Part 4
Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur sa famille l’horripilait.
Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait le tour du crâne, les yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un: «B’jour» à son salut.
Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin, exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»
—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de doute, au contraire; ou mieux, je ne vous porte aucun intérêt du tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment tout aussi humain, la pitié.»
Albert prêta l’oreille.
«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes gangrenées, quelques chimistes pour lui fabriquer du vin, quelques acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces mots _vocation_ et _appointements_ avec des intonations méprisantes. «Il s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui, monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place pour nous, les parasites.»
Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues; mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il se retranchait dans ce _théoriquement_. «Pratiquement aussi» ne démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint que lui, Albert, une _intelligence_, se trouvait en ce moment dans une position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère.
Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité, crevez!»
Bientôt, il s’humanisa.
«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours. Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos meilleures heures pour travailler.»
—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»
Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près de trois ans.
Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la soif.
X
EN SORBONNE
Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité. Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or, lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le casseur de pierres?
Il se jeta dans l’étude de la philosophie.
Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre, qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute. Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.
Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa tout d’une pièce à un philosophe matérialiste, qui, sans faire le bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences, on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres, animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.
Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était fou: se targuer de positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science, ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.
Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement, qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable, la plus minime des questions philosophiques.
Que faire?
Spéculer?
Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que les hommes avaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités: espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les tourmentants problèmes.
Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux, les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher: Socrate avait insinué que la question morale existait seule; et plus tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même. Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le principe-base.
Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.
A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser que la philosophie—ou plutôt les philosophies—n’était qu’un leurre, une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité de l’esprit à sortir de son relatif.
Quelle chute, après avoir cru au génie humain!
Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes. On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux antipodes les unes des autres!
Le scepticisme naissait inévitablement.
Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.
Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé, d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène et le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la réalité que les concepts de la raison.
De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon deux ou trois _croyances_, en rapport avec son caractère, que lui-même, par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait, ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa, pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et, certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.
XI
MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS
Orgie!
Ah! ah! ah! ah!
Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie! L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cette _r_ et ce _g_ dos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se succédaient, gutturaux, de son larynx, comme l’éternuement d’un chat qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison, sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait, l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour, la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur, absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.
Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de l’immutabilité des rives.
Où s’en allait-elle?
Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau, avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes, jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve, écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?
La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écume ou, diaprée des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»
Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler l’existence.
Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.
Qu’était-ce que la vie, après tout?
Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche, une enfilade dépenaillée de vieux livres lui remémorait ses années d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situations _dites_ honorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh! n’est-ce point la sagesse?
Oui.
La sagesse disait ceci à Albert:
On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies. Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un métier, s’y morfond, se marie, amasse pour des hoirs, crée des enfants qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre. Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le but, les yeux gros de pleurs et les pieds las.
La sagesse lui disait encore:
Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations.
Alors, les lames fredonnaient:
Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande Mer, celle qui nous ensevelira.
C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure et simple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était effondrée la religion.
_Nasci, pati, mori_, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimer _pati_ et le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace, abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie.
Pourquoi pas?
Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race honnête et l’amour-propre inséparable de cette hérédité.
Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante, quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture moderne.
L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!»
Mais quoi! lutter! lutter toujours!
Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le firmament incommensurable et beau. Un sourire de pitié erra sur ses lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans l’immensité!
Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité.
Il avait passé les ponts.
De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne, interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son enthousiasme, _voulant_ s’amuser. Autour de lui, des gens passaient, gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.
Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus de l’âpre satisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît, n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute dans cette croyance!
Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.
Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme.
XII
LE DÉPUCELAGE D’ALBERT
Paris, 13 mai.
Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou, au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement, comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent que de cette nuit.