Ainsi Parlait Zarathoustra

Part 16

Chapter 16 3,909 words Public domain Markdown

Car l'âme qui a la plus longue échelle et qui peut descendre le plus bas: comment ne porterait-elle pas sur elle le plus de parasites? - l'âme la plus vaste qui peut courir, au milieu d'elle-même s'égarer et errer le plus loin, celle qui est la plus nécessaire, qui se précipite par plaisir dans le hasard: - l'âme qui est, qui plonge dans le devenir; l'âme qui possède, qui _veut_ entrer dans le vouloir et dans le désir: - l'âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même dans le plus large cercle; l'âme la plus sage que la folie invite le plus doucement: - l'âme qui s'aime le plus elle-même, en qui toutes choses ont leur montée et leur descente, leur flux et leur reflux: - ô comment la plus _haute âme_ n'aurait-elle pas les pires parasites?

20.

O mes frères, suis-je donc cruel? Mais je vous dis: ce qui tombe il faut encore le pousser!

Tout ce qui est d'aujourd'hui - tombe et se décompose; qui donc voudrait le retenir? Mais moi - moi je _veux_ encore le pousser!

Connaissez-vous la volupté qui précipite les roches dans les profondeurs à pic! - Ces hommes d'aujourd'hui: regardez donc comme il roulent dans mes profondeurs!

Je suis un prélude pour de meilleurs joueurs, ô mes frères! un exemple! _Faites_ selon mon exemple!

Et s'il y a quelqu'un à qui vous n'appreniez pas à voler, apprenez-lui du moins - à _tomber plus vite!_ -

21.

J'aime les braves: mais il ne suffit pas d'être bon sabreur, - il faut aussi savoir _qui_ l'on frappe!

Et souvent il y a plus de bravoure à s'abstenir et à passer: _afin de_ se réserver pour un ennemi plus digne!

Vous ne devez avoir que des ennemis dignes de haine, mais point d'ennemis dignes de mépris: il faut que vous soyez fiers de votre ennemi: c'est ce que j'ai enseigné une fois déjà.

Il faut vous réserver pour un ennemi plus digne, ô mes amis: c'est pourquoi il y en a beaucoup devant lesquels il faut passer, - surtout devant la canaille nombreuse qui vous fait du tapage à l'oreille en vous parlant du peuple et des nations.

Gardez vos yeux de leur "pour" et de leur "contre"! Il y a là beaucoup de justice et d'injustice: celui qui est spectateur se fâche.

Etre spectateur et frapper dans la masse - c'est l'oeuvre d'un instant: c'est pourquoi allez-vous-en dans les forêts et laissez reposer votre épée!

Suivez _vos_ chemins! Et laissez les peuples et les nations suivre les leurs! - des chemins obscurs, en vérité, où nul espoir ne scintille plus!

Que l'épicier règne, là où tout ce qui brille - n'est plus qu'or d'épicier! Ce n'est plus le temps des rois: ce qui aujourd'hui s'appelle peuple ne mérite pas de roi.

Regardez donc comme ces nations imitent maintenant elles-mêmes les épiciers: elles ramassent les plus petits avantages dans toutes les balayures!

Elles s'épient, elles s'imitent, - c'est ce qu'elles appellent "bon voisinage". O bienheureux temps, temps lointain où un peuple se disait: c'est sur d'autres peuples que je veux être - _maître_!"

Car, ô mes frères, ce qu'il y a de meilleur doit régner, ce qu'il y a de meilleur _veut_ aussi régner! Et où il y a une autre doctrine, ce qu'il a de meilleur - _fait défaut_.

22.

Si _ceux-ci_ - avaient le pain gratuit, malheur à eux! Après quoi crieraient-_ils_? De quoi s'entretiendraient-ils si ce n'était de leur entretien? et il faut qu'ils aient la vie dure!

Ce sont des bêtes de proie: dans leur "travail" - il y a aussi du rapt; dans leur gain - il y a aussi de la ruse! C'est pourquoi il faut qu'ils aient la vie dure!

Il faut donc qu'ils deviennent de meilleures bêtes de proie, plus fines et plus rusées, des bêtes plus _semblables à l'homme_: car l'homme est la meilleure bête de proie.

L'homme a déjà pris leurs vertus à toutes les bêtes, c'est pourquoi, de tous les animaux, l'homme a eu la vie la plus dure.

Seuls les oiseaux sont encore au-dessus de lui. Et si l'homme apprenait aussi à voler, malheur à lui! _à quelle hauteur_ - sa rapacité volerait-elle!

23.

C'est ainsi que je veux l'homme et la femme: l'un apte à la guerre, l'autre apte à engendrer, mais tous deux aptes à danser avec la tête et les jambes.

Et que chaque jour où l'on n'a pas dansé une fois au moins soit perdu pour nous! Et que toute vérité qui n'amène pas au moins une hilarité nous semble fausse!

24.

Veillez à la façon dont vous concluez vos mariages, veillez à ce que ce ne soit pas une mauvaise _conclusion_! Vous avez conclu trop tôt: il s'en _suit_ donc - une rupture!

Et il vaut mieux encore rompre le mariage que de se courber et de mentir! - Voilà ce qu'une femme m'a dit: "Il est vrai que j'ai brisé les liens du mariage, mais les liens du mariage m'avaient d'abord brisée - moi!"

J'ai toujours trouvé que ceux qui étaient mal assortis étaient altérés de la pire vengeance: ils se vengent sur tout le monde de ce qu'ils ne peuvent plus marcher séparément.

C'est pourquoi je veux que ceux qui sont de bonne foi disent: "Nous nous aimons: _veillons_ à nous garder en affection! Ou bien notre promesse serait-elle une méprise!"

- "Donnez-nous un délai, une petite union pour que nous voyions si nous sommes capables d'une longue union! C'est une grande chose que d'être toujours à deux!"

C'est ainsi que je conseille à tous ceux qui sont de bonne foi; et que serait donc mon amour du Surhumain et de tout ce qui doit venir si je conseillais et si je parlais autrement!

Il ne faut pas seulement vous multiplier, mais vous _élever_ - ô mes frères, que vous soyez aidés en cela par le jardin du mariage.

25.

Celui qui a acquis l'expérience des anciennes origines finira par chercher les sources de l'avenir et des origines nouvelles. -

O mes frères, il ne se passera plus beaucoup de temps jusqu'à ce que jaillissent de nouveaux peuples, jusqu'à ce que de nouvelles sources mugissent dans leurs profondeurs.

Car le tremblement de terre - c'est lui qui enfouit bien des fontaines et qui crée beaucoup de soif: il élève aussi à la lumière les forces intérieures et les mystères.

Le tremblement de terre révèle des sources nouvelles. Dans le cataclysme de peuples anciens, des sources nouvelles font irruption.

Et celui qui s'écrie: "Regardez donc, voici _une_ fontaine pour beaucoup d'altérés, _un_ coeur pour beaucoup de langoureux, _une_ volonté pour beaucoup d'instruments": - c'est autour de lui que s'assemble un _peuple_, c'est-à-dire beaucoup d'hommes qui essayent.

Qui sait commander et qui doit obéir - _c'est ce que l'on essaie là_. Hélas! avec combien de recherches, de divinations, de conseils, d'expériences et de tentatives nouvelles!

La société humaine est une tentative, voilà ce que j'enseigne, - une longue recherche; mais elle cherche celui qui commande! - une tentative, ô mes frères! et _non_ un "contrat"! Brisez, brisez-moi de telles paroles qui sont des paroles de coeurs lâches et des demi-mesures!

26.

O mes frères! où est le plus grand danger de tout avenir humain? N'est-ce pas chez les bons et les justes! - chez ceux qui parlent et qui sentent dans leur coeur: "Nous savons déjà ce qui est bon et juste, nous le possédons aussi; malheur à ceux qui veulent encore chercher sur ce domaine!"

Et quel que soit le mal que puissent faire les méchants: le mal que font les bons est le plus nuisible des maux!

Et quel que soit le mal que puissent faire les calomniateurs du monde; le mal que font les bons est le plus nuisible des maux!

O mes frères, un jour quelqu'un a regardé dans le coeur des bons et des justes et il a dit: "Ce sont les pharisiens." Mais on ne le comprit point.

Les bons et les justes eux-mêmes ne devaient pas le comprendre: leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience. La bêtise des bons est une sagesse insondable.

Mais ceci est la vérité: il _faut_ que les bons soient des pharisiens, - ils n'ont pas de choix!

_Il faut_ que les bons crucifient celui qui s'invente sa propre vertu! Ceci _est_ la vérité!

Un autre cependant qui découvrit leur pays, - le pays, le coeur et le terrain des bons et des justes: ce fut celui qui demanda: "Qui haïssent-ils le plus?"

C'est le _créateur_ qu'ils haïssent le plus: celui qui brise des tables et de vieilles valeurs, le briseur, - c'est lui qu'ils appellent criminel.

Car les bons ne _peuvent_ pas créer: ils sont toujours le commencement de la fin: - ils crucifient celui qui écrit des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, ils sacrifient l'avenir pour _eux-mêmes_, ils crucifient tout l'avenir des hommes!

Les bons - furent toujours le commencement de la fin. -

27.

O mes frères, avez-vous aussi compris cette parole? et ce que j'ai dit un jour du "dernier homme"? -

Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l'avenir des hommes? N'est-ce pas chez les bons et les justes?

_Brisez, brisez-moi les bons et les justes!_ O mes frères, avez-vous aussi compris cette parole?

28.

Vous fuyez devant moi? Vous êtes effrayés? Vous tremblez devant cette parole?

O mes frères, ce n'est que lorsque vous ai dit de briser les bons et les tables des bons, que j'ai embarqué l'homme sur la pleine mer.

Et c'est maintenant seulement que lui vient la grande terreur, le grand regard circulaire, la grande maladie, le grand dégoût, le grand mal de mer.

Les bons vous ont montré des côtes trompeuses et de fausses sécurités; vous étiez nés dans les mensonges des bons et vous vous y êtes abrités. Les bons ont faussé et dénaturé toutes choses jusqu'à la racine.

Mais celui qui découvrit le pays "homme", découvrit en même temps le pays "l'avenir des hommes". Maintenant vous devez être pour moi des matelots braves et patients!

Marchez droit, à temps, ô mes frères, apprenez à marcher droit! La mer est houleuse: il y en a beaucoup qui ont besoin de vous pour se redresser.

La mer est houleuse: tout est dans la mer. Eh bien! allez, vieux coeurs de matelots!

Qu'importe la patrie! Nous voulons faire voile vers _là-bas_, vers le _pays de nos enfants!_ au large. Là-bas, plus fougueux que la mer, bouillonne notre grand désir.

29.

"Pourquoi si dur? - dit un jour au diamant le charbon de cuisine; ne sommes-nous pas proches parents?-"

Pourquoi si mous? O mes frères, je vous le demande: n'êtes-vous donc pas - mes frères?

Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants? Pourqoui y a-t-il tant de reniement, tant d'abnégation dans votre coeur? si peu de destinée dans votre regard?

Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables: comment pourriez-vous un jour _vaincre_ avec moi?

Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser: comment pourriez-vous un jour _créer_ avec moi?

Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d'empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, - béatitude d'écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l'airain, - plus dur que de l'airain, plus noble que l'airain. Le plus dur seul est le plus noble.

O mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle: _DEVENEZ DURS!_

30.

O toi ma volonté! Trêve de toute misère, toi _ma_ nécessité! Garde moi de toutes les petites victoires!

Hasard de mon âme que j'appelle destinée! Toi qui es en moi et au-dessus de moi! Garde-moi et réserve-moi pour _une_ grande destinée!

Et ta dernière grandeur, ma volonté, conserve-la pour la fin, - pour que tu sois implacable _dans_ ta victoire! Hélas! qui ne succombe pas à sa victoire!

Hélas! quel oeil ne s'est pas obscurci dans cette ivresse de crépuscule? Hélas! quel pied n'a pas trébuché et n'a pas désappris la marche dans la victoire! - Pour qu'un jour je sois prêt det mûr lors du grand Midi: prêt et mûr comme l'airain chauffé a blanc, comme le nuage gros d'éclairs et le pis gonflé de lait: - prêt à moi-même et à ma volonté la plus cachée: un arc qui brûle de connaître sa flèche, une flèche qui brûle de connaître son étoile: - une étoile prête et mûre dans son midi, ardente et transpercée, bienheureuse de la flèche céleste qui la détruit: - soleil elle-même et implacable volonté de soleil, prête à détruire dans la victoire!

O volonté! trêve de toute misère, toi _ma_ nécessité! Réserve-moi pour _une_ grande victoire! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

LE CONVALESCENT

1.

Un matin, peu de temps après son retour dans sa caverne, Zarathoustra s'élança de sa couche comme un fou, se mit à crier d'une voix formidable, gesticulant comme s'il y avait sur sa couche un Autre que lui et qui ne voulait pas se lever; et la voix de Zarathoustra retentissait de si terrible manière que ses animaux effrayés s'approchèrent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux s'enfuirent, - volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu'ils avaient des pieds ou des ailes. Mais Zarathoustra prononça ces paroles:

Debout, pensée vertigineuse, surgis du plus profond de mon être! Je suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi; lève-toi! Ma voix finira bien par te réveiller!

Arrache les tampons de tes oreilles: écoute! Car je veux que tu parles! Lève-toi! Il y a assez de tonnerre ici pour que même les tombes apprennent à entendre!

Frotte tes yeux, afin d'en chasser le sommeil, toute myopie et tout aveuglement. Ecoute-moi aussi avec tes yeux: ma voix est un remède, même pour ceux qui sont nés aveugles.

Et quand une fois tu serras éveillé, tu le resteras à jamais. Ce n'est pas _mon_ habitude de tirer de leur sommeil d'antiques aïeules, pour leur dire - de se rendormir!

Tu bouges, tu t'étires et tu râles? Debout! debout! ce n'est point râler - mais parler qu'il te faut! Zarathoustra t'appelle, Zarathoustra l'impie!

Moi Zarathoustra, l'affirmateur de la vie, l'affirmateur de la douleur, l'affirmateur du cercle éternel - c'est toi que j'appelle, toi la plus profonde de mes pensées!

O joie! Tu viens, - je t'entends! Mon abîme _parle_. J'ai retourné vers la lumière ma dernière profondeur!

O joie! Viens ici! Donne-moi la main - Ah! Laisse! Ah! Ah! - dégoût! dégoût! dégoût! - Malheur à moi!

2.

Mais à peine Zarathoustra avait-il dit ces mots qu'il s'effondra à terre tel un mort, et il resta longtemps comme mort. Lorsqu'il revint à lui, il était pâle et tremblant, et il resta couché et longtemps il ne voulut ni manger ni boire. Il reste en cet état pendant sept jours; ses animaux cependant ne le quittèrent ni le jour ni la nuit, si ce n'est que l'aigle prenait parfois son vol pour chercher de la nourriture. Et il déposait sur la couche de Zarathoustra tout ce qu'il ramenait dans ses serres: en sorte que Zarathoustra finit par être couché sur un lit de baies jaunes et rouges, de grappes, de pommes d'api, d'herbes odorantes et de pommes de pins. Mais à ses pieds, deux brebis que l'aigle avait dérobées à grand'peine à leurs bergers étaient étendues.

Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit une pomme d'api dans la main, se mit à la flairer et trouva son odeur agréable. Alors les animaux crurent que l'heure était venue de lui parler.

"O Zarathoustra, dirent-ils, voici sept jours que tu gis ainsi les yeux appesantis: ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes jambes?

Sors de ta caverne: le monde t'attend comme un jardin. Le vent se joue des lourds parfums qui veulent venir à toi; et tous les ruisseaux voudraient courir à toi.

Toutes les choses soupirent après toi, alors que toi tu est resté seul pendant sept jours, - sors de ta caverne! Toutes les choses veulent être médecins!

Une nouvelle certitude est-elle venue vers toi, lourde et chargée de ferment? Tu t'es couché là comme une pâte qui lève, ton âme se gonflait et débordait de tous ses bords.-"

- O mes animaux, répondit Zarathoustra, continuez à babiller ainsi et laissez-moi écouter! Votre babillage me réconforte: où l'on babille, le monde me semble étendu devant moi comme un jardin.

Quelle douceur n'y a-t-il pas dans les mots et les sons! les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illusoires jetés entre des êtres à jamais séparés?

A chaque âme appartient un autre monde, pour chaque âme toute autre âme est un arrière-monde.

C'est entre les choses les plus semblables que mentent les plus beaux mirages; car les abîmes les plus étroits sont plus les difficiles à franchir.

Pour moi - comment y aurait-il quelque chose en dehors de moi? Il n'y pas de non-moi! Mais tous les sons nous font oublier cela; comme il est doux que nous puissions l'oublier!

Les noms et les sons n'ont-ils pas été donnés aux choses, pour que l'homme s'en réconforte? N'est-ce pas une douce folie que le langage: en parlant l'homme danse sur toutes les choses.

Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons paraissent doux! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en-ciel diaprés." -

- "O Zarathoustra , dirent alors les animaux, pour ceux qui pensent comme nous, ce sont les choses elles-mêmes qui dansent: tout vient et se tend la main, et rit, et s'enfuit - et revient.

Tout va, tout revient, la roue de l'existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l'existence se poursuit éternellement.

Tout se brise, tout s'assemble à nouveau; éternellement se bâtit le même édifice de l'existence. Tout se sépare, tout se salue de nouveau; l'anneau de l'existence se reste éternellement fidèle à lui-même.

A chaque moment commence l'existence; autour de chaque _ici_ se déploie la sphère _là-bas_. Le centre est partout. Le sentier de l'éternité est tortueux." -

- "O espiègles que vous êtes, ô serinettes! Répondit Zarathoustra en souriant de nouveau, comme vous saviez bien ce qui devait s'accomplir en sept jours: - et comme ce monstre s'est glissé au fond de ma gorge pour m'étouffer! Mais d'un coup de dent je lui ai coupé la tête et je l'ai crachée loin de moi.

Et vous, - vous en avez déjà fait une rengaine! Mais maintenant je suis couché là, fatigué d'avoir mordu et d'avoir craché, malade encore de ma propre délivrance.

_Et vous avez été spectateurs de tout cela?_ O mes animaux, êtes-vous donc cruels, vous aussi? Avez-vous voulu contempler ma grande douleur comme font les hommes? Car l'homme est le plus cruel de tous les animaux.

C'est en assistant à des tragédies, à des combats de taureaux et à des crucifixions que, jusqu'à présent, il s'est senti plus à l'aise sur la terre; et lorsqu'il s'inventa l'enfer, ce fut, en vérité, son paradis sur la terre.

Quand le grand homme crie: - aussitôt le petit accourt à ses côtés; et l'envie lui fait pendre la langue hors de la bouche. Mais il appelle cela sa "compassion".

Voyez le petit homme, le poète surtout - avec combien d'ardeur ses paroles accusent-elles la vie! Ecoutez-le, mais n'oubliez pas d'entendre le plaisir qu'il y a dans toute accusation!

Ces accusateurs de la vie: la vie, d'une oeillade, en a raison. "Tu m'aimes? dit-elle, l'effrontée; attends un peu, je n'ai pas encore le temps pour toi."

L'homme est envers lui-même l'animal le plus cruel; et, chez tous ceux qui s'appellent pécheurs", "porteurs de croix" et "pénitents", n'oubliez pas d'entendre la volupté qui se mêle à leurs plaintes et à leurs accusations!

Et moi-même - est-ce que je veux être par là l'accusateur de l'homme? Hélas! mes animaux, le plus grand mal est nécessaire pour le plus grand bien de l'homme, c'est la seule chose que j'ai apprise jusqu'à présent, - le plus grand mal est la meilleure part de la _force_ de l'homme, la pierre la plus dure pour le créateur suprême; il faut que l'homme devienne meilleur _et_ plus méchant: -

Je n'ai pas été attaché à _cette_ croix, qui est de savoir que l'homme est méchant, mais j'ai crié comme personne encore n'a crié:

"Hélas! pourquoi sa pire méchanceté est-elle si petite! Hélas! pourquoi sa meilleure bonté est-elle si petite!"

Le grand dégoût de l'homme - c'est _ce dégoût_ qui m'a étouffé et qui m'était entré dans le gosier; et aussi ce qu'avait prédit le devin: "Tout est égal rien ne vaut la peine, le savoir étouffe!"

Un long crépuscule se traînait en boitant devant moi, une tristesse fatiguée et ivre jusqu'à la mort, qui disait d'une voix coupée de bâillements:

"Il reviendra éternellement, l'homme dont tu est fatigué, l'homme petit" - ainsi bâillait ma tristesse, traînant la jambe sans pouvoir s'endormir.

La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son sein se creusait, tout ce qui était vivant devenait pour moi pourriture, ossements humains et passé en ruines.

Mes soupirs se penchaient sur toutes les tombes humaines et ne pouvaient plus les quitter; mes soupirs et mes questions coassaient, étouffaient, rongeaient et se plaignaient jour et nuit:

- "Hélas! l'homme reviendra éternellement! L'homme petit reviendra éternellement!" -

Je les ai vus nus jadis, le plus grand et le plus petit des hommes: trop semblables l'un à l'autre, - trop humains, même le plus grand!

Trop petit le plus grand! - Ce fut là ma lassitude de l'homme! Et l'éternel retour, même du plus petit! - Ce fut là ma lassitude de toute existence!

Hélas! dégoût! dégoût! dégoût!" - Ainsi parlait Zarathoustra , soupirant et frissonnant, car il se souvenait de sa maladie. Mais alors ses animaux ne le laissèrent pas continuer.

"Cesse de parler, convalescent! - ainsi lui répondirent ses animaux, mais sors d'ici, va où t'attend le monde, semblable à un jardin.

Va auprès des rosiers, des abeilles et des essaims de colombes! va surtout auprès des oiseaux chanteurs: afin d'apprendre leur _chant_!

Car le chant convient aux convalescents; celui qui se porte bien parle plutôt. Et si celui qui se porte bien veut des chants, c'en seront d'autres cependant que ceux du convalescent."

- "O espiègles que vous êtes, ô serinettes, taisez-vous donc! - répondit Zarathoustra en riant de ses animaux. Comme vous savez bien quelle consolation je me suis inventée pour moi-même en sept jours!

Qu'il me faille chanter de nouveau, c'est _là_ la consolation que j'ai inventée pour moi, c'est là la guérison. Voulez-vous donc aussi faire de cela une rengaine?"

- "Cesse de parler, lui répondirent derechef ses animaux; toi qui es convalescent, apprête-toi plutôt une lyre, une lyre nouvelle!

Car vois donc, Zarathoustra! Pour tes chants nouveaux, il faut une lyre nouvelle.

Chante, ô Zarathoustra et que tes chants retentissent comme une tempête, guéris ton âme avec des chants nouveaux: afin que tu puisses porter ta grande destinée qui ne fut encore la destinée de personne!

Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce que tu dois devenir: voici, _tu es le prophète de l'éternel retour des choses_, - ceci est maintenant _ta_ destinée!

Qu'il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, - comment cette grande destinée ne serait-elle pas aussi ton plus grand danger et ta pire maladie!

Vois, nous savons ce que tu enseignes: que toutes les choses reviennent éternellement et que nous revenons nous-mêmes avec elles, que nous avons déjà été là une infinité de fois et que toutes choses ont été avec nous.

Tu enseignes qu'il y a une grande année du devenir, un monstre de grande année: il faut que, semblable à un sablier, elle se retourne sans cesse à nouveau, pour s'écouler et se vider à nouveau: - en sorte que toutes ces années se ressemblent entre elles, en grand et aussi en petit, - en sorte que nous sommes nous-mêmes semblables à nous-mêmes, dans cette grande année, en grand et aussi en petit.

Et si tu voulais mourir à présent, ô Zarathoustra: voici, nous savons aussi comment tu te parlerais à toi-même: - mais tes animaux te supplient de ne pas mourir encore!

Tu parlerais sans trembler et tu pousserais plutôt un soupir d'allégresse: car un grand poids et une grande angoisse seraient enlevés de toi, de toi qui es le plus patient! -

"Maintenant je meurs et je disparais, dirais-tu, et dans un instant je ne serai plus rien. Les âmes sont aussi mortelles que les corps.

Mais un jour reviendra le réseau des causes où je suis enserré, - il me recréera! Je fais moi-même partie des causes de l'éternel retour des choses.