Part 23
Ainsi parlait le consciencieux; mais Zarathoustra, qui rentrait au même instant dans sa caverne et qui avait entendu et deviné la dernière partie du discours, jeta une poignée de roses au consciencieux en riant de ses "vérités". "Comment! s'écria-t-il, qu'est-ce que je viens d'entendre? En vérité, il me semble que tu es fou ou bien que je le suis moi-même: et je me hâte de placer ta vérité sur la tête d'un seul coup.
Car la _crainte_ - est notre exception. Le courage cependant, l'esprit d'aventure et la joie de l'incertain, de ce qui n'a pas encore été hasardé, - le _courage_, voilà ce qui me semble toute l'histoire primitive de l'homme.
Il a eu envie de toutes les vertues des bêtes les plus sauvages et les plus courageuses, et il les leur a arrachées: ce n'est qu'ainsi qu'il est devenu homme.
_Ce_ courage, enfin affiné, enfin spiritualisé, ce courage humain, avec les ailes de l'aigle et la ruse du serpent: _ce_ courage, me semble-t-il, s'appelle aujourd'hui - "
"Zarathoustra!" s'écrièrent tous ceux qui étaient réunis, comme d'une seule voix, en parlant d'un grand éclat de rire; mais quelque chose s'éleva d'eux qui ressemblait à un nuage noir. L'enchanteur, lui aussi, se mit à rire et il dit d'un ton rusé: "Eh bien! il s'en est allé mon mauvais esprit!
Et ne vous ai-je pas moi-même mis en défiance contre lui, lorsque je disais qu'il est un imposteur, un esprit de mensonge et de tromperie?
Surtout quand il se montre nu. Mais que puis-je faire à ses malices, _moi_! Est-ce _moi_ qui l'ai créé et qui ai créé le monde?
Eh bien! soyons de nouveau bons et de bonne humeur! Et quoique Zarathoustra ait le regard sombre - regardez-le donc! il m'en veut - : - avant que la nuit soit venue il apprendra de nouveau à m'aimer et à me louer, il ne peut pas vivre longtemps sans faire de pareilles folies.
_Celui-là_ - aime ses ennemis: c'est lui qui connaît le mieux cet art, parmi tous ceux que j'ai rencontrés. Mais il s'en venge - sur ses amis!"
Ainsi parlait le vieil enchanteur, et les hommes supérieurs l'acclamèrent: en sorte que Zarathoustra se mit à circuler dans sa caverne, secouant les mains de ses amis avec méchanceté et amour, - comme quelqu'un qui a quelque chose à excuser et à réparer auprès de chacun. Mais lorsqu'il arriva à la porte de sa caverne, voici, il eut de nouveau envie du bon air qui régnait dehors et de ses animaux, - et il voulut se glisser dehors.
PARMI LES FILLES DU DÉSERT
1.
"Ne t'en vas pas! dit alors le voyageur qui s'appelait l'ombre de Zarathoustra, reste auprès de nous, - autrement la vieille et lourde affliction pourrait de nouveau s'emparer de nous.
Déjà le vieil enchanteur nous a prodigué ce qu'il avait de plus mauvais, et, regarde donc, le vieux pape qui est si pieux a des larmes dans les yeux, et déjà il s'est de nouveau embarqué sur la mer de la mélancolie.
Il me semble pourtant que ces rois font bonne figure devant nous; car, parmi nous tous, ce sont eux qui ont le mieux appris à faire bonne mine aujourd'hui. S'ils n'avaient pas de témoins, je parie que le mauvais jeu recommencerait, chez eux aussi - le mauvais jeu des nuages qui passent, de l'humide mélancolie, du ciel voilé, des vents d'automne qui hurlent: - le mauvais jeu de nos hurlements et de nos cris de détresse: reste auprès de nous, ô Zarathoustra! Il y a ici beaucoup de misère cachée qui voudrait parler, beaucoup de soir, beaucoup de nuages, beaucoup d'air épais!
Tu nous as nourris de fortes nourritures humaines et de maximes fortifiantes: ne permets pas que, pour le dessert, les esprits de mollesse, les esprits efféminés nous surprennent de nouveau!
Toi seul, tu sais rendre autour de toi l'air fort et pur! Ai-je jamais trouvé sur la terre un air aussi pur, que chez toi dans ta caverne?
J'ai pourtant vu bien des pays, mon nez a appris à examiner et à évaluer des airs multiples: mais c'est auprès de toi que mes narines éprouvent leur plus grande joie!
Si ce n'est, - si ce n'est - ô pardonne-moi un vieux souvenir! Pardonne-moi un vieux chant d'après dîner que j'ai jadis composé parmi les filles du désert.
Car, auprès d'elles, il y avait aussi de bon air clair d'Orient; c'est là-bas que j'ai été le plus loin de la vieille Europe, nuageuse, humide et mélancolique!
Alors j'aimais ces filles d'Orient et d'autres royaumes des cieux azurés, sur qui ne planaient ni nuages ni pensées.
Vous ne vous doutez pas combien elles étaient charmantes, lorsqu'elles ne dansaient pas, assises avec des arts profonds, mais sans pensées, comme de petits secrets, comme des énigmes enrubannées, comme des noix d'après dîner - diaprées et étranges, en vérité! mais sans nuages: telles des énigmes qui se laissent deviner: c'est en l'honneur des ces petites filles qu'alors j'ai inventé mon psaume d'après dîner."
Ainsi parlait le voyageur qui s'appelait l'ombre de Zarathoustra; et, avant que quelqu'un ait eu le temps de répondre, il avait déjà saisi la harpe du vieil enchanteur, et il regardait autour de lui, calme et sage, en croisant les jambes: - mais de ses narines il absorbait l'air, lentement et comme pour interroger, comme quelqu'un qui, dans les pays nouveaux, goûte de l'air nouveau. Puis il commença à chanter avec une sorte de hurlement:
2.
_Le désert grandit: malheur à celui qui recèle des déserts!_
- Ah! Solennel! Un digne commencement! D'une solennité africaine! Digne d'un lion, ou bien d'un hurleur moral... - mais ce n'est rien pour vous, mes délicieuses amies, aux pieds de qui il est donné de s'asseoir, sous des palmiers à un Européen. Selah.
Singulier, en vérité! Me voilà assis, tout près du désert et pourtant si loin déjà du désert, et nullement ravagé encore: dévoré par la plus petite des oasis - car justement elle ouvrait en bâillant sa petite bouche charmante, la plus parfumée de toutes les petites bouches: et j'y suis tombé, au fond, en passant au travers - parmi vous, vous mes délicieuses amies! Selah.
Gloire, gloire, à cette baleine, si elle veilla ainsi au bien-être de son hôte! - vous comprenez mon allusion savante?... Gloire à son ventre, s'il fut de la sorte un charmant ventre d'oasis, tel celui-ci: mais je le mets en doute, car je viens de l'Europe qui est plus incrédule que toutes les épouses. Que Dieu l'améliore! Amen!
Me voilà donc assis, dans cette plus petite de toutes les oasis, semblable à une datte, brun, édulcoré, doré, ardent d'une bouche ronde de jeune fille, plus encore de dents canines, de dents féminines, froides, blanches comme neige, tranchantes car c'est après elle que languit le coeur de toutes les chaudes dattes. Selah.
Semblable à ces fruits du midi, trop semblable, je suis couché là, entouré de petits insectes ailés qui jouent autour de moi, et aussi d'idées et de désirs plus petits encore, plus fous et plus méchants, cerné par vous, petites chattes, jeunes filles, muettes et pleines d'appréhensions, Doudou et Souleika - _ensphinxé_, si je mets dans _un_ mot nouveau beaucoup de sentiments (que Dieu me pardonne cette faute de langage!) - je suis assis là, respirant le meilleur air, de l'air de paradis, en vérité, de l'air clair, léger et rayé d'or, aussi bon qu'il en est jamais tombé de la lune - était-ce par hasard, ou bien par présomption, que cela est arrivé? comme content les vieux poètes. Mais moi, le douteur, j'en doute, c'est que je viens de l'Europe qui est plus incrédule que toutes les épouses. Que Dieu l'améliore! Amen!
Buvant l'air le plus beau, les narines gonflées comme des gobelets, sans avenir, sans souvenir, ainsi je suis assis là, mes délicieuses amies, et je regarde la palme qui, comme une danseuse, se courbe, se plie et se balance sur les hanches, - on l'imite quand on la regarde longtemps!... comme une danseuse qui, il me semble, s'est tenue trop longtemps, dangereusement longtemps, toujours et toujours sur _une_ jambe? - elle en oublia, comme il me semble, _l'autre_ jambe! Car c'est en vain que j'ai cherché le trésor jumeau - c'est-à-dire l'autre jambe - dans le saint voisinage de leurs charmantes et mignonnes jupes de chiffons, jupes flottantes en éventail. Oui, si vous voulez me croire tout à fait, mes belles amies: je vous dirai qu'elle l'a _perdue_!... Hou! Hou! Hou! Hou! Hou!... Elle s'est allée pour toujours l'autre jambe! O quel dommage pour l'autre jambe si gracieuse Où - peut-elle s'arrêter, abandonnée, en deuil? Cette jambe solitaire? Craignant peut-être un monstre méchant, un lion jaune et bouclé d'or? Ou bien déjà rongé, grignoté - hélas! hélas! misérablement grignoté! Selah.
O ne pleure pas, coeurs tendres, ne pleurez pas, coeurs de dattes, seins de lait, coeurs de réglisse! Sois un homme, Souleika! Courage! courage! ne pleure plus, pâle Doudou! - Ou bien faudrait-il peut-être ici quelque chose de fortifiant, fortifiant le coeur? Une maxime embaumée? une maxime solennelle...
Ah! monte, dignité! Souffle, souffle de nouveau Soufflet de la vertu! Ah! Hurler encore une fois, hurler moralement! en lion moral, hurler devant les filles du désert! - Car les hurlements de la vertu, délicieuse jeunes filles, sont plus que toute chose les ardeurs de l'Européen, les fringales de l'Européen!
Et me voic déjà, moi l'Européen, je ne puis faire autrement, que Dieu m'aide! Amen.
_Le désert grandit: malheur à celui qui recèle le désert!_
LE RÉVEIL
1.
Après le chant du voyageur et de l'ombre, la caverne s'emplit tout à coup de rires et de bruits; et comme tous les hôtes réunis parlaient en même temps et que l'âne lui aussi, après un pareil encouragement, ne pouvait plus se tenir tranquille, Zarathoustra fut pris d'une petite aversion et d'un peu de raillerie contre ses visiteurs: bien qu'il se réjouît de leur joie. Car celle lui semblait un signe de guérison. Il se glissa donc dehors, en plein air, et il parla à ses animaux.
"Où s'en est maintenant allée leur détresse? dit-il, et déjà il se remettait lui-même de son petit ennui - il me semble qu'ils ont désappris chez moi leurs cris de détresse!
- quoiqu'ils n'aient malheureusement pas encore désappris de crier." Et Zarathoustra se boucha les oreilles, car à ce moment les I-A de l'âne se mêlaient singulièrement au bruit des jubilations de ces hommes supérieurs.
"Ils sont joyeux, se remit-il à dire, et, qui sait, peut-être aux dépens de leur hôte; et s'ils ont appris à rire de moi, ce n'est cependant pas _mon_ rire qu'ils ont appris.
Mais qu'importe! Ce sont de vieilles gens: ils guérissent à leur manière, ils rient à leur manière; mes oreilles ont supporté de pires choses sans en devenir moroses.
Cette journée est une victoire: il recule déjà, il fuit _l'esprit de la lourdeur_, mon vieil ennemi mortel! Comme elle va bien finir cette journée qui a si mal et si malignement commencé!
Et elle _veut_ finir. Déjà vient le soir: il passe à cheval sur la mer, le bon cavalier! Comme il se balance, le bienheureux, qui revient sur sa selle de pourpre!
Le ciel regarde avec sérénité, le monde s'étend dans sa profondeur, ô vous tous, hommes singuliers qui êtes venus auprès de moi, il vaut la peine de vivre auprès de moi!"
Ainsi parlait Zarathoustra. Et alors des cris et des rires des hommes supérieurs résonnèrent de nouveau de la caverne: or, Zarathoustra, commença derechef:
"Ils mordent, mon amorce fait de l'effet, chez eux aussi l'ennemi fuit: l'esprit de la lourdeur. Déjà ils apprennent à rire d'eux-mêmes: est-ce que j'entends bien?
Ma nourriture d'homme fait de l'effet, mes maximes savoureuses et rigoureuses: et, en vérité, je ne les ai pas nourris avec des légumes qui gonflent. Mais avec une nourriture de guerriers, une nourriture de conquérants: j'ai éveillé de nouveaux désirs.
Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes, leur coeur s'étire. Ils trouvent des mots nouveaux, bientôt leur esprit respirera la pétulance.
Je comprends que cette nourriture ne soit pas pour les enfants, ni pour les petites femmes langoureuses, jeunes et vieilles. Il faut d'autres moyens pour convaincre leurs intestins; je ne suis pas leur médecin et leur maître.
Le _dégoût_ quitte ces hommes supérieurs: eh bien! cela est ma victoire. Dans mon royaume, ils se sentent en sécurité, toute honte bête s'enfuit, ils s'épanchent.
Ils épanchent leurs coeurs, des heures bonnes leur reviennent, ils chôment et ruminent de nouveau, - ils deviennent _reconnaissants_.
C'est ce que je considère comme le meilleur signe, ils deviennent reconnaissants. A peine un court espace de temps se sera-t-il écoulé qu'ils inventeront des fêtes et élèveront des monuments commémoratifs à leurs joies anciennes.
Ce sont des _convalescents_!" Ainsi parlait Zarathoustra, joyeux dans son coeur et regardant au dehors; ses animaux cependant se pressaient contre lui et faisaient honneur à son bonheur et à son silence.
2.
Mais soudain l'oreille de Zarathoustra s'effraya, car la caverne, qui avait été jusqu'à présent pleine de bruit et de rire, devint soudain d'un silence de mort; le nez de Zarathoustra cependant sentit une odeur agréable de fumée et d'encens, comme si l'on brûlait des pommes de pin.
"Qu'arrive-t-il? Que font-ils?" se demanda Zarathoustra, en s'approchant de l'entrée pour regarder ses convives sans être vu. Mais, merveille des merveilles! que vit-il alors de ses propres yeux!
"Ils sont tous redevenus _pieux_, ils _prient_, ils sont fous!" - dit-il en s'étonnant au delà de toute mesure. Et, en vérité, tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape hors de service, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l'ombre, le vieux devin, le consciencieux de l'esprit et le plus laid des hommes: ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés en adorant l'âne. Et déjà le plus laid des hommes commençait à gargouiller et à souffler, comme si quelque chose d'inexprimable voulait sortir de lui; cependant lorsqu'il finit enfin par parler réellement, voici, ce qu'il psalmodiait était une singulière litanie pieuse, en l'honneur de l'âne adoré et encensé. Et voici quelle fut cette litanie:
Amen! Honneur et gloire et sagesse et reconnaissance et louanges et forces soient à notre Dieu, d'éternité en éternité!
- Et l'âne de braire I-A.
Il porte nos fardeaux, il s'est fait serviteur, il est patient de coeur et ne dit jamais non; et celui qui aime son Dieu le châtie bien.
- Et l'âne de braire I-A.
Il ne parle pas, si ce n'est pour dire toujours _oui_ au monde qu'il a créé; ainsi il chante la louange de son monde. C'est sa ruse qui le pousse à ne point parler: ainsi il a rarement tort.
- Et l'âne de braire I-A.
Insignifiant il passe dans le monde. La couleur de son corps, dont il enveloppe sa vertu, est grise. S'il a de l'esprit, il le cache; mais chacun croit à ses longues oreilles.
- Et l'âne de braire I-A.
Quelle sagesse cachée est cela qu'il ait de longues oreilles et qu'il dise toujours oui, et jamais non! N'a-t-il pas crée le monde à son image, c'est-à-dire aussi bête que possible?
- Et l'âne de braire I-A.
Tu suis des chemins droits et des chemins détournés; ce que les hommes appellent droit ou détourné t'importe peu. Ton royaume est par delà le bien et le mal. C'est ton innocence de ne point savoir ce que c'est que l'innocence.
- Et l'âne de braire I-A.
Vois donc comme tu ne repousses personne loin de toi, ni les mendiants, ni les rois. Tu laisses venir à toi les petits enfants et si les pécheurs veulent te séduire tu leur dis simplement I-A.
- Et l'âne de braire: I-A.
Tu aimes les ânesses et les figues fraîches, tu n'es point difficile pour ta nourriture. Un chardon te chatouille le coeur lorsque tu as faim. C'est là qu'est ta sagesse de Dieu.
- Et l'âne de braire I-A.
LA FÊTE DE L'ANE
1.
En cet endroit de la litanie cependant, Zarathoustra ne put se maîtriser davantage. Il cria lui-aussi: I-A à plus haute voix encore que l'âne et sauta au milieu de ses hôtes devenus fous. "Mais que faites-vous donc là - enfants des hommes? S'écria-t-il en soulevant de terre ceux qui priaient. Malheur à vous, si quelqu'un d'autre que Zarathoustra vous regardait:
Chacun jugerait que vous êtes devenus, avec votre foi nouvelle, les pires des blasphémateurs, ou les plus insensées de toutes les vieilles femmes!
Et toi-même, vieux pape, comment es-tu d'accord avec toi-même en adorant ainsi un âne comme s'il était Dieu?"
"O Zarathoustra, répondit le pape, pardonne-moi, mais dans les choses de Dieu je suis encore plus éclairé que toi. Et cela est juste ainsi.
Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l'adorer du tout! Réfléchis à cette parole, mon éminent ami: tu devineras vite que cette parole renferme de la sagesse.
Celui qui a dit: "Dieu est esprit" - a fait jusqu'à présent sur la terre le plus grand pas et le plus grand bond vers l'incrédulité: ce ne sont pas là des paroles faciles à réparer sur la terre!
Mon vieux coeur saute et bondit de ce qu'il y ait encore quelque chose à adorer sur la terre. Pardonne, ô Zarathoustra, à un vieux coeur de pape pieux!" -
- "Et toi, dit Zarathoustra au voyageur et à l'ombre, tu t'appelles esprit libre, tu te figures être un esprit libre? Et tu te livres ici à de pareilles idolâtries et à de pareilles momeries?
En vérité, tu fais ici de pires choses que tu n'en faisais auprès des jeunes filles brunes et malignes, toi le croyant nouveau et malin!"
"C'est triste, en effet, répondit le voyageur et l'ombre, tu as raison: mais qu'y puis-je! Le Dieu ancien revit, ô Zarathoustra, tu diras ce que voudras.
C'est le plus laid des hommes qui est cause de tout: c'est lui qui l'a ressuscité. Et s'il dit qu'il l'a tué jadis: chez les Dieux la _mort_ n'est toujours qu'un préjugé."
"Et toi, reprit Zarathoustra, vieil enchanteur malin, qu'as-tu fait? Qui donc croira encore en toi, en ces temps de liberté, si tu crois à de pareilles âneries divines?"
Tu as fait une bêtise; comment pouvais-tu, toi qui es rusé, faire une pareille bêtise!"
"O Zarathoustra, répondit l'enchanteur rusé, tu as raison, c'était une bêtise, - il m'en a coûté assez cher."
"Et toi aussi, dit Zarathoustra au consciencieux de l'esprit, réfléchis donc et mets ton doigt à ton nez! En cela rien ne gêne-t-il donc ta conscience? Ton esprit n'est-il pas trop propre pour de pareilles adorations et l'encens de pareils bigots?
"Il y a quelque chose dans ce spectacle, répondit le consciencieux, et il mit le doigt à son nez, il y a quelque chose dans ce spectacle qui fait même du bien à ma conscience.
Peut-être n'ai-je pas le droit de croire en Dieu: mais il est certain que c'est sous cette forme que Dieu me semble le plus digne de foi.
Dieu doit être éternel, selon le témoignage des plus pieux: qui a du temps de reste s'accorde du bon temps. Aussi lentement et aussi bêtement que possible: _avec cela_ il peut vraiment aller loin.
Et celui qui a trop d'esprit aimerait à s'enticher même de la bêtise et de la folie. Réfléchis sur toi-même, ô Zarathoustra!
Toi-même - en vérité! tu pourrais bien, par excès de sagesse, devenir un âne.
Un sage parfait n'aime-t-il pas suivre les chemins les plus tortueux? L'apparence le prouve, ô Zarathoustra , - _ton_ apparence!"
- " Et toi-même enfin, dit Zarathoustra en s'adressant au plus laid des hommes qui était encore couché par terre, les bras tendus vers l'âne (car il lui donnait du vin à boire). Parle, inexprimable, qu'as-tu fait là!
Tu me sembles transformé, ton oeil est ardent, le manteau du sublime se drape autour de ta laideur: qu'as-tu fait?
Est-ce donc vrai, ce que disent ceux-là, que tu l'as ressuscité? Et pourquoi? N'était-il donc pas avec raison tué et périmé?
C'est toi-même qui me sembles réveillé: qu'as-tu fait? Qu'as-_tu_ interverti? Pourquoi t'es-_tu_ converti? Parle, inexprimable!"
"O Zarathoustra, répondit le plus laid des hommes, tu es un coquin!
Si _celui-là_ vit encore, ou bien s'il vit de nouveau, ou bien s'il est complètement mort, - qui de nous deux sait cela le mieux? C'est ce que je te demande.
Mais il y a une chose que je sais, - c'est de toi-même que je l'ai apprise jadis, ô Zarathoustra: celui qui veut tuer le plus complètement se met à _rire_.
"Ce n'est pas par la colère, c'est par le rire que l'on tue" - ainsi parlais-tu jadis. O Zarathoustra, toi qui restes caché, destructeur sans colère, saint dangereux, - tu es un coquin!"
2.
Mais alors il arriva que Zarathoustra, étonné de pareilles réponses de coquins, s'élança de nouveau à la porte de sa caverne et, s'adressant à tous ses convives, se mit à crier d'une voix forte:
"O vous tous, fols espiègles, pantins! pourquoi dissimuler et vous cacher devant moi!
Le coeur de chacun de vous tressaillait pourtant de joie et de méchanceté, parce que vous êtes enfin redevenus comme de petits enfants, c'est-à-dire pieux, - parce que vous avez enfin agi de nouveau comme font les petits enfants, parce que vous avez prié, joint les mains et dit "cher bon Dieu"!
Mais maintenant quittez _cette_ chambre d'enfants, ma propre caverne, où aujourd'hui tous les enfantillages ont droit de cité. Rafraîchissez dehors votre chaude impétuosité d'enfants et le battement de votre coeur!
Il est vrai, que si vous ne redevenez pas comme de petits enfants, vous ne pourrez pas entrer dans _ce_ royaume des cieux. (Et Zarathoustra montra le ciel du doigt.)
Mais nous ne voulons pas du tout entrer dans le royaume des cieux: nous sommes devenus des hommes, - _c'est pourquoi nous voulons le royaume de la terre_."
3.
Et de nouveau Zarathoustra commença à parler. "O mes nouveaux amis, dit-il, - hommes singuliers, vous qui êtes les hommes supérieurs, comme vous me plaisez bien maintenant, - depuis que vous êtes redevenus joyeux. Vous êtes en vérité tous épanouis: il me semble que pour des fleurs comme vous il faut des _fêtes nouvelles_, - une brave petite folie, un culte ou une fête de l'âne, un vieux fou, un joyeux Zarathoustra, un tourbillon qui, par son souffle, vous éclaire l'âme.
N'oubliez pas cette nuit et cette fête de l'âne, ô hommes supérieurs. C'est -là_ ce que vous avez inventé chez moi et c'est pour moi un bon signe, - il n'y a que les convalescents pour inventer de pareilles choses!
Et si vous fêtez de nouveau cette fête de l'âne, faites-le par amour pour vous, faites-le aussi par amour pour moi! Et faites cela en mémoire _de moi_."
Ainsi parlait Zarathoustra.
LE CHANT D'IVRESSE
1.
Mais pendant qu'il parlait, ils étaient tous sortis l'un après l'autre, en plein air et dans la nuit fraîche et pensive; et Zarathoustra lui-même conduisait le plus laid des hommes par la main, pour lui montrer son monde nocturne, la grande lune ronde et les cascades argentées auprès de sa caverne. Enfin ils s'arrêtèrent là les uns près des autres, tous ces hommes vieux, mais le coeur consolé et vaillant, s'étonnant dans leur for intérieur de se sentir si bien sur la terre; la quiétude de la nuit, cependant, s'approchait de plus en plus de leurs coeurs. Et de nouveau Zarathoustra pensait à part lui: "O comme ils me plaisent bien maintenant, ces hommes supérieurs!" - mais il ne le dit pas, car il respectait leur bonheur et leur silence. -
Mais alors il arriva ce qui pendant ce jour stupéfiant et long fut le plus stupéfiant: le plus laid des hommes commença derechef, et une dernière fois, à gargouiller et à souffler et, lorsqu'il eut fini par trouver ses mots, voici une question sortit de sa bouche, une question précise et nette, une question bonne, profonde et claire qui remua le coeur de tous ceux qui l'entendaient.
"Mes amis, vous tous qui êtes réunis ici, dit le plus laid des hommes, que vous en semble? A cause de cette journée - c'est la première fois de ma vie que _je_ suis content, que j'ai vécu la vie tout entière.
Et il me suffit pas d'avoir témoigné cela. Il vaut la peine de vivre sur la terre: _Un_ jour, _une_ fête en compagnie de Zarathoustra a suffi pour m'apprendre à aimer la terre.
"Est-ce là - la vie!" dirai-je à la mort. "Eh bien! Encore une fois!"