Aimer quand même

Part 9

Chapter 93,850 wordsPublic domain

Peu à peu, apaisés l'un et l'autre, ils envisagèrent différents points de l'avenir.

M. des Jonchères avait évité de s'étendre sur les moyens employés par lui pour son enquête personnelle; d'abord dans la crainte de donner trop d'espoir à Gertrude, et surtout parce que, en dépit de la sympathie qu'elle lui inspirait, il retombait fréquemment dans ses doutes.

Il s'était efforcé, la veille, de causer avec elle, de l'intéresser à la défense, mais il n'avait obtenu que cette réponse:

--Je suis innocente... j'ai dit la vérité et la dirai toujours! il importe peu qu'elle me charge. Je n'ai rien à ajouter et n'ajouterai rien! Faites comme vous voudrez.

Cébronne insista au contraire sur Aubrun, sur sa quasi-certitude de parvenir très vite à une solution.

--Il n'a pas développé son idée, mais, si j'ai bien compris, selon lui quelqu'un, en dehors des gens de la maison, a dû s'introduire chez M. de Chantepy et...

--M. des Jonchères m'a vaguement parlé de ces suppositions, interrompit-elle. Il est certain que quelqu'un est entré avant ou après moi. Comment? On le saura; j'ai confiance que ce sera bientôt, et cette confiance me soutient. Vous voyez que je ne suis pas abattue; et puis...

--Et puis?

--Et puis, continua-t-elle avec la plus vive émotion, et puis votre amour généreux serait une compensation à l'horreur de cette épreuve si vous-même n'étiez entraîné dans mon malheur.

--Comment parlez-vous de malheur pour moi! alors que j'ai en vous une foi absolue, Gertrude, que je vous aime de toute mon âme, et qu'il y a une joie dilatante dans la pensée d'adoucir vos angoisses, de vous être utile et, jusqu'à un certain point, de vous protéger.

Si elle l'aimait passionnément depuis longtemps, il se mêlait désormais à ses sentiments une reconnaissance qui exaltait sa nature généreuse et la soulevait au-dessus des choses extérieures.

Avec cet amour auprès d'elle, avec les aperçus lumineux qui perçaient les ténèbres de l'heure présente, la prison elle-même perdait son apparence habituelle.

Il n'était plus question pour Gertrude, lorsque son innocence serait proclamée, de fuir le bonheur. De ses résistances passées, il ne restait naturellement rien, et Cébronne, qui saisissait les impressions complexes de la jeune fille, insista longuement sur l'avenir heureux qui les attendait.

--Ces angoisses, ce cauchemar tomberont dans le passé, l'oubli, et nous entrerons, ma chérie, dans une existence que je veux pour vous toute baignée de lumière.

--Ah! répondit-elle, la lumière c'est vous! c'est votre tendresse... le reste n'est rien! Dans la vie la plus restreinte, elle suffirait à mon bonheur.

--Mais, moi, je veux que vous perdiez jusqu'au souvenir de la vie étroite et douloureuse dont vous avez tant souffert.

Il continua à lui parler de l'avenir avec une assurance qui fit un bien extrême à Gertrude, et cette première entrevue, dans des circonstances si terribles, leur laissa une impression de réconfort et d'espoir.

--L'heure est passée, dit-il, on va me prier de partir. Que désirez-vous? Des livres, n'est-ce pas? je vous en enverrai.

--Oui... des livres et du travail pour tromper les longues heures. Pourtant je ne suis pas abandonnée, une soeur est venue me voir et m'a procuré différents objets, entre autres une _Imitation de Jésus-Christ_. Depuis mon entrée, j'ai senti votre influence dans la façon dont j'étais traitée.

Il la quitta, non rasséréné, mais avec la conviction que les idées religieuses de Gertrude, son énergie, sa confiance en lui, la vue précise d'un heureux avenir enlevaient à la situation ce que, sans cela, elle eût eu d'intolérable.

Il se reportait au jour si lointain et si proche où M. des Jonchères combattait son projet d'épouser Mlle Deplémont.

Lorsque l'accusation qui pesait sur elle serait détruite, qui donc penserait encore aux fautes du père?

Il y avait pour Cébronne une grande ironie dans ce contre-coup des événements qui ferait que Mlle Deplémont, victime belle et charmante d'une odieuse erreur, mériterait, aux yeux du monde, le sort très doux qu'il mettrait à ses pieds.

L'opinion du monde... pour lui-même, elle lui était bien indifférente! il suivait son droit chemin sans se soucier des autres, mais la pointe était acérée en pensant à la femme qu'il aimait...

IX

En quittant le docteur et M. des Jonchères, le premier geste d'Aubrun, sans le jour férié, eût été de se faire habiller convenablement. Avec raison, il décidait de ne rien tenter avant d'être vêtu de façon à inspirer la confiance.

En errant autour de la rue Vavin, il ne vit aucun appartement meublé à louer, sauf dans la rue d'Assas.

Il ne pouvait pas le visiter avant le lendemain et retourna dans la rue Vavin afin d'apercevoir le pharmacien, M. Darrault, dont le nom, au sujet de l'enquête, avait été dans tous les journaux. Il n'aperçut qu'un commis et s'abstint d'entrer.

«Plus tard, je serais reconnu, se dit-il; d'ailleurs je ne veux pas questionner sans y être amené. Demain, j'entrerai quand il y aura des acheteurs, et ce serait bien étonnant si on ne parlait pas du crime qui émeut tant le quartier et dont s'occupe la France entière...»

Malgré son grand désir de ne pas perdre un instant, il fut bien obligé d'attendre au jour suivant pour poser les premiers jalons de son plan.

Quand il revint rue d'Assas, entièrement transformé, il ressemblait à un propriétaire breton et avait l'aplomb d'un homme auquel l'argent ne manquera pas.

Son premier soin fut de se diriger vers la maison où il avait aperçu un appartement meublé à louer.

Cet appartement était celui d'un jeune écrivain qui, voyageant pendant l'été, désirait le louer pour plusieurs mois. L'installation était élégante, commode et d'un prix assez élevé. Toutefois, Aubrun, sans hésiter, sacrifia une partie de la somme remise par le docteur Cébronne. Il lui importait énormément, pour réussir dans ses combinaisons, de passer pour un homme riche, habitué à un large confortable.

Après un examen minutieux, il déclara que l'appartement lui plaisait.

--Il est charmant, vraiment! c'est le mieux compris, à beaucoup près, de tous ceux que j'ai visités.

--Je ne le louerai pas à moins de quatre mois, monsieur, lui dit la concierge. Le locataire trouve inutile de louer pour un mois ou deux.

--Je comprends cela! et je le prends pour quatre mois. Je prolongerai peut-être si votre locataire continue à voyager. Je veux passer l'été dans un quartier tranquille et à proximité du Luxembourg. Quand entrerai-je? Le plus tôt possible, car je suis fatigué de l'hôtel.

--Demain matin, si monsieur veut.

--Ah! très bien... Mais pour le linge de maison, en fournit-on?

--Certainement, monsieur! Il y a un placard plein de linge, laissé à la disposition du locataire. Je vais montrer à monsieur.

Elle le conduisit dans une petite pièce attenante à la cuisine et qui servait de lingerie.

--C'est parfait, en vérité! dit Aubrun. Mais maintenant il me faut quelqu'un pour me servir?

--Monsieur désire prendre une domestique?

--Non, je ne resterai pas assez longtemps à Paris pour m'installer aussi complètement, et puis je dînerai dehors tous les jours. Je veux une femme qui viendra plusieurs heures; elle préparera le petit et le grand déjeuner. Il faut donc qu'elle sache faire la cuisine, et je suis assez difficile. Avez-vous quelqu'un en vue?

--Je réfléchirai, monsieur. Si Mme Brion voulait!... ce serait tout à fait l'affaire de monsieur.

--Qui est-ce Mme Brion?

--Monsieur n'a pas vu son nom dans les journaux? Elle était la femme de confiance de M. de Chantepy.

--Ah! oui... j'ai lu l'histoire d'un oeil et ne me rappelais pas le nom dont vous parlez. Elle fait des ménages?

--Oh! non, monsieur! elle ne va pas partout; ce n'est pas une véritable femme de ménages. Mais si elle se remet à travailler, il me semble que le service de monsieur lui conviendrait très bien.

--Vous êtes sûre d'elle?

--Sûre d'elle? Sûre de Sophie Brion? Autant que de moi-même, monsieur!

--Où demeure-t-elle?

--Mais, rue Vavin, 6, monsieur! Dans la maison où le crime a été commis. Seulement elle n'y restera pas, je crois bien! Elle m'a dit à moi-même que, depuis la mort de son maître, elle prenait cette maison en grippe.

--J'irai chez elle tout à l'heure.

Mais Sophie Brion était sortie, et, aux questions d'Aubrun, la concierge de la rue Vavin répondit:

--Je ne sais pas si elle désire se replacer, elle est presque malade de chagrin. On l'a déjà demandée dans différentes maisons, et elle a refusé. Il est vrai que l'ouvrage ne lui convenait pas. Le service d'un monsieur seul serait bien son affaire.

--Comme elle voudra! mais il faut que je sois fixé; c'est la concierge de la maison que je vais habiter qui m'a donné le nom de Mme Brion, en me disant que c'était une femme très sûre.

--Je crois bien qu'elle est sûre! et bonne ménagère! Monsieur verra, si elle veut bien entrer à son service!

--Qu'elle vienne me parler demain matin... Voici mon nom et mon adresse: M. de Lucel, 180, rue d'Assas.

--Je ferai la commission, monsieur!

«Tout mon plan s'effondrera si elle n'accepte pas, se disait-il en s'en allant. Mais elle acceptera... ne pas se remettre au travail serait bien malhabile de sa part!»

Dans la fin de l'après-midi, il arriva rue d'Assas avec deux malles contenant des livres et des effets.

--Je serai ici demain matin de bonne heure, dit-il à sa concierge à qui il donna un fort denier à Dieu. J'ai rendez-vous avec cette Mme Brion; si je ne m'arrange pas avec elle, vous me chercherez une autre personne.

Assez satisfait de sa journée, il la termina en allant flâner autour de la pharmacie.

Il vit M. Darrault qui causait avec un ami, et en profita pour entrer dans le magasin. Très décidé à questionner, et voulant en avoir le temps, il demanda différentes choses. Le pharmacien appela un commis et continua la conversation interrompue par Aubrun.

--C'est une triste affaire, dit l'ami de M. Darrault. Une jeune fille comme elle devenir criminelle!

--Ce n'est pas prouvé...

--Bah! mon cher, c'est clair! Elle était pauvre, fatiguée d'un travail auquel son éducation première ne l'avait pas habituée, et elle a perdu la tête en même temps que le courage.

--Elle n'a pas l'air d'une femme à perdre la tête, je vous assure! Ceux qui l'approchaient la défendent énergiquement.

--C'est possible... mais les faits sont les faits.

--Vous parlez du vieillard assassiné dans cette rue, dit Aubrun. J'arrive de loin, et ne suis pas bien au courant, car les rapports des journaux se contredisent. Qu'y a-t-il de vrai pour la jeune fille?

--On n'en sait rien encore, répondit le pharmacien, mais on affirme que l'arrestation de Mlle Deplémont est imminente.

--Evidemment! s'écria son ami. Je m'étonne qu'elle ne soit pas encore arrêtée. Il est tellement clair que c'est elle!

--Quand on la connaît, on ne trouve pas que ce soit clair, répliqua M. Darrault d'un ton chagrin.

--Vous la connaissez donc? demanda Aubrun.

--Sans doute! elle demeurait presque en face de moi. Je l'ai vue souvent; j'étais son pharmacien et celui de la victime. Il est difficile de la croire coupable, c'est l'avis de tout le monde dans la maison. Mme Brion en est malade de chagrin.

--Qu'est-ce que c'est que Mme Brion? Une parente de l'accusée?

--Oh! non... c'est l'ancienne femme de charge de M. de Chantepy. Elle aidait quelquefois Mmes Deplémont dans leur ménage et leur était très attachée. C'est une si brave femme! elle se consolera difficilement.

--Triste, triste affaire! répéta l'ami de M. Darrault en secouant la tête.

--Oui, reprit Aubrun d'un ton indifférent, les crimes se multiplient dans ce Paris. Mais les témoins à décharge sauveront sans doute cette jeune fille à laquelle vous vous intéressez.

--Oui... je m'y intéresse vivement! répondit M. Darrault dont l'honnête figure était des plus sympathiques. En vérité j'y pense sans cesse; si elle est innocente, comme je le crois, c'est tellement affreux!

--N'est-elle pas aimée d'un grand médecin de Paris?

--Oui... le docteur Cébronne. Il se dit son fiancé, la proclame innocente, tient tête aux magistrats, dit-on, en un mot se conduit admirablement. Il n'y a pas de mots pour exprimer l'estime qu'il m'inspire.

--C'est vrai! appuya le visiteur. Un amour aussi désintéressé et dévoué est un bel exemple.

--Mais, reprit Aubrun, cette Mme Dion, Bion, non! Brion, que vous connaissez et employez, saura la défendre.

--Je n'emploie pas Sophie Brion, répondit le pharmacien, elle ne servait que M. de Chantepy. Une ou deux fois, comme j'étais dans un grand embarras, elle est venue mettre de l'ordre dans le magasin, mais c'était par pure complaisance, car je la connais beaucoup et depuis longtemps.

--Et elle défend Mlle Deplémont?

--Elle la défend... oui! c'est-à-dire elle soutient qu'elle n'est pas coupable, continua M. Darrault tout possédé de son sujet, malheureusement elle n'est pas un témoin à décharge, au contraire! Sa déposition, à son grand chagrin, était écrasante... Elle m'a dit à moi-même en pleurant: «Mais il fallait bien ne rien cacher... c'est une question de conscience...»

--Elle a raison... pauvre femme! Je comprends sa douleur, répondit Aubrun d'un ton dont l'ironie échappa à ses interlocuteurs.

--Voulez-vous que je vous envoie ces petits paquets, monsieur?

--Inutile! je rentre chez moi.

Il alla dîner et coucher dans un hôtel de la rue de Rennes, et passa la nuit, comme l'avait fait dernièrement M. des Jonchères, à creuser le mystère, à récapituler les événements, mais, au rebours de l'avocat, à suivre imaginairement une piste qui le conduisait, dans sa pensée, droit au but. Il employa ces heures sans sommeil à parachever son plan, à en prévoir les différentes étapes et à se bien pénétrer du rôle qu'il devait jouer.

«Si la piste est bonne, comme je le crois, j'espère marcher rondement. Mais il y a l'imprévu. Quant à la justice... bouh!...»

Il ignorait qu'une enquête avait précédé la sienne, seulement pour arriver à une conclusion diamétralement opposée.

M. Darrault, interrogé, n'avait point omis un détail qui allait devenir un point d'appui solide pour les soupçons d'un esprit prévenu comme celui d'Aubrun. Aux questions pressantes et minutieuses du juge d'instruction sur la possibilité d'un vol d'aconitine, le pharmacien avait répondu:

«Si un vol d'aconitine a été commis, ce n'est pas chez moi, c'est de toute impossibilité! Jamais la clef de l'armoire aux poisons ne reste à la serrure. Moi seul et un de mes aides pharmaciens surveillions l'armoire. Depuis que j'ai perdu cet aide, mort dernièrement, mes nouveaux aides étant très jeunes, je ne confie la clef à personne. Quant à Sophie Brion, que je connais depuis toujours, elle ne peut, en aucun cas, être suspectée...»

Ces réponses, concluantes et péremptoires, confirmaient tous les rapports favorables à la femme de charge.

Aubrun entra dans son appartement avec une vive satisfaction. Pendant la nuit, il s'était monté la tête sur les résultats certains de son plan, et il se voyait déjà arrêtant les coupables et gagnant avec aisance vingt-cinq mille francs.

Il défit ses malles, qui contenaient des emplettes faites la veille au Bon Marché, mit sous clef quelques papiers et n'entendit pas sonner sans émotion.

Il laissa sonner une seconde fois, ouvrit la porte sans empressement et introduisit une femme d'aspect éminemment respectable et correct.

--Je suis Mme Brion que vous désiriez voir, monsieur.

--Ah! parfaitement.

Il la fit entrer dans un petit salon, se plaça à contre-jour et lui demanda s'il devait compter sur elle.

--On m'a dit que vous étiez souffrante, et que vous n'accepteriez peut-être pas de reprendre du travail?

--J'ai passé par de si grandes émotions, monsieur, que j'ai été malade en effet! Mais, d'une part, je suis mieux; ensuite j'ai besoin de gagner, et il faut bien que je prenne sur moi.

Elle parlait avec la correction, presque l'élégance de certaines gens du peuple dont le choix d'expressions, à Paris, est parfois étonnant.

--Réponse courageuse! dit Aubrun avec onction. Mon ménage, d'ailleurs, ne sera pas compliqué.

--Monsieur passera l'été ici?

--Probablement... sauf un mois où je ferai une fugue au bord de la mer. J'ai à travailler beaucoup; des recherches à entreprendre dans les bibliothèques, et ce quartier tranquille me paraît favorable au travail. Alors c'est entendu? Je compte sur vous?

--Oui, monsieur, c'est entendu.

Il convint du prix, donna les explications nécessaires, et lui demanda si elle se chargeait de mettre l'appartement en ordre le matin même.

--Oui, monsieur, très bien.

--Plus vite vous travaillerez, plus vite vous écarterez les idées noires, lui dit Aubrun avec bonté.

--Monsieur a raison... Et puis le courage ne me manque pas; il m'en a fallu beaucoup dans ma vie.

--Combien de temps êtes-vous restée chez M. de Chantepy?

--Quatorze ans, monsieur!

--C'est la meilleure des références, répondit Aubrun sans accorder d'attention à l'émotion évidente de la femme de charge quand il avait prononcé le nom de son ancien maître. Si vous vous organisiez pour que je déjeune chez moi demain, j'en serais très satisfait. Voici cent francs, je vous laisse carte blanche pour les achats nécessaires.

--Tout sera prêt, monsieur, j'espère bien.

Aubrun passa plusieurs jours sans chercher à causer avec Sophie Brion. Il manifestait simplement sa grande satisfaction sur la façon dont il était servi, mais ne posait aucune question, bien que la femme de charge eût essayé de parler avec son nouveau maître.

Le samedi, il lisait son journal tout en observant l'expression inquiète et préoccupée de Sophie.

--Ah! dit-il tout à coup, voici une nouvelle qui vous intéressera.

--Laquelle, monsieur?

--L'arrestation de l'assassin du pauvre M. de Chantepy. Mlle Deplémont, d'après ce journal qui annonce l'événement pour ce matin, doit être sous les verrous.

--J'ai entendu crier la nouvelle par un camelot, monsieur! J'en suis désolée, malade. Pour moi, elle n'est pas coupable!

--Pas coupable! Comment pouvez-vous en douter? Elle est prise, pour ainsi dire, la main sur le poison, et il y a des gens assez naïfs pour nier sa culpabilité!

--Mais monsieur sait bien qu'on ne l'a pas arrêtée tout de suite?

--La justice a bien fait en s'entourant de précautions, en ne mettant aucune précipitation, mais son opinion doit être faite depuis la première heure.

Il reprit son journal, non sans remarquer la pâleur de Sophie Brion dont la main tremblait en posant une cafetière auprès de lui.

Toutefois ces signes, pour un homme qui n'eût rien suspecté, prouvaient la sincérité des paroles de la femme de charge, quand elle s'écria d'un ton très ému:

--La pauvre jeune fille! moi qui l'ai tant connue! Elle est attachante, monsieur, je vous assure! et si courageuse dans une si triste position! travaillant toute la journée pour adoucir le sort de son père!

--Précisément! elle était excédée de ce travail forcé; et puis elle a su dissimuler un mauvais fonds. C'est un fait ni rare, ni bien extraordinaire, je vous assure!

--En vérité, monsieur! Pour moi, je conserve mon idée, et ne me consolerai jamais d'un tel chagrin.

--Vous avez bon coeur, mais il faut que justice se fasse. Irez-vous la voir dans la prison?

--La voir! s'écria-t-elle en reculant. Voir Mlle Deplémont en prison...

Elle se laissa tomber sur un siège, le visage décomposé par une émotion qui ressemblait à de la frayeur.

--Mais, ma pauvre Sophie, rien ne vous y oblige, dit Aubrun avec commisération. Et vous ferez bien d'éviter de nouvelles secousses, car vous ne me paraissez pas encore bien sûre de vos nerfs... Je comprends que, en dehors des sentiments que vous avez eus autrefois pour Mlle Deplémont, il vous répugne d'approcher une criminelle... car elle est coupable, croyez-le bien!

Si Sophie Brion avait trempé, indirectement ou non dans le crime, il la confirmait, en assurant que Gertrude était coupable, dans la conviction qu'elle-même était désormais à l'abri d'une poursuite.

Elle se domina assez vite et se leva en s'excusant.

--Que monsieur veuille bien m'excuser... C'est bien vrai que je ne suis pas encore forte.

--Comment en serait-il autrement? Il faut vous distraire de ces tristesses et prendre bravement votre parti de l'inévitable.

Un peu plus tard, elle revint elle-même sur le sujet.

--Monsieur dit qu'il faut être bien naïf pour croire innocente Mlle Deplémont. Mais qu'a-t-elle fait des valeurs qui ont été dérobées? Et qu'en aurait-elle fait si elle n'avait pas été découverte?

--Elle les a cachées en attendant... Elle ou sa mère les aurait négociées.

--Les négocier? C'eût été un grand danger, il me semble, monsieur?

--Oui, puisque les soupçons se sont portés sur elles et que leur nom est jeté à tous les vents. Mais pour moi, pour vous, pour n'importe qui, la négociation de valeurs au porteur n'offre jamais aucun danger, précisément parce qu'elles ne sont pas nominatives. Or, M. de Chantepy ne possédait que des valeurs au porteur, plus dix mille francs en espèces, paraît-il. Mlle Deplémont se décidera sans doute, un jour ou l'autre, à révéler l'endroit où elle a caché l'argent.

Il fut frappé de l'attention avec laquelle la femme de charge écoutait ses explications. Comme elle ne fit aucune objection, il vit clairement qu'il n'avait pas vainement compté sur son ignorance. Elle ne savait pas certainement que, soit par un agent de change, soit par la société financière à laquelle s'adressait habituellement M. de Chantepy, il était facile à la Justice de connaître les numéros des valeurs dérobées, et que ces numéros, confiés sous le sceau du secret aux différents centres financiers, feraient immédiatement connaître le coupable s'il s'avisait de vouloir négocier les titres.

Aubrun se plongea dans la lecture et, pendant que ses yeux parcouraient les lignes sans les voir, il coordonnait ses différentes impressions.

«Je mettrais ma main au feu que je suis sur une bonne piste... Que sait cette femme? Dans quelle mesure est-elle compromise? Malgré sa vive émotion de tout à l'heure, elle est bien maîtresse d'elle-même. Il faudra une surprise ou une maladresse pour qu'elle se livre. Je compte sur la maladresse et sur son besoin évident de parler. Dans peu de temps, je la questionnerai sur les difficultés de sa vie, car une manifestation d'intérêt réussit toujours. La clef pour entrer chez M. de Chantepy était chez le concierge, mais elle en avait une troisième, parbleu! Cependant c'est difficile à concilier avec les réponses de Mlle Deplémont au juge d'instruction, et avec la présence de la jeune fille chez son cousin vers dix heures...»

Les jours suivants, il avança à très petits pas, posant une question d'un ton indifférent, puis restant deux jours sans parler, ou tellement occupé au dehors qu'il voyait à peine la femme de charge.

Ce jeu lui réussit, et trois semaines après son installation, il avait gagné la confiance de Sophie Brion, d'autant qu'il se montrait maître très généreux, nullement familier, et facile à servir.

Il était allé directement à son coeur en lui parlant de son fils, en compatissant aux difficultés qu'elle avait surmontées pour élever son unique enfant, la passion de sa vie. Il apprit ainsi que ce fils travaillait dans un magasin de rubans et de fleurs artificielles. Son espoir, disait-elle, était de le voir un jour, peut-être prochainement, possesseur du fonds de magasin.

--Mais il faudrait une forte somme sans doute, dit Aubrun.

--Assez forte, je suppose, monsieur; mais depuis que mon fils gagne, j'ai fait des économies; on paierait par acomptes, et puis j'emprunterais...

«Ah! ah! pensa Aubrun, nous avançons vers quelque chose.»

Malgré son grand désir de pousser plus loin, il eut la prudence de laisser tomber la conversation et d'attendre que Sophie revînt elle-même sur le sujet.

Ce moment ne devait pas tarder, car plus la femme de charge connaissait «M. de Lucel», plus elle appréciait sa bonté et pensait qu'il ne refuserait pas, le cas échéant, de l'aider dans la réalisation de ses projets.

Elle vint donc le trouver pour lui dire: