Part 26
La conception surhumaine du monde. Dionysos. Revenir, avec amour, de ce grand _éloignement_, vers le plus petit et le plus humble, - Zarathoustra _bénissant_ tous les événements de sa vie et mourant en bénissant.
82.
_Nous devons cesser d'être des hommes qui prient, pour devenir des hommes qui bénissent!_
NOTES
L'idée de Zarathoustra remonte chez Nietzsche aux premières années de son séjour à Bâle. On en retrouve des indices dans les notes datant de 1871 et 1872. Mais, pour la conception fondamentale de l'oeuvre, Nietzsche lui-même indique l'époque d'une villégiature dans l'Engadine en août 1881, où lui vint, pendant une marche à travers la forêt, au bord du lac de Silvaplana, comme "un premier éclair de la pensée de Zarathoustra", l'idée de l'éternel retour. Il en prit note le même jour en ajoutant la remarque: "Au commencement du mois d'août 1881 à Sils Maria, 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et bien plus haut encore au-dessus de toutes les choses humaines" (Note conservée). Depuis ce moment, cette idée ce développa en lui: ses carnets de notes es ses manuscrits des années 1881 et 1882 en portent de nombreuses traces et _Le gai Savoir_ qu'il rédigeait alors contient "cent indices de l'approche de quelque chose d'incomparable". Le volume mentionnait même déjà (dans l'aphorisme 341) la pensée de l'éternel retour, et, à la fin de sa quatrième partie (dans l'aphorisme 342, qui, dans la première édition, terminait l'ouvrage), "faisait luire, comme le dit Nietzsche lui-même, la beauté des premières paroles de Zarathoustra".
La _première partie_ fut écrite dans "la baie riante et silencieuse" de Rapallo près de Gênes, où Nietzsche passa les mois de janvier et février 1883. "Le matin je suis monté par la superbe route de Zoagli en me dirigeant vers le sud, le long d'une forêt de pins; je voyais se dérouler devant moi la mer qui s'étendait jusqu'à l'horizon; l'après-midi je fis le tour de toute la baie depuis Santa Margherita jusque derrière Porto-fino. C'est sur ces deux chemins que m'est venue l'idée de toute la première partie de _Zarathoustra_, avant tout Zarathoustra lui-même, considère comme type; mieux encore, il est venu sur moi" (jeu de mot sur _er fiel mir ein_ et _er überfiel mich_). Nietzsche a plusieurs fois certifié n'avoir jamais mis plus de dix jours à chacune des trois premières parties de _Zarathoustra_: il entend par là les jours où les idées, longuement mûries, s'assemblaient en un tout, où, durant les fortes marches de la journée, dans l'état d'une inspiration incomparable et dans une violente tension de l'esprit, l'oeuvre se cristallisait dans son ensemble, pour être ensuite rédigée le soir sous cette forme de premier jet. Avant ces dix jours, il y a chaque fois un temps de préparation, plus ou moins long, immédiatement après, la mise au point du manuscrit définitif; ce dernier travail s'accomplissait aussi avec une véhémence et s'accompagnait d'une "expansion du sentiment" presque insupportable. Cette "oeuvre de dix jours" tombe pour la première partie sur la fin du mois de janvier 1883: au commencement de février la première conception est entièrement rédigée, et au milieu du mois le manuscrit est prêt à être donné à l'impression. La conclusion de la première partie (_De la vertu qui donne_) "fut terminée exactement pendant l'heure sainte où Richard Wagner mourut à Venise" (13 février).
Au cours d'un "printemps mélancolique" à Rome, dans une _loggia_ qui domine la Piazza Barbarini, "d'où l'on aperçoit tout Rome et d'où l'on entend mugir au-dessous de soi la Fontanas", le _Chant de la Nuit_ de la deuxième partie fut composé au mois de mai. La _seconde partie_ elle-même fut écrite, de nouveau en dix jours, à Sils Maria, entre le 17 juin et le 6 juillet 1883: la première rédaction fut terminée avant le 6 juillet et le manuscrit définitif avant le milieu du même mois.
"L'hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour la première fois, rayonna alors dans ma vie, j'ai trouvé le _troisième Zarathoustra_. Cette partie décisive qui porte le titre: "_Des vieilles et des nouvelles Tables_, fut composée pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux village maure Eza, bâti au milieu des rochers -". Cette fois encore "l'oeuvre de dix jours" fut terminée fin janvier, la mise au net au milieu du mois de février.
La _quatrième partie_ fut commencée à Menton, en novembre 1884, et achevée, après une longue interruption, de fin janvier à mi-février 1885: le 12 février le manuscrit fut envoyé à l'impression. Cette partie s'appelle d'ailleurs injustement "quatrième et _dernière_ partie": "son titre véritable (écrit Nietzsche à Georges Brandès), par rapport à ce qui précède à ce qui _suit_, devrait être: _La tentation de Zarathoustra_, un intermède". Nietzsche a en effet laissé des ébauches de nouvelles parties d'après lesquelles l'oeuvre entière ne devait se clore que par la mort de Zarathoustra. Ces plans et d'autres fragments seront publiés dans les oeuvres posthumes.
La première partie parut en mai 1883 chez E. Schmeitzner, à Chemnitz, sous le titre: _Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne_ (1883). La seconde et la troisième partie parurent en septembre 1883 et en avril 1884 sous le même titre, chez le même éditeur. Elles portent sur la couverture, pour les distinguer, les chiffres 2 et 3. _ La première édition complète de ces trois parties parut à la fin de 1886 chez E.W. Fritsch, à Leipzig (qui avait repris quelques mois avant le dépôt des oeuvres de Nietzsche), sous le titre: _Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne. En trois parties_ (sans date).
Nietzsche fit imprimer à ses frais la quatrième partie chez C.G. Naumann, à Leipzig, en avril 1885, à quarante exemplaires. Il considérait cette quatrième partie (le manuscrit portait: "pour mes amis seulement et non pour le public") comme quelque chose de tout à fait personnel et recommandait aux quelques rares dédicataires une discrétion absolue. Quoiqu'il songeât souvent à livrer aussi cette partie au public, il ne crut pas devoir le faire sans remanier préalablement quelques passages. Un tirage à part, imprimé en automne 1890, lorsque eut éclaté la maladie de Nietzsche, fut publié, en mars 1892, chez C.G. Naumann, après que tout espoir de guérison eut disparu et par conséquent toute possibilité pour l'auteur de décider lui-même de la publication. En juillet 1892, parut chez C.G. Naumann la deuxième édition de _Zarathoustra_, la première qui contînt les quatre parties. La troisième édition fut publiée chez le même éditeur en août 1893.
La présente traduction a été faite sur le sixième volume des _Oeuvres complètes de Fr. Nietzsche_, publié en août 1894 chez C.G. Naumann, à Leipzig, par les soins du "_Nietzsche-Archiv_". Les notes bibliographiques qui précèdent ont été rédiguées d'après l'appendice que _M. Fritz Koegel_ a donné à cette édition.
Nous nous sommes appliqué à donner une version aussi littérale que possible de l'oeuvre de Nietzsche, tâchant d'imiter même, autant que possible, le rythme des phrases allemandes. Les passages en vers sont également en vers rimés ou non rimés dans l'original.
End of Project Gutenberg's Ainsi Parlait Zarathoustra, by Frédéric Nietzsche.