n'ont rien fait de bien remarquable et qui soit digne d'être lu par un homme comme vous. Il y a toujours quelque chose à critiquer dans leurs ouvrages sur l'histoire, vous le savez vous-même mieux que moi.
Je vous ai écrit brièvement par le messager Kantengysserle. Je voudrais savoir si vous êtes toujours d'accord avec le messager Kuntz.
Je me recommande à votre bon souvenir; présentez aussi mes amitiés à notre bon prieur[24], et dites-lui de m'accorder quelques prières; qu'il fasse que le bon Dieu me préserve de toute maladie et surtout du mal français; il n'y a rien sur la terre que je craigne davantage, presque tout le monde ici en est infecté et beaucoup de gens en meurent.
[24] Eucharis Karll, prieur des Augustins.
Saluez aussi de ma part Étienne Baumgartner, Lorentz et tous ceux qui demandent amicalement de mes nouvelles.
Écrit à Venise 1506, le 18 août.
ALBERTUS DURER. Noricorius Sivus (textuel).
_Post-scriptum._--Andreas est ici et il me prie de vous offrir ses amitiés, il n'est pas encore bien fort; il a eu et il a des embarras d'argent à cause de la longue maladie qu'il a faite. Je vous dirai même, entre nous, que je lui ai prêté huit ducats; mais n'en parlez à personne, il pourrait croire que je n'ai pas confiance en lui; du reste, il saura se procurer de quoi me rembourser, car il se conduit très-honorablement, et tout le monde lui veut du bien.
Si le roi vient en Italie, j'ai le projet d'aller avec lui à Rome.
LETTRE VII.
Savant, sage, instruit en beaucoup de langues, homme habile à discerner la vérité du mensonge, honorable et honoré Bilibald Pirkeimer, votre humble serviteur Albert Dürer vous souhaite toutes sortes de prospérités. Cependant, avec cette belle diable de chance qui le tient, il semble qu'il veuille renoncer à votre cœur[25], vous allez croire que lui aussi est un orateur à cent finesses comme vous. La chambre qu'il habite devrait avoir plus de quatre coins où il pourrait placer les dieux de la mémoire....; mais je ne veux pas me casser la tête à m'excuser plus longtemps, je me contenterai de me recommander à votre indulgence. Pour me souvenir de toutes vos commandes, il faudrait que mon cerveau eût autant de cases différentes que vous avez de pois chiches dans votre jardin; mais en voilà assez sur ce sujet. Le margrave[26] lui-même ne donnerait pas une si longue audience. J'ai calculé que cent articles, en ne mettant que cent mots par article, demandent un travail de neuf jours, sept heures, cinquante-deux minutes, et notez que je n'ai pas encore compté les soupirs. Voilà pourquoi on ne s'improvise pas orateur, comme dit Tettels.
[25] Les quelques premiers mots de cette phrase sont écrits en italien, un peu moins indéchiffrable que celui que l'on trouve au commencement de la lettre précédente.
[26] A l'époque dont parle Albert Dürer, Pirkeimer fit partie de l'ambassade qui fut envoyée au conseil de la Confédération souabe par la ville de Nuremberg. L'histoire de cette négociation est conservée dans les archives de Nuremberg sous ce titre: Conventions conclues entre le margrave Frédéric de Brandenbourg et l'ambassade de Nuremberg, etc., 1506, in-folio.
Je déploie tout mon zèle, et cependant je ne peux pas mettre la main sur des tapis larges; ils sont tous étroits et longs. Je continue mes explorations avec l'aide d'Antony Kolb. Bernard Hirsffogel vous salue et vous offre de nouveau ses services; il est très-triste, car il a perdu son fils, l'enfant le plus amusant que j'aie vu de la vie. Je ne peux pas trouver les plumes de fou que vous demandez. Oh! si vous étiez ici, vous verriez de crânes lansquenets italiens. Je pense souvent à vous et à l'intérêt que vous prendriez à examiner leurs armes. Ils ont des _roncani_ avec deux cent dix-huit pointes; lorsqu'ils touchent un homme avec cette arme, il est mort, car toutes les pointes sont empoisonnées. Les Vénitiens mettent beaucoup de soldats sous les armes, le pape et le roi de France aussi; je ne sais pas ce qui en résultera.
On se moque beaucoup ici de notre roi.
Bonne chance à Étienne Baumgartner (je ne suis pas étonné qu'il ait pris femme). Rappelez-moi au souvenir de Borcht, de M. Lorentz, et même de notre maîtresse de comptes. Remerciez votre fille de chambre de m'avoir souhaité le bonjour, mais dites-lui qu'elle est un monstre.
J'ai expédié du bois de palmier de Venise à Augsbourg, où je le laisse en dépôt; il pèse dix quintaux.
Mon tableau est enfin terminé; je gage un ducat que si vous le voyiez vous le trouveriez bien composé et d'un bon coloris. Cet ouvrage m'a valu beaucoup d'honneur, mais peu de profit. Pendant le temps que j'ai mis à le peindre j'aurais bien pu gagner deux cents ducats, car j'ai refusé beaucoup de commandes pour pouvoir m'en occuper exclusivement. Ma seule consolation est d'avoir fermé la bouche aux peintres qui disaient: C'est un habile graveur, mais il n'entend rien au maniement des couleurs. Maintenant tout le monde s'accorde à dire que l'on n'a jamais vu plus beau coloris.
Mon manteau français vous présente ses respects, et mon habit italien vous tire sa révérence.
Vous passez toujours votre vie chez les femmes légères. Vous êtes en si mauvaise odeur à Nuremberg, que je vous sens d'ici. On me dit que lorsque vous courez à vos amours, on ne vous donnerait pas plus de vingt-cinq ans. Oui-da! multipliez-les par un chiffre quelconque, et alors je vous croirai. Il y a ici beaucoup d'italiens qui vous ressemblent sous ce rapport; je ne sais pas comment cela se fait.
Le doge[27] et le patriarche de Venise[28] sont venus voir mon tableau.
[27] Leonardo Loredano, doge de Venise de 1500 à 1521.
[28] Antonio Suriano.
Maintenant je suis votre serviteur, il faut que j'aille me coucher, il sonne sept heures de la nuit. Je vous ai écrit, j'ai écrit au prieur des Augustins, à ma belle-sœur la marchande de couleur et à ma femme; donc j'ai déjà barbouillé une belle quantité de papier, et je pense qu'il est plus amusant pour vous de causer avec des princes qu'avec moi.
Venise, le jour de la sainte Vierge en septembre.
A propos, ne prêtez pas un sou à ma mère et à ma femme; elles ont assez d'argent.
ALBERT DURER.
LETTRE VIII.
Comme je sais que vous êtes convaincu de mon attachement pour vous, je me dispense de vous en parler. Cependant je ne puis vous dissimuler combien je suis heureux de la grande réputation dont vous jouissez et que vous avez su acquérir par votre sagesse et votre instruction. C'est chose vraiment surprenante et rare de voir tant d'esprit dans un corps si chétif. C'est une grâce particulière que Dieu vous a faite comme à moi.
Nous sommes donc deux personnages remarquables, vous par votre esprit et moi par mon talent. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé pourtant, lorsque nous y réfléchissons bien, de nous être retournés et d'avoir vu des gens qui se moquaient de nous pendant que d'autres nous comblaient d'éloges! Ne croyez donc pas aveuglément tous ceux qui vous complimentent; mais peut-être êtes-vous trop peu modeste pour ne pas les croire. Il me semble que je vous vois en présence du margrave, et que vous mettez autant d'élégance dans vos discours que dans votre manière de toucher vos thalers.
J'ai bien vu dans votre neuvième lettre que vous êtes encore une fois très-occupé de femmes; vous devriez avoir honte de n'être pas plus raisonnable à votre âge. Sachez que vous avez autant de grâce à faire toutes ces fredaines qu'un gros bouledogue à jouer avec un petit chat. Je voudrais apprendre que vous êtes devenu aussi rangé que moi. Si j'étais bourgmestre, je vous ferais mettre en prison et j'enfermerais avec vous la Rech..., la Ros..., la Gart..., la Ech..., et d'autres encore que je ne veux pas nommer: elles sauraient bien vous mettre à la raison. Vous me dites finement que beaucoup de femmes honnêtes ou légères demandent de mes nouvelles: cet intérêt ne prouve rien contre ma vertu.
Si Dieu me ramène à Nuremberg, je ne sais vraiment pas comment je ferai pour vivre avec vous qui êtes illustre maintenant. Je me réjouis cependant de votre gloire et de votre nouvelle dignité. Vous ne battrez plus vos chiens jusqu'à ce qu'ils en soient perclus; mais peut-être ne voudrez-vous plus vous montrer dans les rues avec un pauvre barbouilleur comme Albert Dürer; vous trouverez peut-être que c'est une honte pour un seigneur de votre importance.
Notre cher ami Baumgartner est aussi enchanté que moi de votre bonne réputation.
Pendant que je suis en train de vous écrire allégrement, un incendie dévore six maisons chez Petre Pender; j'y perds une pièce de laine que j'avais achetée hier pour huit ducats: de cette façon j'éprouve du dommage par suite de ce désastre.
Il est beaucoup question d'incendies ici. J'attends que vous m'écriviez pour rentrer à Nuremberg; je partirai le plus tôt possible, car je dépense beaucoup d'argent pour ma nourriture. J'ai donné environ cent ducats pour des couleurs et d'autres objets. J'ai commandé pour vous deux tapis que je payerai demain, mais je n'ai pas pu les avoir à bon marché. Je les emballerai avec mes hardes, et aussitôt que vous m'écrirez je reviendrai.
Vous tourmentez vraiment trop ma femme. Je vous fais savoir aussi que je m'étais mis dans la tête d'apprendre à danser; j'ai été deux fois à l'école, et il m'a fallu payer un ducat au maître; après cela vous me connaissez assez pour savoir qu'il n'y a de force humaine qui pourrait m'y faire retourner. Je dépenserais lestement tout l'argent que j'ai gagné et je ne saurais rien par-dessus le marché.
Le messager Ferbre vous apportera la glace de Venise. Je n'ai pu découvrir aucun ouvrage grec nouvellement paru, mais je vous rapporterai une rame de votre papier; pour les plumes, je n'ai pas pu me procurer celles que vous m'avez demandées, j'en ai acheté de blanches, et si j'en trouve de vertes je les rapporterai également. Étienne Baumgartner m'a écrit de lui envoyer cinquante grains de cornaline pour un rosaire; je les ai achetés, mais cher, et je n'ai pas pu les avoir gros: je les lui expédierai par le plus prochain messager.
Je vous ferai savoir au juste, d'après votre désir, le jour de mon départ, pour que _mes maîtres_ puissent prendre des dispositions en conséquence.
J'irai avant à Bologne pour une raison d'art: quelqu'un m'a promis de m'apprendre le secret d'une perspective; je resterai huit ou dix jours dans cette ville, je retournerai à Venise et je reviendrai à Nuremberg par le prochain messager.
Hélas! j'ai mangé mon pain blanc avant mon pain noir. Que je regretterai le soleil de Venise! Ici je suis un grand seigneur, chez moi je ne serais plus qu'un pauvre diable!
J'aurais encore beaucoup de choses à vous écrire, mais je vous verrai prochainement.
Écrite à Venise, je ne sais pas la date du mois, mais environ quinze jours après la Saint-Michel, 1506.
ALBERT DURER.
_Post-scriptum._--Faites-moi savoir si aucun de vos enfants n'est mort. Vous m'avez écrit une fois que Joseph Rumell a épousé votre fille, et vous ne dites rien de plus; comment voulez-vous que je sache à laquelle vous faites allusion.
Ah! si j'avais seulement ma pièce de laine! Mais je crains maintenant que mon manteau ne soit aussi brûlé; si cela est, j'en deviendrai fou. J'ai vraiment du malheur, car il y a trois semaines un de mes débiteurs s'est sauvé emportant huit ducats qu'il me devait.
Ces lettres portent l'empreinte du cachet d'Albert Dürer et la suscription suivante:
A l'honorable et savant Bilibald Pirkeimer, bourgeois de Nuremberg, mon gracieux seigneur.
Voici le cachet d'Albert Dürer:
Ses principaux monogrammes,
[Illustrations]
Son écriture et sa signature,
Traduction:
Écrite à Venise, à 9 heures du soir, le samedi après la Chandeleur.
ALBERT DURER.
C'est la fin de la deuxième lettre à Pirkeimer.
JOURNAL DU VOYAGE D'ALBERT DÜRER DANS LES PAYS-BAS ÉCRIT PAR LUI-MÊME PENDANT LES ANNÉES 1520 ET 1521.
JOURNAL DU VOYAGE
DANS LES PAYS-BAS
ÉCRIT PAR LUI-MÊME PENDANT LES ANNÉES 1520 ET 1521.
Nuremberg, 1520.
A mes frais et dépens, le jeudi après la Saint-Kilian, moi, Albert Dürer, je quitte Nuremberg avec ma femme[29] pour me rendre dans les Pays-Bas. Après avoir passé le même jour par Erlangen, nous logeons à Baiersdorf, et j'y dépense trois sous moins six deniers. De là, nous partons par la route la plus courte pour Forchheim, où nous arrivons le vendredi; là, pour un sauf-conduit, je paye vingt-deux deniers. Je pars pour Bamberg où j'offre à l'évêque[30] une peinture de la Vierge, la Vie de Notre-Dame[31], une Apocalypse[32] et des gravures pour la valeur d'un florin.
[29] Agnès Frey, fille d'Hans Frey de Nuremberg, épousa Albert Dürer en 1494. Le journal de Dürer prouve qu'il n'avait pas laissé à Nuremberg son avare et querelleuse femme, comme l'ont prétendu jusqu'ici ses biographes, entre autres J. Sandrart, qui l'écrit en toutes lettres dans le deuxième volume de l'_Académie allemande_, page 225 (_imprimé à Nuremberg en 1675_). Du reste, Albert Dürer, dans son journal, ne dit pas un mot du caractère de sa femme. Il résulte aussi de ce document qu'en 1520 il se rendit pour la première fois dans les Pays-Bas. Il n'avait donc pas visité précédemment ce pays avec l'empereur Maximilien I, comme Quadens le prétend à tort dans les _Fastes de la nation allemande_, page 428. S'il est vrai qu'Albert Dürer alla dans les Pays-Bas pour fuir des chagrins domestiques, malheureusement trop réels, il faut que ce voyage nouveau ait eu lieu en 1523 ou en 1524 seulement.
[30] Georges III, sacré en 1505, mort en 1522, protecteur des arts. Albert Dürer a fait son portrait.
[31] Suite de 20 estampes. Hauteur, 11 pouces; largeur, 7 pouces 9 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, D. VII, no 76-95.
[32] L'Apocalypse de saint Jean, 15 estampes. Hauteur, 14 pouces 6 lignes; largeur, 10 pouces 3 à 6 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, 60-75.
Cette œuvre gigantesque est digne de l'homme de génie qui l'a exécutée, et digne du livre étrange qui l'a inspirée.
Il me fait quitter mon auberge où j'avais dépensé environ un florin, m'invite à venir chez lui, et me donne un laisser passer pour la douane et trois lettres de recommandation. Je paye six florins d'or[33] au voiturier qui va me mener de Bamberg à Francfort.
[33] Le florin d'or valait 8 fr. 60 de notre monnaie d'aujourd'hui.
Maître Nicolas Laux, Benedict et Hans le peintre[34] me versent le coup de l'étrier; je bois et je pars.
[34] Hans Wolfgang Ratzheimer vivait à Bamberg, de 1492 à 1527.
Je donne quatre sous pour du pain et treize sous pour des pourboires. Je vais rapidement de Bamberg à Eltman; de là, je me rends à Zeil, je dépense vingt et un sous, et j'arrive à Hasfurth où je montre ma lettre de douane, après quoi on me laisse partir.
Je dépense un florin dans la chancellerie de l'évêque de Bamberg. A Theres, au couvent, j'exhibe mes papiers et continue ma route.
Nous arrivons au bord du Rhin, où nous passons la nuit pour un denier; de là, nous allons à Maynberg. A Schweinfurth, je suis invité par le docteur Georges Rebart qui me donne du vin que nous mettons dans notre bateau. On m'exempte des droits de douane.
J'avais dépensé dix deniers pour un poulet rôti et dix-huit deniers pour le cuisinier et son fils. De là, nous nous rendons à Volkach, et ensuite à Zwartzach où nous passons la nuit et dépensons vingt-deux deniers.
Le lundi, nous nous levons de grand matin pour nous rendre à Fettelbach. A Ritzing, nous dépensons trente-sept deniers.
Par Seilzfeldt, nous arrivons à Markbreit, d'où on me laisse partir après avoir vu mes papiers.
En passant par Frickenhaussen et Ochsenfurth nous gagnons Eivelstadt, puis Murzburg. De là, nous arrivons à _Erla-Brunn_ où on nous donne un lit pour vingt-deux deniers.
En passant par Relzbach et Zelling nous gagnons Karlstadt et puis Gemûnd; nous y dînons assez bien pour vingt-deux deniers.
Nous voyons successivement Hofstetten, Lohr et Nevenstadt où j'ai dû montrer ma lettre de transit; je dépense dix deniers pour du vin et des écrevisses. Le mercredi matin, après avoir laissé derrière nous Rotenfels, nous arrivons à Saint-Écarig, d'où nous nous rendons à Heudenfeldt, Triffelstein, Homburg, Wertheim, et puis à Brodselten, Freudenberg, Miltenberg, Klingenberg, Worth, Obernburg, Asschaffenburg, Selgenstadt et Steinheim, où je montre mes papiers.
Nous passons la nuit près de Johansen. Le matin, on nous ouvre les portes de la ville et l'on nous fait beaucoup d'amitiés; j'y dépense six weispfenning.
Le vendredi, nous nous rendons à Kesselstadt pour gagner Francfort où je montre ma lettre de douane. Je dépense six sous pour un lit, et je donne deux sous au garçon. Jacob Heller me régale de vin à l'auberge, et je fais accord avec un homme qui consent à me conduire de Francfort à Mayence pour un florin, deux sous. La nuit, nous dépensons huit sous.
Le dimanche, je prends le bateau du matin qui va de Francfort à Mayence. Arrivé à mi-chemin, c'est-à-dire à Hochst, je montre ma lettre de transit et on me laisse passer. Je dépense huit deniers francfortois. De là, nous allons à Mayence; je dépense un albus[35] pour faire décharger mes effets, plus dix-huit deniers pour les courroies.
[35] Albus, ou pfennig blanc, monnaie d'argent mise en circulation vers 1360. Sous l'empereur Charles IV, elle avait surtout cours dans l'électorat de Cologne et dans la Hesse-Cassel; elle valait 9 pfennigs. On n'en trouve plus que dans les cabinets des numismates.
Je fais accord avec le capitaine du bateau de Cologne qui s'engage à me transporter, avec mon bagage, pour trois florins. J'avais dépensé dix-sept albus à Mayence.
Peeter, l'essayeur de la corporation des orfévres, me fait cadeau de deux bouteilles de vin. Veith Farnpuhler m'invite, mais l'aubergiste refuse de recevoir son argent et veut lui-même être mon hôte. On me rend beaucoup d'honneurs. Je pars de Mayence, où le Mein se jette dans le Rhin, le jour de sainte Marguerite, et je dépense dix-neuf hellers pour de la viande, du pain et des œufs que je prends avec moi sur le bateau. Léonhard, l'orfévre, me fait présent de vin et de gibier; il me donne aussi du charbon, qui me servira à faire la cuisine sur le bateau. Le frère de Joostes m'offre une bouteille de vin, et la corporation des peintres deux. Après avoir passé devant Erfeld et Rudisheim, nous arrivons à Erenfels. Là je montre mon passavant, mais on exige deux florins d'or qu'on promet de me rendre si dans les deux mois je rapporte une lettre d'exemption. Nous arrivons à Bacharach où je dois également m'engager à acquitter les droits dans les deux mois ou à présenter une exemption.
A Caub, on ne me laisse passer que sous les mêmes conditions.
A Saint-Goar, le percepteur me demande où j'ai acquitté les droits; je me contente de lui répondre que je n'ai pas d'argent à lui donner.
A Bopart, la douane de Trèves ne me laisse passer sur la vue de ma lettre de transit que lorsque j'ai déclaré, écrit et signé que je n'ai avec moi aucune espèce de marchandise. De là, nous nous rendons à Lahnstein où je montre mon passavant; non-seulement le percepteur me laisse passer, mais il me prie de le recommander au seigneur de Mayence et il me fait cadeau d'une bouteille de vin; il connaît beaucoup ma femme, et il désirait me voir depuis longtemps.
A Engers, ma lettre de transit suffit pour me donner passage. Cette place appartient au duché de Trèves.
A Andernach, je dépense onze hellers, et je quitte cette ville le jour de la Saint-Jacques pour me rendre à Bonn. De là, je vais à Cologne; nous avons dépensé neuf sous dans le bateau, un sou quatre deniers pour des fruits et du charbon, sept sous pour le déchargement, et quatorze hellers pour les domestiques des bateliers. Je fais cadeau à mon cousin Nicolas[36] de ma redingote doublée et bordée de velours; je donne un florin à sa femme. Jérôme Fugger, Jean Ghrosserpeck et mon cousin me régalent de vin. Je dîne au couvent des Chartreux, où un frère m'offre un coupon de drap. M. Jean Ghrosserpeck me fait cadeau de douze mesures de vin fin. Je dépense cependant à Cologne deux florins quatorze sous, plus trois sous pour des fruits, un sou de pourboire, et un sou pour le messager.
[36] Le fils du sellier, l'élève du père d'Albert Dürer.
Le jour de la Saint-Pantaléon, nous partons pour Postorff où nous passons la nuit pour trois sous. Le dimanche, nous dînons à Rodingen. Le lendemain, de bonne heure, nous quittons Freendorf pour nous rendre à la petite ville de Sangelt, nous dînons dans un village nommé Systerkylen pour deux sous et deux hellers. Nous passons par Sittard, jolie petite ville, pour nous rendre à Starkem, un endroit charmant où nous descendons dans une excellente auberge. Nous mangeons fort bien, nous nous couchons dans un bon lit, et la dépense ne s'élève pas à plus de quatre sous.
Le vendredi matin, nous passons la Meuse et faisons notre entrée à Marten Lewbehrn; je donne un sou pour un jeune poulet. De là, nous partons pour Stoffer, et, le mercredi, nous sommes à Merpeck où, pour trois sous, j'achète du pain et du vin. En passant par Brantenmuhl et Culenberg, nous arrivons le mardi matin à La Croix où, pour trois sous deux deniers, on nous sert un assez bon repas.
Nous prenons le chemin d'Anvers[37]. Aussitôt arrivé, je me rends à l'auberge de Joost Plankfeld. Le même soir, le factor Bernard Stecher me donne un souper splendide; ma femme reste à l'auberge, et je donne trois florins au voiturier.
[37] On sait que du temps d'Albert Dürer, cette ville était appelée Antorff par les Allemands.