# Ainsi Parlait Zarathoustra

## Part 22

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"L'homme doit devenir meilleur et plus méchant" - c'est ce que j'enseigne, _moi_. Le plus grand mal est nécessaire pour le plus grand bien du Surhumain.

Cela pouvait être bon pour ce prédicateur des petites gens de souffrir et de porter les péchés des hommes. Mais moi, je me réjouis du grand péché comme de ma grande _consolation_. -

Ces sortes de choses cependant ne sont point dites pour les longues oreilles: toute parole ne convient point à toute gueule. Ce sont là des choses subtiles et lointaines: les pattes de moutons ne doivent pas les saisir!

6.

Vous, les hommes supérieurs, croyez-vous que je sois là pour refaire bien ce que vous avez mal fait?

Ou bien que je veuille dorénavant vous coucher plus commodément, vous qui souffrez? Ou vous montrer, à vous qui êtes errants, égarés et perdus dans la montagne, des sentiers plus faciles?

Non! Non! Trois fois non! Il faut qu'il en périsse toujours plus et toujours des meilleurs de votre espèce, - car il faut que votre destinée soit de plus en plus mauvaise et de plus en plus dure. Car c'est ainsi seulement - ainsi seulement que l'homme grandit vers la hauteur, là où la foudre le frappe et le brise: assez haut pour la foudre!

Mon esprit et mon désir sont portés vers le petit nombre, vers les choses longues et lointaine: que m'importerait votre misère, petite, commune et brève!

Pour moi vous ne souffrez pas encore assez! Car c'est de vous que vous souffrez, vous n'avez pas encore souffert de _l'homme_. Vous mentiriez si vous disiez le contraire! Vous tous, vous ne souffrez pas de ce que j'ai souffert. -

7.

Il ne me suffit pas que la foudre ne nuise plus. Je ne veux point la faire dévier, je veux qu'elle apprenne à travailler - pour _moi_ - Ma sagesse s'amasse depuis longtemps comme un nuage, elle devient toujours plus tranquille et plus sombre. Ainsi fait toute sagesse qui doit un jour engendrer la foudre. -

Pour ces hommes d'aujourd'hui je ne veux ni être _lumière_, ni être appelé lumière. _Ceux-là_ - je veux les aveugler. Foudre de ma sagesse! crève-leur les yeux!

8.

Ne veuillez rien au-dessus de vos forces: il y a une mauvaise fausseté chez eux qui veulent au-dessus de leurs forces.

Surtout lorsqu'ils veulent de grandes choses! car ils éveillent la méfiance des grandes choses, ces subtils faux-monnayeurs, ces comédiens: - jusqu'à ce qu'enfin ils soient faux devant eux-mêmes, avec les yeux louches, bois vermoulus et revernis, attifés de grand mots et de vertus d'apparat, par un clinquant de fausses oeuvres.

Soyez pleins de précautions à leur égard, ô hommes supérieurs! Rien est pour moi plus précieux et plus rare aujourd'hui que la probité.

Cet aujourd'hui n'appartient-il pas à la populace? La populace cependant ne sait pas ce qui est grand, ce qui est petit, ce qui est droit et honnête: elle est innocemment tortueuse, elle ment toujours.

9.

Ayez aujourd'hui une bonne méfiance, hommes supérieurs! hommes courageux! hommes francs! Et tenez secrètes vos raisons. Car cet aujourd'hui appartient à la populace.

Ce que la populace n'a pas appris à croire sans raison, qui pourrait le renverser auprès d'elle par des raisons?

Sur la place publique on persuade par des gestes. Mais les raisons rendent la populace méfiante.

Et is la vérité a une fois remporté la victoire là-bas, demandez-vous alors avec une bonne méfiance: "Quelle grande erreur a combattu pour elle?"

Gardez-vous aussi des savants! Ils vous haïssent, car ils sont stériles! Ils ont des yeux froids et secs, devant eux tout oiseau est déplumé.

Ceux-ci se vantent de ne pas mentir: mais l'incapacité de mentir est encore bien loin de l'amour de la vérité. Gardez-vous!

L'absence de fièvre est bien loin d'être de la connaissance! Je ne crois paus aux esprits réfrigérés. Celui qui ne sait pas mentir, ne sait pas ce que c'est que la vérité.

10.

Si vous voulez monter haut, servez-vous de vos propres jambes! Ne vous faites pas _porter_ en haut, ne vous asseyez pas sur le dos et la tête d'autrui!

Mais toi, tu es monté à cheval! Galopes-tu maintenant, avec une bonne allure vers ton but? Eh bien, mon ami! mais ton pied boiteux est aussi à cheval!

Quand tu seras arrivé à ton but, quand tu sauteras de ton cheval: c'est précisément sur ta _hauteur_, homme supérieur, - que tu trébucheras!

11.

Vous qui créez, hommes supérieurs! Une femme n'est enceinte que son propre enfant.

Ne vous laissez point induire en erreur! Qui donc est _votre_ prochain? Et agissez-vous aussi "pour le prochain", - vous ne créez pourtant pas pour lui!

Désapprenez donc ce "pour", vous qui créez: votre vertu précisément veut que vous ne fassiez nulle chose avec "pour", et "à cause de", et "parce que". Il faut que vous vous bouchiez les oreilles contre ces petits mots faux.

Le "pour le prochain" n'est que la vertu des petites gens: chez eux on dit "égal et égal" et "une main lave l'autre": - ils n'ont ni le droit, ni la force d _votre_ égoïsme!

Dans votre égoïsme, vous qui créez, il y a la prévoyance et la précaution de la femme enceinte! Ce que personne n'a encore vu des yeux, le fruit: c'est le fruit que protège, et conserve, et nourrit tout votre amour.

Là où il y a votre amour, chez votre enfant, là aussi il y a toute votre vertu! Votre oeuvre, votre volonté, c'est là _votre_ "prochain": ne vous laissez pas induire à de fausses valeurs!

12.

Vous qui créez, hommes supérieurs! Quiconque doit enfanter est malade; mais celui qui a enfanté est impur.

Demandez aux femmes: on n'enfante pas parce que cela fait plaisir. La douleur fait caqueter les poules et les poètes.

Vous qui créez, il y a en vous beaucoup d'impuretés. Car il vous fallut être mères.

Un nouvel enfant: ô combien de nouvelles impuretés sont venues au monde! Ecartez-vous! Celui qui a enfanté doit laver son âme!

13.

Ne soyez pas vertueux au delà de vos forces! Et n'exigez de vous-mêmes rien qui soit invraisemblable.

Marchez sur les traces où déjà la vertu de vos pères a marché. Comment voudriez-vous monter haut, si la volonté de vos pères ne montait pas avec vous?

Mais celui qui veut être le premier, qu'il prenne bien garde à ne pas être le dernier! Et là où sont les vices de vos pères, vous ne devez pas mettre de la sainteté!

Que serait-ce si celui-là exigeait de lui la chasteté, celui dont les pères fréquentèrent les femmes et aimèrent les vins forts et la chair du sanglier?

Ce serait une folie! Cela me semble beaucoup pour un pareil homme, s'il n'est l'homme que d'une seule femme, ou de deux, ou de trois.

Et s'il fondait des couvents et s'il écrivait au-dessus de la porte: "Ce chemin conduit à la sainteté", - je dirais quand même: A quoi bon! c'est une nouvelle folie!

Il s'est fondé à son propre usage une maison de correction et un refuge: que bien lui en prenne! Mais je n'y crois pas.

Dans la solitude grandit ce que chacun y apporte, même la bête intérieure. Aussi faut-il dissuader beaucoup de gens de la solitude.

Y a-t-il eu jusqu'à présent sur la terre quelque chose de plus impur qu'un saint du désert? Autour de pareils êtres le diable n'était pas seul à être déchaîné, - mais aussi le cochon.

14.

Timide, honteux, maladroit, semblable à un tigre qui a mangé son bond: c'est ainsi, ô hommes supérieurs, que je vous ai souvent vus vous glisser à part. Vous aviez manqué un _coup de dé_.

Mais que vous importe, à vous autres joueurs de dés! Vous n'avez pas appris à jouer et à narguer comme il faut jouer et narguer! Ne sommes-nous pas toujours assis à une grande table de moquerie et de jeu?

Et parce que vous avez manqué de grandes choses, est-ce une raison pour que vous soyez vous-mêmes - manqués? Et si vous-êtes vous-mêmes manqués, est-ce une raison pour que - l'homme soit manqué? Mais si l'homme est manqué: eh bien! allons!

15

Plus une chose est élevée dans son genre, plus est rare sa réussite. Vous autres hommes supérieurs qui vous trouvez ici, n'êtes-vous pas tous - manqués?

Pourtant, ayez bon courage, qu'importe cela! Combien de choses sont encore possibles! Apprenez à rire de vous-mêmes, comme il faut rire!

Quoi d'étonnant aussi que vous soyez manqués, que vous ayez réussi à moitié, vous qui êtes à moitié brisés! _L'avenir_ de l'homme ne se presse et ne se pousse-t-il pas en vous?

Ce que l'homme a de plus lointain, de plus profond, sa hauteur d'étoiles et sa force immense: tout cela ne se heurte-t-il pas en écumant dans votre marmite?

Quoi d'étonnant si plus d'une marmite se casse! Apprenez à rire de vous-mêmes comme il faut rire! O hommes supérieurs, combien de choses sont encore possibles!

Et, en vérité, combien de choses ont déjà réussi! Comme cette terre abonde en petites choses bonnes et parfaites et bien réussies!

Placez autour de vous de petites choses bonnes et parfaites, ô hommes supérieurs. Leur maturité dorée guérit le coeur. Les choses parfaites nous apprennent à espérer.

16.

Quel fut jusqu'à présent sur la terre le plus grand péché? Ne fut-ce pas la parole de celui qui a dit: "Malheur à ceux qui rient ici-bas!"

Ne trouvait-il pas de quoi rire sur la terre? S'il en est ainsi, il a mal cherché. Un enfant même trouve de quoi rire.

Celui-là - n'aimait pas assez: autrement il nous aurait aussi aimés, nous autres rieurs! Mais il nous haïssait et nous honnissait, nous promettant des gémissements et des grincements de dents.

Faut-il donc tout de suite maudire, quand on n'aime pas? Cela - me paraît de mauvais goût. Mais c'est ce qu'il fit, cet intolérant. Il était issu de la populace.

Et lui-même n'aimait pas assez: autrement il aurait été moins courroucé qu'on ne l'aimât pas. Tout grand amour ne _veut_ pas l'amour: il veut davantage.

Ecartez-vous du chemin de tous ces intolérants! C'est là une espèce pauvre et malade, une espèce populacière: elle jette un regard malin sur cette vie, elle a le mauvais oeil pour cette terre.

Ecartez-vous du chemin de tous ces intolérants! Ils ont les pieds lourds et les coeurs pesants: ils ne savent pas danser. Comment pour de tels gens la terre pourrait-elle être légère!

17.

Toutes les bonnes choses s'approchent de leur but d'une façon tortueuse. Comme les chats elles font le gros dos, elles ronronnent intérieurement de leur bonheur prochain, - toutes les bonnes choses rient.

La démarche de quelqu'un laisse deviner s'il marche déjà dans sa propre voie. Regardez-moi donc marcher! Mais celui qui s'approche de son but - celui-là danse.

Et, en vérité, je ne suis point devenu une statue, et je ne me tiens pas encore là engourdi, hébété, marmoréen comme une colonne; j'aime la course rapide.

Et bien qu'il y ait sur la terre des marécages et une épaisse détresse: celui qui a les pieds légers court par-dessus la vase et danse comme sur de la galce balayée.

Élevez vos coeurs, mes frères, haut, plus haut! Et n'oubliez pas non plus vos jambes! Élevez aussi vos jambes, bons danseurs, et mieux que cela: vous vous tiendrez aussi sur la tête!

18.

Cette couronne du rieur, cette couronne de roses: c'est moi-même qui me la suis posé sur la tête, j'ai canonisé moi-même mon rire. Je n'ai trouvé personne d'assez fort pour cela aujourd'hui.

Zarathoustra le danseur, Zarathoustra le léger, celui qui agite ses ailes, prêt au vol, faisant signe à tous les oiseaux, prêt et agile, divinement léger: - Zarathoustra le devin, Zarathoustra le rieur, ni impatient, ni intolérant, quelqu'un qui aime les sauts et les écarts; je me suis moi-même placé cette couronne sur la tête!

19.

Élevez vos coeurs, mes frères, haut! plus haut! Et n'oubliez pas non plus vos jambes! Élevez aussi vos jambes, bons danseurs, et mieux que cela: vous vous tiendrez aussi sur la tête!

Il y a aussi dans le bonheur des animaux lourds, il y a des pieds-bots de naissance. Ils s'efforcent singulièrement, pareils à un éléphant qui s'efforcerait de se tenir sur la tête.

Il vaut mieux encore être fou de bonheur que fou de malheur, il vaut mieux danser lourdement que de marcher comme un boiteux. Apprenez donc de moi la sagesse: même la pire des choses a deux bons revers, - même la pire des choses a de bonnes jambes pour danser: apprenez donc vous-mêmes, ô hommes supérieurs, à vous placer droit sur vos jambes!

Désapprenez donc la mélancolie et toutes les tristesses de la populace! O comme les arlequins populaires me paraissent tristes aujourd'hui! Mais cet aujourd'hui appartient à la populace.

20.

Faites comme le vent quand il s'élance des cavernes de la montagne: il veut danser à sa propre manière. Les mers frémissent et sautillent quand il passe.

Celui qui donne des ailes aux ânes et qui trait les lionnes, qu'il soit loué, cet esprit bon et indomptable qui vient comme un ouragan, pour tout ce qui est aujourd'hui et pour toute la populace, - celui qui est l'ennemi de toutes les têtes de chardons, de toutes les têtes fêlées, et de toutes les feuilles fanées et de toute ivraie: loué soit cet esprit de tempête, cet esprit sauvage, bon et libre, qui danse sur les marécages et les tristesses comme sur des prairies!

Celui qui hait les chiens étiolés de la populace et toute cette engeance manquée et sombre: béni soit cet esprit de tous les esprits libres, la tempête riante qui souffle la poussière dans les yeux de tous ceux qui voient noir et qui sont ulcérés!

O hommes supérieurs, ce qu'il y a de plus mauvais en vous: c'est que tous vous n'avez pas appris à danser comme il faut danser, - à danser par-dessus vos têtes! Qu'importe que vous n'ayez pas réussi!

Combien de choses sont encore possibles! _Apprenez_ donc à rire par-dessus vos têtes! Élevez vos coeurs, haut, plus haut! Et n'oubliez pas non plus le bon rire!

Cette couronne du rieur, cette couronne de roses à vous, mes frères, je jette cette couronne! J'ai canonisé le rire; hommes supérieurs, _apprenez_ donc - à rire!

LE CHANT DE LA MÉLANCOLIE

1.

Lorsque Zarathoustra prononça ces discours, il se trouvait à l'entrée de sa caverne; mais après les dernières paroles, il s'échappa de ses hôtes et s'enfuit pour un moment en plein air.

"O odeurs pures autour de moi, s'écria-t-il, ô tranquillité bienheureuse autour de moi! Mais où sont mes animaux? Venez, venez, mon aigle et mon serpent!

Dites-moi donc, mes animaux: tous ces hommes supérieurs, - ne _sentent_-ils peut-être pas bon? O odeurs pures autour de moi! Maintenant je sais et je sens seulement combien je vous aime, mes animaux."

- Et Zarathoustra dit encore une fois: "Je vous aime, mes animaux!" L'aigle et le serpent cependant se pressèrent contre lui, tandis qu'il prononçait ces paroles et leurs regards s'élevèrent vers lui. Ainsi ils se tenaient ensemble tous les trois, silencieusement, aspirant le bon air les uns auprès des autres. Car là-dehors l'air était meilleur que chez les hommes supérieurs.

2.

Mais à peine Zarathoustra avait-il quitté la caverne, que le vieil enchanteur se leva et, regardant malicieusement autour de lui, il dit: "Il est sorti!

Et déjà, ô homme supérieurs - permettez-moi de vous chatouiller de ce nom de louange et de flatterie, comme il fit lui-même - déjà mon esprit malin et trompeur, mon esprit d'enchanteur, s'empare de moi, mon démon de mélancolie, - qui est, jusqu'au fond du coeur, l'adversaire de ce Zarathoustra: pardonnez-lui! Maintenant il _veut_ faire devant vous ses enchantements, c'est justement _son_ heure; je lutte en vain avec ce mauvais esprit.

A vous tous, quels que soient les honneurs que vous vouliez prêter, que vous vous appeliez les "esprits libres" ou bien "les véridiques", ou bien "les expiateurs de l'esprit", "les déchaînés", ou bien "ceux du grand désir" - à vous tous qui souffrez comme moi du _grand dégoût_, pour qui le Dieu ancien est mort, sans qu'un Dieu nouveau soit encore au berceau, enveloppé de linges, - à vous tous, mon mauvais esprit, mon démon enchanteur, est favorable.

Je vous connais, ô hommes supérieurs, je le connais, - je le connais aussi, ce lutin que j'aime malgré moi, ce Zarathoustra: il me semble le plus souvent semblables à une belle larve de saint, - semblable à un nouveau déguisement singulier, où se plaît mon esprit mauvais, le démon de mélancolie: - souvent il me semble que j'aime Zarathoustra à cause de mon mauvais esprit. -

Mais déjà il s'empare de moi et il me terrasse, ce mauvais esprit, cet esprit de mélancolie, ce démon du crépuscule: et en vérité, ô hommes supérieurs, il est pris d'une envie - ouvrez les yeux! - il est pris d'une envie de venir _nu_, en homme ou en femme, je ne le sais pas encore: mais il vient, il me terrasse, malheur à moi! ouvrez vos sens!

Le jour baisse, pour toutes choses le soir vient maintenant, même pour les meilleures choses; écoutez donc et voyez, ô hommes supérieurs, quel démon, homme ou femme, est cet esprit de la mélancolie du soir!

Ainsi parlait le vieil enchanteur, puis il regarda malicieusement autour de lui et saisit sa harpe.

3.

Dans l'air clarifié, quand déjà la consolation de la rosée descend sur terre, invisible, sans qu'on l'entende, - car la rosée consolatrice porte des chaussures fines, comme tous les doux consolateurs - songes-tu alors, songes-tu, coeur chaud, comme tu avais soif jadis, soif de larmes divines, de gouttes de rosée, altéré et fatigué, comme tu avais soif, puisque dans l'herbe, sur des sentes jaunies, des rayons du soleil couchant, méchamment, au travers des arbres noirs, couraient autour de toi, des rayons de soleil, ardents et éblouissants, malicieux.

"Le prétendant de la _vérité_? toi? - ainsi se moquaient-ils - Non! Poète seulement! Une bête rusée, sauvage, rampante, qui doit mentir: qui doit mentir sciemment, volontairement, envieuse de butin, masquée de couleurs, .....masque pour elle-même, butin pour elle-même -

_Ceci_ - le prétendant de la vérité!... Non! Fou seulement! poète seulement! parlant en images coloriées, criant sous un masque multicolore de fou, errant sur de mensongers ponts de paroles, sur des arcs-en-ciel mensongers, parmi de faux ciels errant, planant çà et là, - fou _seulement_! poète _seulement_!...

_Ceci_ - le prétendant de la vérité?... ni silencieux, ni rigide, lisse et froid, changé en image, en statue divine, ni placé devant les temples, gardien du seuil d'un Dieu: non! ennemi de tous ces monuments de la vertu, plus familier de tous les déserts que de l'entrée des temples,

plein de chatteries téméraires, sautant par toutes les fenêtres, vlan! Dans tous les hasards, reniflant dans toutes les forêts vierges, reniflant d'envie et de désirs! Ah! que tu coures dans les forêts vierges, parmi les fauves bigarrés, bien portant, colorié et beau comme le péché, avec les lèvres lascives, divinement moqueur, divinement infernal, divinement sanguin que tu coures sauvage, rampeur, _menteur_: -

Ou bien, semblable aux aigles, qui regardent longtemps, longtemps, le regard fixé dans les abîmes, dans leur abîmes: - ô comme ils planent en cercle, descendant toujours plus bas, au fond de l'abîme toujours plus profond! - puis soudain, d'un trait droit, les ailes ramenées, fondant sur des _agneaux_, d'un vol subit, affamés, pris de l'envie de ces agneaux, détestant toutes les âmes d'agneaux, haineux de tout ce qui a le regard de l'agneau, l'oeil de la brebis, la laine frisée et grise, avec la bienveillance de l'agneau!

Tels sont, comme chez l'aigle et la panthère, les désirs du poète, tels sont _tes_ désirs, entre mille masques, toi qui es fou, toi qui es poète!...

Toi qui vis l'homme, tel _Dieu_, comme un _agneau -: _Déchirer_ Dieu dans l'homme, comme l'agneau dans l'homme, _rire_ en le déchirant -

_Ceci, ceci est ta félicité_! La félicité d'un aigle et d'une panthère, la félicité d'un poète et d'un fou!"...

Dans l'air clarifié, quand déjà le croissant de la lune glisse ses rayons verts, envieusement, parmi la pourpre du couchant: - ennemi du jour, glissant à chaque pas, furtivement, devant les bosquets de roses, jusqu'à ce qu'ils s'effondrent pâles dans la nuit: -

ainsi je suis tombé moi-même jadis de ma folie de vérité, de mes désirs du jour, fatigué du jour, malade de lumière, - je suis tombé plus bas, vers le couchant et l'ombre: par une vérité brûlé et assoiffé: - t'en souviens-tu, t'en souviens-tu, coeur chaud, comme alors tu avais soif? - _Que je sois banni de toutes les vérités! Fou seulement, poète seulement!_

DE LA SCIENCE

Ainsi chantait l'enchanteur; et tous ceux qui étaient assemblés furent pris comme des oiseaux, au filet de sa volupté rusée et mélancolique. Seul le consciencieux de l'esprit ne s'était pas laissé prendre: il enleva vite la harpe de la main de l'enchanteur et s'écria: "De l'air! Faites entrer de bon air! Faites entrer Zarathoustra! Tu rends l'air de cette caverne lourd et empoisonné, vieil enchanteur malin!

Homme faux et raffiné, ta séduction conduit à des désirs et à des déserts inconnus. Et malheur à nous si des gens comme toi parlent de la vérité et lui donnent de l'importance!

Malheur à tous les esprits libres qui ne sont pas en garde contre _pareils_ enchanteurs! C'en sera fait de leur liberté: tu enseignes le retour dans les prisons et tu y ramènes, - vieux démon mélancolique, ta plainte contient un appel, tu ressembles à ceux dont l'éloge de la chasteté invite secrètement à des voluptés!"

Ainsi parlait le consciencieux; mais le vieil enchanteur regardait autour de lui, jouissant de sa victoire, ce qui faisait rentrer en lui le dépit que lui causait le consciencieux. "Tais-toi, dit-il d'une voix modeste, de bonnes chansons veulent avoir de bons échos; après de bonnes chansons, il faut se taire longtemps.

C'est ainsi qu'ils font tous, ces hommes supérieurs. Mais toi tu n'as probablement pas compris grand'chose à mon poème? En toi il n'y a rien moins qu'un esprit enchanteur."

"Tu me loues, répartit le consciencieux, en me séparant de toi; cela est très bien! Mais vous autres, que vois-je! Vous êtes encore assis là avec des regards de désir - :

O âmes libres, où donc s'en est allée votre liberté? Il me semble presque que vous ressemblez à ceux qui ont longtemps regardé danser les filles perverses et nues: vos âmes mêmes se mettent à danser!

Il doit y avoir en vous, ô hommes supérieurs, beaucoup plus de ce que l'enchanteur appelle son mauvais esprit d'enchantement et de duperie: - il faut bien que nous soyons différents.

Et, en vérité, nous avons assez parlé et pensé ensemble, avant que Zarathoustra revînt à sa taverne, pour que je sache que nous _sommes_ différents.

Nous _cherchons_ des choses différentes, là-haut aussi, vous et moi. Car moi je cherche plus de _certitude_, c'est pourquoi je suis venu auprès de Zarathoustra. Car c'est lui qui est le rempart le plus solide et la volonté la plus dure - aujourd'hui que tout chancelle, que la terre tremble. Mais vous autres, quand je vois les yeux que vous faites, je croirais presque que vous cherchez _plus d'incertitude_, - plus de frissons, plus de dangers, plus de tremblements de terre. Il me semble presque que vous ayez envie, pardonnez-moi ma présomption, ô hommes supérieurs - envie de la vie la plus inquiétante et la plus dangereuse, qui m'inspire le plus de crainte _à moi_, la vie des bêtes sauvages, envie de forêts, de cavernes, de montagnes abruptes et de labyrinthes.

Et ce ne sont pas ceux qui vous conduisent _hors_ du danger qui vous plaisent le plus, ce sont ceux qui vous éconduisent, qui vous éloignent de tous les chemins, les séducteurs. Mais si de telles envies sont _véritables_ en vous, elles me paraissent quand même _impossibles_.

Car la crainte - c'est le sentiment inné et primordial de l'homme; par la crainte s'explique toute chose, le péché originel et la vertu originelle. _Ma_ vertu, elle aussi, est née de la crainte, elle s'appelle: science.

Car la crainte des animaux sauvages - c'est cette crainte que l'homme connut le plus longtemps, y compris celle de l'animal que l'homme cache et craint en lui-même: - Zarathoustra l'appelle "la bête intérieure".

Cette longue et vieille crainte, enfin affinée et spiritualisée, - aujourd'hui il me semble qu'elle s'appelle _Science_." -

