Albert Durer a Venise et dans les Pays-Bas autobiographie, lettres, journal de voyages, papiers divers

Part 1

Chapter 13,749 wordsPublic domain

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

ALBERT DURER

ALBERT DURER

A VENISE

ET

DANS LES PAYS-BAS

AUTOBIOGRAPHIE

LETTRES, JOURNAL DE VOYAGES

PAPIERS DIVERS

TRADUITS DE L'ALLEMAND

AVEC DES NOTES ET UNE INTRODUCTION

PAR

CHARLES NARREY

Ouvrage orné de 27 gravures sur papier de Chine

PARIS

LIBRAIRIE Ve JULES RENOUARD, ÉDITEUR

G. ÉTHIOU-PÉROU, DIRECTEUR-GÉRANT

6, RUE DE TOURNON, 6

MDCCCLXVI

A

MONSIEUR LE BARON BEYENS

Ministre de Belgique en France

Hommage affectueux,

CHARLES NARREY.

INTRODUCTION.

La vie des grands hommes est le flambeau qui éclaire leur œuvre.

Les souffrances et les faiblesses, les luttes et les triomphes de ces génies prédestinés expliquent et commentent leurs ouvrages, et chaque étape de leur existence correspond à une évolution de leur talent. Leur biographie est donc en quelque sorte le lien logique de leurs ouvrages; elle donne la clef de la succession de leurs pensées et démontre comment elles s'enchaînent.

Écrire l'histoire d'un grand artiste, si l'on se place à ce point de vue élevé, c'est faire en même temps l'histoire de ses idées, c'est pénétrer avec lui dans les mystères de son inspiration.

Prenez l'homme le plus profondément original, et le plus rebelle aux influences extérieures; ses relations avec ses contemporains, son commerce avec d'autres artistes, grands comme lui, mais comprenant leur art de façons différentes, ne pourront manquer d'imprimer une modification, si minime qu'elle soit, à ses propres idées.

S'il y a entre les hommes ainsi rassemblés par le caprice du hasard ou par une loi mystérieuse de la création de larges points de contact et des horizons communs, cette influence deviendra décisive et modifiera parfois d'une manière profonde le _faire_ de l'artiste qui la subit. Y a-t-il au contraire une opposition fondamentale entre leur esprit, leur principe réciproque s'accentuera avec plus de vigueur, et leur contact servira à caractériser davantage leur tendance primitive. Grande ou petite, profonde ou superficielle, cette influence doit subsister, et la saisir jusque dans ses manifestations les moins apparentes est l'objet de la critique.

Or, c'est l'histoire de l'artiste, et son histoire de chaque jour, qui peut en fournir les éléments d'appréciation.

Quoi d'étonnant alors que les moindres particularités de la vie privée d'un grand homme acquièrent la plus haute valeur aux yeux de la postérité?

Aussi, dans ces derniers temps, ce genre d'études historiques a-t-il fait l'objet de nombreux et de consciencieux travaux. On a cherché à y introduire la précision et la sévérité de la critique moderne, et l'on a bravement fermé la porte à toutes les fables et à toutes les anecdotes de contrebande, pour y substituer définitivement la vérité dans sa froide et chaste nudité. Mais on ne croit guère que de pareils travaux présentent énormément de difficultés, et beaucoup plus même que ceux qui concernent la grande histoire.

Les faits que recherche le biographe sont presque toujours d'une apparente insignifiance, et par cela même les contemporains des grands hommes, sans prévoir la valeur que ces détails pourront acquérir un jour, ont négligé de les consigner. Aussi quelle bonne fortune extraordinaire, lorsque l'artiste lui-même, soit par une sage prévision, soit dans un but désintéressé, a pris soin de rassembler minutieusement tous les matériaux d'une autobiographie.

C'est précisément ce qui nous arrive pour l'illustre père de l'école allemande.

Albert Dürer a laissé sur sa vie privée un grand nombre de notes et de correspondances qui éclairent d'un jour nouveau sa vie et ses œuvres, et mettent hors de discussion un grand nombre de points qui, pour des artistes beaucoup plus récents même, ne sont ordinairement qu'un stérile sujet de querelles entre les historiens.

Mais avant de donner la parole au maître lui-même et de laisser découler de ses écrits les commentaires qui en dérivent, on nous permettra d'en tirer quelques conclusions générales et quelques conclusions personnelles.

Ce qui résulte d'abord de la vie de cet éminent artiste, telle qu'il l'a simplement racontée lui-même, ce qui ressort de la lecture de sa correspondance intime avec son ami Bilibald Pirkeimer, c'est une profonde estime pour le caractère de l'homme, comme une grande admiration pour l'artiste ressort de la contemplation de ses œuvres.

Albert Dürer est un aussi grand et noble caractère qu'il est un génie original et transcendant. Cette double perfection est une chose trop rare dans le cercle des grands esprits pour ne pas y insister.

On dirait, en vérité, que l'intelligence ne peut se développer qu'au détriment du caractère, et trop souvent l'épanouissement de la pensée a pour corollaire fatal l'atrophie morale du cœur. Si quelque chose, par exemple, pouvait amoindrir notre admiration pour le panthéiste Gœthe, ne serait-ce pas la sécheresse de son âme et l'égoïsme de son caractère. L'esprit humain, qui tend sans cesse à l'idéal et qui prodigue d'instinct aux élus de l'intelligence tous les dons et toutes les qualités, est péniblement déçu en voyant tant de grandeur intellectuelle à côté de tant de petitesse de sentiment. Nous n'aimons pas à apprendre que Virgile était le flatteur d'Auguste et que Horace eut peur à la bataille d'Actium.

Je ne connais que bien peu de génies qui aient été en même temps des héros du cœur. Michel Cervantes dans les lettres et Michel-Ange dans les arts sont pour moi les types de cette double grandeur; notre Albert Dürer peut aussi revendiquer ces deux auréoles. Sa vie a été une lutte continuelle, soyons plus vrai,--un long martyre causé par celle qui aurait dû précisément arracher les ronces et les épines de sa route.

Marié de bonne heure, sans qu'on eût consulté son inclination, à une femme froide et avare, il n'a pas eu la consolation de se reposer dans la douce vie du foyer des tracasseries envieuses auxquelles un homme de sa valeur devait nécessairement se trouver exposé.

Dès l'âge de 23 ans il devenait le seul soutien de sa famille. «Deux ans après la mort de mon père, je pris aussi ma mère avec moi (il s'était déjà chargé de son frère Hans), car elle n'avait plus rien. En 1513 elle tomba subitement malade. Ses souffrances durèrent une année entière, et elle fut mourante du premier au dernier jour.»

Dans ces conditions il fut obligé de se livrer à un travail assidu et pénible; en outre sa femme l'excitait sans cesse au labeur et le stimulait avec ses avaricieuses exigences. Et pourtant c'est à peine si, dans ses écrits, on entend l'écho d'une plainte contre celle qui le faisait tant souffrir; tout au plus dans sa correspondance avec Bilibald Pirkeimer, correspondance si franche et si naïve, hasarde-t-il de temps en temps quelque allusion prudente à ses affaires de ménage. Encore en parle-t-il avec tant de mansuétude et de bonne humeur, qu'on ne soupçonnerait pas la profondeur de sa blessure si ses amis n'avaient pas pris la peine de la sonder.

«Il était fort contre l'adversité, dit Schrober, mais il est vrai qu'il n'avait que trop le moyen de s'exercer à la patience, sa femme se chargeait tous les jours de lui en fournir l'occasion.»

C'est assez clair, et cependant les lettres de G. Hartmann et de Pirkeimer sont encore plus explicites.

En voici des extraits:

G. HARTMANN A M. BUCHLER.

«. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Elle était d'une piété et d'une honnêteté si intolérantes, qu'il aurait mieux valu pour Albert Dürer être le mari d'une coquine avec un caractère aimable, que d'avoir à ses trousses une de ces dévotes qui sont d'une humeur si féroce, qu'elles vous laissent à peine des moments suffisants pour respirer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»

AUTRE LETTRE DE GEORGES HARTMANN.

«Il ne faut imputer le décès de Dürer à personne qu'à sa femme. Elle lui avait si bien rongé le cœur, elle lui avait fait endurer de telles souffrances, qu'il semblait en avoir perdu la raison. Elle ne lui permettait jamais d'interrompre son travail, l'éloignait de toutes les sociétés, et par des plaintes continuelles, répétées le jour et la nuit, le tenait rigoureusement enchaîné à l'œuvre, afin qu'il amassât de l'argent pour le lui laisser après sa mort. Elle avait sans cesse la crainte de périr dans la misère, et cette crainte la torture encore maintenant, quoique Dürer lui ait légué près de 6,000 florins. Elle est insatiable: elle a donc été vraiment la cause de sa mort, etc.»

LETTRE DE PIRKEIMER A TZERTE,

_Architecte de l'Empereur, à Vienne_.

«J'ai positivement perdu, dans la personne d'Albert Dürer, un des meilleurs amis que j'aie eus de ma vie. Sa mort m'a fait d'autant plus de peine qu'elle s'est produite sous l'influence de causes bien pénibles. En effet, je ne puis l'attribuer, après Dieu, qu'à sa femme qui lui a causé de si vifs chagrins et l'a tourmenté d'une façon si cruelle, qu'elle l'a poussé vers la tombe, et l'a rendu sec _comme de la paille_. Le pauvre homme n'avait plus de courage et ne recherchait plus aucune société. Cette mégère prenait soin de ses intérêts, et poussait son mari au travail nuit et jour afin qu'il lui laissât le plus d'écus possible. . . . . . . . . . . Je lui ai souvent reproché ses procédés, et je lui ai même prédit ce qui est arrivé; mais cela ne m'a valu que de l'ingratitude. Du reste, tous ceux qui aimaient le pauvre Albert détestent sa femme, qui le leur rend bien. En somme, c'est elle qui a mis le cher homme en terre.»

Dans les premiers temps de son mariage, Albert Dürer avait fait des efforts héroïques pour se soustraire à la domination de sa femme, mais la lutte ne convenait pas à son caractère; peu à peu il avait fini par courber le front, et, aux derniers jours de sa vie, il obéissait comme un enfant à cette nouvelle Xantippe.

Poussait-il la douceur jusqu'à la pusillanimité?--Nous ne le croyons pas,--car plusieurs fois, pendant sa trop courte existence, il a prouvé qu'avec les hommes il savait parler en homme.--Ou puisait-il cette patience angélique dans la religion? En voyant le portrait d'Agnès Frey qu'il a dessiné lui-même, et que l'on trouve encore aujourd'hui à Vienne, nous croyons plutôt qu'il fut toujours amoureux de sa femme,--car elle était fort belle.--Son front était froid, mais l'intelligence s'y jouait comme un rayon de soleil sur une plaque d'acier poli; ses yeux étaient durs, mais grands, veloutés et noirs; sa bouche était hautaine, mais correcte; ses traits étaient sévères, mais remarquablement beaux; ils ne commandaient pas la sympathie cependant: on sentait que celui qui avait aimé cette femme l'aimerait toute sa vie, dût-il mourir de son amour.

Quelle personnalité attachante que celle d'Albert Dürer!

Il était beau, et la noblesse de ses traits reflétait la pureté de son âme et la lumière de son intelligence.

Qui a vu une fois un de ses portraits ne peut plus l'oublier. De beaux cheveux blonds cendrés qui flottent sur ses épaules, un front élevé et pur où le génie a imprimé sa sévère majesté, de grands yeux bleus, bien enchâssés dans leur arcade et ombragés de longs cils plus foncés que ses cheveux, une bouche rêveuse, un cou flexible qui porte une tête digne du ciseau de Phidias, comme la tige du lis porte la fleur des rois, tels sont les traits principaux de cette figure ravissante.

Toute sa personne était sympathique et séduisante.

«Il avait de la noblesse et de l'aisance dans les mouvements, et sa haute raison et son rare bon sens perçaient naturellement dans ses discours.» «_Sermonis tanta in eo suavitas et lepor erat_, dit Joachim Camerarius, _ut nihil esset audientibus magis contrarium quam finis_.»

Et Schrober dit aussi:

«Il y avait quelque chose de si doux et de si harmonieux dans sa manière de parler, qu'on l'écoutait avec ravissement.» Du reste son instruction était fort étendue.

Peintre, dessinateur, graveur, orfévre, architecte, statuaire, ingénieur et _géométrien_, comme l'écrit Loys Meygret, le traducteur de son livre _des Proportions humaines_, il fut tout ce qu'il voulut être[1].

[1] Albert Dürer fit une grande quantité de dessins fort remarquables, mais ses tableaux se comptent, on sait où les rencontrer tous; ils sont dans les musées publics ou chez des particuliers qui se font une fête de les montrer aux étrangers.

Voici un petit catalogue rédigé, par ordre chronologique, d'après nos notes de voyage; il n'a pas d'autre prétention que d'être d'une scrupuleuse exactitude et de donner au lecteur le moyen de trouver, sans les chercher, les chefs-d'œuvre du maître.

Nous ne parlerons ici que pour mémoire du portrait d'Albert Dürer qui est conservé précieusement à Vienne dans la collection Albertine;--ce portrait, d'une grâce et d'une naïveté délicieuses, est exécuté à la pointe d'argent sur papier teinté.--Il porte cette inscription, écrite par l'artiste lui-même: «J'ai dessiné ceci d'après moi, dans un miroir, en 1484, quand j'étais encore enfant.

«ALBERT DURER.»

Il avait donc 13 ans à peine, et il était encore apprenti orfévre; c'est en 1486 seulement qu'il fit son entrée dans l'atelier de maître Wohlgemuth.

La première peinture d'Albert Dürer qui soit parvenue jusqu'à nous, est le portrait de son père. On la voit dans la pinacothèque de Munich, cabinet VII, sous le numéro 128, avec cette légende: «J'ai peint ce tableau d'après la personne de mon père, lorsqu'il avait 70 ans. Albert DURER l'aîné.»

Puis viennent le célèbre monogramme et la date 1497.

Il fit deux fois son propre portrait en 1498: l'un est à Florence, il a été gravé par Hollar et par Édelinck; l'autre est à Madrid, au _museo del Rey_. Dans ce dernier portrait, son visage est un peu maigre et un peu long, mais fort beau et fort distingué. Ses grands yeux bleus, sa barbe naissante, ses cheveux blonds qui s'échappent en grosses boucles d'un bonnet pointu, son costume blanc et noir théâtralement drapé lui donnent un aspect à la fois étrange et charmant. (Voir à la 1re page de ce livre.)

En 1499, il a peint le portrait d'Oswald Krel, qui est à Munich, cabinet VII, sous le numéro 120.

En 1500, il a fait le portrait d'un jeune homme, peut-être Joannes Dürer, son frère (Munich, cabinet VII, no 147), et aussi son propre portrait. Ce n'est plus le même homme que l'on a vu à Madrid; sa barbe est plus touffue, son visage est plus mâle, son front est déjà un peu soucieux, son costume surtout est changé de fond en comble; le bariolage blanc et noir est remplacé par une fourrure de prix. On reconnaît en lui le chef d'une illustre école de peinture, et on voit jusqu'à quel point Camerarius a raison lorsqu'il dit: «Non-seulement Albert Dürer était beau, mais il était très-fier de sa beauté, et il ne négligeait rien pour la faire ressortir.» Ce portrait est fort remarquable, il ne peut être comparé qu'à celui qu'il a fait plus tard de son vénérable maître Wohlgemuth, et qui est dans le même musée.

Nous trouvons dans la galerie du Belvédère, à Vienne, avec la date de 1503, une _Sainte Vierge et l'Enfant Jésus_, deux têtes, deux chefs-d'œuvre.

En 1504, Albert Dürer grava sans doute plus qu'il ne peignit, car nous ne connaissons qu'un seul tableau qui porte cette date, c'est un _Marius sur les ruines de Carthage_. Le grand homme est assis près d'une colonne brisée; il jette un long regard triste sur cette ville autrefois si superbe, et il se dit sans doute que les destinées des hommes et des empires sont souvent les mêmes: plus ils sont puissants, plus leur chute est imminente. Ce tableau est surtout remarquable par la couleur.

C'est en 1506 qu'il fit son voyage à Venise, où il peignit, outre le _Saint Bartholomé_, dont il parle dans sa première lettre à Pirkeimer, un _Christ avec les Pharisiens_, qu'il termina en cinq jours, et une _Sainte Vierge couronnée par les anges_. Albert Dürer ébauchait ce dernier tableau, lorsque Giovanni Bellini vint le voir dans son atelier: «Mon cher Albert, lui dit-il, voudriez-vous me rendre un grand service?--Certainement, dit le peintre nurembergeois, si ce que vous me demandez est en mon pouvoir.--Parfaitement, répondit Bellini, faites-moi présent d'un de vos pinceaux, de celui qui vous sert à peindre les cheveux de vos personnages.» Dürer prit une poignée de pinceaux absolument semblables à ceux dont se servait Bellini, et les lui offrant: «Choisissez, dit-il, celui qui vous plaît, ou les prenez tous.» Le peintre italien, croyant à une méprise, insista pour avoir un des pinceaux avec lesquels il exécutait les cheveux. Pour toute réponse, Albert Dürer s'assit et peignit avec l'un d'eux, le premier qui lui tomba sous la main, la chevelure longue et bouclée de la _Vierge aux anges_ avec une telle sûreté de main, que son ami resta stupéfait de sa facilité.

Nous trouvons dans la galerie du Belvédère, à Vienne, une toile datée de 1507. C'est le portrait d'un jeune homme inconnu, dont les traits sont d'une très-grande beauté.

1508 nous donne un des tableaux les plus célèbres du maître, la _Légende des dix mille saints martyrisés sous le roi de Perse Sapor II_. Malgré la multiplicité des personnages et le beau fini des détails, Albert Dürer le peignit en un an pour le duc Frédéric de Saxe; plus tard il devint la propriété du prince Albert, qui l'offrit au cardinal de Granvelle. Je n'ai trouvé nulle part comment il devint la propriété de l'empereur d'Autriche. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est depuis longtemps déjà à Vienne, au Belvédère (salle 1re, no 18), où il excite une juste admiration.--Au milieu de la toile, on aperçoit Albert Dürer et son Pylade Bilibald Pirkeimer; tous deux sont vêtus d'habits noirs et suivent avec intérêt les péripéties du drame terrible qui se déroule devant eux: leur attitude est calme et digne; l'artiste tient à la main un petit drapeau sur lequel on lit l'inscription suivante: _Ista faciebat anno Domini, 1508, Albertus Dürer Alemanus_.

Il y a, dans la galerie de Schleissheim, une répétition de cette toile. Un an avant d'exécuter la _Légende des dix mille martyrs_, l'artiste en avait fait un croquis à la plume. C'est le prince royal de Suède qui est l'heureux possesseur de ce petit chef-d'œuvre.

Albert Dürer peignit l'_Ascension de la Vierge_ pour Jacques Heller, de Francfort; il se représenta au second plan, appuyé sur une table qui portait son nom et la date 1509. Je dis qui portait, car cette belle toile a été détruite dans le terrible incendie du château de Munich. Le fameux tableau l'_Adoration des rois mages_, que l'on voit à Florence, porte aussi la date de 1509. C'est une œuvre du plus haut style, malgré son aspect un peu étrange. En effet, on a peine à garder son sérieux devant ses rois d'Orient, vêtus comme des gentilshommes allemands du commencement du XVIe siècle.

Suivant les errements de tous les peintres, ses prédécesseurs, Albert Dürer ne se souciait pas du costume, il habillait ses personnages à la mode de son époque et de son pays.

Revenons au Belvédère, nous ne perdrons pas nos pas, car nous nous trouverons en face d'une des plus belles pages du maître, _la Trinité_. Il fit ce chef-d'œuvre pour une église de Nuremberg, d'où on la porta à Prague; ensuite elle passa à Vienne, où on la voit encore. En haut, au milieu de la toile, Dieu le père presse entre ses bras le Christ attaché à la croix; le Saint-Esprit plane sur sa tête; deux séraphins tiennent le manteau de Jéhovah, tandis que plusieurs anges voltigent autour d'eux, portant les instruments de la Passion. A gauche, on aperçoit des saintes conduites par la Vierge; à droite, des saints conduits par saint Jean-Baptiste; au-dessous, une troupe d'élus de tous les états et de toutes les races se tiennent debout sur des nuages et rendent des actions de grâces au Créateur. A la droite du spectateur, on aperçoit Albert Dürer lui-même, vêtu d'un riche manteau fourré; il tient dans la main gauche un écusson sur lequel on lit: _Albertus Durer Noricus faciebat anno Virginis partu 1511_.

Un beau paysage, baigné par un lac transparent, occupe le bas de la toile.

1511 nous donne un autre tableau qui ne vaut pas le précédent, il s'en faut; c'est une _Vierge allaitant l'enfant Jésus_, que l'on trouve au musée royal de Madrid. On peut reprocher à la mère du Sauveur de n'être qu'une bonne bourgeoise de Nuremberg, mais on doit reconnaître que la toile est d'un bel effet et d'un bon coloris.

1512 ne nous apporte qu'un tableau que l'on voit à Vienne, au Belvédère, c'est une _Madone_ qui se ressent du séjour du maître en Italie. La robe bleue de la Vierge est d'une couleur très-intense, trop intense peut-être; elle écrase un peu les chairs qui sont un peu pâles; l'enfant nu que la Madone tient sur ses genoux est remarquablement beau.

Le musée du roi, à Madrid, renferme un _Calvaire_ daté de 1513, qui peut rivaliser avec les meilleurs morceaux d'Albert Dürer. Ce n'est guère qu'un tableau de chevalet. Mais les œuvres de génie ne se mesurent pas au mètre.

En 1515, il fit à la plume les dessins du célèbre livre de prières destiné à l'empereur Maximilien. Aucun de ces nombreux petits chefs-d'œuvre ne ressemble à son voisin: les uns sont sérieux, les autres spirituels, tous sont admirables, et c'est toujours celui que l'on a sous les yeux qui paraît le meilleur. Ce livre unique est à Munich, dans la bibliothèque de la Cour.

De tous les portraits d'Albert Dürer, le plus beau sans contredit est celui qu'il a fait en 1516, d'après la _ressemblance_ de son vieux maître, Michel Wohlgemuth. Cette œuvre pieuse est conservée à la pinacothèque de Munich, cabinet VII, sous le numéro 139; elle est peinte sur un fond vert uni et porte cette singulière légende: «Albert Dürer a fait ce portrait en 1516, d'après la ressemblance de son maître, Michel Wohlgemuth, qui était âgé de 82 ans et qui a vécu jusqu'en 1519. Il est mort le jour de la Saint-André, avant le lever du soleil.»

A l'âge de quatre-vingt-deux ans maître Wohlgemuth avait encore l'air intelligent, mais il ressemblait plutôt à un moine qu'à un grand artiste.

La _Lucrèce_ que nous trouvons à la pinacothèque de Munich, dans la deuxième salle, sous le numéro 93, passe pour être le portrait de sa femme. On se trompe évidemment; Agnès Frey était belle et distinguée, et cette Lucrèce est laide et sans distinction. La même année, Albert Dürer a peint une _Vierge tenant son fils sur ses genoux_. L'Enfant divin porte au cou un collier d'ambre jaune, et sur une table verte on aperçoit un citron coupé qui fait pâmer d'aise tous les réalistes. La Mère du Sauveur est aussi belle que les plus belles Vierges de Raphaël.--Ce tableau est à Vienne, au Belvédère à côté d'un superbe portrait de l'empereur Maximilien Ier, daté de 1519.

En 1520, Albert Dürer entreprend son voyage dans les Pays-Bas. Chemin faisant, il dessine sur un album qu'il emporte toujours avec lui les personnages et les objets qui lui semblent intéressants. Ce précieux album a été vendu en détail; nous en avons vu quelques feuillets qui appartiennent à un amateur distingué, M. Ambroise-Firmin Didot. Ils nous ont laissé le regret de ne pas connaître les autres.