# Ainsi Parlait Zarathoustra

## Part 14

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"O Zarathoustra, je sais tout: et que tu te sentais plus _abandonné_ dans la multitude, toi l'unique, que jamais tu ne l'as été avec moi!

"Autre chose est l'abandon, autre chose la solitude: C'est _cela_ - que tu as appris maintenant! Et que parmi les hommes tu seras toujours sauvage et étranger:

" - sauvage et étranger, même quand ils t'aiment, car avant tout ils veulent être _ménagés_!

"Mais ici tu es chez toi et dans ta demeure; ici tu peux tout dire et t'épancher tout entier, ici nul n'a honte des sentiments cachés et tenaces.

"Ici toutes choses s'approchent à ta parole, elles te cajolent et te prodiguent leurs caresses: car elles veulent monter sur ton dos. Monté sur tous les symboles tu chevauches ici vers toutes les vérités.

"Avec droiture et franchise, tu peux parler ici à toutes choses: et, en vérité, elles croient recevoir des louanges, lorsqu'on parle à toutes choses - avec droiture.

"Autre chose, cependant, est l'abandon. Car te souviens-tu, ô Zarathoustra? Lorsque ton oiseau se mit à crier au-dessus de toi, lorsque tu étais dans la forêt, sans savoir où aller, incertain, tout près d'un cadavre: - lorsque tu disais: que mes animaux me conduisent! J'ai trouvé plus de danger parmi les hommes que parmi les animaux: - c'était _là_ de l'abandon!

"Et te souviens-tu, ô Zarathoustra? Lorsque tu étais assis sur ton île, fontaine de vin parmi les seaux vides, donnant à ceux qui ont soif et le répandant sans compter: - jusqu'à ce que tu fus enfin seul altéré parmi les hommes ivres et que tu te plaignis nuitamment: "N'y a-t-il pas plus de bonheur à prendre qu'à donner? Et n'y a-t-il pas plus de bonheur encore à voler qu'à prendre?" - C'était _là_ de l'abandon!

"Et te souviens-tu, ô Zarathoustra? Lorsque vint ton heure la plus silencieuse qui te chassa de toi-même, lorsqu'elle te dit avec de méchants chuchotements: "Parle et détruis!" - lorsqu'elle te dégoûta de ton attente et de ton silence et qu'elle découragea ton humble courage: c'était _là_ de l'abandon! "-

O solitude! Toi ma patrie, solitude! Comme ta voix me parle, bienheureuse tendre!

Nous ne nous questionnons point, nous ne nous plaignons point l'un à l'autre, ouvertement nous passons ensemble les portes ouvertes.

Car tout est ouvert chez toi et il fait clair; et les heures, elles aussi, s'écoulent ici plus légères. Car dans l'obscurité, te temps vous paraît plus lourd à porter qu'à la lumière.

Ici se révèle à moi l'essence et l'expression de tout ce qui est: tout ce qui est veut s'exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre de moi à parler.

Là-bas cependant - tout discours est vain! La meilleure sagesse c'est d'oublier et de passer: - c'est _là_ ce que j'ai appris!

Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout prendre. Mais pour cela j'ai les mains trop propres.

Je suis dégoûté rien qu'à respirer leur haleine; hélas! pourquoi ai-je vécu si longtemps parmi leur bruit et leur mauvaise haleine!

O bienheureuse solitude qui m'enveloppe! O pures odeurs autour de moi! O comme ce silence fait aspirer l'air pur à pleins poumons! O comme il écoute, ce silence bienheureux!

Là-bas cependant - tout parle et rien n'est entendu. Si l'on annonce sa sagesse à sons de cloches: les épiciers sur la place publique en couvriront le son par le bruit des gros sous!

Chez eux tout parle, personne ne sait plus comprendre. Tout tombe à l'eau, rien ne tombe plus dans de profondes fontaines.

Chez eux tout parle, rien ne réussit et ne s'achève plus. Tout caquette, mais qui veut encore rester au nid à couver ses oeufs?

Chez eux tout parle, tout est dilué. Et ce qui hier était encore trop dur, pour le temps lui-même et pour les dents du temps, pend aujourd'hui, déchiqueté et rongé, à la bouche des hommes d'aujourd'hui.

Chez eux tout parle, tout est divulgué. Et ce qui jadis était appelé mystère et secret des âmes profondes appartient aujourd'hui aux trompettes des rues et à d'autres tapageurs.

O nature humaine! chose singulière! bruit dans les rues obscures! Te voilà derrière moi: - mon plus grand danger est resté derrière moi!

Les ménagements et la pitié furent toujours mon plus grand danger, et tous les êtres humains veulent être ménagés et pris en pitié.

Gardant mes vérités au fond du coeur, les mains agitées comme celles d'un fou et le coeur affolé en petits mensonges de la pitié: - ainsi j'ai toujours vécu parmi les hommes.

J'étais assis parmi eux, déguisé, prêt à _me_ méconnaître pour _les_ supporter, aimant à me dire pour me persuader: "Fou que tu es, tu ne connais pas les hommes!"

On désapprend ce que l'on sait des hommes quand on vit parmi les hommes. Il y a trop de premiers plans chez les hommes, - que peuvent faire _là_ les vues lointaines et perçantes!

Et s'ils me méconnaissaient: dans ma folie, je les ménageais plus que moi-même à cause de cela: habitué que j'étais à la dureté envers moi-même, et me vengeant souvent sur moi-même de ce ménagement.

Piqué de mouches venimeuses, et rongé comme la pierre, par les nombreuses gouttes de la méchanceté, ainsi j'étais parmi eux et je me disais encore: "Tout ce qui est petit est innocent de sa petitesse!"

C'est surtout ceux qui s'appelaient "les bons" que j'ai trouvés être les mouches les plus venimeuses: ils piquent en toute innocence; ils mentent en toute innocence; comment _sauraient_-ils être - justes envers moi!

La pitié enseigne à mentir à ceux qui vivent parmi les bons. La pitié rend l'air lourd à toutes les âmes libres. Car la bêtise des bons est insondable.

Me cacher moi-même et ma richesse - _voilà_ ce que j'ai appris à faire là-bas: car j'ai trouvé chacun riche pauvre d'esprit. Ce fut là le mensonge de ma pitié de savoir chez chacun, de voir et de sentir chez chacun ce qui était pour lui _assez_ d'esprit, ce qui était _trop_ d'esprit pour lui!

Leurs sages rigides, je les ai appelés sages, non rigides, - c'est ainsi que j'ai appris à avaler les mots. Leurs fossoyeurs: je les ai appelés chercheurs et savants, - c'est ainsi que j'ai appris à changer les mots.

Les fossoyeurs prennent les maladies à force de creuser des fosses. Sous de vieux décombres dorment des exhalaisons malsaines. Il ne faut pas remuer le marais. Il faut vivre sur les montagnes.

C'est avec des narines heureuses que je respire de nouveau la liberté des montagnes! mon nez est enfin délivré de l'odeur de tous les être humains!

Chatouillée par l'air vif, comme par des vins mousseux, mon âme _éternue_, - et s'acclame en criant: "A ta santé!"

Ainsi parlait Zarathoustra.

DES TROIS MAUX

1.

En rêve, dans mon dernier rêve du matin, je me trouvais aujourd'hui sur un promontoire, au delà du monde, je tenais une balance dans la main et je _pesais_ le monde.

O pourquoi l'aurore est-elle venue trop tôt pour moi? son ardeur m'a réveillé, la jalousie! Elle est toujours jalouse de l'ardeur de mes rêves du matin.

Mesurable pour celui qui a le temps, pesable pour un bon peseur, attingible pour les ailes vigoureuses, devinable pour de divins amateurs de problèmes: ainsi mon rêve a trouvé le monde: -

Mon rêve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme le papillon, impatient comme le faucon: quelle patience et quel loisir il a eu aujourd'hui pour pouvoir peser le monde!

Ma sagesse lui aurait-elle parlé en secret, ma sagesse du jour, riante et éveillée, qui se moque de tous les "mondes infinis"? Car elle dit: "Où il y a de la force, le _nombre_ finit par devenir maître, car c'est lui qui a le plus de force."

Avec quelle certitude mon rêve a regardé ce monde fini! Ce n'était de sa part ni curiosité, ni indiscrétion, ni crainte, ni prière: - comme si une grosse pomme s'offrait à ma main, une pomme d'or, mûre, à pelure fraîche et veloutée - ainsi s'offrit à moi le monde: - comme si un arbre me faisait signe, un arbre à larges branches, ferme dans sa volonté, courbé et tordu en appui et en reposoir pour le voyageur fatigué: ainsi le monde était placé sur mon promontoire: - comme si des mains gracieuses portaient un coffret à ma rencontre, - un coffret ouvert pour le ravissement des yeux pudiques et vénérateurs: ainsi le monde se porte à ma rencontre: - pas assez énigme pour chasser l'amour des hommes, pas assez intelligible pour endormir la sagesse des hommes: - une chose humainement bonne, tel me fut aujourd'hui le monde que l'on calomnie tant!

Combien je suis reconnaissant à mon rêve du matin d'avoir ainsi pesé le monde à la première heure! Il est venu à moi comme une chose humainement bonne, ce rêve et ce consolateur de coeur!

Et, afin que je fasse comme lui, maintenant que c'est le jour, et pour que ce qu'il y a de meilleur me serve d'exemple: je veux mettre maintenant dans la balance les trois plus grands maux et peser humainement bien. -

Celui qui enseigna à bénir enseigna aussi à maudire: quelles sont les trois choses les plus maudites sur terre? Ce sont elles que je veux mettre sur la balance.

_La volupté, le désir de domination, l'égoïsme_: ces trois choses ont été les plus maudites et les plus calomniées jusqu'à présent, - ce sont ces trois choses que je veux peser humainement bien.

Eh bine! Voici mon promontoire et voilà la mer: _elle_ roule vers moi, moutonneuse, caressante, cette vieille et fidèle chienne, ce monstre à cent têtes que j'aime.

Eh bien! C'est ici que je veux tenir la balance sur la mer houleuse, et je choisis aussi un témoin qui regarde, - c'est toi, arbre solitaire, toi dont la couronne est vaste et le parfum puissant, arbre que j'aime! -

Sur quel pont le présent va-t-il vers l'avenir? Quelle est la force qui contraint ce qui est haut à s'abaisser vers ce qui est bas? Et qu'est-ce qui force la chose la plus haute - à grandir encore davantage?

Maintenant la balance se tient immobile et en équilibre: j'y ai jeté trois lourdes questions, l'autre plateau porte trois lourdes réponses.

2.

Volupté - c'est pour tous les pénitents en silice qui méprisent le corps, l'aiguillon et la mortification, c'est le "monde" maudit chez tous les hallucinés de l'arrière-monde: car elle nargue et éconduit tous les hérétiques.

Volupté - c'est pour la canaille le feu lent où l'on brûle la canaille; pour tout le bois vermoulu et les torchons nauséabonds le grand fourneau ardent.

Volupté - c'est pour les coeurs libres quelque chose d'innocent et de libre, le bonheur du jardin de la terre, la débordante reconnaissance de l'avenir pour le présent.

Volupté - ce n'est un poison doucereux que pour les flétris, mais pour ceux qui ont la volonté du lion, c'est le plus grand cordial, le vin des vins, que l'on ménage religieusement.

Volupté - c'est la plus grande félicité symbolique pour le bonheur et l'espoir supérieur. Car il y a bien des choses qui ont droit à l'union et plus qu'à l'union, - bien des choses qui se sont plus étrangères à elles-mêmes que ne l'est l'homme à la femme: et qui donc a jamais entièrement compris à quel point l'homme et la femme se sont _étrangers_?

Volupté - cependant je veux mettre des clôtures autour de mes pensées et aussi autour de mes paroles: pour que les cochons et les exaltées n'envahissent pas mes jardins! -

Désir de dominer - c'est le fouet cuisant pour les plus durs de tous les coeurs endurcis, l'épouvantable martyre qui réserve même au plus cruel la sombre flamme des bûchers vivants.

Désir de dominer - c'est le frein méchant mis aux peuples les plus vains, c'est lui qui raille toutes les vertus incertaines, à cheval sur toutes les fiertés.

Désir de dominer - c'est le tremblement de terre qui rompt et disjoint tout ce qui est caduc et creux, c'est le briseur irrité de tous les sépulcres blanchis qui gronde et punit, le point d'interrogation jaillissant à côté de réponses prématurées.

Désir de dominer - dont le regard fait ramper et se courber l'homme, qui l'asservit et l'abaisse au-dessous du serpent et du cochon: jusqu'à ce qu'enfin le grand mépris clame en lui.

Désir de dominer - c'est le terrible maître qui enseigne le grand mépris, qui prêche en face des villes et des empires: "Ote-toi!" - jusqu'à ce qu'enfin ils s'écrient eux-mêmes: "Que je m'ôte _moi_!"

Désir de dominer - qui monte aussi vers les purs et les solitaires pour les attirer, qui monte vers les hauteurs de la satisfaction de soi, ardent comme un amour qui trace sur le ciel d'attirantes joies empourprées.

Désir de dominer - mais qui voudrais appeler cela un _désir_, quand c'est vers en bas que la hauteur aspire à la puissance! En vérité, il n'y a rien de fiévreux et de maladif dans de pareils désirs, dans de pareilles descentes!

Que la hauteur solitaire ne s'esseule pas éternellement et ne se contente pas de soi; que la montagne descende vers la vallée et les vents des hauteurs vers les terrains bas: - O qui donc trouverait le vrai nom pour baptiser et honorer un pareil désir! "Vertu qui donne" - c'est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable.

Et c'est alors qu'il arriva aussi - et, en vérité, ce fut pour la première fois! - que sa parole fit la louange de _l'égoïsme_, le bon et sain égoïsme qui jaillit de l'âme puissante: - de l'âme puissante, unie au corps élevé, au corps beau, victorieux et réconfortant, autour de qui toute chose devient miroir: - le corps souple qui persuade, le danseur dont le symbole et l'expression est l'âme joyeuse d'elle-même. La joie égoïste de tels corps, de telles âmes s'appelle elle-même: "vertu".

Avec ce qu'elle dit du bon et du mauvais, cette joie égoïste se protège elle-même, comme si elle s'entourait d'un bois sacré; avec les noms de son bonheur, elle bannit loin d'elle tout ce qui est méprisable.

Elle bannit loin d'elle tout ce qui est lâche; elle dit: mauvais - _c'est ce qui est_ lâche! Méprisable luit semble celui qui peine, soupire et se plaint toujours et qui ramasse même les plus petits avantages.

Elle méprise aussi toute sagesse lamentable: car, en vérité, il y a aussi la sagesse qui fleurit dans l'obscurité; une sagesse d'ombre nocturne qui soupire toujours: "Tout est vain!"

Elle ne tient pas en estime la craintive méfiance et ceux qui veulent des serments au lieu de regards et de mains tendues: et non plus la sagesse trop méfiante, - car c'est ainsi que font les âmes lâches.

L'obséquieux lui paraît plus bas encore, le chien qui se met tout de suite sur le dos, l'humble; et il y a aussi de la sagesse qui est humble, rampante, pieuse et obséquieuse.

Mais elle hait jusqu'au dégoût celui qui ne veut jamais se défendre, qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop patient qui supporte tout et se contente de tout; car ce sont là coutumes de valets.

Que quelqu'un soit servile devant les dieux et les coups de pieds divins ou devant des hommes et de stupides opinions d'hommes: à _toute_ servilité il crache au visage, ce bienheureux égoïsme!

Mauvais: - c'est ainsi qu'elle appelle tout ce qui est abaissé, cassé, chiche et servile, les yeux clignotants et soumis, les coeurs contrits, et ces créatures fausses et fléchissantes qui embrassent avec de larges lèvres peureuses.

Et sagesse fausse: - c'est ainsi qu'elle appelle tous les bons mots des valets, des vieillards et des épuisés; et surtout l'absurde folie pédante des prêtres!

Les faux sages, cependant, tous les prêtres, ceux qui sont fatigués du monde et ceux dont l'âme est pareille à celle des femmes et des valets, - ô comme leurs intrigues se sont toujours élevées contre l'égoïsme!

Et ceci précisément devait être la vertu et s'appeler vertu, qu'on s'élève contre l'égoïsme! Et "désintéressés" - c'est ainsi que souhaitaient d'être, avec de bonnes raisons, tous ces poltrons et toutes ces araignées de vivre!

Mais c'est pour eux tous que vient maintenant le jour, le changement, l'épée du jugement, _le grand midi_: c'est là que bien des choses seront manifestes!

Et celui qui glorifie le Moi et qui sanctifie l'égoïsme, celui-là en vérité dit ce qu'il sait, le devine _"Voici, il vient, il s'approche, le grand midi!"_

Ainsi parlait Zarathoustra.

DE L'ESPRIT DE LOURDEUR

1.

Ma bouche - est la bouche du peuple: je parle trop grossièrement et trop cordialement pour les élégants. Mais ma parole semble plus étrange encore aux écrivassiers et aux plumitifs.

Ma main - est une main de fou: malheur à toutes les tables et à toutes les murailles, et à tout ce qui peut donner place à des ornements et à des gribouillages de fou!

Mon pied - est un sabot de cheval; avec lui je trotte et je galope par monts et par vaux, de ci, de là, et le plaisir me met le diable au corps pendant ma course rapide.

Mon estomac - est peut-être l'estomac d'un aigle. Car il préfère à toute autre la chair de l'agneau. Mais certainement, c'est un estomac d'oiseau.

Nourri de choses innocentes et frugales, prêt à voler et impatient de m'envoler - c'est ainsi que je me plais à être; comment ne serais-je pas un peu comme un oiseau!

Et c'est surtout parce que je suis l'ennemi de l'esprit de lourdeur, que je suis comme un oiseau: ennemi à mort en vérité, ennemi juré, ennemi né! Où donc mon inimitié ne s'est-elle pas déjà envolée et égarée?

C'est là-dessus que je pourrais entonner un chant - et je _veux_ l'entonner: quoique je sois seul dans une maison vide et qu'il faille que je chante à mes propres oreilles.

Il y a bien aussi d'autres chanteurs qui n'ont le gosier souple, la main éloquente, l'oeil expressif et le coeur éveillé que quand la maison est pleine: - je ne ressemble pas à ceux-là. -

2.

Celui qui apprendra à voler aux hommes de l'avenir aura déplacé toutes les bornes; pour lui les bornes mêmes s'envoleront dans l'air, il baptisera de nouveau la terre - il l'appellera "la légère".

L'autruche cour plus vite que le coursier le plus rapide, mais elle aussi fourre encore lourdement sa tête dans la lourde terre: ainsi l'homme qui ne sait pas encore voler.

La terre et la vie lui semblent lourdes, et c'est ce que _veut_ l'esprit de lourdeur! Celui cependant qui veut devenir léger comme un oiseau doit s'aimer soi-même: c'est ainsi que j'enseigne, _moi_.

Non pas s'aimer de l'amour des malades et des fiévreux: car chez ceux-là l'amour-propre sent même mauvais.

Il faut apprendre à s'aimer soi-même, d'un amour sain et bien portant: afin d'apprendre à se supporter soi-même et de ne point vagabonder - c'est ainsi que j'enseigne.

Un tel vagabondage s'est donné le nom "d'amour du prochain": c'est par ce mot d'amour qu'on a le mieux menti et dissimulé, et ceux qui étaient à charge plus que tous les autres.

Et, en vérité, _apprendre_ à s'aimer, ce n'est point là un commandement pour aujourd'hui et pour demain. C'est au contraire de tous les arts le plus subtil, le plus rusé, le dernier et le plus patient.

Car, pour son possesseur, toute possession est bien cachée; et de tous les trésors celui qui vous est propre est découvert le plus tard, - voilà l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

A peine sommes-nous au berceau, qu'on nous dote déjà de lourdes paroles et de lourdes valeurs: "bien" et "mal" - c'est ainsi que s'appelle ce patrimoine. C'est à cause de ces valeurs qu'on nous pardonne de vivre.

Et c'est pour leur défendre à temps de s'aimer eux-mêmes, qu'on laisse venir à soi les petits enfants: voilà l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

Et nous - nous traînons fidèlement ce dont on nous charge, sur de fortes épaules et par-dessus d'arides montagnes! Et si nous nous plaignons de la chaleur on nous dit: "Oui, la vie est lourde à porter!"

Mais ce n'est que l'homme lui-même qui est lourd à porter! Car il traîne avec lui, sur ses épaules, trop de choses étrangères. Pareil au chameau, il s'agenouille et se laisse bien charger.

Surtout l'homme vigoureux et patient, plein de vénération: il charge sur ses épaules trop de paroles et de valeurs _étrangères_ et lourdes, - alors la vie lui semble un désert!

Et, en vérité! bien des choses qui vous sont _propres_ sont aussi lourdes à porter! Et l'intérieur de l'homme ressemble beaucoup à l'huître, il est rebutant, flasque et difficile à saisir, - en sorte qu'une noble écorce avec de nobles ornements se voit obligée d'intercéder pour le reste. Mais cet art aussi doit être appris: _posséder_ de l'écorce, une belle apparence et un sage aveuglement!

Chez l'homme on est encore trompé sur plusieurs autres choses, puisqu'il y a bien des écorces qui sont pauvres et tristes, et qui sont trop de l'écorce. Il y a beaucoup de force et de bontés cachées qui ne sont jamais devinées; les mets les plus délicats ne trouvent pas d'amateurs.

Les femmes savent cela, les plus délicates: un peu plus grasses, un peu plus maigres - ah! comme il y a beaucoup de destinée dans si peu de chose!

L'homme est difficile à découvrir, et le plus difficile encore pour lui-même; souvent l'esprit ment au sujet de l'âme. Voilà l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

Mais celui-là s'est découvert lui-même qui dit: ceci est _mon_ bien et _mon_ mal. Par ces paroles il a fait taire la taupe et le nain qui disent: "Bien pour tous, mal pour tous."

En vérité, je n'aime pas non plus ceux pour qui toutes choses sont bonnes et qui appellent ce monde le meilleur des mondes. Je les appelle des satisfaits.

Le contentement qui goûte de tout: ce n'est pas là le meilleur goût! J'honore la langue du gourmet, le palais délicat et difficile qui a appris à dire: "Moi" et "Oui" et "Non".

Mais tout mâcher et tout digérer - c'est faire comme les cochons! Dire toujours I-A, c'est ce qu'apprennent seuls l'âne et ceux qui sont de son espèce! -

C'est le jaune profond et le rouge intense que _mon_ goût désire, - il mêle du sang à toutes les couleurs. Mais celui qui crépit sa maison de blanc révèle par là qu'il a une âme crépie de blanc.

Les uns amoureux des momies, les autres des fantômes; et nous également ennemis de la chair et du sang - comme ils sont tous en contradiction avec mon goût! Car j'aime le sang.

Et je ne veux pas demeurer où chacun crache: ceci est maintenant _mon_ goût, - je préférerais de beaucoup vivre parmi les voleurs et les parjures. Personne n'a d'or dans la bouche.

Mais les lécheurs de crachats me répugnent plus encore; et la bête la plus répugnante que j'aie trouvée parmi les hommes, je l'ai appelée parasite: elle ne voulait pas aimer et elle voulait vivre de l'amour.

J'appelle malheureux tous ceux qui n'ont à choisir qu'entre deux choses: devenir des bêtes féroces ou de féroces dompteurs de bêtes; auprès d'eux je ne voudrais pas dresser ma tente.

J'appelle encore malheureux ceux qui sont obligés _d'attendre_ toujours, - ils ne sont pas à mon goût, tous ces péagers et ces épiciers, ces rois et tous ces autres gardeurs de pays et de boutiques.

En vérité, mois aussi, j'ai appris à attendre, à attendre longtemps, mais à m'attendre, _moi_. Et j'ai surtout appris à me tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser.

Car ceci est ma doctrine: qui veut apprendre à voler un jour doit d'abord apprendre à se tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser: on n'apprend pas à voler du premier coup!

Avec des échelles de corde j'ai appris à escalader plus d'une fenêtre, avec des jambes agiles j'ai grimpé sur de hauts mâts: être assis sur des hauts mâts de la connaissance, quelle félicité! - flamber sur de hauts mâts comme de petites flammes: une petite lumière seulement, mais pourtant une grande consolation pour les vaisseaux échoués et les naufragés! -

Je suis arrivé à ma vérité par bien des chemins et de bien des manières: je ne suis pas monté par une seule échelle à la hauteur d'où mon oeil regarde dans le lointain.

Et c'est toujours à contre-coeur que j'ai demandé mon chemin, - cela me fut toujours contraire! J'ai toujours préféré interroger et essayer les chemins eux-mêmes.

Essayer et interroger, ce fut là toute ma façon de marcher: - et, en vérité, il faut aussi _apprendre_ à répondre à de pareilles questions! Car ceci est - de mon goût: - ce n'est ni un bon, ni un mauvais goût, mais c'est _mon_ goût, dont je n'ai ni à être honteux ni à me cacher.

