Part 4
Albert Dürer est vêtu d'une longue robe fourrée de belles pelleteries; il porte les cheveux pendants sur ses épaules, en boucles soyeuses. Quant au caractère de la figure, le sculpteur s'est inspiré des nombreux portraits peints par le maître lui-même.
Les personnes qui ne connaîtraient que le portrait de face, que l'on voit aujourd'hui à la pinacothèque de Munich, admettraient peut-être difficilement d'abord les profils de la statue de Rauch.--On en pourrait dire autant de celles qui n'auraient vu que celui du musée de Lyon, où Albert Dürer s'est peint de trois quarts.--Dans l'un, le premier, il a vingt-cinq ans à peine; il est pourtant déjà rêveur; sur son visage amaigri et mystique, on n'aperçoit aucune saillie qui annonce la force; tout est douceur et mélancolie. On le prendrait volontiers pour un des disciples de Jésus-Christ, ou pour Jésus-Christ lui-même.
Dans l'autre, au contraire, on trouve une figure mâle, à laquelle les arêtes vives du nez et les lignes nettes des lèvres et du front donnent une incontestable expression de vigueur.
Rauch a pris un moyen terme entre ces deux types si dissemblables. Sa statue est plus idéalisée que la peinture réaliste de Lyon, et moins extatique que celle de Munich; c'est un chef-d'œuvre parmi les chefs-d'œuvre du maître prussien.
Un mot encore avant de terminer cette étude, qui est déjà un peu bien longue.
La gloire d'Albert Dürer est un tout éblouissant, mais dont les rayons sont distincts: son imagination est inépuisable, sa naïveté est pleine de grâce, sa touche est savante, son dessin est humain et vigoureux. Son exécution est large et puissante; sous sa couleur délicate et vive on discerne la science anatomique aussi facilement qu'on distingue la couche calcaire d'un coquillage sous la nacre irisée qui la recouvre. Son bonheur est extrême dans le choix de ses sujets; il y groupe savamment les personnages; mieux que personne de son temps et du nôtre, il sait allier dans les plis de ses draperies l'élégance et le goût à je ne sais quelle grandeur sauvage; ses ciels sont lumineux comme son génie. Ses paysages sont pittoresques et accidentés; on comprend, en les regardant, que l'artiste est allé au delà de la réalité chercher, grâce à son imagination, le doux rêve qu'il ne trouve pas sous son toit.
Les critiques n'ont pas manqué à sa gloire; on lui a reproché ses femmes nues, qui sont plutôt une tristesse qu'une défaillance. Puis, comme si l'honnête homme ne devait pas avoir souci d'achever son œuvre, on lui a reproché encore le fini précieux de ses peintures: à notre époque, on lui reprocherait d'être grand.
Ses portraits respirent la vie: nouveau Pygmalion, il les anime de par sa volonté. La volonté d'un grand artiste n'est-elle pas une étincelle du feu divin? Hélas! aussi puissant qu'il soit, ce souffle de Dieu s'amoindrit et se dissipe en arrivant vers la terre; heureux les élus qui savent, comme Albert Dürer, en garder les reflets pour étonner le monde et faire rêver l'humanité!
CHARLES NARREY.
LETTRES CONFIDENTIELLES D'ALBERT DÜRER A BILIBALD PIRKEIMER
LETTRES CONFIDENTIELLES D'ALBERT DÜRER A BILIBALD PIRKEIMER[12]
LETTRE I.
Mon cher monsieur Pirkeimer, je vous offre mes services et j'espère que votre santé est meilleure que la mienne.--Je vous souhaite une bonne et heureuse année à vous et aux vôtres. Pour ce qui est des perles et des pierreries que vous m'avez chargé d'acheter, je vous annonce que je n'ai rien pu trouver, même pour bon argent. Les Allemands ont tout accaparé, et pour leur en racheter il faudrait les payer plus qu'elles ne valent, car ils sont très-peu accommodants. Ce sont du reste les plus vilaines gens que la terre ait portés[13]. Il ne faut pas compter sur eux pour le moindre service, et des amis sérieux m'ont assuré qu'il est prudent de se garer d'eux,--ils se moquent de tout, attendu qu'ils sont maîtres de la place.--Tout le monde est d'accord pour déclarer que l'on trouve à Francfort de plus beaux objets à meilleur prix qu'à Venise.
[12] Willibald ou Bilibald Pirkeimer, sénateur de Nuremberg, homme de lettres distingué et l'un des amis intimes d'Albert Dürer.--Il a fait son portrait sur cuivre en buste vu de trois quarts avec cette épigraphe: _Bilibaldi Pirkeymheri. effigies. œtatis. suæ, anno_ L. III. _Vivitur. ingenio cætera. mortis erunt_ M. D. XX. IV. Ce portrait admirable est celui dont nous donnons, dans ce livre, une copie exécutée par M. Durand, d'après une épreuve de la collection de M. Ambroise-Firmin Didot. Dürer a aussi peint les armoiries de Pirkeimer, deux écus soutenus par deux génies ailés au-dessus desquels on lit: _Sibi et amicis_ P., et dans la marge du bas: Liber _Bilibaldi Pirkeimer_: dans celle du haut est une inscription en hébreu, une seconde en langue grecque et la suivante en latin: _Initium sapientiæ timor Domini_.
[13] Il parle certainement des Allemands qui habitent la _Giudecca_ ou _Zuecca_ (quartier des Juifs), dans l'île de _Spinalonga_.
Les livres que vous m'avez demandés sont expédiés, vous les recevrez bientôt, et si vous avez besoin d'autres choses, faites-le moi savoir, je me ferai un plaisir de vous les envoyer. Fasse le ciel que je puisse vous rendre un jour un vrai service, car je reconnais que je vous dois beaucoup. Je vous en prie, ne vous impatientez pas trop, cette dette me préoccupe plus que vous, j'en suis certain. Si Dieu me vient en aide, je vous payerai prochainement en vous conservant une éternelle reconnaissance. Car les Allemands[14] m'ont commandé un tableau[15] qu'ils me payeront cent dix florins rhénans, et je n'aurai que cinq florins de frais.
[14] Il veut parler sans doute d'une communauté allemande qui existait alors à Venise.
[15] C'était le _Martyre de saint Bartholomé_. Ce tableau fut acheté plus tard par le roi de Bohême Rodolphe II, qui le plaça dans la galerie de Prague.
Je me mettrai à l'ouvrage tout de suite, j'esquisserai mon tableau en huit jours, et dans un mois il pourra figurer sur l'autel. En épargnant tout cet argent, je serai en mesure de vous payer, car je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'envoyer rien en ce moment à ma mère et à ma femme. J'ai laissé à ma mère dix florins, elle en a reçu neuf ou dix pour des objets d'art, le marchand de fil d'archal lui en a payé douze. Je lui en ai encore envoyé neuf par l'entremise de Bastien Imhoff, et elle n'a dû payer que sept florins à Gartner pour ses gages. Quant à ma femme, je lui ai donné douze florins, elle en a reçu treize autres, ce qui fait vingt-cinq. Je pense donc également qu'elle n'a besoin de rien; et s'il lui manque quelque chose, le beau-frère n'a qu'à l'aider jusqu'à mon retour; alors je le rembourserais intégralement.
Sur ce, je me recommande instamment à votre bon souvenir.
Datée de Venise, le saint jour des Rois 1506.
Saluez de ma part Étienne Baumgartner et les autres personnes qui s'informeront de moi.
ALBERT DURER.
LETTRE II.
Je vous présente mes respects, mon cher monsieur Pirkeimer, j'espère que vous jouissez d'une bonne santé, et je le souhaite aussi sincèrement que s'il s'agissait de la mienne propre.
Je vous ai écrit dernièrement, faites-moi savoir si ma lettre vous est parvenue. Ma mère m'a grondé parce que je ne vous envoyais pas de mes nouvelles, et elle m'a donné à entendre que vous étiez furieux contre moi.
Voici mon excuse: je suis paresseux quand il s'agit d'écrire, je croyais que ma lettre ne vous trouverait pas chez vous, et enfin j'avais recommandé à _Castel_, le messager, de vous présenter particulièrement mes hommages. Je vous prie donc humblement de me pardonner, car je n'ai pas d'autre ami que vous en ce monde.
Je ne crois pourtant pas que vous soyez sérieusement irrité contre moi, car je vous considère comme un second père.
Je voudrais que vous fussiez à Venise auprès de moi, vous trouveriez une quantité de joyeux compagnons parmi les Italiens qui s'attachent de plus en plus à moi. Ce sont des gens de cœur, d'un commerce agréable, instruits, honorables, et bons musiciens. Ils m'ont en grande estime et me témoignent beaucoup d'amitié. Par contre, il y en a parmi eux qui sont les plus fieffés coquins du monde, mais des coquins bien séduisants, et celui qui ne verrait que superficiellement les choses serait tenté d'avoir d'eux la meilleure opinion. Je ris souvent dans ma barbe quand ils me parlent; ils n'ignorent pas qu'on sait de belles méchancetés d'eux, mais ils s'en moquent.
J'ai beaucoup d'excellents amis parmi les Italiens, qui m'engagent à ne pas vivre trop familièrement avec leurs peintres.--Il est vrai que j'ai aussi beaucoup d'ennemis qui critiquent mes ouvrages dans les églises et partout où ils les trouvent. Ils disent qu'ils ne valent rien parce que je ne peins pas à la manière antique, ce qui ne les empêche pas de les copier. Giovani Bellini[16] a fait les plus grands éloges de mon talent devant beaucoup de gentilshommes; il désire avoir une de mes œuvres, il est venu me voir et il a insisté pour que je lui fisse une composition, promettant de la bien payer. Plusieurs personnes considérables m'ont assuré que c'est un homme excellent, et qu'il m'est très-favorable. Il est vieux, excessivement vieux même; cependant aucun des peintres de Venise ne peut se vanter d'être aussi vert que lui. Ce qui me plaisait il y a onze ans ne me plaît plus aujourd'hui, je l'avoue franchement, bien que cela paraisse extraordinaire.
[16] Le plus jeune et le plus illustre des deux frères Bellini, le maître de Giorgion et du Titien.
Il est né à Venise en 1426, il y est mort en 1516 et il y est enterré à côté de son frère Gentile, dans l'église des apôtres saint Jean et saint Paul.
Il y a ici des artistes qui ont beaucoup plus de talent que maître Jacob[17]; Antoine Kolb seul jure ses grands dieux qu'il n'y a pas de meilleur peintre au monde que Jacob. Ici on se moque de lui, et cependant il reste de son opinion.
[17] Albert Dürer parle-t-il de Jacob Walch ou de Jacob Elsner, l'artiste universel dont Neudörffer dit: «Ce Jacob Elsner était un homme d'un commerce agréable que les patriciens recherchaient fort. Il jouait admirablement du luth et vivait dans l'intimité des habiles organistes Sébastien Imhoff, Guillaume Haller et Laurent Stauber. Il peignit leurs portraits, illumina leurs beaux livres, dessina les blasons que l'empereur et les rois leur avaient donnés et fit nombre d'autres petits travaux pour eux. Personne de son temps ne savait peindre l'or comme lui.» Le docteur Frédéric Campe croit qu'il est question d'Elsner. «Albert Dürer, dit-il, parlerait avec plus de respect de son honorable prédécesseur Jacob Walch ou le Walche.» Le respect n'a rien à faire ici. Albert Dürer donne son opinion sur les peintres italiens, et s'il attaque quelqu'un, c'est Antoine Kolb, dont le zèle amical est en effet un peu bien exagéré.
M. Passavant déclare nettement qu'il s'agit ici d'un tableau de Jacob Walch qui venait, grâce à Kolb, d'obtenir une situation auprès de Philippe de Bourgogne. Il ajoute qu'Albert Dürer avait peut-être sollicité cette situation. Pourquoi cette supposition toute gratuite? L'appréciation d'Albert Dürer n'était que juste. «Jacob Walch, dit Jacob de Barbarj, dit le Maître au caducée, avait du talent, mais il était loin d'égaler les maîtres italiens.» (Voir le travail de M. Émile Galichon sur ce peintre. _Gazette des Beaux-Arts_, t. XI, p. 314, no 456.)
J'ai commencé à travailler à mon tableau, c'est-à-dire que je l'ai esquissé, mais mes mains ont été si malades qu'il m'a été impossible de travailler sérieusement. J'ai laissé passer cette mauvaise disposition; ne m'en veuillez pas et devenez rangé comme moi, mais vous ne voulez jamais suivre mes conseils.
Mon cher, il me serait agréable de savoir si aucune des personnes que vous aimez n'est morte, celle qui habite près de l'eau, ou celle qui ressemble à ceci [Illustration] ou celle qui ressemble à cela [Illustration] ou la fille de [Illustration].
Écrite à Venise, à 9 heures[18] du soir, le samedi après la Chandeleur, 1506.
Présentez mes services à Étienne Baumgartner, à Harstorfer et à Falkamer.
ALBERT DURER.
[18] Minuit et demi de notre temps.
LETTRE III.
Mes salutations empressées à mon cher monsieur Pirkeimer.
Je vous expédie en même temps que cette lettre la bague ornée d'un saphir que vous m'avez demandée; il m'a été impossible de vous l'envoyer plus tôt. Pendant deux jours j'ai couru chez tous les orfévres allemands et italiens de Venise dans la compagnie d'un habile homme que j'ai défrayé; nous avons longtemps cherché avant de trouver ce qu'il nous fallait, et à la fin, en marchandant beaucoup, j'en ai acheté une pour dix-huit ducats et quatre martzels à un particulier qui ne fait pas le commerce de bijoux et qui la portait lui-même; il me l'a vendue pour me rendre service. Je lui ai dit que c'était une acquisition que je faisais pour mon usage. Je l'avais à peine payée qu'un orfévre allemand m'en a offert trois ducats de bénéfice; j'espère donc que vous la trouverez à votre gré, car tous ceux à qui je la montre prétendent que c'est une _pierre trouvée_, et qu'en Allemagne on la payerait cinquante florins. Mais vous verrez bien s'ils disent vrai ou s'ils mentent; quant à moi, je n'y connais rien.
J'ai acheté une améthyste à un ami intime pour douze ducats; il m'a volé comme dans un bois, car elle n'en vaut pas sept. Mes camarades et moi nous avons tant fait qu'il a consenti à rompre le marché, et je lui ai payé un dîner au poisson. J'ai repris mon argent et je suis fort satisfait de cet arrangement. De bons amis ont estimé la bague, et s'ils ne se sont pas trompés, la pierre ne revient pas à plus de dix-neuf florins rhénans, car elle pèse environ cinq florins d'or. Je n'ai donc pas dépassé vos ordres, puisque vous m'avez écrit de ne pas dépenser plus de quinze ou vingt florins.
Quant à l'autre pierre que vous m'avez demandée, je n'ai pas encore pu me la procurer, mais je déploierai tout mon zèle à ce travail.
On me dit qu'en Allemagne on ne pourrait pas avoir ces pierres, même à la foire de Francfort, car les Italiens les accaparent toutes aussitôt qu'il y en a quelque part. Les marchands se sont moqués de moi lorsque je leur ai offert deux ducats pour des jacinthes; écrivez-moi donc le plus tôt possible, et dites-moi ce que j'ai à faire. J'ai vu un beau diamant, je ne sais pas encore ce que l'on en demande; je vous l'achèterai, si votre lettre m'en donne l'ordre.
Les émeraudes sont excessivement chères, mais on peut avoir une améthyste de moyenne grandeur pour vingt ou vingt-cinq ducats.
D'après toutes les commissions que vous m'avez données, je présume que vous avez pris une maîtresse. Prenez garde que ce ne soit un maître! Du reste vous êtes assez grand et assez sage pour vous conduire.
Endres Künhoffer vous présente ses respects; il vous écrira sous peu de jours; en attendant, il vous prie de l'excuser auprès de son maître s'il ne reste pas à Padoue; il n'y a rien à apprendre là pour lui. Ne m'en veuillez pas, je vous en prie, si je ne vous expédie pas toutes vos commandes à la fois; malgré mon zèle il m'a été impossible de les rassembler pour le départ du messager.
Mes amis vous conseillent de faire remonter la pierre: ils prétendent qu'elle est belle et que la bague est vieille et démodée. Je vous prie d'engager ma mère à m'écrire et à continuer ses bons rapports avec vous. Sur ce, je me recommande à votre bonne amitié.
Venise, le deuxième dimanche du Carême 1506.
Rappelez-moi au souvenir de votre servante.
LETTRE IV.
Avant tout j'offre mes services à mon cher ami Pirkeimer. J'ai reçu le jeudi avant la semaine des Rameaux une lettre de vous, et la bague avec l'émeraude. Je me suis rendu à l'instant chez l'homme de qui je la tenais: il consent à me rendre mon argent, bien qu'il ne le fasse pas volontiers; il prétend qu'il a été trompé lui-même par le bijoutier.
Mes amis m'ont assuré qu'une des deux autres bagues vaut bien six ducats et qu'elles sont bien conditionnées et d'un or pur; ils ajoutent que vous ne vous repentirez pas de l'affaire. Je ne me suis donc trompé que de deux ducats sur les trois bagues. Du reste Bernard Holdtzbock voulait me les prendre pour le prix d'achat.
Depuis je vous ai envoyé un saphir par Hans Imhoff. J'espère que vous l'avez reçu. Je crois que j'ai fait une bonne affaire. On m'a offert un bénéfice; c'est bien un hasard, car vous savez que personnellement je ne connais pas la valeur de ces objets et que je suis obligé de me fier à ceux qui me conseillent.
Décidément les peintres ne me veulent pas de bien; ils m'ont déjà fait venir trois fois devant le magistrat, et cependant j'ai donné trois beaux florins pour leur caisse.
J'aurais pu gagner beaucoup d'argent, si je n'avais pas entrepris le tableau pour les Allemands. Cet ouvrage demande beaucoup de soin, et je ne pourrai pas l'achever avant la Pentecôte; on ne m'en donnera pourtant pas plus de quatre-vingt-cinq ducats, et cela se dépense vite.
J'ai acheté une foule d'objets et j'ai envoyé beaucoup d'argent chez moi, de sorte qu'il ne m'en reste guère. Je vois bien que je ne pourrai pas encore m'acquitter envers vous. Sans cette commande, j'aurais pu facilement gagner cent florins, car, excepté les peintres, tout le monde ici est excellent pour moi.
Quant à ce qui concerne mon frère, dites à ma mère qu'elle parle à mon vieux maître Wohlgemuth; s'il a besoin de lui, qu'il soit assez bon pour lui donner de l'ouvrage jusqu'à mon retour, ou qu'il aille en chercher chez les autres. J'aurais bien voulu le prendre avec moi à Venise; voyager lui aurait été très-utile, il aurait pu y apprendre la langue du pays. Mais ma mère eût craint que le ciel ne tombât sur nous deux. Je vous en prie, veillez à ce qu'il ne se perde pas avec les femmes. Causez avec le gaillard et tâchez qu'il reste sage et raisonnable au moins jusqu'à ma rentrée. Qu'il ne tombe pas à la charge de ma mère. Je ne peux pas tout faire pour les miens, mais je suis prêt à faire ce qui dépend de moi.
Pour ce qui est de moi personnellement, je ne suis pas inquiet; cependant il n'est pas absolument facile de gagner sa vie ici, car personne n'aime à jeter son argent par les fenêtres.
Dites, je vous prie, à ma mère, qu'elle veille à la vente des œufs de Pâques[19]. Je pense du reste que ma femme aura eu soin de lui transmettre toutes mes instructions, car je lui ai écrit à ce sujet.
[19] La mère de Dürer faisait cuire des œufs et Hans les peignait. Cette coutume existe encore aujourd'hui à Nuremberg et à Prague. Ces œufs, qui sont artistement peints, amusent toujours les petits enfants et même les grandes personnes.
Je n'achèterai pas le diamant avant que vous ne m'ayez répondu à son sujet. Je ne compte pas retourner à Nuremberg avant l'automne, même si mon tableau était fini à la Pentecôte.
J'espère conserver une grande partie de ce que je gagnerai.
Comme je suis indécis sur le jour de mon départ, n'en dites rien à ma femme, je lui écrirai de temps en temps: je reviens...
Ayez la bonté de répondre quelques mots à cette lettre.
Venise, le jeudi avant la semaine des Rameaux 1506.
LETTRE V.
Mes services à mon cher ami Pirkeimer.
Si votre santé est bonne, j'en suis fort aise; moi je me porte bien aussi, et je travaille ferme; cependant je n'espère pas être prêt avant la Pentecôte.
J'ai vendu toutes mes esquisses, sauf une seule. J'en ai donné deux pour vingt-quatre ducats, et les trois autres pour trois bagues qui ont été évaluées à vingt-quatre ducats, mais je les ai fait voir à mes amis qui disent qu'elles n'en valent que vingt-deux. Comme vous m'avez écrit de vous acheter des pierreries, j'ai cru vous être agréable en vous les expédiant par Frantz. Faites-les estimer chez vous par des gens qui s'y entendent, et conservez-les pour leur prix d'estimation. Si cependant elles ne vous conviennent pas, retournez-les-moi par le prochain messager. Car à Venise on m'offre douze ducats pour l'émeraude et dix pour le diamant. Seulement, comme je ne désire pas perdre deux ducats, je ne veux pas les donner. Je voudrais bien que vous pussiez venir en Italie, mais je sais tout le prix de vos instants.
Le temps s'envole rapidement ici; il y a beaucoup de gens fort aimables qui viennent me distraire dans mon atelier. Je puis consacrer si peu d'heures à la peinture, que je suis parfois obligé de me cacher. Les gentilshommes me veulent tous du bien; je n'en dirai pas autant des peintres depuis qu'ils savent que je sais peindre.
Endres Künhoffer vous présente ses civilités; il vous écrira par le prochain courrier.
Je me recommande à votre bon souvenir et je vous prie de dire à ma mère que je suis très-étonné de rester si longtemps sans recevoir de ses nouvelles; ma femme non plus ne m'écrit pas, je crois l'avoir perdue.... Je suis aussi très-chagrin de ne pas recevoir de lettres de vous, cher monsieur. J'ai lu le billet que vous avez écrit à Bastien Imhoff, où vous lui parlez de moi.
Soyez assez bon pour donner les deux lettres ci-incluses à ma mère. Oubliez un peu ma dette, et soyez sûr que j'y penserai, moi, pour vous payer honorablement.
Saluez de ma part Étienne Baumgartner et d'autres bons amis. Faites-moi savoir si vos amours sont toujours de ce monde, et tâchez de pouvoir lire mon écriture, car j'ai affreusement griffonné.
Faite à Venise le samedi avant le dimanche blanc[20]. Demain il est bon de se confesser.
[20] Le premier dimanche après Pâques.
LETTRE VI.
Magnifique seigneur Pirkeimer, très-grand et premier homme du monde, votre serviteur et esclave Albert Dürer vous donne le salut[21]. Il est enchanté et honoré d'apprendre que votre santé est excellente, mais il s'étonne qu'un homme de votre sorte ne trouve que la grâce de Dieu pour combattre le savant _Trasibul_[22] d'après ce que me dit votre lettre de ce _monstre étrange_. J'ai eu peur, car cela me paraît en effet une grande affaire.
[21] La première partie de cette lettre est écrite un peu en italien de cuisine, un peu en espagnol, un peu en portugais et beaucoup en patois indéchiffrable.--Pirkeimer, qui était un homme fort instruit, a dû rire beaucoup en la recevant.--Voici le texte original, original est le mot.
«Grandissimo primo homo de mondo, woster servitor ell schiavo Alberto Dürer disi salus suo magnifico miser Willibaldo Pircamer my fede el aldy Wolentiri cum grando pisir woster sanita et grando honor el my maraweio como ell possibile star uno homo cosi wu contra thanto sapientissimo Tirasibuly milites non altro modo nysy una gracia de dio quando my leser woster littera de questi strania fysa de catza my habe thanto pawra et para my uno grando kosa.»
[22] Pirkeimer avait envoyé à son ami un dessin un peu intime, en effet.
Vous n'êtes donc pas devenu plus raisonnable. Vous faites toujours l'aimable, mais y songez-vous donc, mon cher, l'amabilité vous sied comme la civette aux lansquenets. Vous vous habillez de satin et vous vous pavoisez de rubans pour courir les ruelles comme un étourdi; décidément vous voulez devenir irrésistible, et vous croyez que tout est dit lorsque vous êtes parvenu à plaire à quelques femmes de mœurs faciles. Si encore vous étiez un homme comme moi, mais vous avez beaucoup de maîtresses, et lorsque vous leur avez embrassé le bout des doigts, vous êtes sur les dents pour un mois et plus. C'est vraiment bien la peine d'en changer si souvent.