# Ainsi Parlait Zarathoustra

## Part 17

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Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent - _non pas_ pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou semblable: - je reviendrai éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d'enseigner de nouveau l'éternel retour de toutes choses, - afin de proclamer à nouveau la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin d'enseigner de nouveau aux hommes le venue du Surhumain.

J'ai dit ma parole, ma parole me brise: ainsi le veut ma destinée éternelle, - je disparais en annonciateur!

L'heure est venue maintenant, l'heure où celui qui disparaît se bénit lui-même. Ainsi - _finit_ le déclin de Zarathoustra." -

Lorsque les animaux eurent prononcé ces paroles, ils se turent et attendirent que Zarathoustra leur dit quelque chose: mais Zarathoustra n'entendait pas qu'ils se taisaient. Il était étendu tranquille, les yeux fermés, comme s'il dormait, quoiqu'il ne fût pas endormi: car il s'entretenait avec son âme. Le serpent cependant et l'aigle, lorsqu'ils le trouvèrent ainsi silencieux, respectèrent le grand silence qui l'entourait et se retirèrent avec précaution.

DU GRAND DÉSIR

O mon âme, je t'ai appris à dire "aujourd'hui", comme "autrefois" et "jadis", et à danser ta ronde par-dessus tout ce qui était ici, là et là-bas.

O mon âme, je t'ai délivrée de tous les recoins, j'ai éloigné de toi la poussière, les araignées et le demi-jour.

O mon âme, j'ai lavé de toit toute petite pudeur et la vertu des recoins et je t'ai persuadé d'être nue devant les yeux du soleil.

Avec la tempête qui s'appelle "esprit", j'ai soufflé sur ta mer houleuse; j'en ai chassé tous les nuages et j'ai même étranglé l'egorgeur qui s'appelle "péché".

O mon âme, je t'ai donné le droit de dire "non", comme la tempête, et de dire "oui" comme dit "oui" le ciel ouvert: tu es maintenant calme comme la lumière et tu passes à travers les tempêtes négatrices.

O mon âme, je t'ai rendu la liberté sur ce qui est créé et sur ce qui est incréé: et qui connaît comme toi la volupté de l'avenir?

O mon âme, je t'ai enseigné le mépris qui ne vient pas comme la vermoulure, le grand mépris aimant qui aime le plus où il méprise le plus.

O mon âme, je t'ai appris à persuader de telle sorte que les causes mêmes se rendent à ton avis: semblable au soleil qui persuade même la mer à monter à sa hauteur.

O mon âme, j'ai enlevé de toi toute obéissance, toute génuflexion et toute servilité; je t'ai donné moi-même le nom de "trêve de misère" et de "destinée".

O mon âme, je t'ai donné des noms nouveaux et des jouets multicolores, je t'ai appelée "destinée", et "circonférence des circonférences", et "nombril du temps", et "cloche d'azur".

O mon âme, j'ai donné toute la sagesse à boire à ton domaine terrestre, tous les vins nouveaux et aussi les vins de la sagesse, les vins qui étaient forts de temps immémorial.

O mon âme, j'ai versé sur toi toutes les clartés et toutes les obscurités, tous les silences et tous les désirs: - alors tu as grandi pour moi comme un cep de vigne.

O mon âme, tu es là maintenant, lourde et pleine d'abondance, un cep de vigne aux mamelles gonflées, chargé de grappes de raisin pleines et d'un brun doré: - pleine et écrasée de ton bonheur, dans l'attente et dans l'abondance, honteuse encore dans ton attente.

O mon âme, il n'y a maintenant plus nulle part d'âme qui soit plus aimante, plus enveloppante et plus large! Où donc l'avenir et le passé seraient-ils plus près l'un de l'autre que chez toi?

O mon âme, je t'ai tout donné et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi: - et maintenant! Maintenant tu me dis en souriant, pleine de mélancolie: "Qui de nous deux doit dire merci? - n'est-ce pas au donateur de remercier celui qui a accepté d'avoir bien voulu prendre? N'est-ce pas un besoin de donner? N'est-ce pas - pitié de prendre?" -

O mon âme, je comprends le sourire de ta mélancolie: ton abondance tend maintenant elle-même las mains, pleines de désirs!

Ta plénitude jette ses regards sur les mers mugissantes, elle cherche et attend; le désir infini de la plénitude jette un regard à travers le ciel souriant de tes yeux!

Et, en vérité, ô mon âme! Qui donc verrait ton sourire sans fondre en larmes? Les anges eux-mêmes fondent en larmes à cause de la trop grande bonté de ton sourire.

C'est ta bonté, ta trop grande bonté, qui ne veut ni se lamenter, ni pleurer: et pourtant, ô mon âme, ton sourire désire les larmes, et ta bouche tremblante les sanglots.

"Toute larme n'est-elle pas une plainte? Et toute plainte une accusation?" C'est ainsi que tu te parles à toi-même et c'est pourquoi tu préfères sourire, ô mon âme, sourire que de répandre ta peine - répandre en des flots de larmes toute la peine que te cause ta plénitude et toute l'anxiété de la vigne qui la fait soupirer après le vigneron et la serpe du vigneron!

Mais si tu ne veux pas pleurer, pleurer jusqu'à l'épuisement ta mélancolie de pourpre, il faudra que tu _chantes_, ô mon âme! - Vois-tu, je souris moi-même, moi qui t'ai prédit cela: - chanter d'une voix mugissante, jusqu'à ce que toutes les mers deviennent silencieuses, pour ton grand désir, - jusqu'à ce que, sur les mers silencieuses et ardentes, plane la barque, la merveille dorée, dont l'or s'entoure du sautillement de toutes les choses bonnes, malignes et singulières: - et de beaucoup d'animaux, grands et petits, et de tout ce qui a des jambes légères et singulières, pour pouvoir courir sur des sentiers de violettes, - vers la merveille dorée, vers la barque volontaire et vers son maître: mais c'est lui qui est le vigneron qui attend avec sa serpe de diamant, - ton grand libérateur, ô mon âme, l'ineffable - pour qui seuls les chants de l'avenir sauront trouver des noms! Et, en vérité, déjà ton haleine a le parfum des chants de l'avenir, - déjà tu brûles et tu rêves, déjà ta soif boit à tous les puits consolateurs aux échos graves, déjà ta mélancolie se repose dans la béatitude des chants de l'avenir! -

O mon âme, je t'ai tout donné, et même ce qui était mon dernier bien, et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi: - _que je t'aie dit de chanter_, voici, ce fut mon dernier don!

Que je t'aie dit de chanter, parle donc, parle: _qui_ de nous deux maintenant doit dire - merci? - Mieux encore: chante pour moi, chante mon âme! Et laisse-moi te remercier! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

L'AUTRE CHANT DE LA DANSE

1.

"Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie: j'ai vu scintiller de l'or dans tes yeux nocturnes, - cette volupté a fait cesser les battements de mon coeur.

- j'ai vu une barque d'or scintiller sur des eaux nocturnes, un berceau doré qui enfonçait, tirait de l'eau et faisait signe!

Tu jetais un regard vers mon pied fou de danse, un regard berceur, fondant, riant et interrogateur: deux fois seulement, de tes petites mains, tu remuas ta crécelle - et déjà mon pied se dandinait, ivre de danse. -

Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre: le danseur ne porte-t-il pas son oreille - dans ses orteils!

C'est vers toi que j'ai sauté: alors tu t'es reculée devant mon élan; et c'est vers moi que sifflaient les languettes de tes cheveux fuyants et volants!

D'un bond je me suis reculé de toi et de tes serpents: tu te dressais déjà à demi détournée, les yeux pleins de désirs.

Avec des regards louches - tu m'enseignes des voies détournées; sur des voies détournées mon pied apprend - des ruses!

Je te crains quand tu es près de moi, je t'aime quand tu es loin de moi; ta fuite m'attire, tes recherches m'arrêtent: - je souffre, mais, pour toi, que ne souffrirais-je pas volontiers!

Toi, dont la froideur allume, dont la haine séduit, dont la fuite attache, dont les moqueries - émeuvent: - qui ne te haïrait pas, grande lieuse, enveloppeuse, séduisante, chercheuse qui trouve! Qui ne t'aimerait pas, innocente, impatiente, hâtive pécheresse aux veux d'enfant!

Où m'entraînes-tu maintenant, enfant modèle, enfant mutin? Et te voilà qui me fuis de nouveau, doux étourdi, jeune ingrat!

Je te suis en dansant, même sur une piste incertaine. Où es-tu? Donne-moi la main! Ou bien un doigt seulement!

Il y a là des cavernes et des fourrés: nous allons nous égarer! - Halte! Arrête-toi! Ne vois-tu pas voltiger des hiboux et des chauves-souris?

Toi, hibou que tu es! Chauve-souris! Tu veux me narguer? Où sommes-nous? C'est des chiens que tu as appris à hurler et à glapir.

Aimablement tu claquais devant moi de tes petites dents blanches, tes yeux méchants pétillent vers moi à travers ta petite crinière bouclée!

Quelle danse par monts et par vaux! je suis le chasseur: - veux-tu être mon chien ou mon chamois?

A côté de moi maintenant! Et plus vite que cela, méchante sauteuse! Maintenant en haut! Et de l'autre côté! - Malheur à moi! En sautant je suis tombé moi-même!

Ah! regarde comme je suis étendu! regarde, pétulante, comme j'implore ta grâce! J'aimerais bien à suivre avec toi - des sentiers plus agréables! - les sentiers de l'amour, à travers de silencieux buissons multicolores! Ou bien là-bas, ceux qui longent le lac: des poissons dorés y nagent et y dansent!

Tu es fatiguée maintenant? Il y a là-bas des brebis et des couchers de soleil: n'est-il pas beau de dormir quand les bergers jouent de la flûte?

Tu es si fatiguée? Je vais t'y porter, laisse seulement flotter tes bras! As-tu peut-être soif? - j'aurais bien quelque chose, mais ta bouche n'en veut pas!

O ce maudit serpent, cette sorcière glissante, brusque et agile! Où t'es-tu fourrée? Mais sur mon visage je sens deux marques de ta main, deux taches rouges!

Je suis vraiment fatigué d'être toujours ton berger moutonnier! Sorcière! j'ai chanté pour toi jusqu'à présent, maintenant pour _moi_ tu dois - crier!

Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet! Je n'ai pourtant pas oublié le fouet? - Non!" -

2.

Voilà ce que me répondit alors la vie, en se bouchant ses délicates oreilles:

"O Zarathoustra! Ne claque donc pas si épouvantablement de ton fouet! Tu le sais bien: le bruit assassine les pensées, - et voilà que me viennent de si tendres pensées.

Nous sommes tous les deux de vrais propres à rien, de vrais fainéants. C'est par delà le bien et mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie - nous les avons trouvées tout seuls à nous deux! C'est pourquoi il faut que nous nous aimions l'un l'autre!

Et si même nous ne nous aimons pas du fond du coeur, - faut-il donc s'en vouloir, quand on ne s'aime pas du fond du coeur?

Et que je t'aime, que je t'aime souvent de trop, tu sais cela: et la raison en est que je suis jaloux de ta sagesse. Ah! cette vieille folle sagesse!

Si ta sagesse se sauvait une fois de toi, hélas! vite mon amour, lui aussi, se sauverait de toi." -

Alors la vie regarda pensive derrière elle et autour d'elle et elle dit à voix basse: "O Zarathoustra, tu ne m'es pas assez fidèle!

Il s'en faut de beaucoup que tu ne m'aimes autant que tu le dis; je sais que tu songes à me quitter bientôt.

Il y a un vieux bourdon, lourd, très lourd: il sonne la nuit là-haut, jusque dans ta caverne: - quand tu entends cette cloche sonner les heures à minuit, tu songes à me quitter entre une heure et minuit: - tu y songes, ô Zarathoustra, je sais que tu veux bientôt m'abandonner!" -

"Oui, répondis-je en hésitant, mais tu le sais aussi -" Et je lui dis quelque chose à l'oreille, en plein dans ses touffes de cheveux embrouillées, dans ses touffes jaunes et folles.

"Tu _sais_ cela, ô Zarathoustra? Personne ne sait cela -"

Et nous nous sommes regardés, nous avons jeté nos regards sur la vertre prairie, où passait la fraîcheur du soir, et nous avons pleuré ensemble. - Mais alors la vie m'était plus chère que ne m'a jamais été toute ma sagesse. -

Ainsi parlait Zarathoustra.

3.

_Un!_ O homme prends garde! _Deux!_ Que dit minuit profond? _Trois!_ "J'ai dormi, j'ai dormi -, _Quatre!_ "D'un rêve profond je me suis éveillé: - _Cinq!_ "Le monde est profond, _Six!_ "Et plus profond que ne pensait le jour. _Sept!_ "Profonde est sa douleur -, _Huit!_ "La joie - plus profonde que l'affliction. _Neuf!_ "La douleur dit: Passe et finis! _Dix!_ "Mais toute joie veut l'éternité - _Onze!_ " - veut la profonde éternité!" _Douze!_

LES SEPT SCEAUX

(_ou: Le chant de L'Alpha et de L'Oméga_)

1.

Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, - qui chemine entre le passé et l'avenir, comme un lourd nuage, - ennemi de tous les étouffants bas-fonds, de tout ce qui est fatigué et qui ne peut ni mourir ni vivre: prêt à l'éclair dans le sein obscur, prêt au rayons de clarté rédempteur, gonflé d'éclairs affirmateurs! qui se rient de leur affirmation! prêt à des foudres divinatrices: - mais bienheureux celui qui est ainsi gonflé!

Et, en vérité, il faut qu'il soit longtemps suspendu au sommet, comme un lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumière de l'avenir! -

O, comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouvé la femme qe qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!

Car je t'aime, ô Éternité!

2.

Si jamais ma colère a violé des tombes, reculé des bornes frontières et jeté de vieilles tables brisées dans des profondeurs à pic:

Si jamais ma moquerie a éparpillé des paroles décrépites, si je suis venu comme un balai pour les araignées, et comme un vent purificateur pour les cavernes mortuaires, vieilles et moisies:

Si je me suis jamais assis plein d'allégresse, à l'endroit où sont enterrés des dieux anciens, bénissant et aimant le monde, à côté des monuments d'anciens calomniateurs du monde: - car j'aimerai même les églises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d'un oeil clair à travers leurs voûtes brisées; j'aime à être assis sur les églises détruites, semblable à l'herbe et au rouge pavot -

O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!

Car je t'aime, ô Éternité!

3.

Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle créateur, de cette nécessité divine qui force même les hasards à danser les danses d'étoiles:

Si jamais j'ai ri du rire de l'éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l'action:

Si jamais j'ai joué aux dés avec des dieux, à la table divine de la terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en l'air des fleuves de flammes: - car la terre est une table divine, tremblante de nouvelles paroles créatrices et d'un bruit de dés divins: -

O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!

Car je t'aime, ô Éternité!

4.

Si jamais j'ai bu d'un long trait à cette cruche écumante d'épices et de mixtures, où toutes choses sont bien mélangées:

Si jamais ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l'esprit, la joie à la peine et les pires choses aux meilleures:

Si je suis moi-même un grain de ce sable rédempteur, qui fait que toutes choses se mêlent bien dans la cruche des mixtures: - car il existe un sel qui lie le bien au mal; et le mal lui-même est digne de servir d'épice et de faire déborder l'écume de la cruche: -

O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!

Car je t'aime, ô Éternité!

5.

Si j'aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et le plus encore quand fougueuse elle me contredit:

Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui pousse la voile vers l'inconnu, s'il y a dans ma joie une joie de navigateur:

Si jamais mon allégresse s'écria: "Les côtes ont disparu - maintenant ma dernière chaîne est tombée - l'immensité sans bornes bouillonne autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l'espace, allons! en route! Vieux coeur!" -

O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!

Car je t'aime, ô Éternité!

6.

Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j'ai sauté dans des ravissements d'or et d'émeraude:

Si ma méchanceté est une méchanceté riante qui se sent chez elle sous des branches de roses et des haies de lys: - car dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude:

Et ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau: et, en vérité, ceci est mon alpha et mon oméga! -

O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!

Car je t'aime, ô Éternité!

7.

Si jamais j'ai déployé des ciels tranquilles au-dessus de moi, volant de mes propres ailes dans mon propre ciel:

Si j'ai nagé en me jouant dans de profonds lointains de lumière, si la sagesse d'oiseau de ma liberté est venue: - car ainsi parle la sagesse de l'oiseau: "Voici il n'y a pas d'en haut, il n'y a pas d'en bas! Jette-toi çà et là, en avant, en arrière, toi qui es léger! Chante! ne parle plus! - "toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds? Toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger? Chante! ne parle plus!" -

O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?

Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!

Car je t'aime, ô Éternité!

QUATRIÈME ET DERNIÈRE PARTIE

_Hélas, où fit-on sur la terre plus de folies que parmi les miséricordieux, et qu'est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la folie des miséricordieux? Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus de leur pitié! Ainsi me dit un jour le diable: "Dieu aussi a son enfer: c'est son amour des hommes." Et dernièrement je l'ai entendu dire ces mots: "Dieu est mort; c'est sa pitié des hommes qui a tué Dieu." Zarathoustra, des Miséricordieux.

L'OFFRANDE DU MIEL

- Et de nouveau des mois et des années passèrent sur l'âme de Zarathoustra et il ne s'en apercevait pas; ses cheveux cependant devenaient blancs. Un jour qu'il était assis sur une pierre devant sa caverne, regardant en silence dans le lointain - car de ce point on voyait la mer, bien loin par-dessus des abîmes tortueux, - ses animaux pensifs tournèrent autour de lui et finirent par se placer devant lui.

"O Zarathoustra, dirent-ils, cherches-tu des yeux ton bonheur? - Qu'importe le bonheur, répondit-il, il y a longtemps que je n'aspire plus au bonheur, j'aspire à mon oeuvre. - O Zarathoustra, reprirent derechef les animaux, tu dis cela comme quelqu'un qui est saturé de bien. N'es-tu pas couché dans un lac de bonheur teinté d'azur? - Petits espiègles, répondit Zarathoustra en souriant, comme vous avez bien choisi la parabole! Mais vous savez aussi que mon bonheur est lourd et qu'il n'est pas comme une vague mobile: il me pousse et il ne veut pas s'en aller de moi, adhérent comme de la poix fondue." -

Alors ses animaux pensifs tournèrent derechef autour de lui, et de nouveau ils se placèrent devant lui. "O Zarathoustra, dirent-ils, c'est donc à cause de cela que tu deviens toujours plus jaune et plus foncé, quoique tes cheveux se donnent des airs d'être blancs et faits de chanvre? Vois donc, tu es assis dans ta poix et dans ton malheur! - Que dites-vous là, mes animaux, s'écria Zarathoustra en riant, en vérité j'ai blasphémé en parlant de poix. Ce qui m'arrive, arrive à tous les fruits qui mûrissent. C'est le _miel_ dans mes veines qui rend mon sang plus épais et aussi mon âme plus silencieuse. - Il doit en être ainsi, ô Zarathoustra, reprirent les animaux, en se pressant contre lui; mais ne veux-tu pas aujourd'hui monter sur une haute montagne? L'air est pur et aujourd'hui, mieux que jamais, on peut vivre dans le monde. - Oui, mes animaux, repartit Zarathoustra, vous conseillez à merveille et tout à fait selon mon coeur: je veux monter aujourd'hui sur une haute montagne! Mais veillez à ce que j'y trouve du miel à ma portée, du miel des ruches dorées, du miel jaune et blanc et bon et d'une fraîcheur glaciale. Car sachez que là-haut je veux présenter l'offrande du miel." -

Cependant, lorsque Zarathoustra fut arrivé au sommet, il renvoya les animaux qui l'avaient accompagné, et il s'aperçut qu'il était seul: - alors il rit de tout coeur, regarda autour de lui et parla ainsi:

J'ai parlé d'offrandes et d'offrandes de miel; mais ce n'était là qu'une ruse de mon discours et, en vérité, une folie utile! Déjà je puis parler plus librement là-haut que devant les retraites des ermites et les animaux domestiques des ermites.

Que parlais-je de sacrifier? Je gaspille ce que l'on me donne, moi le gaspilleur aux mille bras: comment oserais-je encore appeler cela - sacrifier!

Et lorsque j'ai demandé du miel, c'était une amorce que je demandais, des ruches dorées et douces et farouches dont les ours grognons et les oiseaux singuliers sont friands: - je demandais la meilleure amorce, l'amorce dont les chasseurs et les pêcheurs ont besoin. Car si le monde est comme une sombre forêt peuplée de bêtes, jardin des délices pour tous les chasseurs sauvages, il me semble ressembler plutôt encore à une mer abondante et sans fond, - une mer pleine de poissons multicolores et de crabes dont les dieux mêmes seraient friands, en sorte qu'à cause de la mer ils deviendraient pêcheurs et jetteraient leurs filets: tant le monde est riche en prodiges grands et petits!

Surtout le monde des hommes, la mer des hommes: - c'est vers _elle_ que je jette ma ligne dorée en disant: ouvre-toi, abîme humain!

Ouvre-toi et jette-moi tes poissons et tes crabes scintillants! Avec ma meilleure amorce j'attrape aujourd'hui pour moi les plus prodigieux poissons humains!

C'est mon bonheur que je jette au loin, je le disperse dans tous les lointains, entre l'orient, le midi et l'occident, pour voir si beaucoup de poissons humains n'apprendront pas à mordre et à se débattre au bout de mon bonheur.

Jusqu'à ce que victimes de mon hameçon pointu et caché, il leur faille monter jusqu'à _ma_ hauteur, les plus multicolores goujons des profondeurs auprès du plus méchant des pêcheurs de poissons humains.

Car je suis _cela_ dès l'origine et jusqu'au fond du coeur, tirant, attirant, soulevant et élevant, un tireur, un dresseur et un éducateur, qui jadis ne s'est pas dit en vain: "Deviens qui tu es!"

Donc, que les hommes _montent_ maintenant auprès de moi; car j'attends encore les signes qui me disent que le moment de ma descente est venu; je ne descends pas encore moi-même parmi les hommes, comme je le dois.

C'est pourquoi j'attends ici, rusé et moqueur, sur les hautes montagnes, sans être ni impatient ni patient, mais plutôt comme quelqu'un qui a désappris la patience, - puisqu'il ne "pâtit" plus.

Car ma destinée me laisse du temps: m'aurait-elle oublié? Ou bien, assise à l'ombre derrière une grosse pierre, attraperait-elle des mouches?

