# Ainsi Parlait Zarathoustra

## Part 24

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Mes amis, que vous en semble? Ne voulez-vous pas, comme moi, dire à la mort: "Est-ce là la vie, eh bien, pour l'amour de Zarathoustra, encore une fois!" -

Ainsi parlait le plus laid des hommes; mais il n'était pas loin de minuit. Et que pensez-vous qui se passa alors? Dès que les hommes supérieurs entendirent sa question, ils eurent soudain conscience de leur transformation et de leur guérison, et ils comprirent quel était celui qui la leur avait procurée: alors ils s'élancèrent vers Zarathoustra, pleins de reconnaissance, de respect et d'amour, en luis baisant la main, selon la particularité de chacun: de sort que quelques-uns riaient et que d'autres pleuraient. Le vieil enchanteur cependant dansait de plaisir; et si, comme le croient certains conteurs, il était alors ivre de vin doux, il était certainement plus ivre encore de la vie douce, et il avait abdiqué toute lassitude. Il y en a même quelques-uns qui racontent qu'alors l'âne se mit à danser: car ce n'est pas en vain que le plus laid des hommes lui avait donné du vin à boire. Que cela se soit passé, ainsi ou autrement, peu importe; si l'âne n'a pas vraiment dansé ce soir-là, il se passa pourtant alors des choses plus grandes et plus étranges que ne le serait la danse d'un âne. En un mot, comme dit le proverbe de Zarathoustra: "Qu'importe!"

2.

Lorsque ceci se passa avec le plus laid des hommes, Zarathoustra était comme un homme ivre: son regard s'éteignait, sa langue balbutiait, ses pieds chancelaient. Et qui saurait deviner quelles étaient les pensées qui agitaient alors l'âme de Zarathoustra? Mais on voyait que son esprit reculait en arrière et qu'il volait en avant, qu'il était dans le plus grand lointain, en quelque sorte "sur une haute crête, comme il est écrit, entre deux mers, - qui chemine entre le passé et l'avenir, comme un lourd nuage". Peu à peu, cependant, tandis que les hommes supérieurs le tenaient dans leurs bras, il revenait un peu à lui-même, se défendant du geste de la foule de ceux qui voulaient l'honorer et qui étaient préoccupés à cause de lui; mais il ne parlait pas. Tout à coup, pourtant, il tourna la tête, car il semblait entendre quelque chose: alors il mit son doigt sur la bouche et dit: "_Venez_!"

Et aussitôt il se fit un silence et une quiétude autour de lui; mais de la profondeur on entendait monter lentement le son d'une cloche. Zarathoustra prêtait l'oreille, ainsi que les hommes supérieurs; puis il mit une seconde fois son doigt sur la bouche et il dit de nouveau: "_Venez! Venez! il est près de minuit!_" - et sa voix s'était transformée. Mais il ne bougeait toujours pas de place: alors il y eut un silence encore plus grand et une plus grande quiétude, et tout le monde écoutait, même l'âne et les animaux d'honneur de Zarathoustra, l'aigle et le serpent, et aussi la caverne de Zarathoustra et la grande lune froide et la nuit elle-même. Zarathoustra, cependant, mit une troisième fois sa main sur la bouche et dit:

_Venez! Venez! Venez! Allons! maintenant il est l'heure: allons dans la nuit!_

3.

O hommes supérieurs, il est près de minuit: je veux donc vous dire quelque chose à l'oreille, quelque chose que cette vieille cloche m'a dit à l'oreille, - avec autant de secret, d'épouvante et de cordialité, qu'a mis à m'en parler cette vieille cloche de minuit qui a plus vécus qu'un seul homme: - qui compta déjà les battements douloureux des coeurs de vos pères - hélas! hélas! comme elle soupire! comme elle rit en rêve! la vieille heure de minuit, profonde, profonde!

Silence! Silence! On entend bien des choses qui n'osent pas se dire de jour; mais maintenant que l'air est pur, que le bruit de vos coeurs s'est tu, lui aussi, - maintenant les choses parlent et s'entendent, maintenant elles glissent dans les âmes nocturnes dont les veilles se prolongent: hélas! hélas! comme elle soupire! comme elle rit en rêve! - n'entends-tu pas comme elle te parle _à toi_ secrètement, avec épouvante et cordialité, la vieille heure de minuit, profonde, profonde!

O homme, prends garde!

4.

Malheur à moi! Où a passé le temps? Ne suis-je pas tombé dans des puits profonds? Le monde dort -

Hélas! Hélas! Le chien hurle, la lune brille. Je préfère mourir, mourir que de vous dire ce que pense maintenant mon coeur de minuit.

Déjà je suis mort. C'en est fait. Araignée, pourquoi tisses-tu ta toile autour de moi? Veux-tu du sang? Hélas! Hélas! la rosée tombe, l'heure vient - l'heure où je grelotte et où je gèle, l'heure qui demande, qui demande et qui demande toujours: "Qui a assez de courage pour cela? - qui doit être le maître de la terre? Qui veut dire: c'est _ainsi_ qu'il vous faut couler, grands et petits fleuves!" - l'heure approche: ô homme, homme supérieur prends garde! ce discours s'adresse aux oreilles subtiles, à tes oreilles - QUE DIT MINUIT PROFOND?

5.

Je suis porté là-bas, mon âme danse. Tâche quotidienne! tâche quotidienne! Qui doit être le maître du monde?

La lune est fraîche, le vent se tait. Hélas! Hélas! avez-vous déjà volé assez haut? Vous avez dansé: mais une jambe n'est pas une aile.

Bons danseurs, maintenant toute la joie est passée. Le vin s'est changé en levain, tous les gobelets se sont attendris, les tombes balbutient.

Vous n'avez pas volé assez haut: maintenant les tombes balbutient: "Sauvez donc les morts! Pourquoi fait-il nuit si longtemps? La lune ne nous enivre-t-elle pas?"

O hommes supérieurs, sauvez donc les tombes, éveillez donc les cadavres! Hélas! pourquoi le ver ronge-t-il encore? L'heure approche, l'heure approche, - la cloche bourdonne, le coeur râle encore, le ver ronge le bois, le ver du coeur. Hélas! hélas LE MONDE EST PROFOND!

6.

Douce lyre! Douce lyre! J'aime le son de tes cordes, ce son enivré de crapaud flamboyant! - comme ce son me vient de jadis et de loin, du lointain, des étangs de l'amour!

Vieille cloche! Douce lyre! toutes les douleurs t'ont déchiré le coeur, la douleur du père, la douleur des ancêtres, la douleur des premiers parents, ton discours est devenu mûr, - mûr comme l'automne doré et l'après-midi, comme mon coeur de solitaire - maintenant tu parles: le monde lui-même est devenu mûr, le raisin brunit.

- maintenant il veut mourir, mourir de bonheur. O hommes supérieurs, ne le sentez-vous pas? Secrètement une odeur monte, - un parfum et une odeur d'éternité, une odeur de vin doré, bruni et divinement rosé de vieux bonheur, - un bonheur enivré de mourir, un bonheur de minuit qui chante: le monde est profond ET PLUS PROFOND QUE NE PENSAIT LE JOUR!

7.

Laisse-moi! Laisse-moi! Je suis trop pur pour toi. Ne me touche pas! Mon monde ne vient-il pas de s'accomplir?

Ma peau est trop pure pour tes mains. Laisse-moi, jour sombre, bête et lourd! L'heure de minuit n'est-elle pas plus claire?

Les plus purs doivent être les maîtres du monde, les moins connus, les plus forts, les âmes de minuit qui sont plus claires et plus profondes que tous les jours.

O jour, tu tâtonnes après moi? Tu tâtonnes après mon bonheur? Je suis riche pour toi, solitaire, une source de richesse, un trésor?

O monde, tu _me veux_? Suis-je mondain pour toi? Suis-je religieux? Suis-je devin pour toi? Mais jour et monde, vous êtes trop lourds, - ayez des mains plus sensées, saisissez un bonheur plus profond, un malheur plus profond, saisissez un dieu quelconque, ne me saisissez pas - mon malheur, mon bonheur est profond, jour singulier, et pourtant je ne suis pas un dieu, pas un enfer de dieu: PROFONDE EST SA DOULEUR.

8.

La douleur de Dieu est plus profonde, ô monde singulier! Saisis la douleur de Dieu, ne me saisis pas, moi! Que suis-je? Une douce lyre pleine d'ivresse, - une lyre de minuit, une cloche-crapaud que personne ne comprend, mais qui _doit_ parler devant des sourds, ô hommes supérieurs! Car vous ne me comprenez pas!

C'en est fait! C'en est fait! O jeunesse! O midi! O après-midi! Maintenant le soir est venu et la nuit et l'heure de minuit, - le chien hurle, et le vent: - le vent n'est-il pas un chien? Il gémit, il aboie, il hurle. Hélas! Hélas! comme elle soupire, comme elle rit, comme elle râle et geint, l'heure de minuit!

Comme elle parle sèchement, cette poétesse ivre! a-t-elle dépassé son ivresse? a-t-elle prolongé sa veille, se met-elle à remâcher?

- Elle remâche sa douleur en rêve, la vieille et profonde heure de minuit, et plus encore sa joie. Car la joie, quand déjà la douleur est profonde: LA JOIE EST PLUS PROFONDE QUE LA PEINE.

9.

Vigne, que me joues-tu? Ne t'ai-je pas coupée? Je suis si cruel, tu saignes: que veut la louange que tu adresses à ma cruauté ivre?

"Tout ce qui s'est accompli, tout ce qui est mûr - veut mourir!" ainsi parles-tu. Béni soit, béni soit le couteau du vigneron! Mais tout ce qui n'est pas mûr veut vivre: hélas!

La douleur dit: "Passe! va-t'en douleur!" Mais tout ce qui souffre veut vivre, pour mûrir, pour devenir joyeux et plein de désirs, - plein de désirs de ce qui est plus lointain, plus haut, plus clair. "Je veux des héritiers, ainsi parle tout ce qui souffre, je veux des enfants, je ne me veux pas _moi_." -

Mais la joie ne veut ni héritiers ni enfants, - la joie se veut elle-même, elle veut l'éternité, le retour des choses, tout ce qui se ressemble éternellement.

La douleur dit: "Brise-toi, saigne, coeur! Allez jambes! volez ailes! Au loin! Là-haut, douleur!" Eh bien! Allons! O mon vieux coeur: LA DOULEUR DIT: PASSE ET FINIS!

10.

O hommes supérieurs, que vous en semble? Suis-je un devin? suis-je un rêveur? suis-je un homme ivre? un interprète des songes? une cloche de minuit?

Une goutte de rosée? une vapeur et un parfum de l'éternité! Ne l'entendez-vous pas? Ne le sentez-vous pas? Mon monde vient de s'accomplir, minuit c'est aussi midi.

La douleur est aussi une joie, la malédiction est aussi une bénédiction, la nuit est aussi un soleil, - éloignez-vous, ou bien l'on vous enseignera qu'un sage est aussi un fou.

Avez-vous jamais approuvé une joie? O mes amis, alors vous avez aussi approuvé _toutes_ les douleurs. Toutes les choses sont enchaînées, enchevêtrées, amoureuses, - vouliez-vous jamais qu'une même fois revienne deux fois? Avez-vous jamais dit: "Tu me plais, bonheur! moment! clin d'oeil!" C'est _ainsi_ que vous voudriez que _tout_ revienne! - tout de nouveau, tout éternellement, tout enchaîné, enchevêtré, amoureux, ô c'est ainsi que vous avez _aimé_ le monde, - vous qui êtes éternels, vous l'aimez éternellement et toujours: et vous dites aussi à la douleur: passe, mais reviens: CAR TOUTE JOIE VEUT - L'ÉTERNITÉ!

11.

Toute joie veut l'éternité de toutes choses, elle veut du miel, du levain, une heure de minuit pleine d'ivresse, elle veut la consolation des larmes versées sur les tombes, elle veut le couchant doré - _que_ ne veut-elle pas, la joie! Elle est plus assoiffée, plus cordiale, plus affamée, plus épouvantable, plus secrète que toute douleur, elle se veut _elle même_, elle se mord _elle-même_, la volonté de l'anneau lutte en elle, - elle veut de l'amour, elle veut de la haine, elle est dans l'abondance, elle donne, elle jette loin d'elle, elle mendie pour que quelqu'un veuille la prendre, elle remercie celui qui la prend. Elle aimerait être haïe, - la joie est tellement riche qu'elle à soif de douleur, d'enfer, de haine, de honte, de ce qui est estropié, soif du _monde_, - car ce monde, oh vous le connaissez!

O hommes supérieurs, c'est après vous qu'elle languit, la joie, l'effrénée, la bienheureuse, - elle languit, après votre douleur, vous qui êtes manqués! Toute joie éternelle languit après les choses manquées.

Car toute joie se veut elle-même, c'est pourquoi elle veut la peine! O bonheur, ô douleur! Oh brise-toi, coeur! Hommes supérieurs, apprenez-le donc, la joie veut l'éternité, - la joie veut l'éternité de _toutes_ choses, VEUT LA PROFONDE ÉTERNITÉ!

12.

Avez-vous maintenant appris mon chant? Avez-vous deviné ce qu'il veut dire? Eh bien! Allons! Hommes supérieurs, chantez mon chant, chantez à la ronde!

Chantez maintenant vous-mêmes le chant, dont le nom est "encore une fois", dont le sens est "dans toute éternité"! - chantez, ô hommes supérieurs, chantez à la ronde le chant de Zarathoustra!

O homme! Prends garde! Que dit minuit profond? "J'ai dormi, j'ai dormi, - "D'un profond sommeil je me suis éveillé: - "Le monde est profond, "et plus profond que ne pensait le jour "Profonde est sa douleur, - "La joie plus profonde que la peine. "La douleur dit: passe et finis! "Mais toute joie veut l'éternité, " - veut la profonde éternité!"

LE SIGNE

Le matin cependant, au lendemain de cette nuit, Zarathoustra sauta de sa couche, se ceignit les reins et sortit de sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui sort des sombres montagnes.

"Grand astre, dit-il, comme il avait parlé jadis, profond oeil de bonheur, que serait tout ton bonheur, si tu n'avais pas _ceux_ que tu éclaires!

Et s'ils restaient dans leurs chambres, tandis que déjà tu es éveillé et que tu viens donner et répandre: comme ta fière pudeur s'en fâcherait!

Eh bien! ils dorment encore, ces hommes supérieurs, tandis que _moi_ je suis éveillé: ce ne sont pas _là_ mes véritables compagnons! Ce n'est pas eux que j'attends ici dans mes montagnes.

Je veux me mettre à mon oeuvre et commencer ma journée: mais ils ne comprennent pas quels sont les signes de mon matin, le bruit de mon pas n'est point pour eux - le signal du lever.

Ils dorment encore dans ma caverne, leur rêve boit encore à mes chants de minuit. L'oreille qui m'écoute, - l'oreille qui _obéit_ manque à leurs membres."

- Zarathoustra avait dit cela à son coeur tandis que le soleil se levait: alors il jeta un regard interrogateur vers les hauteurs, car il entendait au-dessus de lui l'appel perçant de son aigle. "Eh bien! cria-t-il là-haut, cela me plait et me convient ainsi. Mes animaux sont éveillés, car je suis éveillé.

Mon aigle est éveillé et, comme moi, il honore le soleil. Avec des griffes d'aigle il saisit la nouvelle lumière. Vous êtes mes véritables animaux; je vous aime.

Mais il me manque encore mes hommes véritables!" -

Ainsi parlait Zarathoustra; mais alors il arriva qu'il se sentit soudain entouré, comme par des oiseaux innombrables qui voltigeaient autour de lui, - le bruissement de tant d'ailes et la poussée autour de sa tête étaient si grands qu'il ferma les yeux. Et, en vérité, il sentait tomber sur lui quelque chose comme une nuée de flèches, lancées sur un nouvel ennemi. Mais voici, ici c'était une nuée d'amour, sur un ami nouveau.

"Que m'arrive-t-il? pensa Zarathoustra dans son coeur étonné, et il s'assit lentement sur la grosse pierre qui se trouvait à l'entrée de sa caverne. Mais en agitant ses mains autour de lui, au-dessus et au-dessous de lui, pour se défendre de la tendresse des oiseaux, voici, il lui arriva quelque chose de plus singulier encore: car il mettait inopinément ses mains dans des touffes de poils épaisses et chaudes; et en même temps retentissait devant lui un rugissement, - un doux et long rugissement de lion.

"_Le signe vient_", dit Zarathoustra et son coeur se transforma. Et, en vérité, lorsqu'il vit clair devant lui, une énorme bête jaune était couchée à ses pieds, inclinant la tête contre ses genoux, ne voulant pas le quitter dans son amour, semblable à un chien qui retrouve son vieux maître. Les colombes cependant n'étaient pas moins empressées dans leur amour que le lion, et, chaque fois qu'une colombe voltigeait sur le nez du lion, le lion secouait la tête avec étonnement et se mettait à rire.

En voyant tout cela, Zarathoustra ne dit qu'une seule parole: "_Mes enfants sont proches, mes enfants_", - puis il devint tout à fait muet. Mais son coeur était soulagé, et de ses yeux coulaient des larmes qui tombaient sur ses mains. Et il ne prenait garde à aucune chose, et il se tenait assis là, immobile, sans se défendre davantage contre les animaux. Alors les colombes voletèrent çà et là, se placèrent sur son épaule, en caressant ses cheveux blancs, et elles ne se fatiguèrent point dans leur tendresse et dans leur félicité. Le vigoureux lion, cependant, léchait sans cesse les larmes qui tombaient sur les mains de Zarathoustra en rugissant et en grondant timidement. Voilà ce que firent ces animaux. -

Tout cela dura longtemps ou bien très peu de temps: car véritablement il n'y a _pas_ de temps sur la terre pour de pareilles choses. - Mais dans l'intervalle les hommes supérieurs s'étaient réveillés dans la caverne de Zarathoustra, et ils se préparaient ensemble à aller en cortège au devant de Zarathoustra, afin de lui présenter leur salutation matinale: car en se réveillant ils avaient remarqué qu'il n'était déjà plus parmi eux. Mais lorsqu'ils furent arrivés à la porte de la caverne, précédés par le bruit de leurs pas, le lion dressa les oreilles vivement et, se détournant tout à coup de Zarathoustra, sauta vers la caverne, avec des hurlements furieux; les hommes supérieurs cependant, en l'entendant hurler, se mirent tous à crier d'une seule voix et, fuyant en arrière, ils disparurent en un clin d'oeil.

Mais Zarathoustra lui-même, abasourdi et distrait, se leva de son siège, regarda autour de lui, se tenant debout, étonné, il interrogea son coeur, réfléchit et demeura seul. "Qu'est-ce que j'ai entendu? dit-il enfin, lentement, que vient-il de m'arriver?"

Et déjà le souvenir lui revenait et il comprit d'un coup d'oeil tout ce qui s'était passé entre hier et aujourd'hui. "Voici la pierre, dit-il en se caressant la barbe, c'est _là_ que j'étais assis hier matin: et c'est là que le devin s'est approché de moi, c'est là que j'entendis pour la première fois le cri que je viens d'entendre, c'est _votre_ détresse que me prédisait hier matin ce vieux devin, - c'est vers votre détresse qu'il voulut me conduire pour me tenter: ô Zarathoustra, m'a-t-il dit, je viens pour t'induire à ton dernier péché.

A mon dernier péché? s'écria Zarathoustra en riant avec colère de sa propre parole: qu'est-ce qui m'a été réservé comme mon dernier péche?"

- Et encore une fois Zarathoustra se replia sur lui-même, en s'asseyant de nouveau sur la grosse pierre pour réfléchir. Soudain il se redressa: -

"_Pitié! La pitié pour l'homme supérieur!_ s'écria-t-il et son visage devint de bronze. Eh bien! _Cela_ - a eu son temps!

Ma passion et ma compassion -qu'importent d'elles? Est-ce que je recherche _le bonheur_? Je recherche mon _oeuvre_.

Eh bien! Le lion est venu, mes enfants sont proches, Zarathoustra a mûri, mon heure est venue: - Voici _mon_ aube matinale, _ma_ journée commence, _lève-toi donc, léve-toi, ô grand midi_!" -

Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes.

APPENDICE

Les fragments qui suivent sont empruntés aux _Oeuvres posthumes de Frédéric Nietzsche et peuvent aider à la compréhension d'_Ainsi parlait Zarathoustra_. Le philosophe lui-même semble avoir eu l'intention d'écrire un jour un glossaire à cet ouvrage, mais il ne parvint jamais à mettre son projet à exécution. Plusieurs notes tracées sur ses carnets, au hasard de l'inspiration, sont de simples résumés ou des aide-mémoire, par quoi il entendait fixer le sens de tel ou tel chapitre. D'autres, au contraire, donnent véritablement des éclaircissements et seront, pour le lecteur attentif, d'un secours précieux. Tels qu'ils se présentent ici et malgré leur caractère inachevé, ces quatre-vingt-deux aphorismes permettront en tous les cas de jeter un coup d'oeil dans le laboratoire intellectuel de Nietzsche. - H.A.

1.

Tous les buts sont détruits: les évaluations se tournent les unes contre les autres; on appelle bon celui qui suit son coeur, mais aussi celui qui n'obéit qu'à son devoir; on appelle bon l'homme doux, conciliant, mais aussi l'homme brave inflexible, sévère; on appelle bon celui qui n'exerce aucune contrainte sur lui-même, mais aussi le héros de la domination de soi; on appelle bon l'ami absolu de la vérité, mais aussi l'homme rempli de piété qui transfigure les choses; on appelle bon celui qui s'obéit à lui-même, mais aussi l'homme pieux; on appelle bon l'homme distingué et noble, mais aussi celui qui ne méprise ni ne regarde de haut; on appelle bon l'homme charitable qui évite la lutte, mais aussi celui qui est avide de combats de victoires; on appelle bon celui qui veut toujours être le premier, mais aussi celui qui ne veut être avantagé au détriment de personne.

2.

Nous avons en nous une force énorme de sentiments moraux, mais _aucun but_ qui pourrait les satisfaire tous. Ces sentiments se contredisent les uns les autres: ils ont pour origine des tables de valeurs _différentes_. Il y a une force morale prodigieuse, mais il n'y a plus de _but_, où toute la force pourrait être utilisée.

3.

Tous les buts sont détruits. Il faut que les hommes s'en _assignent_ un. C'était une erreur de croire qu'ils en _possèdent_ un: ils se les ont tout donnés. Mais les _conditions premières_ pour tous les buts d'autrefois sont aujourd'hui détruites. La science montre le cours à suivre, mais non pas le but: elle pose cependant les conditions premières auxquelles le nouveau but devra correspondre.

4.

La _profonde stérilité_ du dix-neuvième siècle. Je n'ai jamais rencontré d'homme qui eût vraiment apporté un nouvel idéal. C'est le caractère de la musique allemande qui m'a le plus longtemps induit à _espérer_. Un _type plus_ fort, où nos forces seraient liées synthétiquement - ce fut là ma croyance. A première vue tout est décadence. Il faut diriger la destruction de telle sorte qu'elle rende possible, aux plus forts, une nouvelle forme de l'existence.

5.

La dissolution de la morale conduit, dans ses conséquences pratiques, à l'individu atomique et aussi à la division de l'individu en multiplicités - fluctuation absolue. C'est pourquoi, plus que jamais, un but est nécessaire et un amour, un _nouvel_ amour.

6.

"Aussi longtemps que votre morale était suspendue au-dessus de ma tête, je respirais comme quelqu'un qui étouffe. Dès lors, il me fallut étrangler ce serpent. Je voulais vivre, c'est pourquoi je devais mourir."

7.

Tant que l'on devra encore agir, par conséquent tant que l'on _commandera_, il n'y aura pas encore de synthèse (la _suppression_ de l'homme moral). _Ne pas pouvoir faire autrement_. Les instincts et la raison qui commande ne sauraient autrement aller au delà du but. Jouir de soi-même dans l'action.

8.

Tous, ils ne veulent pas porter le fardeau de ce qui n'est pas commandé; mais ils font ce qu'il y a de plus difficile, lorsque tu le leur commandes.

9.

Surmonter le passé en nous-mêmes: combiner à nouveau les instincts et les diriger tous ensembles vers un seul but: - cela est extrêmement difficile! Il n'y a pas que les mauvais instincts qu'il faut surmonter, - il faut aussi faire table rase de ce que l'on appelle les bons instincts, afin de les sanctifier à nouveau!

10.

Il ne faut pas faire de _bonds_ dans la vertu! Mais il faut que chacun suive un chemin différent! Pourtant chacun ne doit pas vouloir parvenir au plus haut! Par contre, chacun peut servir de _pont_ et _d'enseignement_ pour les autres!

11.

Pour la bonne volonté d'aider, de compatir, de se soumettre, de renoncer aux attaques personnelles, les hommes insignifiants et superficiels deviendront peut-être pour l'oeil quelque chose de supportable: il ne faut à aucun prix leur ôter l'idée que cette volonté est "la vertu même".

12.

L'homme rend précieuse une action: mais comment une action rendrait-elle précieux un homme?

13.

La morale est affaire de ceux qui ne peuvent se libérer d'elle: c'est pourquoi elle fait partie pour ceux-là des "conditions d'existence". On ne peut pas réfuter des conditions d'existence: on peut seulement... ne pas les posséder.

14.

