Part 18
Et en vérité je suis reconnaissant à ma destinée éternelle de ne point me pourchasser ni me pousser et de me laisser du temps pour faire des farces et des méchancetés: en sorte qu'aujourd'hui j'ai pu gravir cette haute montagne pour y prendre du poisson.
Un homme a-t-il jamais pris du poisson sur de hautes montagnes! Et quand même ce que je veux là-haut est une folie: mieux vaut faire une folie que de devenir solennel et vert et jaune à force d'attendre dans les profondeurs - bouffi de colère à force d'attendre comme le hurlement d'une sainte tempête qui vient des montagnes, comme un impatient qui crie vers les vallées: "Ecoutez ou je vous frappe avec les verges de Dieu!"
Non que j'en veuille pour cela à de pareils indignés: je les estime juste assez pour que j'en rie! Je comprends qu'ils soient impatients, ces grands tambours bruyants qui auront la parole aujourd'hui ou jamais!
Mais moi et ma destinée - nous ne parlons pas à "l'aujourd'hui", nous ne parlons pas non plus à "jamais": nous avons de la patience pour parler, nous en avons le temps, largement le temps. Car il faudra pourtant qu'il vienne un jour et il n'aura pas le droit de passer.
Qui devra venir un jour et n'aura pas le droit de passer? Notre grand hasard, c'est-à-dire notre grand et lointain Règne de l'Homme, le règne de Zarathoustra qui dure mille ans. -
Si ce "lointain" est lointain encore, que m'importe! Il n'en est pas moins solide pour moi, - plein de confiance je suis debout des deux pieds sur cette base, - sur une base éternelle, sur de dures roches primitives, sur ces monts anciens, les plus hauts et les plus durs, de qui s'approchent tous les vents, comme d'une limite météorologique, s'informant des destinations et des lieux d'origine.
Ris donc, ris, ma claire et bien portante méchanceté! Jette du haut des hautes montagnes ton scintillant rire moqueur! Amorce avec ton scintillement les plus beaux poissons humains!
Et tout ce qui, dans toutes les mers, m'appartient à _moi_, ma chose à moi dans toutes les choses - prends _cela_ pour moi, amène-moi cela là-haut: c'est ce qu'attend le plus méchant de tous les pêcheurs.
Au large, au large, mon hameçon! Descends, va au fond, amorce de mon bonheur! Egoutte ta plus douce rosée, miel de mon coeur! Mords, hameçon, mords au ventre toutes les noires afflictions.
Au large, au large, mon oeil! O que de mers autour de moi, quels avenirs humains s'élèvent à l'aurore! Et au-dessus de moi - quel silence rosé! Quel silence sans nuages!
LE CRI DE DÉTRESSE
Le lendemain Zarathoustra était de nouveau assis sur sa pierre devant la caverne, tandis que ses animaux erraient de par le monde, afin de rapporter des nourritures nouvelles, - et aussi du miel nouveau: car Zarathoustra avait gaspillé et dissipé le vieux miel jusqu'à le dernière parcelle.
Mais, tandis qu'il était assis là, un bâton dans la main, suivant le tracé que l'ombre de son corps faisait sur la terre, plongé dans une profonde méditation, et, en vérité! ni sur lui-même, ni sur son ombre - il tressaillit soudain et fut saisi de frayeur: car il avait vu une autre ombre à côté de la sienne. Et, virant sur lui-même en se levant rapidement, il vit le devin debout à côté de lui, le même qu'il avait une fois nourri et désaltéré à sa table, le proclamateur de la grande lassitude qui enseignait: "Tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n'a pas de sens, le savoir étrangle." Mais depuis lors son visage s'était transformé; et lorsque Zarathoustra le regarda en face, son coeur fut effrayé derechef: tant les prédictions funestes et les foudres consumées passaient sur ce visage.
Le devin qui avait compris ce qui se passait dans l'âme de Zarathoustra passa sa main sur son visage, comme s'il eût voulu en effacer des traces; Zarathoustra fit de même de son côté. Lorsqu'ils se furent ainsi ressaisis et fortifiés tous deux, ils se donnèrent les mains pour montrer qu'ils voulaient se reconnaître.
"Sois le bienvenu, dit Zarathoustra, devin de la grande lassitude, tu ne dois pas avoir été vainement, jadis, mon hôte et mon commensal. Aujourd'hui aussi mange et bois dans ma demeure et pardonne qu'un vieillard joyeux soit assis à table avec toi! - Un vieillard joyeux, répondit le devin en secouant la tête; qui que tu sois ou qui que tu veuilles être, ô Zarathoustra, tu ne le seras plus longtemps là-haut, dans peu de temps ta barque ne sera plus à l'abri! - Suis-je donc à l'abri?" demanda Zarathoustra en riant. - "Les vagues autour de ta montagne montent et montent sans cesse, répondit le devin, les vagues de l'immense misère et de l'affliction: elles finiront bientôt par soulever ta barque en par t'enlever avec elle." - Alors Zarathoustra se tut et s'étonna. - "N'entends-tu rien encore? continua le devin: n'est-ce pas un bruissement et un bourdonnement qui vient de l'abîme?" - Zarathoustra se tut encore et écouta: alors il entendit un cri prolongé que les abîmes se jetaient et se renvoyaient, car aucun d'eux ne voulait le garder: tant il avait un son funeste.
"Fatal proclamateur, dit enfin Zarathoustra, c'est là le cri de détresse et l'appel d'un homme; il sort probablement d'une mer noire. Mais que m'importe la détresse des hommes! Le dernier péché qui m'a été réservé, - sais-tu quel est son nom?"
"Pitié!" répondit le devin d'un coeur débordant et en levant les deux mains: - "O Zarathoustra, je viens pour te faire commettre ton dernier péché!" -
A peine ces paroles avaient-elles été prononcées que le cri retentit de nouveau, plus long et plus anxieux qu'auparavant et déjà beaucoup plus près. "Entends-tu, entends-tu, ô Zarathoustra? s'écria le devin, c'est à toi que s'adresse le cri, c'est à toi qu'il appelle: viens, viens, viens, il est temps, il est grand temps!" -
Mais Zarathoustra se taisait, troublé et ébranlé; enfin il demanda comme quelqu'un qui hésite en lui-même: "Et qui est celui qui m'appelle là-bas?"
"Tu le sais bien, répondit vivement le devin, pourquoi te caches-tu? C'est _l'homme supérieur_ qui t'appelle à son secours!"
"L'homme supérieur, cria Zarathoustra, saisi d'horreur: Que veut-il? Que veut-il? L'homme supérieur! Que veut-il ici?" - et sa peau se couvrit de sueur.
Le devin cependant ne répondit pas à l'angoisse de Zarathoustra, il écoutait et écoutait encore, penché vers l'abîme. Mais comme le silence s'y prolongeait longtemps, il tourna son regard en arrière et il vit Zarathoustra debout et tremblant.
"O Zarathoustra, commença-t-il d'une voix attristée, tu n'as pas l'air de quelqu'un que son bonheur fait tourner: il te faudra danser pour ne pas tomber à la renverse!
Et si tu voulais même danser devant moi et faire toutes tes gambades: personne ne pourrait me dire: "Regarde, voici la danse du dernier homme joyeux!"
Si quelqu'un qui cherche ici _cet_ homme montait à cette hauteur il monterait en vain: il trouverait des cavernes et des grottes, des cachettes pour les gens cachés, mais ni puits de bonheur, ni trésors, ni nouveaux filons de bonheur.
Du bonheur - comment ferait-on pour trouver le bonheur chez de pareils ensevelis, chez de tels ermites! Faut-il que je cherche encore le dernier bonheur sur les Iles Bienheureuses et au loin parmi les mers oubliées?
Mais tout est égal, rien ne vaut la peine, en vain sont toutes les recherches, il n'y a plus d'Iles Bienheureuses!" -
Ainsi soupira le devin; mais à son dernier soupir Zarathoustra reprit sa sérénité et son assurance comme quelqu'un qui revient à la lumière, sortant d'un gouffre profond. "Non! Non! trois fois non, s'écria-t-il d'une voix forte, en se caressant la barbe - je sais cela bien mieux que toi! Il y a encore des Iles Bienheureuses! N'en parle pas, sac-à-tristesse, pleurard!
Cesse de glapir, nuage de pluie du matin! Ne me vois-tu pas déjà mouillé de la tristesse et aspergé comme un chien?
Maintenant je me secoue et je me sauve loin de toi, pour redevenir sec: ne t'en étonne pas! N'ai-je pas l'air courtois? Mais c'est _ma_ cour qui est ici.
Pour ce qui en est de ton homme supérieur: Eh bien! je vais vite le chercher dans ces forêts: c'est de _là_ qu'est venu son cri. Peut-être une bête sauvage le met-elle en danger.
Ils est dans _mon_ domaine: je ne veux pas qu'il lui arrive malheur ici! Et, en vérité, il y a chez moi beaucoup de bêtes sauvages." -
A ces mots Zarathoustra s'apprêta à partir. Mais alors le devin se mit à dire: "O Zarathoustra, tu es un coquin!
Je le sais bien: tu veux te débarrasser de moi! Tu préfères te sauver dans les forêts pour poursuivre les bêtes sauvages!
Mais à quoi cela te servira-t-il? Le soir tu me trouveras pourtant de nouveau; je serai assis dans ta propre caverne, patient et lourd comme une bûche - assis là à t'attendre!"
"Qu'il en soit ainsi! s'écria Zarathoustra en s'en allant: et ce qui m'appartient dans ma caverne, t'appartient aussi, à toi mon hôte!
Mais si tu y trouvais encore du miel, eh bien! lèche-le jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus, ours grognon, et adoucis ton âme! Car se soir nous allons être joyeux tous deux.
- joyeux et contents que cette journée soit finie! Et toi-même tu dois accompagner mes chants de tes danses, comme si tu étais mon ours savant.
Tu n'en crois rien, tu secoues la tête? Eh bien! Va! Vieil ours! Mais moi aussi - je suis un devin."
Ainsi parlait Zarathoustra.
ENTRETIEN AVEC LES ROIS
1.
Une heure ne s'était pas encore écoulée depuis que Zarathoustra s'était mis en route, dans ses montagnes et dans ses forêts, lorsqu'il vit tout à coup un singulier cortège. Au milieu du chemin qu'il voulait prendre s'avançaient deux rois, ornés de couronnes et de ceintures de pourpre, diaprés comme des flamants: ils poussaient devant eux un âne chargé. "Que veulent ces rois dans mon royaume?" dit à son coeur Zarathoustra étonné, et il se cacha en hâte derrière un buisson. Mais lorsque les rois arrivèrent tout près de lui, il dit à mi-voix, comme quelqu'un qui se parle à lui-même: "Chose singulière! singulière! Comment accorder cela? Je vois deux rois - et seulement _un_ âne?"
Alors les deux rois s'arrêtèrent, se mirent à sourire et regardèrent du côté d'où venait la voix, puis ils se dévisagèrent réciproquement: "On pense bien aussi ces choses-là parmi nous, dit le roi de droite, mais on ne les exprime pas."
Le roi de gauche cependant haussa les épaules et répondit: "Cela doit être un gardeur de chèvres, ou bien un ermite, qui a trop longtemps vécu parmi les rochers et les arbres. Car n'avoir point de société du tout gâte aussi les bonnes moeurs."
"Les bonnes moeurs, repartit l'autre roi, d'un ton fâché et amer: à qui donc voulons-nous échapper, si ce n'est aux "bonnes moeurs", à notre "bonne société"?
Plutôt, vraiment, vivre parmi les ermites et les gardeurs de chèvres qu'avec notre populace dorée, fausse et fardée - bien qu'elle se nomme la "bonne société".
- bien qu'elle se nomme "noblesse". Mais là tout est faux et pourri, avant tout le sang, grâce à de vieilles et de mauvaises maladies et à de plus mauvais guérisseurs.
Celui que je préfère est aujourd'hui le meilleur, c'est le paysan bien portant; il est grossier, rusé, opiniâtre et endurant; c'est aujourd'hui l'espèce la plus noble.
Le paysan est le meilleur aujourd'hui; et l'espèce paysanne devrait être maître! Cependant c'est le règne de la populace, - je ne me laisse plus éblouir. Mais populace veut dire: pêle-mêle.
Pêle-mêle populacier: là tout se mêle à tout, le saint et le filou, le hobereau et le juif, et toutes les bêtes de l'arche de Noé.
Les bonnes moeurs! Chez nous tout est faux et pourri. Personne ne sait plus vénérer; c'est à _cela_ précisément que nous voulons échapper. Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent les feuilles des palmiers.
Le dégoût qui m'étouffe, parce que nous autres rois nous sommes devenus faux nous-mêmes, drapés et déguisés par le faste vieilli de nos ancêtres, médailles d'apparat pour les plus bêtes et les plus rusés et pour tous ceux qui font aujourd'hui de l'usure avec la puissance!
Nous ne _sommes_ pas les premiers et il faut que nous _signifiions_ les premiers: nous avons fini par être fatigués et rassasiés de cette tricherie.
C'est de la populace que nous nous sommes détournés, de tous ces braillards et de toutes ces mouches écrivassières, pour échapper à la puanteur des boutiquiers, aux impuissants efforts de l'ambition et à l'haleine fétide -: fi de vivre au milieu de la populace, - fi de signifier le premier au milieu de la populace! Ah, dégoût! dégoût! dégoût! Qu'importe encore de nous autres rois!" -
"Ta vieille maladie te reprend, dit en cet endroit le roi de gauche, le dégoût te reprend, mon pauvre frère. Mais tu le sais bien, il y a quelqu'un qui nous écoute."
Aussitôt Zarathoustra, qui avait été tout oeil et toute oreille à ces discours, se leva de sa cachette, se dirigea du côté des rois et commença:
"Celui qui vous écoute, celui qui aime à vous écouter, vous qui êtes les rois, celui-là s'appelle Zarathoustra.
Je suis Zarathoustra qui a dit un jour: "Qu'importe encore des rois! Pardonnez-moi, si je me suis réjoui lorsque vous vous êtes dit l'un à l'autre: "Qu'importe encore de nous autres rois!"
Mais vous êtes ici dans _mon_ royaume et sous ma domination: que pouvez-vous bien chercher dans mon royaume? Peut-être cependant avez-vous _trouvé_ en chemin ce que _je_ cherche: je cherche l'homme supérieur."
Lorsque les rois entendirent cela, ils se frappèrent la poitrine et dirent d'un commun accord: "Nous sommes reconnus!
Avec le glaive de cette parole tu tranches la plus profonde obscurité de nos coeurs. Tu as découvert notre détresse. Car voici! nous sommes en route pour trouver l'homme supérieur - l'homme qui nous est supérieur: bien que nous soyons des rois. C'est à lui que nous amenons cet âne. Car l'homme le plus haut doit être aussi sur la terre le maître le plus haut.
Il n'y a pas de plus dure calamité, dans toutes les destinées humaines, que lorsque les puissants de la terre ne sont pas en même temps les premiers hommes. C'est alors que tout devient faux et monstrueux, que tout va de travers.
Et quand ils sont les derniers même, et plutôt des animaux que des hommes: alors la populace monte et monte en valeur, et enfin la vertu populacière finit par dire: "Voici, c'est moi seule qui suis la vertu!" -
"Qu'est-ce que je viens d'entendre? répondit Zarathoustra; quelle sagesse chez des rois! Je suis ravi, et, vraiment, déjà j'ai envie de faire un couplet là-dessus: - mon couplet ne sera peut-être pas pour les oreilles de tout le monde. Il y a longtemps que j'ai désappris d'avoir de l'égard pour les longues oreilles. Allons! En avant!
(Mais à ce moment il arriva que l'âne, lui aussi, prit la parole: il prononça distinctement et avec mauvaise intention I-A.)
_Autrefois - je crois que c'était en l'an un - La sibylle dit, ivre sans avoir bu de vin: "Malheur, maintenant cela va mal! "Déclin! Déclin! Jamais le monde n'est tombé si bas! Rome s'est abaissée à la fille, à la maison publique, Le César de Rome s'est abaissé à la bête, Dieu lui-même s'est fait juif!"_
2.
Les rois se délectèrent de ce couplet de Zarathoustra; cependant le roi de droite se prit à dire: "O Zarathoustra, comme nous avons bien fait de nous mettre en route pour te voir!
Car tes ennemis nous ont montré ton image dans leur miroir: tu y avais la grimace d'un démon au rire sarcastique: en sorte que nous avons eu peur de toi.
Mais qu'importe! Toujours à nouveau tu pénétrais dans nos oreilles et dans nos coeurs avec tes maximes. Alors nous avons fini par dire: qu'importe le visage qu'il a!
Il faut que nous _l'entendions_, celui qui enseigne: "Vous devez aimer la paix, comme un moyen de guerres nouvelles, et la courte paix plus que la longue!"
Jamais personne n'a prononcé de paroles aussi guerrières: "Qu'est-ce qui est bien? Etre braves voilà qui est bien. C'est la bonne guerre qui sanctifie toute cause."
O Zarathoustra, à ces paroles le sang de nos pères s'est retourné dans nos corps: cela a été comme la parole du printemps à de vieux tonneaux de vin.
Quand les glaives se croisaient, semblables à des serpents tachetés de sang, alors nos pères se sentaient portés vers la vie; le soleil de la paix leur semblait flou et tiède, mais la longue paix leur faisait honte.
Comme ils soupiraient, nos pères, lorsqu'ils voyaient au mur des glaives polis et inutiles! Semblables à ces glaives ils avaient soif de la guerre. Car un glaive veut boire du sang, un glaive scintille de désir." -
- Tandis que les rois parlaient et babillaient ainsi, avec feu, de la félicité de leurs pères, Zarathoustra fut pris d'une grande envie de se moquer de leur ardeur: car c'étaient évidemment des rois très paisibles qu'il voyait devant lui, des rois aux visages vieux et fins. Mais il se surmonta. "Allons! En route! dit-il, vous voici sur le chemin, là-haut est la caverne de Zarathoustra; et ce jour doit avoir une longue soirée! Mais maintenant un cri de détresse pressant m'appelle loin de vous.
Ma caverne sera honorée, si des rois y prennent place pour attendre: mais il est vrai qu'il faudra que vous attendiez longtemps!
Eh bien! Qu'importe! Où apprend-on mieux à attendre aujourd'hui que dans les cours? Et de toutes les vertus des rois, la seule qui leur soit restée, - ne s'appelle-t-elle pas aujourd'hui: _savoir_ attendre?"
Ainsi parlait Zarathoustra.
LA SANGSUE
Et Zarathoustra pensif continua sa route, descendant toujours plus bas, traversant des forêts et passant devant des marécages; mais, comme il arrive à tous ceux qui réfléchissent à des choses difficiles, il butta par mégarde sur un homme. Et voici, d'un seul coup, un cri de douleur, deux jurons et vingt injures graves jaillirent à sa face: en sorte que, dans sa frayeur, il leva sa canne pour frapper encore celui qu'il venait de heurter. Pourtant, au même instant, il reprit sa raison; et son coeur se mit à rire de la folie qu'il venait de faire.
"Pardonne-moi, dit-il à l'homme, sur lequel il avait butté, et qui venait de se lever avec colère, pour s"asseoir aussitôt, pardonne-moi et écoute avant tout une parabole.
Comme un voyageur qui rêve de choses lointaines, sur une route solitaire, se heurte par mégarde à un chien qui sommeille, à un chien qui est couché au soleil: - comme tous deux se lèvent et s'abordent brusquement, semblables à des ennemis mortels, tous deux effrayés à mort: ainsi il en a été de nous.
Et pourtant! Et pourtant! - combien il s'en est fallu de peu qu'ils ne se caressent, ce chien et ce solitaire! Ne sont-ils pas tous deux - solitaires?"
-"Qui que tu sois, répondit, toujours avec colère, celui que Zarathoustra venait de heurter, tu t'approches encore trop de moi, non seulement avec ton pied, mais encore avec ta parabole!
Regarde, suis-je donc un chien?" - et, tout en disant cela, celui qui était assis se leva en retirant son bras nu du marécage. Car il avait commencé par être couché par terre tout de son long, caché et méconnaissable, comme quelqu'un qui guette un gibier des marécages.
"Mais que fais-tu donc?" s'écria Zarathoustra effrayé, car il voyait que beaucoup de sang coulait sur le bras nu. - "Que t'est-il arrivé? Une bête malfaisante t'a-t-elle mordu, malheureux?"
Celui qui saignait ricanait toujours avec colère. "En quoi cela te regarde-t-il? s'écria l'homme, et il voulut continuer sa route. Ici je suis chez moi et dans mon domaine. M'interroge qui voudra: je ne répondrai pas à un maladroit."
"Tu te trompes, dit Zarathoustra plein de pitié, en le retenant, tu te trompes: tu n'es pas ici dans ton royaume, mais dans le mien, et ici il ne doit arriver malheur à personne.
Appelle-moi toujours comme tu voudras, - je suis celui qu'il faut que je sois. Je me nomme moi-même Zarathoustra.
Allons! C'est là-haut qu'est le chemin qui mène à la caverne de Zarathoustra: elle n'est pas bien loin, - ne veux-tu pas venir chez moi pour soigner tes blessures?
Tu n'as pas eu de chance dans ce monde, malheureux: d'abord la bête t'a mordu, puis - l'homme a marché sur toi!"
Mais lorsque l'homme entendit le nom de Zarathoustra, il se transforma. "Que m'arrive-t-il donc? s'écria-t-il, quelle autre préoccupation ai-je encore dans la vie, si ce n'est la préoccupation de cet homme unique qui est Zarathoustra, et cette bête unique qui vit du sang, la sangsue?
C'est à cause de la sangsue que j'étais couché là, au bord du marécage, semblable à un pêcheur, et déjà mon bras étendu avait été mordu dix fois, lorsqu'une bête plus belle se mit à mordre mon sang, Zarathoustra lui-même!
O bonheur! O miracle! Béni soit ce jour qui m'a attiré dans ce marécage! Bénie soit la meilleure ventouse, la plus vivante d'entre celles qui vivent aujourd'hui, bénie soit la grande sangsue des consciences, Zarathoustra!"
Ainsi parlait celui que Zarathoustra avait heurté; et Zarathoustra se réjouit de ses paroles et de leur allure fine et respectueuse. "Qui es-tu? Demanda-t-il en lui tendant la main, entre nous il reste beaucoup de choses à éclaircir et à rasséréner: mais il me semble déjà que le jour se lève clair et pur."
"Je suis _le consciencieux de l'esprit_, répondit celui qui était interrogé, et, dans les choses de l'esprit, il est difficile que quelqu'un s'y prenne d'une façon plus sévère, plus étroite et plus dure que moi, excepté celui de qui je l'ai appris, Zarathoustra lui-même.
Plutôt ne rien savoir que de savoir beaucoup de choses à moitié! Plutôt être un fou pour son propre compte qu'un sage dans l'opinion des autres! Moi - je vais au fond: - qu'importe qu'il soit petit ou grand? Qu'il s'appelle marécage ou bien ciel? Un morceau de terre large comme la main me suffit: pourvu que ce soit vraiment de la terre solide!
- Un morceau de terre large comme la main: on peut s'y tenir debout. Dans la vraie science consciencieuse il n'y a rien de grand et rien de petit."
"Alors tu es peut-être celui qui cherche à connaître le sangsue? demanda Zarathoustra; tu poursuis la sangsue jusqu'à ses causes les plus profondes, toi qui es consciencieux?"
"O Zarathoustra, répondit celui que Zarathoustra avait heurté, ce serait une monstruosité, comment oserais-je m'aviser d'une pareille chose!
Mais ce dont je suis maître et connaisseur, c'est du _cerveau_ de la sangsue: - c'est là _mon_ univers à moi!
Et cela est aussi un univers! Mais pardonne qu'ici mon orgueil se manifeste, car sur ce domaine je n'ai pas mon pareil. C'est pourquoi j'ai dit: "C'est ici mon domaine".
Combien il y a de temps que je poursuis cette chose unique, le cerveau de la sangsue, afin que la vérité subtile ne m'échappe plus! C'est ici _mo royaume.
- C'est pourquoi j'ai été tout le reste, c'est pourquoi tout le reste m'est devenu indifférent; et tout près de ma science s'étend ma noire ignorance.
Ma conscience de l'esprit exige de moi que je sache _une_ chose et que j'ignore tout le reste: je suis dégoûté de toutes les demi-mesures de l'esprit, de tous ceux qui ont l'esprit nuageux, flottant et exalté.
Où cesse ma probité commence mon aveuglement, et je veux être aveugle. Où je veux savoir cependant, je veux aussi être probe, c'est-à-dire dur, sévère, étroit, cruel, implacable.
Que tu aies dit un jour, ô Zarathoustra: "L'esprit, c'est la vie qui incise elle-même la vie," c'est ce qui m'a conduit et éconduit à ta doctrine. Et, en vérité, avec mon propre sang, j'ai augmenté ma propre science."
- "Comme le prouve l'évidence," interrompit Zarathoustra; et le sang continuait à couler du bras nu du consciencieux. Car dix sangsues s'y étaient accrochées.
"O singulier personnage, combien d'enseignements contient cette évidence, c'est-à-dire toi-même! Et je n'oserais peut-être pas verser tous les enseignements dans tes oreilles sévères.
Allons! Séparons-nous donc ici! Mais j'aimerais bien te retrouver. Là-haut est le chemin qui mène à ma caverne. Tu dois y être cette nuit le bienvenu parmi mes hôtes.