Part 2
Dans la pinacothèque de Munich, cabinet VII, numéro 127, nous trouvons _Siméon et l'évêque Lazare_, un petit tableau charmant qui porte la date de 1523, et qui cependant est peint sur un fond d'or, dans le style de l'école de Cologne. A la même date, nous avons non-seulement un magnifique portrait d'homme peint à la détrempe sur toile, que l'on suppose être Jacques Frugger, mais encore trois des meilleurs tableaux du maître: 1º une _Descente de croix_, fort bien composée et d'une vérité qui vous fait froid au cœur; 2º une _Nativité dans la crèche_, où l'on voit sainte Marie et saint Joseph adorer l'enfant Jésus entouré d'un groupe de chérubins, tandis que d'autres anges vont annoncer la bonne nouvelle aux bergers. Cette _Nativité_ formait le centre d'un triptyque dont on a détaché les volets qui contenaient les portraits en pied des frères Baumgartner, dont Albert Dürer parle souvent dans ses lettres à Pirkeimer; 3º la _Sainte Trinité_, qui appartient à un habitant d'Augsbourg. C'est un beau tableau largement peint et fort bien conçu.
Le musée Van Ertborn, d'Anvers, possède une magnifique grisaille; c'est le portrait de l'électeur Frédéric III, de Saxe, conforme à la gravure qu'Albert Dürer en a faite en 1524 et qui porte son monogramme si connu.
1526 nous apporte trois pages superbes. On voit la première à Aix-la-Chapelle; c'est un Christ qui fait ses adieux à sa Mère.
On voit la seconde à Vienne, dans la galerie du Belvédère; c'est le portrait d'un certain Johann Kleeberger, dont les grands yeux noirs et le teint mat sont très-poétiques. Il serait très-beau s'il avait un nez, mais ce détail lui manque presque absolument. Ce Kleeberger épousa Felicitas Pirkeimer, la fille de l'ami de Dürer. En 1532, deux ans après la mort de sa femme, il s'établit à Lyon où on ne l'appela bientôt que _le bon Allemand_, à cause du bien qu'il faisait aux pauvres. Lorsqu'il mourut, en 1546, ses compatriotes d'adoption lui élevèrent, sur le roc de Bourgneuf, une statue en bois, qui fut remplacée en 1849 par une statue en pierre, due au ciseau de M. Bonnaire.
La troisième est le portrait d'un des ancêtres de M. le conseiller et docteur Rodolphe Holzschuler, chef d'une illustre famille de Nuremberg, qui le montre aux étrangers avec une grâce parfaite. Son aïeul a cinquante-sept ans environ; mais malgré ses cheveux blancs, il a l'air fort jeune. Ce portrait est un chef-d'œuvre.
Il ne nous reste plus qu'à parler des tableaux qui n'ont pas de date certaine. Parmi ceux-là nous trouvons, à Venise, le célèbre _Ecce Homo_ qui doit avoir été peint en 1505 ou en 1506.--A Vienne, dans la galerie de Fries, la _Mort de la Vierge_. La tête de la mère du Christ est le portrait fidèle de Marie de Bourgogne, première femme de Maximilien. Au second plan, on reconnaît l'empereur, son fils et un grand nombre de contemporains célèbres. La beauté de la couleur, le fini des détails et la ressemblance des personnages historiques donnent un grand attrait à cette admirable peinture.--A Florence, dans la galerie des Offices, la _Madone avec l'Enfant_. Ce tableau est mal placé; cependant on remarque la grâce et la beauté de la Vierge: on jurerait une de ces belles toiles de Jules Romain ou de son illustre maître. A Schleissheim, _la Vierge, sainte Anne et l'Enfant Jésus endormi_, tableau d'une exécution irréprochable, et une _Mater dolorosa_ debout, les mains jointes.--Citons encore un _Ecce Homo_ qui, pour ne pas valoir celui de Venise, n'est pas moins une fort belle chose dont la chapelle de Moritz, de Nuremberg, peut tirer grande vanité.--_Hercule tuant les Harpies_ est un tableau peint à la détrempe; il en reste juste assez pour faire voir qu'il a été superbe et combien on doit le regretter.--Les _Bustes des empereurs Charles et Sigismond_, du château de Nuremberg, belles figures puissantes et majestueuses, peintes avec une grande sûreté de main.--Dans la galerie de Schleissheim, le _Portrait d'un jeune savant_, bon ouvrage exécuté à la détrempe, infiniment mieux conservé que l'_Hercule_ dont nous avons déploré la fin prématurée.--A Anvers, au musée Van Ertborn, une _Mater dolorosa_. La Vierge, vêtue d'un manteau vert, est assise les mains jointes. Ce tableau est très-beau, très-fini, d'une couleur très-intense et d'une conservation parfaite; Otto Mündler l'attribue à Altdorfer. Il est peut-être d'Albert Dürer; les hommes distingués qui ont rédigé le livret du musée d'Anvers se contentent de dire qu'il appartient à l'école allemande. En Espagne ou en Italie on le donnerait sans hésiter à Albert Dürer. En Belgique, dans le doute, on s'abstient toujours, ce qui est à la fois plus honnête et plus habile.
Faut-il parler ici des peintures dont le musée de Saint-Pétersbourg gratifie trop généreusement Albert Dürer? Comme elles n'ont pas sur elles leur extrait de naissance ou leur passe-port, ce qui n'est pas toujours la même chose, nous aimons mieux les oublier pour n'avoir pas à les débaptiser.
La bibliothèque Ambroisienne de Milan possède la _Conversion de saint Eustache_, dont Albert Dürer a fait une de ses plus belles gravures.
A Rome, il y a un tableau de Dürer, où il nous montre des _Avares_ repoussants, à force d'être vrais, et une copie de l'_Adoration des rois_, que l'on voit à Florence. Tout le monde croit qu'elle est faite par un des bons élèves de Dürer. Le directeur du musée seul déclare avec assurance que c'est un original. Dans trois ans, si Dieu prête vie à ce galant homme, ce que je désire de tout mon cœur, il assurera avec le même aplomb que le tableau de Florence est une simple contrefaçon;--trois ans plus tard, il nommera l'élève de Dürer qui l'a fait d'après celui de Rome; il dira, si on l'exige, combien de temps il a employé à ce travail, où il était logé, ce qu'il mangeait à ses repas, et il ne croira pas mentir. Rien ne peut être comparé à l'imagination d'un propriétaire de tableaux. Et un directeur de musée n'est-il pas propriétaire de tous les tableaux qu'il a sous sa garde?
Nous trouvons, à Turin, une _Déposition de croix_ d'une belle couleur, et un _Ermite en prière_, qui pourrait bien être de Heinrich Aldegrœver.
Dans la galerie du prince de Liechtenstein, à Vienne, il y a deux volets de triptyque dont le panneau central est absent: ce sont deux portraits en pied qui ne manquent pas de majesté et une petite esquisse à peine ébauchée, vrai chef-d'œuvre de naïveté.
A Dresde, on montre un portrait que l'on assure être celui de Lucas de Leyde, qu'Albert Dürer a fait à Anvers, en 1520, et dont il parle dans ses notes de voyage.--Un _Portement de croix_ en figurines et en grisailles, et un _Lapin_ à la gouache sur parchemin, d'une vérité parfaite;--il amuse beaucoup les enfants, les grandes personnes se contentent de l'admirer.
Nous trouvons dans le musée de Madrid deux _allégories_ philosophiques et chrétiennes peintes sur des panneaux longs et étroits. Comme dans l'un et dans l'autre la mort joue le rôle principal, on prétend qu'ils ont été commandés par un seigneur du temps qui avait le spleen.
Et enfin les apôtres Pierre et Jean, Paul et Marc, que l'on admire à Munich, salle première, sous les numéros 71 et 76. Ils ne portent aucune date, mais le livret de la pinacothèque nous apprend qu'ils ont été faits en 1527, c'est-à-dire un an avant la mort d'Albert Dürer. Ces quatre apôtres pourraient être signés: Raphaël ou Fra Bartholomeo. Quelle élévation de style, quelle grandeur imposante et quelle noblesse! On les reconnaît, ce sont bien eux qui ont porté la parole du Christ par la terre entière. En peignant l'apôtre saint Jean, Albert Dürer lui a donné la belle et sympathique figure de Schiller. On dirait que le grand peintre a pressenti la venue du grand poëte et qu'il a voulu d'avance faire son portrait.
On remarquera sans doute que nous n'avons pas cité une seule fois Paris dans ce rapide travail; c'est qu'en effet notre musée impérial, qui contient quelques beaux dessins du Raphaël de l'Allemagne, n'a pas une seule de ses admirables peintures. Je n'accuse personne, je sais combien notre surintendant est artiste; je sais aussi, sans qu'il me l'ait dit, avec quelle joie il payerait, non pas au poids de l'or, ce serait trop bon marché, au poids du rubis, un tableau qui porterait la signature d'Albert Dürer ou son célèbre monogramme. Mais ceux qui ont le bonheur de posséder ces inimitables chefs-d'œuvre les gardent. Il lui serait facile de se procurer quelques-unes des innombrables contrefaçons que l'on fabrique par un procédé qui est d'une déplorable simplicité; le voici: on colle sur une plaque de cuivre une gravure du maître, on la met en couleur; on a soin de respecter le monogramme; on la vernit, on l'envoie en Hollande, d'où elle revient sans toucher terre; on la conduit à l'hôtel Drouot, où on la sert aux banquiers enrichis en un jour qui se font une galerie en une heure.
Si notre surintendant n'était pas lui-même un artiste distingué, il se laisserait prendre à ce piége, car il est quelquefois assez vraisemblablement ourdi, et nous aurions, comme quelques musées étrangers, une demi-douzaine d'Albert Dürer. Mais combien nous préférons l'absence du chef de l'école nurembergeoise à ces toiles douteuses qui font hausser les épaules aux vrais connaisseurs! Il y a encore assez de tableaux authentiques d'Albert Dürer dans les mains des particuliers, pour qu'un bon vent nous en amène un; s'il faut le payer cher, on le payera cher!
Les musées de province ne sont guère plus riches que celui de Paris. Cependant Lyon a un _ex-voto_ de l'empereur Maximilien signé du portrait de Dürer lui-même, et Limoges un magnifique tableau peint sur fond d'or.
Dans la relation de son voyage en Flandre, Albert Dürer passe en revue la plus grande partie de ses gravures. Nous compléterons, chemin faisant, les renseignements qu'il donne lui-même, et nous prierons le lecteur qui voudra de plus amples détails de consulter l'_Abecedario de Mariette_, publié et annoté par MM. de Chenevières et de Montaiglon, M. Charles Blanc, qui parle longuement et savamment de l'œuvre gravé d'Albert Dürer dans son admirable _Histoire des peintres_, Heller, qui a corrigé Bartsch, M. Passavant, qui a corrigé Heller, et M. Émile Galichon qui, lui, n'a voulu corriger personne, et a pourtant écrit un fort bon ouvrage sur les gravures d'Albert Dürer.
Nous l'avons dit, Albert Dürer ne fut pas seulement peintre et graveur, il embrassa tous les arts et excella dans tous. Il fut orfévre, mais aucun de ses travaux n'est resté. Sandrart nous apprend qu'il a ciselé sept sujets de la Passion, mais il ne les a pas vus.
On lira dans le _Voyage en Flandre_ qu'il fit beaucoup de dessins pour les orfévres. On verra, dans la même relation, qu'il s'occupa aussi d'architecture; entre autres travaux, il dessina au lavis le plan d'une maison pour le médecin de dame Marguerite, et le British Museum possède le plan d'une fort belle fontaine qu'il a dessiné à la plume; malheureusement, cette fontaine est restée à l'état de projet.
Il fut aussi ingénieur comme Léonard de Vinci et Michel-Ange. C'est lui qui dirigea les travaux de fortifications de la ville de Nuremberg.
Comme sculpteur, on lui donne: 1º un petit bas-relief en pierre, représentant la naissance de saint Jean-Baptiste (il est conservé au British Museum); 2º deux statuettes, Adam et Ève (au musée de Gotha); 3º deux madones, bas-reliefs sculptés en bois; deux femmes nues, vues l'une de face, l'autre de dos, bas-reliefs en marbre (à Munich); 4º un saint Jean prêchant dans le désert, bas-relief (à Brunswick); 5º divers ouvrages exécutés en ivoire et en bois (à Dresde, dans la collection des Grünes Gewölbe); 6º une arquebuse (à Vienne); 7º plusieurs bas-reliefs en bois et en pierre lithographique, avec le monogramme d'Albert Dürer (à Paris, au Louvre, et à Bruges, au séminaire). Mais nous n'acceptons la plus grande partie de ces ouvrages que sous bénéfice d'inventaire. Les numismates lui attribuent aussi plusieurs médailles.
Voici un pfenning qu'il grava pour Martin Luther:
Le premier livre d'Albert Dürer est intitulé: _Traité de géométrie, ou Méthode pour apprendre à mesurer avec la règle et le compas_. Cet ouvrage est mûrement pensé et écrit clairement. On voit que l'auteur est convaincu de ce qu'il avance, à savoir «que la géométrie est le vrai fondement de toute peinture, et que, sans posséder à fond cette science, personne ne peut devenir un bon peintre.»
Ce traité était fort estimé au XVIe siècle.--A la demande d'Agnès Frey, Joachim Camerarius en fit une traduction qui fut publiée à Paris, _ex officina Christiani Welcheli_.
_Sub scuto Basilensi_ M. D. XXXV.
A la même époque, le même éditeur mit en vente une traduction latine du _Traité sur les fortifications des villes, châteaux et bourgs_, qu'Albert Dürer avait publié en 1527, et qu'il avait dédié au roi de Hongrie, Ferdinand, frère de Charles-Quint.
L'ouvrage intitulé: _Les quatre livres des proportions humaines_, qui a été écrit en 1523, n'a été publié qu'après la mort d'Albert Dürer, par les soins de sa femme, qui n'a rien négligé pour en retirer un bon prix; il a aussi été traduit en latin par Camerarius, et en français par Loys Meygret, de Lyon. Nous ne dirons rien de cet ouvrage, puisqu'on peut le lire en français; il y en a un exemplaire à la Bibliothèque impériale. Outre les trois traités dont nous venons de parler, on conserve à la Bibliothèque de la Madeleine, à Breslau, un livre sur l'escrime qui doit être authentique. On sait combien Albert Dürer aimait tous les exercices du corps.
Un ouvrage sur les proportions du cheval, qu'on lui attribue, n'est pas de lui, si l'on en croit Camerarius, qui est digne de foi.
On l'a souvent comparé à Raphaël, mais du côté de l'universalité des connaissances, il a bien plus de points de contact avec Michel-Ange.
J'ai vu quelque part qu'on lui reconnaît aussi le talent de l'écrivain. On prétend même qu'il a contribué à fixer la langue allemande,--mais c'est là une assertion que je ne peux admettre. Pour ses traités didactiques, il est certain que Pirkeimer y mettait la main, car ils diffèrent notablement, comme style et comme orthographe, de sa correspondance intime. Dans ses lettres à Pirkeimer, le même mot est écrit parfois de quatre ou cinq façons différentes, et l'on ne peut s'empêcher de rire à la vue de ses essais de versification.
Comme artiste, Albert Dürer est un des esprits les plus originaux que je connaisse. C'est un peintre qui est avant tout de son pays et de son époque, grande qualité, si l'on y réfléchit, et à ce titre il mérite pleinement la qualification de père de l'école allemande.
Vasari, Lambert-Lombart, Mariette, et quelques autres auteurs anciens et modernes ont regretté qu'Albert Dürer ne fût pas né en Italie, et ils lui ont reproché sérieusement de n'avoir pas été à Rome étudier l'antique. Ce sont là des idées étroites et puériles que l'on est étonné de trouver chez des écrivains d'une valeur réelle. S'il fallait en croire certains critiques trop exclusifs, l'art ne serait bientôt plus qu'une formule, car pour eux le beau n'a qu'un type unique en qui réside une perfection absolue. Ce serait un moule où les esprits les plus divers viendraient prendre une empreinte fastidieusement uniforme. C'est une folie que ce nouveau lit de Procruste, car le beau est dans tout, dans l'harmonie des proportions, comme dans la profondeur du sentiment, dans l'éclat de la couleur, comme dans la correction du dessin.
Ces dernières idées étaient aussi celles d'Albert Dürer.
«L'homme qui cherche le beau, dit-il, rencontre le multiple et le divers, et il y a plusieurs voies pour atteindre à la beauté.»
Il a entrevu l'accord et l'agrément de la nature, jusque dans ses difformités, et il a deviné la beauté des diverses races. «Il y a des corps d'Éthiopiens, ajoute-t-il, où la nature a mis une telle convenance et une telle harmonie, qu'on ne peut rien concevoir de plus parfait.» On le voit, il n'a pas inventé, comme on l'a prétendu, la fameuse phrase: Le beau, c'est le laid. Quand son modèle est beau, il le fait beau, témoin le _Jeune homme_ de la galerie de Vienne, témoin le _Saint Jean_, de Munich.
Du reste, mille circonstances viendraient empêcher cette fusion, si quelqu'un était assez fou pour la tenter, et pour n'en citer qu'une seule, la variété des climats maintiendra toujours une différence fondamentale entre le peintre allemand et le peintre italien. Du temps de Dürer, une autre cause encore venait accentuer cette différence entre les deux écoles. Les anciens peintres allemands procédaient des Byzantins comme les Italiens; cependant, le développement de l'art se faisait de part et d'autre dans des conditions toutes différentes.
Les Italiens, ayant sous les yeux les trésors de la statuaire antique, ont pu acquérir rapidement la pureté et la correction du dessin. Ils ont appris à donner à leurs figures cette souplesse et cette élégance de pose, et à les revêtir de draperies artistement disposées. Les Allemands, au contraire, n'avaient qu'un modèle: la nature. Aussi, si leurs poses ont quelque roideur, si leurs têtes sont presque toutes des portraits, ils ont un grand charme et une délicieuse naïveté dans l'expression. Ils sont, en quelque sorte, restés plus près de la vérité.
Albert Dürer a conservé quelques-uns des défauts de ses prédécesseurs, mais il a recueilli le riche héritage de leurs qualités; c'est non pas un réaliste, dans le sens moderne du mot, mais un _naturaliste_.
Du reste, en laissant de côté ces préoccupations d'école, Albert Dürer est encore un génie de premier ordre. Ce qui le prouve, c'est que les plus grands peintres, Andrea del Sarto, le Pontorme, le Guide, n'ont pas dédaigné de lui faire de larges emprunts.--Le Guide a copié plusieurs figures du char de Maximilien dans la fresque de l'_Aurore_ qu'il a faite au palais Rospigliosi.
Raphaël l'estimait fort, il lui envoya son portrait et quelques dessins précieux; il disait aussi avec franchise et naïveté:
«En voilà un qui nous dépasserait tous, s'il avait pu contempler, comme nous, les chefs-d'œuvre de l'art.»
Et pour que cet éloge parût plus sincère, tout partisan qu'il était de l'antique, il exposa plusieurs estampes du graveur allemand dans son atelier.
Bernard Palissy connaissait et estimait les gravures d'Albert Dürer; voici ce qu'il en dit dans son livre intitulé: _de l'Art de terre_.
«As-tu pas veu aussi combien les imprimeurs ont endommagé les peintres pourtrayeurs sçavans? J'ay souvenance d'avoir veu les histoires de Notre-Dame imprimées de gros traits, après l'invention d'un Alemand nommé Albert, lesquelles histoires vindrent une fois à tel mepris, à cause de l'abondance qui en fut faite, qu'on donnait pour deux liards chascune desdites histoires, combien que la pourtraiture fust d'une belle invention[2].»
[2] OEuvres de Bernard Palissy, page 10 (_édition Ruault_,--1777); dans une note, on lit ceci: «En 1777, les pièces capitales se vendent jusqu'à 15 et 16 livres.» Que dirait donc l'auteur de la note, s'il savait que j'en ai vu vendre une, dernièrement, 1,200 francs?
Albert Dürer est né à Nuremberg, le 20 mai 1471, au moment où cette ville était dans toute sa splendeur; mais cédons la parole au chef de l'école allemande et laissons-le se présenter lui-même tenant toute sa famille par la main.
Nous traduisons mot à mot les notes de famille, recueillies par Albert Dürer et laissées dans ses papiers. Elles diront mieux qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour l'origine et les commencements du célèbre artiste.
Nous sommes tellement sûrs que rien de ce qui a été écrit par un homme comme Albert Dürer ne peut être indifférent au public, que nous donnons ces notes sans en élaguer les passages qui pourraient peut-être paraître un peu longs, s'ils venaient d'un personnage moins sympathique.
NOTES DE FAMILLE
RECUEILLIES PAR ALBERT DURER.
Moi, Albert Durer le jeune, j'ai appris par les papiers que j'ai trouvés chez mon père, où il est né, comment il est venu à Nuremberg et comment il est mort saintement.
Que Dieu lui soit miséricordieux! _Amen!_
ANNÉE 1524.
Albert Dürer le vieux est né dans le royaume de Hongrie, près de Jula, à 8 milles au-dessous de Wardein, dans un petit village appelé Eytas, où sa famille élevait des bœufs et des chevaux.
Mon grand-père se nommait Antony Durer; jeune encore, il vint habiter Jula et se mit en apprentissage chez un orfévre. Il épousa une jeune personne appelée Élisabeth dont il eut une fille, Catharina, et trois garçons. L'aîné, mon père, est aussi devenu un très-honnête et très-habile orfévre. Ladislas, le second, se fit sellier; il est le père de mon cousin Nicolas Durer qui demeure à Cologne et qu'on appelle Nicolas le Hongrois; il a appris le métier d'orfévre à Nuremberg chez mon père. Le troisième fils, Jean, eut la permission d'étudier; il fut ordonné prêtre et desservit pendant plus de trente ans la cure de Wardein.
Mon père, Albert Durer, est d'abord venu en Allemagne, puis il a séjourné assez longtemps dans les Pays-Bas, où il a vécu dans l'intimité des grands artistes, et définitivement il s'est fixé à Nuremberg, l'an 1454, à la Saint-Louis, le jour même que Philippe Pirkeimer avait choisi pour faire ses noces sur les remparts; on dansa longuement et allégrement sous les grands tilleuls.
Mon cher père entra chez Jérôme Haller qui est devenu depuis mon grand-père; il est resté à son service jusqu'en 1467. Alors il lui demanda la main de sa fille Barbara, une jeune personne jolie et éveillée, à peine âgée de quinze ans. Haller la lui accorda et les noces furent faites huit jours avant _viti_.
Il est bon de savoir que ma grand'mère maternelle était fille d'Oellinger de Weissenburg, et qu'elle s'appelait Cunégonde.
Du mariage de mon cher père et de ma chère mère sont nés les enfants dont les noms suivent:
_Tout ce qu'on va lire maintenant, je l'ai copié mot à mot dans le livre de mon père._
I.--L'année 1468 après la naissance de Jésus-Christ, le jour de Sainte-Marguerite, ma femme Barbara accoucha de ma fille aînée. La vieille Marguerite de Weissenburg fut sa marraine; elle donna à l'enfant le nom de sa mère.
II.--_Item._ En 1470, à la Sainte-Marie du carême, vers deux heures du matin, ma femme accoucha d'un fils. Il fut tenu sur les fonts par Frédéric Roth de Bayreuth, qui l'appela Hans[3].
[3] Jean.
III.--_Item._ L'année 1471, à six heures du soir, un vendredi de la croix (la semaine avant la Pentecôte), le jour de Sainte-Prudence, un autre fils nous arriva. Son parrain Antoine Koberger[4] le nomma Albert, pour m'être agréable.
[4] Célèbre imprimeur de Nuremberg.
IV.--_Item._ En 1472, vers trois heures du matin, à la Saint-Félix, ma femme me donna un quatrième enfant. Il se nomma Sebald, comme son parrain, Sebald Hotzle.
V.--_Item._ En 1473, le jour de Saint-Ruppert, à six heures, Barbara accoucha d'un cinquième enfant que son parrain, Hans Schreiner de Laufer Thor, appela Jérôme, comme mon beau-père.
VI.--_Item._ L'année 1474, à la Saint-Domitien, vers sept heures, ma femme me donna mon sixième enfant. Son parrain Ulric Mank, l'orfévre, le nomma Antoine.
VII.--_Item._ En 1476, à la Saint-Sébastien, vers une heure, Barbara me fit cadeau d'une fille. Sa marraine, demoiselle Agnès Bayrin, lui donna son nom.
VIII.--_Item._ A une heure de là ma femme accoucha, au milieu de douleurs intolérables, d'une seconde fille que l'on crut devoir baptiser immédiatement. On lui donna le nom de Marguerite.
IX.--_Item._ En 1477, le premier mercredi après la Saint-Louis, ma ménagère me donna encore une fille, qui s'appela Ursule comme sa marraine.