Ainsi Parlait Zarathoustra

Part 19

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Je voudrais aussi réparer sur ton corps l'outrage que t'a fait Zarathoustra en te foulant aux pieds: c'est ce à quoi je réfléchis. Mais maintenant un cri de détresse pressant m'appelle loin de toi."

Ainsi parlait Zarathoustra.

L'ENCHANTEUR

1.

Mais en contournant un rocher, Zarathoustra vit, non loin de là, au-dessus de lui, sur le même chemin, un homme qui gesticulait des membres, comme un fou furieux et qui finit par se précipiter à terre à plat ventre. "Halte! dit alors Zarathoustra à son coeur, celui-là doit être l'homme supérieur, c'est de lui qu'est venu ce sinistre cri de détresse, - je veux voir si je puis le secourir." Mais lorsqu'il accourut à l'endroit où l'homme était couché par terre, il trouva un vieillard tremblant, aux yeux fixes; et malgré toute la peine que se donna Zarathoustra pour le redresser et le remettre sur les jambes, ses efforts demeurèrent vains. Aussi le malheureux ne sembla-t-il pas s'apercevoir qu'il y avait quelqu'un auprès de lui; au contraire, il ne cessait de regarder de ci de là en faisant des gestes touchants, comme quelqu'un qui est abandonné et isolé du monde entier. Pourtant à la fin, après beaucoup de tremblements, de sursauts et de reploiements sur soi-même, il commença à se lamenter ainsi:

Qui me réchauffe, qui m'aime encore? Donnez des mains chaudes! donnez des coeurs-réchauds! Etendu, frissonnant, un moribond à qui l'on chauffe les pieds - secoué, hélas! de fièvres inconnues, tremblant devant les glaçons aigus des frimas, chassé par toi, pensée! Innommable! Voilée! Effrayante! chasseur derrière les nuages! Foudroyé par toi, oeil moqueur qui me regarde dans l'obscurité - ainsi je suis couché, je me courbe et je me tords, tourmenté par tous les martyres éternels, frappé par toi, chasseur le plus cruel, toi, le dieu - inconnu...

Frappe plus fort! Frappe encore une fois! Transperce, brise ce coeur! Pourquoi me tourmenter de flèches épointées? Que regardes-tu encore, toi que ne fatigue point la souffrance humaine, avec un éclair divin dans tes yeux narquois? Tu ne veux pas tuer, martyriser seulement, martyriser? Pourquoi - _me_ martyriser? Dieu narquois, inconnu? -

Ah! Ah! Tu t'approches en rampant au milieu de cette nuit?... Que veux-tu! Parles! Tu me pousses et me presses - Ah! tu es déjà trop près! Tu m'entends respirer, Tu épies mon coeur, Jaloux que tu est!

- de quoi donc est-tu jaloux? Ote-toi! Ote-toi! Pourquoi cette échelle? Veux-tu _entrer_, t'introduire dans mon coeur, t'introduire dans mes pensées les plus secrètes? Impudent! Inconnu! - Voleur! Que veux-tu voler? Que veux-tu écouter? Que veux-tu extorquer, toi qui tortures! toi - le dieu-bourreau! Ou bien, dois-je, pareil au chien, me rouler devant toi? m'abandonnant, ivre et hors de moi, t'offrir mon amour - en rampant!

En vain! Frappe encore! toi le plus cruel des aiguillons! Je ne suis pas un chien - je ne suis que ton gibier, toi le plus cruel des chasseurs! Ton prisonnier le plus fier, brigand derrière les nuages... Parle enfin, toi qui te caches derrière les éclairs! Inconnu! parle! Que veux-tu, toi qui guettes sur les chemins, que veux-tu, - de _moi_?...

Comment? Une rançon! Que veux-tu comme rançon? Demande beaucoup - ma fierté te le conseille! et parle brièvement - c'est le conseil de mon autre fierté!

Ah! Ah! C'est moi - moi que tu veux? Moi - tout entier?...

Ah! Ah! Et tu me martyrises, fou que tu es, tu tortures ma fierté? Donne-moi de _l'amour_. Qui me chauffe encore? qui m'aime encore? - Donne des mains chaudes, donne des coeurs-réchauds. donne-moi, à moi le plus solitaire, que la glace, hélas! la glace fait sept fois languir après des ennemis, après des ennemis même, donne, oui abandonne-_toi_ - à moi, toi le plus cruel ennemi! -

Parti! Il a fui lui-même, mon seul compagnon, mon grand ennemi, mon inconnu, mon dieu-bourreau!...

- Non! Reviens! _avec_ tous les supplices! O reviens au dernier de tous les solitaires! Toutes mes larmes prennent vers toi leur cours! Et la dernière flamme de mon coeur - s'éveille pour _toi!_ O, reviens, Mon dieu inconnu! ma _douleur!_ mon dernier bonheur!

2.

- Mais en cet endroit Zarathoustra ne put se contenir plus longtemps, il prit sa canne et frappa de toutes ses forces sur celui qui se lamentait. "Arrête-toi! lui cria-t-il, avec un rire courroucé, arrête-toi, histrion! Faux monnayeur! Menteur incarné! Je te reconnais bien!

Je veux te mettre le feu aux jambes, sinistre enchanteur, je sais trop bien en faire cuire à ceux de ton espèce!"

-"Cesse, dit le vieillard en se levant d'un bond, ne me frappe plus, ô Zarathoustra! Tout cela n'a été qu'un jeu!

Ces choses-là font partie de mon art; j'ai voulu te mettre à l'épreuve, en te donnant cette preuve! Et, en vérité, tu as bien pénétré mes pensées!

Mais toi aussi - ce n'est pas une petite preuve que tu m'as donnée de toi-même. Tu es _dur_, sage Zarathoustra! Tu frappes durement avec tes "vérités", ton bâton noueux me force à confesser - _cette_ vérité!"

- "Ne me flatte point, répondit Zarathoustra, toujours irrité et le visage sombre, histrion dans l'âme! Tu es un faux-semblant: pourquoi parles-tu - de vérité?

Toi le paon des paons, mer de vanité, _qu'est-ce_ que tu jouais devant moi, sinistre enchanteur? _En qui_ devais-je croire lorsque tu te lamentais ainsi?"

"_C'est l'expiateur de l'esprit_ que je représentais, répondit le vieillard: tu as toi-même inventé ce mot jadis - le poète, l'enchanteur qui finit par tourner son esprit contre lui-même, celui qui est transformé et que glace sa mauvaise science et sa mauvaise conscience.

Et avoue-le franchement: tu as pris du temps, ô Zarathoustra, pour découvrir mes artifices et mes mensonges! Tu _croyais_ à ma misère, lorsque tu me tenais la tête des deux mains, - je t'ai entendu gémir: "On l'a trop peu aimé, trop peu aimé!" Que je t'aie trompé jusque-là, c'est ce qui faisait intérieurement jubiler ma méchanceté."

"Tu dois en avoir trompé de plus fins que moi, répondit durement Zarathoustra. Je ne suis pas sur mes gardes devant les trompeurs, il _faut_ que je m'abstienne de prendre des précautions: ainsi le veut mon sort.

Mais toi - il _faut_ que tu trompes: je te connais assez pour le savoir! Il faut toujours que tes mots aient un double, un triple, un quadruple sens. Même ce que tu viens de me confesser maintenant n'était ni assez vrai, ni assez faux pour moi!

Méchant faux monnayeur, comment saurais-tu faire autrement! Tu farderais même ta maladie, si tu te montrais nu devant ton médecin.

C'est ainsi que tu viens de farder devant moi ton mensonge, lorsque tu disais: "Je ne l'ai fait _que_ par jeu!" Il y avait aussi du _sérieux_ là-dedans, tu _es_ quelque chose comme un expiateur de l'esprit!

Je te devine bien: tu es devenu l'enchanteur de tout le monde, mais à l'égard de toi-même il ne te reste plus ni mensonge ni ruse, - pour toi-même tu es désenchanté!

Tu as moissonné le dégoût comme ta seule vérité. Aucune parole n'est plus vraie chez toi, mais ta bouche est encore vraie: c'est-à-dire le dégoût qui colle à ta bouche." -

- "Qui es-tu donc! s'écria en cet endroit le vieil enchanteur d'une voix hautaine. Qui a le droit de _me_ parler ainsi, à moi qui suis le plus grand des vivants d'aujourd'hui?" - et un regard vert fondit de ses yeux sur Zarathoustra. Mais aussitôt il se transforma et il dit tristement:

"O Zarathoustra, je suis fatigué de tout cela, mes arts me dégoûtent, je ne suis pas _grand_, que sert-il de feindre! Mais tu le sais bien - j'ai cherché la grandeur!

Je voulais représenter un grand homme et il y en a beaucoup que j'ai convaincus: mais ce mensonge a dépassé ma force. C'est contre lui que je me brise.

O Zarathoustra, chez moi tout est mensonge; mais que je me brise - cela est _vrai_ chez moi!" -

"C'est à ton honneur, reprit Zarathoustra, l'air sombre et le regard détourné vers le sol, c'est à ton honneur d'avoir cherché la grandeur, mais cela te trahit aussi. Tu n'es pas grand.

Vieil enchanteur sinistre, _ce_ que tu as de meilleur et de plus honnête, ce que j'honore en toi c'est que tu te sois fatigué de toi-même et que tu te sois écrié: "Je ne suis pas grand."

C'est en _cela_ que je t'honore comme un expiateur de l'esprit: si même cela n'a été que pour un clin d'oeil, dans ce moment tu as été - vrai.

Mais, dis-moi, que cherches-tu ici dans _mes_ forêts et parmi _mes_ rochers. Et si c'est pour _moi_ que tu t'es couché dans mon chemin, quelle preuve voulais-tu de moi? - en quoi voulais-tu _me_ tenter?"

Ainsi parlait Zarathoustra et ses yeux étincelaient. Le vieil enchanteur fit une pause, puis il dit: "Est-ce que je t'ai tenté? Je ne fais que - chercher.

O Zarathoustra, je cherche quelqu'un de vrai, de droit, de simple, quelqu'un qui soit sans feinte, un homme de toute probité, un vase de sagesse, un saint de la connaissance, un grand homme!

Ne le sais-tu donc pas, ô Zarathoustra? _Je cherche Zarathoustra_."

- Alors il y eut un long silence entre les deux; Zarathoustra, cependant, tomba dans une profonde méditation, en sorte qu'il ferma les yeux. Puis, revenant à son interlocuteur, il saisit la main de l'enchanteur et dit plein de politesse et de ruse:

"Eh bien! Là-haut est le chemin qui mène à la caverne de Zarathoustra. C'est dans ma caverne que tu peux chercher celui que tu désirerais trouver.

Et demande conseil à mes animaux, mon aigle et mon serpent: ils doivent t'aider à chercher. Ma caverne cependant est grande.

Il est vrai que moi-même - je n'ai pas encore vu de grand homme. Pour ce qui est grand, l'oeil du plus subtil est encore trop grossier aujourd'hui. C'est le règne de la populace.

J'en ai déjà tant trouvé qui s'étiraient et qui se gonflaient, tandis que le peuple criait: "Voyez donc, voici un grand homme!" Mais à quoi servent tous les soufflets de forge! Le vent finit toujours par en sortir.

La grenouille finit toujours par éclater, la grenouille qui s'est trop gonflée: alors le vent en sort. Enfoncer une pointe dans le ventre d'un enflé, c'est ce que j'appelle un sage divertissements. Ecoutez cela, mes enfants!

Notre aujourd'hui appartient à la populace: qui peut encore _savoir_ ce qui est grand ou petit? Qui chercherait encore la grandeur avec succès! Un fou tout au plus: et les fous réussissent.

Tu cherches les grands hommes, singulier fou! Qui donc t'a _enseigné_ à les chercher? Est-ce aujourd'hui le temps opportun pour cela? O chercheur malin, pourquoi - me tentes-tu?" -

Ainsi parlait Zarathoustra, le coeur consolé, et, en riant, il continua son chemin.

HORS DE SERVICE

Peu de temps cependant après que Zarathoustra se fut débarrassé de l'enchanteur, il vit de nouveau quelqu'un qui était assis au bord du chemin qu'il suivait, un homme grand et noir avec un visage maigre et pâle. L'aspect de cet homme le contraria énormément. Malheur à moi, dit-il à son coeur, je vois de l'affliction masquée, ce visage me semble appartenir à la prêtraille; que veulent _ces gens_ dans mon royaume?

Comment! J'ai à peine échappé à cet enchanteur: et déjà un autre nécromant passe sur mon chemin, - un magicien quelconque qui impose les mains, un sombre faiseur de miracles par la grâce de Dieu, un onctueux diffamateur du monde: que le diable l'emporte!

Mais le diable n'est jamais là quand on aurait besoin de lui: toujours il arrive trop tard, ce maudit nain, ce maudit pied-bot!" -

Ainsi sacrait Zarathoustra, impatient dans son coeur, et il songea comment il pourrait faire pour passer devant l'homme noir, en détournant le regard: mais voici il en fut autrement. Car, au même moment, celui qui était assis en face de lui s'aperçut de sa présence; et, semblable quelque peu à quelqu'un à qui arrive un bonheur imprévu, il sauta sur ses jambes et se dirigea vers Zarathoustra.

"Qui que tu sois, voyageur errant, dit-il, aide à un égaré qui cherche, à un vieillard à qui il pourrait bien arriver malheur ici!

Ce monde est étranger et lointain pour moi, j'ai aussi entendu hurler les bêtes sauvages; et celui qui aurait pu me donner asile a lui-même disparu.

J'ai cherché le dernier homme pieux, un saint et un ermite, qui, seul dans sa forêt, n'avait pas encore entendu dire ce que tout le monde sait aujourd'hui."

"_Qu'est-ce_ que tout le monde sait aujourd'hui? Demanda Zarathoustra. Ceci, peut-être, que le Dieu ancien ne vit plus, le Dieu en qui tout le monde croyait jadis?"

"Tu l'as dit, répondit le vieillard attristé. Et j'ai servi ce Dieu ancien jusqu'à sa dernière heure.

Mais maintenant je suis hors de service, je suis sans maître et malgré cela je ne suis pas libre; aussi ne suis-je plus jamais joyeux, si ce n'est en souvenir.

C'est pourquoi je suis monté dans ces montagnes pour célébrer de nouveau une fête, comme il convient à un vieux pape et à un vieux père de l'église: car sache que je suis le dernier pape! - un fête de souvenir pieux et de culte divin.

Mais maintenant il est mort lui-même, le plus pieux des hommes, ce saint de la forêt qui sans cesse rendait grâce à Dieu, par des chants et des murmures.

Je ne l'ai plus trouvé lui-même lorsque j'ai découvert sa chaumière - mais j'y ai vu deux loups qui hurlaient à cause de sa mort - car tous les animaux l'aimaient. Alors je me suis enfui.

Suis-je donc venu en vain dans ces forêts et dans ces montagnes? Mais mon coeur s'est décidé à en chercher un autre, le plus pieux de tous ceux qui ne croient pas en Dieu, - à chercher Zarathoustra!"

Ainsi parlait le vieillard et il regardait d'un oeil perçant celui qui était debout devant lui; Zarathoustra cependant saisit la main du vieux pape et la contempla longtemps avec admiration.

"Vois donc, vénérable, dit-il alors, quelle belle main effilée! Ceci est la main de quelqu'un qui a toujours donné la bénédiction. Mais maintenant elle tient celui que tu cherches, moi Zarathoustra.

Je suis Zarathoustra, l'impie, qui dit: qui est-ce qui est plus impie que moi, afin que je me réjouisse de son enseignement?"

Ainsi parlait Zarathoustra, pénétrant de son regard les pensées et les arrière-pensées du vieux pape. Enfin celui-ci commença:

"Celui qui l'aimait et le possédait le plus, c'est celui qui l'a aussi le plus perdu: - regarde, je crois que de nous deux, c'est moi maintenant le plus impie? Mais qui donc saurait s'en réjouir!"

- "Tu l'as servi jusqu'à la fin? demanda Zarathoustra pensif, après un long et profond silence, tu sais _comment_ il est mort? Est-ce vrai, ce que l'on raconte, que c'est la pitié qui l'a étranglé?

- la pitié de voir _l'homme_ suspendu à la croix, sans pouvoir supporter que l'amour pour les hommes devînt son enfer et enfin sa mort?" -

Le vieux pape cependant ne répondit pas, mais il regarda de côté, avec un air farouche et une expression douloureuse et sombre sur le visage.

"Laisse-le aller, reprit Zarathoustra après une longue réflexion, en regardant toujours le vieillard dans le blanc des yeux.

Laisse-le aller, il est perdu. Et quoique cela t'honore de ne dire que du bien de ce mort, tu sais aussi bien que moi, _qui_ il était: et qu'il suivait des chemins singuliers."

"Pour parler entre trois yeux, dit le vieux pape rasséréné (car il était aveugle d'un oeil), sur les choses de Dieu je suis plus éclairé que Zarathoustra lui-même - et j'ai le droit de l'être.

Mon amour a servi Dieu pendant de longues années, ma volonté suivait partout sa volonté. Mais un bon serviteur sait tout et aussi certaines choses que son maître se cache à lui-même.

C'était un Dieu caché, plein de mystères. En vérité, son fils lui-même ne lui est venu que par des chemins détournés. A la porte de sa croyance il y a l'adultère.

Celui qui le loue comme le Dieu d'amour ne se fait pas une idée assez élevée sur l'amour même. Ce Dieu ne voulait-il pas aussi être juge? Mais celui qui aime, aime au delà du châtiment et de la récompense.

Lorsqu'il était jeune, ce Dieu d'Orient, il était dur et altéré de vengeance, il s'édifia un enfer pour divertir ses favoris.

Mais il finit par devenir vieux et mou et tendre et compatissant, ressemblant plus à un grand-père qu'à un père, mais ressemblant davantage encore à une vieille grand'mère chancelante.

Le visage ridé, il était assis au coin du feu, se faisant des soucis à cause de la faiblesse de ses jambes, fatigué du monde, fatigué de vouloir, et il finit par étouffer un jour de sa trop grande pitié." -

"Vieux pape, interrompit alors Zarathoustra, as-tu vu _cela_ de tes propres yeux? Il se peut bien que cela se soit passé ainsi: _ainsi_, et aussi autrement. Quand les dieux meurent, ils meurent toujours de plusieurs sortes de morts.

Eh bien! De telle ou de telle façon, de telle et de telle façon - il n'est plus! Il répugnait à mes yeux et à mes oreilles, je ne voudrais rien lui reprocher de pire.

J'aime tout ce qui a le regard clair et qui parle franchement. Mais lui - tu le sais bien, vieux prêtre, il avait quelque chose de ton genre, du genre des prêtres - il était équivoque.

Il avait aussi l'esprit confus. Que ne nous en a-t-il pas voulu, ce coléreux, de ce que nous l'ayons mal compris. Mais pourquoi ne parlait-il pas plus clairement?

Et si c'était la faute à nos oreilles, pourquoi nous donnait-il des oreilles qui l'entendaient mal? S'il y avait de la bourbe dans nos oreilles, eh bien! qui donc l'y avait mise?

Il y avait trop de chose qu'il ne réussissait pas, ce potier qui n'avait pas fini son apprentissage. Mais qu'il se soit vengé sur ses pots et sur ses créatures, parce qu'il les avait mal réussie; - cela fut un péché contre le _bon goût_.

Il y a aussi un bon goût dans la pitié: ce _bon goût_ a fini par dire: "Enlevez-nous un _pareil_ Dieu. Plutôt encore pas de Dieu du tout, plutôt encore organiser les destinées à sa tête, plutôt être fou, plutôt être soi-même Dieu!"

- "Qu'entends-je! dit en cet endroit le vieux pape en dressant l'oreille; ô Zarathoustra tu es plus pieux que tu ne le crois, avec une telle incrédulité. Il a dû y avoir un Dieu quelconque qui t'a converti à ton impiété.

N'est-ce pas ta piété même qui t'empêche de croire à un Dieu? Et ta trop grande loyauté finira par te conduire par delà le bien et le mal!

Vois donc, ce qui a été réservé pour toi? Tu as des yeux, une main et une bouche, qui sont prédestinés à bénir de toute éternité. On ne bénit pas seulement avec la main.

Auprès de toi, quoique tu veuilles être le plus impie, je sens une odeur secrète de longues bénédictions: je la sens pour moi, à la fois bienfaisante et douloureuse.

Laisse-moi être ton hôte, ô Zarathoustra, pour une seule nuit! Nulle par sur la terre je ne me sentirai mieux qu'auprès de toi!" -

"Amen! Ainsi soit-il! s'écria Zarathoustra avec un grand étonnement, c'est là-haut qu'est le chemin, qui mène à la caverne de Zarathoustra.

En vérité, j'aimerais bien t'y conduire moi-même, vénérable, car j'aime tous les hommes pieux. Mais maintenant un cri de détresse m'appelle en hâte loin de toi.

Dans mon domaine il ne doit arriver malheur à personne: ma caverne est un bon port. Et j'aimerais bien à remettre sur terre ferme et sur des jambes solides tous ceux qui sont tristes.

Mais qui donc t'enlèverait _ta_ mélancolie des épaules? Je suis trop faible pour cela. En vérité, nous pourrions attendre longtemps jusqu'à ce que quelqu'un te ressuscite ton Dieu.

Car ce Dieu ancien ne vit plus: il est foncièrement mort, celui-là."

Ainsi parlait Zarathoustra.

LE PLUS LAID DES HOMMES

- Et de nouveau Zarathoustra erra par les monts et les forêts et ses yeux cherchaient sans cesse, mais nulle part ne se montrait celui qu'il voulait voir, le désespéré à qui la grande douleur arrachait ces cris de détresse. Tout le long de la route cependant, il jubilait dans son coeur et était plein de reconnaissance. "Que de bonnes choses m'a données cette journée, disait-il, pour me dédommager de l'avoir si mal commencée! Quels singuliers interlocuteurs j'ai trouvés!

Je vais à présent remâcher longtemps leurs paroles, comme si elles étaient de bons grains; ma dent les broiera, les moudra et les remoudra sans cesse, jusqu'à ce qu'elles coulent comme du lait en l'âme!" -

Mais à un tournant de route que dominait un rocher, soudain le paysage changea, et Zarathoustra entra dans le royaume de la mort. Là se dressaient de noirs et de rouges récifs: et il n'y avait ni herbe, ni arbre, ni chant d'oiseau. Car c'était une vallée que tous les animaux fuyaient, même les bêtes fauves; seule une espèce de gros serpents verts, horrible à voir, venait y mourir lorsqu'elle devenait vieille. C'est pourquoi les pâtres appelaient cette vallée: Mort-des-Serpents.

Zarathoustra, cependant, s'enfonça en de noirs souvenirs, car il lui semblait s'être déjà trouvé dans cette vallée. Et un lourd accablement s'appesantit sur son esprit: en sorte qu'il se mit à marcher lentement et toujours plus lentement, jusqu'à ce qu'il finit par s'arrêter. Mais alors, comme il ouvrait les yeux, il vit quelque chose qui était assis au bord du chemin, quelque chose qui avait figure humaine et qui pourtant n'avait presque rien d'humain - quelque chose d'innommable. Et tout d'un coup Zarathoustra fut saisi d'une grande honte d'avoir vu de ses yeux pareille chose: rougissant jusqu'à la racine de ses cheveux blancs, il détourna son regard, et déjà se remettait en marche, afin de quitter cet endroit néfaste. Mais soudain un son s'éleva dans le morne désert: du sol il monta une sorte de glouglou et un gargouillement, comme quand l'eau gargouille et fait glouglou la nuit dans une conduite bouchée; et ce bruit finit par devenir une voix humaine et une parole humaine: - cette voix disait:

"Zarathoustra , Zarathoustra! Devine mon énigme! Parle, parle! Quelle est la _vengeance contre le témoin?_

Arrête et reviens en arrière, là il y a du verglas! Prends garde, prends garde que ton orgueil ne se casse les jambes ici!

Tu te crois sage, ô fier Zarathoustra ! Devine donc l'énigme, toi qui brises les noix les plus dures, - devine l'énigme que je suis! Parle donc: qui suis-_je_?"

- Mais lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, - que pensez-vous qu'il se passa en son âme? _Il fut pris de compassion_; et il s'affaissa tout d'un coup comme un chêne qui, ayant longtemps résisté à la cognée des bûcherons, - s'affaisse soudain lourdement, effrayant ceux-là même qui voulaient l'abattre. Mais déjà il s'était relevé de terre et son visage se faisait dur.

"Je te reconnais bien, dit-il d'une voix d'airain: _tu es le meurtrier de Dieu_. Laisse-moi m'en aller.

Tu n'as pas _supporté_ celui qui _te_ voyait, - qui te voyait constamment, dans toute ton horreur, toi, le plus laid des hommes! Tu t'es vengé de ce témoin!"

Ainsi parlait Zarathoustra et il se disposait à passer son chemin: mais l'être innommable saisit un pan de son vêtement et commença à gargouiller de nouveau et à chercher ses mots. "Reste!" dit-il enfin - "Reste! Ne passe pas ton chemin! J'ai deviné quelle était la cognée qui t'a abattu, sois loué, ô Zarathoustra de ce que tu es de nouveau debout!

Tu as deviné, je le sais bien, ce que ressent en son âme celui qui a tué Dieu, - le meurtrier de Dieu: Reste! Assieds-toi là auprès de moi, ce ne sera pas en vain.

Vers qui irais-je si ce n'est vers toi? Reste, assieds-toi. Mais ne me regarde pas! Honore ainsi - ma laideur!

Ils me persécutent: maintenant _tu_ es mon suprême refuge. _Non_ qu'ils me poursuivent de leur haine ou de leurs gendarmes: - oh! je me moquerais de pareilles persécutions, j'en serais fier et joyeux!