Albert

Part 7

Chapter 73,676 wordsPublic domain

C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la vaincre, que pour gérer vingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin.

Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant, même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait. Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée. Du reste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au hasard, suivant que se présentaient les choses!

Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou. Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas, usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir.

Que de progrès Albert avait encore à faire!

Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la morale se trouvait outragée. Il battit le pavé, rechercha les pires ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux, intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants, au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.» Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière, faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher tout Paris dans son lit—à raison de cinq cents francs par nuit. Une autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle grignotta jusqu’à l’os.

En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su, comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise, croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la sagesse.

XVI

LE GRAND ZUT

Il faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise.

Le moyen d’égorger le temps.

Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait pas.

Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible: le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie, sur ses espérances et ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir, sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les herbes, et où s’enlise le pied.

Que faire?

La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts.

Dilemme: Ou ceci, ou cela.

Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela?

Alors, zut!

Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière, le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait; il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabe cynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts: Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges, Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie, la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline, l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient, Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition, Luther à Worms, le roi François I^{er}, qui mourut de la vérole, les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement. Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche, il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de chair saignante à l’inexorable.

Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime.

Oui.

Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert sur la sécheresse, hier encore introublée des branches. Promeneurs et promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil.

Que les gens étaient bêtes!

Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!

Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se trouvait aussi bête que les autres.

Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un tempérament.

Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors la _Bêtise_.

Que savait-on?

Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits, vomir contre l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger.

Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air.

Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit pour le lancer aux quatre vents.

Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna la plus haute cheminée.

De là, on dominait tout Paris.

Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher, comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les prirent en même temps.

Zut!

Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie.

Zut!

Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien pu imaginer d’autre.

«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet? Un commentaire: donc, du vide.

Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des torrents de lumière éclatante sur les choses.

Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui aussi, dans un dernier «zut».

Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait, et, calmé, éclata de rire.

Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et que l’on ne se tue.

XVII

COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE

Le «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer au même mal par la méthode homéopathique, qui guérit le semblable par le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide, par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement, puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve, du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata, s’y parqua.

En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent.

Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, si dans leur complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence, il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».

De là à être poète, il n’y a qu’un pas.

Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète.

Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme le _nec plus ultra_ de l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le peuple n’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches.

Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers. Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera, le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter la prospérité publique, ni contribuer au bien, ni museler le mal, ni procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut: impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait grotesques.

Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec tourment autrefois, avaient peut-être laissé en lui le germe de la folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis. Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient en plein empyrée.

Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt?

Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de stériles et lamentables imbécillités.

Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologies d’altiers rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait. Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes, il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et pétrifiante, qui fît crier à tous ou _tollé_ ou _bravo_; ce serait une abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses senteurs.

C’est ainsi que se décida chez Albert une vocation qui devait, sinon le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien différentes aventures.

XVIII

RAVISSEMENTS

Le premier jour, il s’en fut à la découverte de ses anciennes pages, et les retrouva, après quelques heures de recherches, dans le fond d’un vétuste coffret, rongées par les ans, les acides de l’encre et les souris. Elles contrastaient extrêmement avec ce qu’elles étaient restées dans son souvenir. Il lut, et, plein d’indignation et de dédain, rejeta loin de lui la misérable liasse. Oh! que les passages où il se pâmait d’aise autrefois lui semblèrent ignobles! La niaiserie des dix-neuf ans en suintait irrémédiable et banale.

Il fallait autre chose.

Rêveur, parmi les rues, il réfléchit huit grands soirs. Ce ne fut point sur les lumineux boulevards, où brillent les éclatantes splendeurs dans un kaléïdoscope perpétuel de jupes, de chapeaux et de roues, qu’il alla, soliloquant, chercher les règles immuables du beau et leurs rapports avec les particularités spéciales à son propre esprit—celles, du moins, qu’il croyait devoir l’originaliser au sein de la cohorte des talents et de la troupe des aventuriers. Les quartiers déserts et bizarres l’attirèrent. Le long des trottoirs où résonnait la solitude des pas, il marcha, sans notion des heures, tandis que, contre les maisons étroites, de mélancoliques reverbères esquissaient burlesquement son ombre. Les odeurs nocturnes montaient des pavés grisâtres. Tout en haut, à peine aperçue entre les toits, s’ouvrait une obscurité de ciel, épinglée de deux ou trois étoiles. Nul humain pour le distraire: des bouges s’enfonçant à droite et à gauche, d’où confusément d’empoignantes haleines s’essoraient. Et la moisissure des lézardes.

Des illuminations le hantèrent.

En de féériques plaines, des hommes nus couraient. Ils luttaient entre eux d’adresse et de force. Les zéphyrs caressaient leur peau polie et brune, glissant avec onction autour de leurs souples formes, si belles et parfumées de vie, que d’ineffables arts naissaient. Régnait une paix céleste. Jamais un de ces hommes n’avait frappé son frère par colère ou ne lui avait adressé d’injurieuses paroles. Le bonheur idéal divinisait leurs visages, et leurs prunelles égalaient l’éclat du soleil et la royauté du jour. Mais voilà que ces hommes découvraient tout-à-coup, luisante comme une bête maligne, sous la glauque voûte d’une caverne, Astarté. Séduits, ils s’approchaient, ils admiraient: pour la première fois, ils voyaient la femme. Elle souriait avec attirance, les hallucinant de ses dents nacrées et de ses regards voluptueux, tour à tour chaste et délurée, sensuelle ou ironique, toujours corruptrice. Et la passion de l’amour se déchaînait: avec elle, l’infamie, la haine, l’ordure, tous les instincts bas et grossiers, le vice, la perfidie, le crime. Alors, la guerre éclatait, mauvaise, et les degrés mortels de l’enfer étaient les uns après les autres abominablement franchis. Un abîme de maux recevait en ses hideuses profondeurs ceux qui, jadis, étaient heureux. Et, sur les ruines, croissait, montait Astarté, comme une gigantesque idole dans le ciel rougi, inspiratrice de folie, déesse et fléau des peuples.

Que de feu! que de cris! que de bouleversement! Une orgie de délire! un bruissement de catastrophes! De bachiques fureurs étreignaient les générations de vies; d’immondes joies échauffaient les races à travers l’immortalité du mal; tout le long des centuries d’ans, se traînaient étonnament renouvelées, les myriades effroyables de poux, qui se mangeaient en hurlant, se déchiquetaient, se massacraient, incapables de penser un instant à leur petitesse et à l’inutilité de leurs actes! Orgueils! misères! rages! décrépitudes! ignominies! effrois! balivernes! superstitions! impiétés! sauvages récoltes de sang! moissons ridicules de mots! despotisme! altruisme! par dessus tout, l’ineffable _ego_! C’était le monde. Mais, philosophe, sans s’émouvoir, il contemplait la comédie tragique sans daigner y prendre part; et au grotesque spectacle des souffrances, suivant le caprice du moment, il glapissait d’aise ou se tordait de rire.

Puis, des cimetières, des tombeaux, des spectres. Sur des élégances innommées de cadavres flottaient aux brises sépulcrales de blancs et fantasques linceuls, tandis que voletaient dans la nuit les chauves-souris clignotantes. Des danses macabres s’organisaient sur les pelouses. Le cortège des étoiles dansait aussi au firmament. De longs ululements, mais qui n’avaient rien de triste, se répondaient, à ras terre, courant autour des marbres funèbres idéalement froids. Fête. Aux rameaux pâles des saules pendaient de fines girandoles de vers luisants, légères comme des feux follets. C’étaient les lustres du bal. Et des millions de fantômes aux formes indécises, dont les figures fugitives semblaient très douces, se tenant les uns les autres par les mains, par les pieds, par les cheveux, glissaient, glissaient, glissaient et, sur un fond d’inconnu, esquissaient de phosphorescentes valses.

Tout se résolvait dans une apothéose de la mort.

Ainsi se laissa ravir l’âme d’Albert.

Il n’eut pas un instant le doute amer de soi-même. Les poèmes aperçus, il les coucherait en rut sur le papier, et plus beaux, et plus sanguins, et plus riches dans leur enfantement que dans leur conception. D’étonnantes idées y fourmilleraient. Le «zut» y serait enchâssé d’or, et sur un piédestal de rutilances il serait monté. Son rayonnement effraierait, comme celui d’un brillant gigantesque. L’auteur lui-même aurait peur de son œuvre.

XIX

IMPUISSANCES