Albert

Part 5

Chapter 53,831 wordsPublic domain

Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais jolie: elle me _portait à la peau_, j’avais pensé à elle plusieurs fois avec des désirs—presque avec des désirs de collégien, si, arrivé à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle: elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras. Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je ne lui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres.

Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux yeux une surprise.

«Albert!» s’écria-t-elle.

—«Moi.»

Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela m’arrivait pour la première fois—j’avais des projets sensuels. Mais cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la convoitise était alors artificielle. Je _voulais_ avoir une femme: j’allais l’avoir.

Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme.

Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais. J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend, je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues pratiques.

Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu, vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraient au contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté? Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici, en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes, mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au bonheur terrestre.

Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif, m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète, que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru.

J’emmenai souper Bertha.

En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes, sur un dessert compliqué, prédisposent aux caresses lubriques et ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?»

Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements, et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de cils à ses regards.

Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres, j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma poitrine, en respirant avec recherche le parfum subtil émanant de cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur.

Ainsi nous étions heureux!

Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau palpitant des romans.

Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité humaine.

Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace.

Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête des paradis promis, et la disposition d’une jeune fille désirée et désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la femme expérimentée!

Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation, où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce qui me perdit.

Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés, polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit, il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dans la demi-ténèbre baignant d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et qui me fit songer que cette idole-là transpirait.

Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées, se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge, puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais dédoublé, mon moi psychologique regardant l’autre faire des saletés et prêt à se moquer de lui.

Enfin nous fûmes au lit.

Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce, d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie, en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une espérance.

Depuis le moment où j’embrassai de mon corps le corps nu et vital de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que Diogène.

Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit.

Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien, de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude: j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandis que mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!»

Oh! l’horrible cauchemar!

Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion? Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait voulu quitter le monde sur une si misérable impression.

Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond labeur, je l’éventrai de nouveau.

Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis.

Telle fut cette nuit, que je compare à un parterre de fleurs en un jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de fumier.

Ah! l’amour!

Jamais je ne la reverrai.

XIII

LA VIE FIÉVREUSE

Alors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole:

Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun, portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant. Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me sentais attiré vers lui, jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos compagnons.

Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il. _Ma première!_ Oyez cela: _Ma première!_ Comme si un homme s’avisait jamais de penser qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel mépris précoce de l’existence, dans ce: _Ma première maîtresse!_ au lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—: _Ma maîtresse!_

Filigrane-d’Argent m’a conté un soir ses impressions sur lui. La confidence vaut la peine d’être entendue.

Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse, qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait pour lui comme un venin; il n’avait la plénitude de rien, et les plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie, éclate, sans livrer un seul de ses secrets.

Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta.

Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce!

Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume, l’autre plein d’ambroisie. Que tous deux par vos lèvres soient bus en même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume. Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!»

Il courait aussi les lieux de plaisir.

Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes, il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette.

Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire d’une douzaine de cabarets. Sur la rive gauche, aux soirs de tapage, on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous vous demandez comment il était si riche? Il jouait.

Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était malheureux de tout.

Je n’ai jamais compris son caractère.

Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la philosophie est celui qui dit: _Adaptation au milieu_. Albert était dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise.

Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie, avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié.

Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas moins indéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société.

Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes, des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus, un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref, la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas; André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des pieds jusqu’à la tête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait. Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements. Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes. Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs. Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors qu’il n’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me dit?

«Je m’ennuie atrocement.»

XIV

MAGGIE

Soir d’hiver. Le brouillard buait autour des becs de gaz avec des indistincts mouillés de nimbe. En des milliers de piqûres, le givre s’emparait des épidermes, et l’haleine sortait des bouches, visible et fumante. Les gens se hâtaient, marchaient droit devant eux, par petits pas pressés, presque en courant, les mains dans les poches, emmitouflés de fourrures et silhouettiques. Les rues devenaient désertes. Il était passé minuit.

Albert crut apercevoir dans l’ombre une femme. Il chercha la figure, par habitude. L’être s’accroupissait sur le seuil d’une allée, obstinément immobile, d’une masse, sous le vague d’une robe informe, sombre dans l’obscurité qui l’enfouissait. Elle dormait peut-être. Albert voulut suivre son chemin sans s’en inquiéter. Un atome de plus dans le monde de la misère! La police la ramasserait. Mais, comme il s’était approché, un peu curieux, elle fit un mouvement, et le visage se dégagea avec deux effarements d’yeux qui le regardaient fixement. «Il fait froid» dit Albert; «tu dois geler sur cette marche!»—«Je n’ai pas d’autre lit» répondit la créature.—«Qui es-tu?»—«Maggie.» Alors voyant qu’elle était jolie, et que ses traits se fondaient avec finesse, et que sa pâleur la parait d’une maladive attirance, et qu’une étrangeté douce s’exhalait hystériquement de sa physionomie, Albert lui dit de venir.

Dans la chambre, à la lueur de la lampe, il l’examina. Elle paraissait encore une enfant, à peine faite, et sa gorge bombait si peu, que l’on pouvait douter, quoique trouvée sur un trottoir, qu’elle fût déjà souillée. Ses cheveux blondissaient la face tournée contre la pierre, l’aspect autour de sa tête petite, la baignant de grâce innocente et claire. Quoi de plus délicat que ses membres, si délicats qu’ils en ployaient comme les rameaux frêles d’un mince arbuste? De vives rougeurs couraient, fugitivement successives, sous le tissu transparent de sa peau, angoissées, laissant entre elles les non-colorations anémiques du teint que ravageait la chlorose. Les prunelles bleues s’ouvraient, grandes. Sa main serrée tenait quelque chose, inconsciente, comme celle des cadavres qui sont morts en accrochant. La chaleur du feu la déraidit, et comme peu à peu les doigts se relâchaient de leur engourdissement, il en tomba une pièce qui roula métalliquement sur le plancher. «Qu’est-ce que cela?» dit Albert. Il se baissa: un louis. «Ah!» dit-il «tu étais donc riche?» Maggie sembla tout-à-coup se souvenir. Un bouleversement s’opéra dans son expression. Toute tremblante, elle murmura: «Mon Dieu! mon Dieu!» tandis qu’Albert la contemplait avec surprise, ému soudain pour elle d’une espèce de pitié.

L’enfant n’avait pas eu l’idée d’employer l’or à se procurer un dîner et un gîte.