Ainsi Parlait Zarathoustra

Part 21

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Elle s'allonge, longuement, - dans toute sa longueur! elle est couchée tranquille, mon âme singulière. Elle a goûté trop de bonnes choses déjà, cette tristesse dorée l'oppresse, elle fait la grimace.

- Comme une barque qui est entrée dans sa baie la plus calme: - elle s'adosse maintenant à la terre, fatiguée des longs voyages et des mers incertaines. La terre n'est-elle pas plus fidèle que la mer?

Comme une barque s'allonge et se presse contre la terre: - car alors il suffit qu'une araignée tisse son fil de la terre jusqu'à elle, sans qu'il soit besoin de corde plus forte.

Comme une barque fatiguée, dans la baie la plus calme: ainsi, moi aussi, je repose maintenant près de la terre fidèle, plein de confiance et dans l'attente, attaché à la terre par les fils les plus légers.

O bonheur! O bonheur! Que ne chantes-tu pas, ô mon âme? Tu es couchée dans l'herbe. Mais voici l'heure secrète et solennelle, où nul berger je joue de la flûte.

Prends garde! La chaleur du midi repose sur les prairies. Ne chante pas! Garde le silence! Le monde est accompli.

Ne chante pas, oiseau des prairies, ô mon âme! Ne murmure même pas! Regarde donc - silence! Le vieux midi dort, il remue la bouche: ne boit-il pas en ce moment une goutte de bonheur - une vieille goutte brunie, de bonheur doré, de vin doré? son riant bonheur se glisse furtivement vers lui. C'est ainsi - que rit un dieu. Silence! -

- "Combien il faut peu de chose pour suffire au bonheur!" Ainsi disais-je jadis, me croyant sage. Mais c'était là un blasphème: je l'ai appris depuis. Les fous sages parlent mieux que cela.

C'est ce qu'il y a de moindre, de plus silencieux, de plus léger, le bruissement d'un lézard dans l'herbe, un souffle, un _chutt_, un clin d'oeil - c'est la _petite_ quantité qui fait la qualité de _meilleur_ bonheur. Silence!

- Que m'est-il arrivé: Ecoute! Le temps s'est-il donc enfui? Ne suis-je pas en train de tomber?... Ne suis-je pas tombé - écoute! - dans le puits de l'éternité?

- Que m'arrive-t-il?... Silence! Je suis frappé - hélas! - au coeur?... Au coeur! O brise-toi, brise-toi, mon coeur, après un pareil bonheur, après un pareil coup!

- Comment? Le monde me vient-il pas de s'accomplir? Rond et mûr? O balle ronde et dorée - où va-t-elle s'envoler? Est-ce que je lui cours après! Chutt!

Silence -" (et en cet endroit Zarathoustra s'étira et il sentit qu'il dormait.)

"Lève-toi, se dit-il à lui-même, dormeur! Paresseux! Allons, ouf, vieilles jambes! Il est temps, il est grand temps! Il vous reste encore une bonne partie du chemin à parcourir. -

Vous vous êtes livrées au sommeil. Pendant combien de temps? Pendant une demi-éternité! Allons, lève-toi maintenant, mon vieux coeur! Combien te faudra-t-il de temps, après un pareil sommeil - pour te réveiller?"

(Mais déjà il s'endormait de nouveau, et son âme lui résistait et se défendait et se recouchait tout de son long) - "Laisse-moi donc! Silence! Le monde ne vient-il pas de s'accomplir? O cette balle ronde et dorée!" -

"Lève-toi, dit Zarathoustra, petite voleuse, petite paresseuse! Comment? Toujours s'étirer, bâiller, soupirer, tomber au fond des puits profonds?

Qui es-tu donc? O mon âme!" (et en ce moment, il s'effraya, car un rayon de soleil tombait du ciel sur son visage.)

"O ciel au-dessus de moi, dit il avec un soupir, en se mettant sur son séant, tu me regardes? Tu écoutes mon âme singulière?

Quand boiras-tu cette goutte de rosée qui est tombée sur toutes les choses de ce monde, - quand boiras-tu cette âme singulière - quand cela, puits de l'éternité! joyeux abîme de midi qui fait frémir! quand absorberas-tu mon âme en toi?

Ainsi parlait Zarathoustra et il se leva de sa couche au pied de l'arbre, comme d'une ivresse étrange, et voici le soleil était encore au-dessus de sa tête. On pourrait en conclure, avec raison, que ce jour-là Zarathoustra n'avait pas dormi longtemps.

LA SALUTATION

Il était déjà très tard dans l'après-midi, lorsque Zarathoustra, après de longues recherches infructueuses et de vaines courses, revint à sa caverne. Mais lorsqu'il se trouva en face d'elle, à peine éloigné de vingt pas, il arriva ce à quoi il s'attendait le moins à ce moment: il entendit de nouveau le grand _cri de détresse_. Et, chose étrange! à ce moment le cri venait de sa propre caverne. Mais c'était un long cri, singulier et multiple, et Zarathoustra distinguait parfaitement qu'il se composait de beaucoup de voix: quoique, à distance, il ressemblât au cri d'une seule bouche.

Alors Zarathoustra s'élança vers sa caverne et quel ne fut pas le spectacle qui l'attendait après ce concert! Car ils étaient tous assis les uns près des autres, ceux auprès desquels il avait passé dans la journée: le roi de droite et le roi de gauche, le vieil enchanteur, le pape, le mendiant volontaire, l'ombre, le consciencieux de l'esprit, le triste devin et l'âne; le plus laid des hommes cependant s'était mis une couronne sur la tête et avait ceint deux écharpes de pourpre, - car il aimait à se déguiser et à faire le beau, comme tous ceux qui sont laids. Mais au milieu de cette triste compagnie, l'aigle de Zarathoustra était debout, inquiet et les plumes hérissées, car il devait répondre à trop de choses auxquelles sa fierté n'avait pas de réponse; et le serpent rusé s'était enlacé autour de son cou.

C'est avec un grand étonnement que Zarathoustra regarda tout cela; puis il dévisagea l'un après l'autre chacun de ses hôtes, avec une curiosité bienveillante, lisant dans leurs âmes et s'étonnant derechef. Pendant ce temps, ceux qui étaient réunis s'étaient levés de leur siège, et ils attendaient avec respect que Zarathoustra prît la parole. Zarathoustra cependant parla ainsi:

"Vous qui désespérez, hommes singuliers! C'est donc votre cri de détresse que j'ai entendu? Et maintenant je sais aussi où il faut chercher celui que j'ai cherché en vain aujourd'hui: _l'homme supérieur_: - il est assis dans ma propre caverne, l'homme supérieur! Mais pourquoi m'étonnerais-je! N'est-ce pas moi-même qui l'ai attiré vers moi par des offrandes de miel et par la maligne tentation de mon bonheur?

Il me semble pourtant que vous vous entendez très mal, vos coeurs se rendent moroses les uns les autres lorsque vous vous trouvez réunis ici, vous qui poussez des cris de détresse? Il fallut d'abord qu'il vînt quelqu'un, - quelqu'un qui vous fît rire de nouveau, un bon jocrisse joyeux, un danseur, un ouragan, une girouette étourdie, quelque vieux fou: - que vous en semble?

Pardonnez-moi donc, vous qui désespérez, que je parle devant vous avec des paroles aussi puériles, indignes, en vérité, de pareils hôtes! Mais vous ne devinez pas ce qui rend mon coeur pétulant: - c'est vous-mêmes et le spectacle que vous m'offrez, pardonnez-moi! Car en regardant un désespéré chacun reprend courage. Pour consoler un désespéré - chacun se croit assez fort.

C'est à moi-même que vous avez donné cette force, - un don précieux, ô mes hôtes illustres! Un véritable présent d'hôtes! Eh bien, ne soyez pas fâchés si je vous offre aussi de ce qui m'appartient.

Ceci est mon royaume et mon domaine: mais je vous l'offre pour ce soir et cette nuit. Que mes animaux vous servent: que ma caverne soit votre lieu de repos!

Hébergés par moi, aucun de vous ne doit s'adonner au désespoir, dans mon district je protège chacun contre ses bêtes sauvages. Sécurité: c'est là la première chose que je vous offre!

La seconde cependant, c'est mon petit doigt. Et si vous avez mon petit doigt, vous prendrez bientôt la main tout entière. Eh bien! je vous donne mon coeur en même temps! Soyez les bien-venus ici, salut à vous, mes hôtes!"

Ainsi parlait Zarathoustra et il riait d'amour et de méchanceté. Après cette salutation ses hôtes s'inclinèrent de nouveau, silencieusement et pleins de respect; mais le roi de droite lui répondit au nom de tous.

"A la façon dont tu nous as présenté ta main et ton salut, ô Zarathoustra, nous reconnaissons que tu es Zarathoustra. Tu t'es abaissé devant nous; un peu plus tu aurais blessé notre respect - : mais qui donc saurait comme toi s'abaisser avec une telle fierté? _Ceci_ nous redresse nous-mêmes, réconfortant nos yeux et nos coeurs.

Rien que pour en être spectateurs nous monterions volontiers sur des montagnes plus hautes que celle-ci. Car nous sommes venus, avides de spectacle, nous voulions voir ce qui rend clair des yeux troubles.

Et voici, déjà c'en est fini de tous nos cris de détresse. Déjà nos sens et nos coeurs s'épanouissent pleins de ravissement. Il ne s'en faudrait pas de beaucoup que notre courage ne se mette en rage.

Il n'y a rien de plus réjouissant sur la terre, ô Zarathoustra, qu'une volonté haute et forte. Une volonté haute et forte est la plus belle plante de la terre. Un paysage tout entier est réconforté par un pareil arbre.

Je le compare à un pin, ô Zarathoustra, celui qui grandit comme toi: élancé, silencieux, dur, solitaire, fait du meilleur bois et du bois le plus flexible, superbe, - voulant enfin, avec des branches fortes et vertes, toucher à sa _propre_ domination, posant de fortes questions aux vents et aux tempêtes et à tout ce qui est familier des hauteurs, - répondant plus fortement encore, ordonnateur, victorieux: ah! qui ne monterait pas sur les hauteurs pour contempler de pareilles plantes?

Tout ce qui est sombre et manqué se réconforte à la vue de ton arbre, ô Zarathoustra, ton aspect rassure l'instable et guérit le coeur de l'instable.

Et en vérité, beaucoup de regards se dirigent aujourd'hui vers ta montagne et ton arbre; un grand désir s'est mis en route et il y en a beaucoup qui se sont pris à demander: qui est Zarathoustra?

Et tous ceux à qui tu as jamais distillé dans l'oreille ton miel et ta chanson: tous ceux qui sont cachés, solitaires et solitaires à deux, ils ont tout à coup dit à leur coeur:

"Zarathoustra vit-il encore? Il ne vaut plus la peine de vivre. Tout est égal, tout en vain: à moins que - nous ne vivions avec Zarathoustra!"

"Pourquoi ne vient-il pas, celui qui s'est annoncé si longtemps? ainsi demandent beaucoup de gens; la solitude l'a-t-elle dévoré? Ou bien est-ce nous qui devons venir auprès de lui?"

Il arrive maintenant que la solitude elle-même s'attendrisse et se brise, semblable à une tombe qui s'ouvre et qui ne peut plus tenir ses morts. Partout on voit des ressuscités.

Maintenant, les vagues montent et montent autour de ta montagne, ô Zarathoustra. Et malgré l'élévation de ta hauteur, il faut que beaucoup montent auprès de toi; ta barque ne doit plus rester longtemps à l'abri.

Et que nous nous soyons venus vers ta caserne, nous autres hommes qui désespérions et qui déjà ne désespérions plus: ce n'est qu'un signe et un présage qu'il y en a de meilleurs que nous en route, - car il est lui-même en route vers toi, le dernier reste de Dieu parmi les hommes; c'est-à-dire: tous les hommes du grand désir, du grand dégoût, de la grande satiété, - tous ceux qui ne veulent vivre sans qu'ils puissent de nouveau apprendre à _espérer_ apprendre de toi, ô Zarathoustra, le _grand_ espoir!"

Ainsi parlait le roi de droite en saisissant la main de Zarathoustra pour l'embrasser; mais Zarathoustra se défendit de sa vénération et se recula effrayé, silencieux, et fuyant soudain comme dans le lointain. Mais, après peu d'instants, il fut de nouveau de retour auprès de ses hôtes et, les regardant avec des yeux clairs et scrutateurs, il dit:

"Hommes supérieurs, vous qui êtes mes hôtes, je vais vous parler allemand et clairement. Ce n'est pas _vous_ que j'attendais dans ces montagnes."

("Allemand et clairement?" Que Dieu ait pitié! dit alors à part lui le roi de gauche; on voit qu'il ne connaît pas ces bons Allemands, ce sage d'Orient! Mais il veut dire "allemand et grossièrement" - eh bien! Ce n'est pas là ce qu'il y a de plus mauvais aujourd'hui!")

"Il se peut que vous soyez tous, les uns comme les autres, des hommes supérieurs, continua Zarathoustra: pour moi cependant - vous n'êtes ni assez grands ni assez forts.

Pour moi, je veux dire: pour la volonté inexorable qui se tait en moi, qui se tait, mais qui ne se taira pas toujours. Et si vous êtes miens, vous n'êtes cependant point mon bras droit.

Car celui qui comme vous marche sur des jambes malades et frêles, veut avant tout être _ménagé_, qu'il le sache ou qu'il se le cache.

Mais moi je ne ménage pas mes bras et mes jambes, _je ne ménage pas mes guerriers_ : comment pourriez-vous être bons pour faire _ma_ guerre?

Avec vous je gâcherais même mes victoires. Et plus d'un parmi vous tomberait à la renverse au seul roulement de mes tambours.

Aussi bien n'êtes-vous pas assez beaux à mon gré, ni d'assez bonne race. J'ai besoin de miroirs purs et lisses pour recevoir ma doctrine; reflétée par votre surface, ma propre image serait déformée.

Sur vos épaules pèsent maint fardeau, maint souvenir: et maint kobold méchant se tapit en vos recoins. En vous aussi il y a encore de la populace cachée. Bien que bons et de bonne race, vous êtes tors et difformes à maints égards, et il n'est pas de forgeron au monde qui pût vous rajuster et vous redresser.

Vous n'êtes que des ponts: puissent de meilleurs que vous passer de l'autre côté! Vous représentez des degrés: ne vous irritez donc pas contre celui qui vous franchit pour escalader _sa_ hauteur!

Il se peut que, de votre semence, il naisse un jour, pour moi, un fils véritable, un héritier parfait: mais ce temps est lointain. Vous n'êtes point ceux à qui appartiennent mon nom et mes biens de ce monde.

Ce n'est pas vous que j'attends ici dans ces montagnes, ce n'est pas avec vous que je descendrai vers les hommes une dernière fois. Vous n'êtes que des avant-coureurs, venus vers moi pour m'annoncer que d'autres, de plus grands, sont en route vers moi, - non point les hommes du grand désir, du grand dégoût, de la grande satiété, ni ce que vous avez appelé "ce qui reste de Dieu sur la terre".

- Non, non! Trois fois non! J'en attends _d'autres_ ici sur ces montagnes et je ne veux point, sans eux, porter mes pas loin d'ici, - d'autres qui seront plus grands, plus forts, plus victorieux, des hommes plus joyeux, bâtis d'aplomb et carrés de la tête à la base: il faut qu'ils viennent, _les lions rieurs_!

O mes hôtes, hommes singuliers, - n'avez-vous pas encore entendu parler de mes enfants? et dire qu'ils sont en route pour venir vers moi?

Parlez-moi donc de mes jardins, de mes Iles Bienheureuses, de ma belle et nouvelle espèce, - pourquoi ne m'en parlez-vous pas?

J'implore votre amour de récompenser mon hospitalité en me parlant de mes enfants. C'est pour eux que je me suis fait riche, c'est pour eux que je me suis appauvri: que n'ai-je pas donné, - que ne donnerais-je pour avoir _une_ chose: _ces_ enfants, _ces_ plantations vivantes, _ces_ arbres de la vie de mon plus haut espoir!"

Ainsi parlait Zarathoustra et il s'arrêta soudain dans son discours: car il fut surpris par son désir, et il ferma les yeux et la bouche, tant était grand le mouvement de son coeur. Et tous ses hôtes, eux aussi, se turent, immobiles et accablés: si ce n'est que le vieux devin se mit à gesticuler des bras.

LA CÈNE

Car, en cet endroit, le devin interrompit la salutation de Zarathoustra et de ses hôtes: il se pressa en avant, comme quelqu'un qui n'a pas de temps à perdre, saisit la main de Zarathoustra et s'écria: "Mais, Zarathoustra!

Une chose est plus nécessaire que l'autre, c'est ainsi que tu parles toi-même: eh bien! il y a maintenant une chose qui m'est plus nécessaire que toutes les autres.

Je veux dire un mot au bon moment: ne m'as-tu pas invité à un _repas_? Et il y en a ici beaucoup qui ont fait de longs chemins. Tu ne veux pourtant pas nous rassasier de paroles?

Aussi avez-vous tous déjà trop parlé de mourir de froid, de se noyer, d'étouffer et d'autres misères du corps: mais personne ne s'est souvenu de ma misère _à moi_: la crainte de mourir de faim -"

(Ainsi parla le devin; mais quand les animaux de Zarathoustra entendirent ces paroles, ils s'enfuirent de frayeur. Car ils voyaient que tout ce qu'ils avaient rapporté dans la journée ne suffirait pas à gorger le devin à lui tout seul.)

"Personne ne s'est souvenu de la crainte de mourir de soif, continua le devin. Et, bien que j'entende ruiseler l'eau, comme les discours de la sagesse, abondamment et infatigablement: moi, je - veux du _vin_!

Tout le monde n'est pas, comme Zarathoustra, buveur d'eau invétéré. L'eau n'est pas bonne non plus pour les gens fatigués et flétris: _nous_ avons besoin de vin, - le vin seul amène une guérison subite et une santé improvisée!"

A cette occasion, tandis que le devin demandait du vin, il arriva que le roi de gauche, le roi silencieux, prit, lui aussi, la parole. "_Nous_ avons pris soin du vin, dit-il, moi et mon frère, le roi de droite: nous avons assez de vin, - toute une charge, il ne manque donc plus que de pain."

"Du pain? répliqua Zarathoustra en riant. C'est précisément du pain que n'ont point les solitaires. Mais l'homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de bonne viande d'agneau et j'ai ici deux agneaux.

Qu'on les dépèce vite et qu'on les apprête, aromatisés de sauge: c'est ainsi que j'aime la viande d'agneaux. Et nous ne manquons pas de racines et de fruits, qui suffiraient même pour les gourmands et les délicats, nous ne manquons pas non plus de noix ou d'autres énigmes à briser.

Nous allons donc bientôt faire un bon repas. Mais celui qui veut manger avec nous doit aussi mettre la main à la besogne et les rois tout comme les autres. Car, chez Zarathoustra, un roi même peut être cuisinier."

Cette proposition était faite selon le coeur de chacun: seul le mendiant volontaire répugnait à la viande, au vin et aux épices.

"Écoutez-moi donc ce viveur de Zarathoustra! dit-il en plaisantant: va-t-on dans les cavernes et sur les hautes montagnes pour faire un pareil festin?

Maintenant, en vérité, je comprends ce qu'il nous enseigna jadis: "Bénie soit la petite pauvreté!" Et je comprends aussi pourquoi il veut supprimer les mendiants."

"Sois de bonne humeur, répondit Zarathoustra, comme je suis de bonne humeur. Garde tes habitudes, excellent homme! mâchonne ton grain, bois ton eau, vante ta cuisine, pourvu qu'elle te rende joyeux!

Je ne suis pas une loi pour les miens, je ne suis pas une loi pour tout le monde. Mais celui qui est des miens doit avoir des os vigoureux et des jambes légères, - joyeux pour les guerres et les festins, ni sombre ni rêveur, prêt aux choses les plus difficiles, comme à sa fête, bien portant et sain.

Ce qu'il y a de meilleur appartient aux miens et à moi, et si on ne nous le donne pas, nous nous en emparons: - la meilleure nourriture, le ciel le plus clair, les pensées les plus fortes, les plus belles femmes!" -

Ainsi parlait Zarathoustra; mais le roi de droite répondit: "C'est singulier, a-t-on jamais entendu des choses aussi judicieuses de la bouche d'un sage?

Et en vérité, c'est là pour un sage la chose la plus singulière, d'être avec tout cela intelligent et de ne point être une âne."

Ainsi parla le roi de droite avec étonnement; l'âne cependant conclut méchamment son discours par un I-A. Mais ceci fut le commencement de ce long repas qui est appelé "la Cène" dans les livres de l'histoire. Pendant ce repas il ne fut pas parlé d'autre chose que de _l'homme supérieur_.

DE L'HOMME SUPÉRIEUR

1.

Lorsque je vins pour la première fois parmi les hommes, je fis la folie du solitaire, la grande folie: je me mis sur la place publique.

Et comme je parlais à tous, je ne parlais à personne. Mais le soir des danseurs de corde et des cadavres étaient mes compagnons; et j'étais moi-même presque un cadavre.

Mais, avec le nouveau matin, une nouvelle vérité vint vers moi: alors j'appris à dire: "Que m'importe la place publique et la populace, le bruit de la populace et les longues oreilles de la populace!"

Hommes supérieurs, apprenez de moi ceci: sur la place publique personne ne croit à l'homme supérieur. Et si vous voulez parler sur la place publique, à votre guise! Mais la populace cligne de l'oeil: "Nous sommes tous égaux."

"Hommes supérieurs, - ainsi cligne de l'oeil la populace, - il n'y pas d'hommes supérieurs, nous sommes tous égaux, un homme vaut un homme, devant Dieu - nous sommes tous égaux!"

Devant Dieu! - Mais maintenant ce Dieu est mort. Devant la populace, cependant, nous ne voulons pas être égaux. Hommes supérieurs, éloignez-vous de la place publique!

2.

Devant Dieu! - Mais maintenant ce Dieu est mort! Hommes supérieurs, ce Dieu a été votre plus grand danger.

Vous n'êtes ressuscité que depuis qu'il gît dans la tombe. C'est maintenant seulement que revient le grand midi, maintenant l'homme supérieur devient - maître!

Avez-vous compris cette parole, ô mes frères? Vous êtes effrayés: votre coeur est-il pris de vertige? L'abîme s'ouvre-t-il ici pour vous? Le chien de l'enfer aboie-t-il contre vous?

Eh bien! Allons! Hommes supérieurs! Maintenant seulement la montagne de l'avenir humain va enfanter. Dieu est mort: maintenant _nous_ voulons - que le Surhumain vive.

3.

Les plus soucieux demandent aujourd'hui: Comment l'homme se conserve-t-il?" Mais Zarathoustra demande, ce qu'il est le seul et le premier à demander: "Comment l'homme sera-t-il _surmonté_?"

Le Surhumain me tient au coeur, c'est _lui_ qui est pour moi la chose unique, - et _non point_ l'homme: non pas le prochain, non pas le plus pauvre, non pas le plus affligé, non pas le meilleur. -

O mes frères, ce que je puis aimer en l'homme, c'est qu'il est une transition et un déclin. Et, en vous aussi, il y a beaucoup de choses qui me font aimer et espérer.

Vous avez méprisé, ô hommes supérieurs, c'est ce qui me fait espérer. Car les grands méprisants sont aussi les grands vénérateurs.

Vous avez désespéré, c'est ce qu'il y a lieu d'honorer en vous. Car vous n'avez pas appris comment vous pourriez vous rendre, vous n'avez pas appris les petites prudences.

Aujourd'hui les petites gens sont devenus les maîtres, ils prêchent tous la résignation, et la modestie, et la prudence, et l'application, et les égards et le long ainsi-de-suite des petites vertus.

Ce qui ressemble à la femme et au valet, ce qui est de leur race, et surtout le micmac populacier: _cela_ veut maintenant devenir maître de toutes les destinées humaines - ô dégoût! dégoût! dégoût!

_Cela_ demande et redemande, et n'est pas fatigué de demander: "Comment l'homme se conserve-t-il le mieux, le plus longtemps, le plus agréablement?" C'est ainsi - qu'ils sont les maîtres d'aujourd'hui.

Ces maîtres d'aujourd'hui, surmontez-les-moi, ô mes frères, - ces petites gens: c'est _eux_ qui sont le plus grand danger du Surhumain!

Surmontez-moi, hommes supérieurs, les petites vertus, les petites prudences, les égards pour les grains de sable, le fourmillement des fourmis, le misérable contentement de soi, le "bonheur du plus grand nombre" - !

Et désespérez plutôt que de vous rendre. Et, en vérité, je vous aime, parce que vous ne savez pas vivre aujourd'hui, ô hommes supérieurs! Car c'est ainsi que _vous_ vivez - le mieux!

4.

Avez-vous du courage, ô mes frères? Étes-vous résolus? _Non pas_ du courage devant des témoins, mais du courage de solitaires, le courage des aigles dont aucun dieu n'est plus spectateur?

Les âmes froides, les mulets, les aveugles, les hommes ivres n'ont pas ce que j'appelle du coeur. Celui-là a du coeur qui connaît la peur, mais qui _contraint_ la peur; celui qui voit l'abîme, mais avec _fierté_.

Celui qui voit l'abîme, mais avec des yeux d'aigle, - celui qui _saisit_ l'abîme avec des serres d'aigle: celui-là a du courage.-

5.

"L'homme est méchant" - ainsi parlaient pour ma consolation tous les plus sages. Hélas! si c'était encore vrai aujourd'hui! Car le mal est la meilleure force de l'homme.