Aimer quand même

Part 7

Chapter 73,770 wordsPublic domain

--Mademoiselle, cet interrogatoire succinct ne suffit pas. De plus, remarquez bien que vos réponses ont confirmé, non détruit les soupçons. Lorsque je vous reverrai, ce sera en présence de votre avocat qui vous conseillera et...

--Mon avocat! interrompit Gertrude avec désespoir; je n'ai pas besoin d'avocat, car je ne suis pas coupable, je ne suis pas coupable!

M. de Monvoy était très perplexe; en outre de sa bonté naturelle, la vue de Gertrude éveillait toute sa bienveillance.

--Pourquoi votre mère n'est-elle pas venue avec vous, mademoiselle? De toutes façons elle devait le faire.

--Mon père se meurt, répondit simplement Gertrude.

--Si les soupçons contre vous sont fondés, il me paraît impossible que vous ayez agi à l'insu de Mme Deplémont.

--Il y a six ans que je lutte contre le malheur; c'est une terrible école qui vieillit bien vite et apprend à avoir de la décision. Si j'avais commis un crime, je l'eusse fait sans en parler à ma mère.

--Il faut qu'elle soit interrogée. Quelqu'un peut-il la remplacer auprès du malade?

--Moi seule, murmura Gertrude à bout de forces.

Elle se laissa tomber sur un siège et fit des efforts surhumains pour ne pas sangloter tout haut.

M. de Monvoy passa dans le couloir où Cébronne attendait.

--Le père est-il vraiment mourant, docteur?

--Mourant... Mais dites-moi si...

--Tout à l'heure!

Poussé par sa bonté et puis par sa pitié en regardant Bernard, il arrêta sa manière d'agir.

--La justice n'est pas un bourreau, et il serait trop cruel, en ce moment, de la séparer de sa mère. Je vais donc la laisser partir pour rentrer chez elle, jusqu'à ce que... tout soit terminé. En attendant elle sera sous la surveillance de la police.

Cébronne respirait difficilement.

--Les réponses? dit-il brièvement.

--Elle n'avoue rien, et les réponses sont à sa charge.

--Que voulez-vous qu'elle avoue? s'écria Bernard en s'emportant aussitôt.

M. de Monvoy, tout à son affaire, avait répondu sans réfléchir et en suivant son idée.

--Allons, Bernard, vous m'inspirez une sympathie extrême... Mais du calme, je vous en conjure. Entrez dans mon cabinet, je désire que vous voyiez devant moi Mlle Deplémont.

En apercevant Cébronne, Gertrude, à laquelle un accablement subit ne permettait même pas d'entendre les paroles encourageantes du greffier, se leva vivement.

--Mademoiselle affirme avoir été chez M. de Chantepy à dix heures moins vingt, dit froidement M. de Monvoy.

Gertrude regardait en face Cébronne qui avait pâli.

--Je dis simplement la vérité, répondit-elle, pourquoi me faire souffrir plus longtemps?

--Ne vous trompez-vous pas sur l'heure? dit Bernard. Avez-vous réfléchi à la gravité de cette affirmation?

--Je n'ai pas à réfléchir, et le vrai serait-il dix fois plus grave que je ne le dissimulerais pas.

Et tout à coup, sous l'influence d'un doute terrible, elle tendit les bras vers Cébronne en criant avec un accent qui bouleversa les assistants:

--Ah!... Vous doutez de moi!

Elle serait tombée si Bernard, courant à elle, ne l'avait soutenue dans ses bras.

--Gertrude! Ma bien-aimée!... Quelle idée avez-vous eue? Non! Je ne doute pas! je ne douterai jamais, jamais! C'est inepte et monstrueux de vous soupçonner!

Il la serrait contre lui et répétait tout haletant:

--L'erreur tombera d'elle-même, ne craignez rien! Pensez à moi, à mon amour, il ne vous fera jamais défaut. Je vous aime! je crois en vous plus qu'en moi-même...

Elle pleurait, la tête appuyée sur le coeur dont elle entendait les battements précipités.

Le greffier contenait difficilement son émotion, et M. de Monvoy, très pâle, n'osait lever les yeux vers les infortunés. Son opinion était arrêtée et il voyait se dérouler l'avenir cruel...

--Docteur, dit-il, vous reconduisez chez elle Mlle Deplémont?

--Oui, oui... tout de suite.

--Partons! oh! partons! dit Gertrude qui se ressaisissait.

--Un instant seulement, mademoiselle!

M. de Monvoy dit un mot confidentiel au greffier qui sortit immédiatement, et rentrant quelques minutes après, fit un signe affirmatif.

--Vous pouvez partir, mademoiselle, mais vous restez à ma disposition, car, d'ici peu, j'aurai à vous questionner encore. Veuillez dire à votre mère que je voudrais la voir aujourd'hui à quatre heures.

--Oui, murmura Gertrude qui sortit à pas précipités.

Cébronne prit avec autorité la main de Mlle Deplémont, la passa sous son bras et descendit l'escalier qui conduisait presque directement dans la galerie des Marchands.

VII

Soit par une indiscrétion du greffier, soit pour une autre cause, le bruit se répandit parmi les avocats, qui se promenaient nombreux dans la galerie des Marchands, que la femme soupçonnée d'avoir assassiné M. de Chantepy était dans le cabinet du juge chargé de l'instruction.

--L'a-t-on vue? demanda vivement M. des Jonchères, qui causait encore avec l'avoué. Est-elle seule?

--Elle est arrivée, dit-on, avec le docteur Cébronne. C'est donc bien lui, Jonchères, l'homme amoureux désigné par les journaux? J'en suis fâché pour lui.

--Cette femme est-elle grande, avec un teint mat et des yeux admirables? demanda l'avocat sans répondre à la question qui lui était posée.

--Vous la connaissez donc? Vous la décrivez comme le greffier, qui en parle avec enthousiasme.

M. des Jonchères reconnaissait la jeune femme, à laquelle il avait adressé la parole une heure auparavant.

«Et Bernard a suivi son idée! Il se pose ouvertement en protecteur!»

--Les voilà! dit quelqu'un.

Le docteur Cébronne, tête nue, entrait dans la galerie, avec Gertrude. A l'attitude des groupes, à leur curiosité manifeste, il comprit que la personnalité de Mlle Deplémont était connue. Il s'irrita des regards curieux jetés sur elle et, bien qu'il eût aperçu des amis, il répondit à quelques saluts de façon à tenir les gens à distance.

M. des Jonchères s'avança vers lui, et Bernard lui tendit la main, en disant gravement:

--Henri, je te présente ma fiancée, Mlle Deplémont. Gertrude, voici M. des Jonchères, mon meilleur ami. Je crois vous avoir déjà parlé de lui.

La jeune fille, trop bouleversée pour prononcer un mot ou rien remarquer, regarda, sans le voir, M. des Jonchères.

--Traversons par ici, dit Cébronne.

Mais, comme Gertrude pressait le pas, il la retint doucement, ne voulant pas avoir l'air de fuir.

Des reporters, venus pour une autre cause, circulaient, affairés, de groupe en groupe, afin d'obtenir des détails. L'un d'eux s'approcha même de Cébronne.

--Docteur, me permettez-vous de passer chez vous, aujourd'hui?

--Qui êtes-vous, monsieur?

--J'appartiens au journal _X_...

--Ah! dit le docteur en le toisant du haut en bas, venez, monsieur! vous serez jeté à la porte par mon valet de chambre.

Il sortit du Palais de Justice, accompagné par M. des Jonchères.

Cébronne fit monter Gertrude dans son coupé, et resta un instant avec son ami sur le trottoir.

--Eh bien, Henri, tu l'as vue? Comprends-tu, maintenant, la stupidité des soupçons?

--Je ne crois pas que cette femme-là soit coupable! dit chaleureusement l'avocat.

--Evidemment!... et il est invraisemblable qu'elle soit même soupçonnée; mais M. de Monvoy en tient pour son idée.

--Mon pauvre ami... son idée est étayée, l'enquête est là! Qui ou quoi amènera un renversement des choses? je n'en sais rien!

--Il faut bien qu'il arrive, ce renversement! s'écria Bernard.

--Et M. de Monvoy la laisse retourner chez elle?

--Oui, étroitement surveillée, dit Cébronne avec amertume. Regarde à droite, tu verras l'inspecteur de la sûreté et deux sergents de ville qui se préparent à nous suivre; comme si nous pensions à fuir! Les imbéciles!

--Qu'on vous suive ou non, qu'importe!

--C'est toi qui agiras, Henri, pour la tirer de cette situation impossible! Son père se meurt, c'est pourquoi on la laisse encore libre. Aujourd'hui, je ne la quitte pas; demain, dimanche, viens chez moi à une heure. Prépare un plan, tu me le soumettras.

--Compte sur moi!

Tout consterné, il regarda partir la voiture et allait remonter au Palais, quand il pensa aux reporters.

«Ah! non, par exemple!... pas de questions! Et ce soir, quel tapage dans les journaux! Vingt personnes ont entendu Bernard me présenter cette jeune fille comme sa fiancée...»

Il appela un fiacre et rentra chez lui pendant que, dans la voiture de Cébronne, il se passait une scène de désespoir.

Le coeur déchiré, Bernard renonçait à parler pour consoler une douleur inconsolable.

--Je comprends, à présent, dit Gertrude d'une voix entrecoupée, que cette accusation est réelle; jusque-là, je ne le croyais pas!

--Nous l'anéantirons, soyez-en certaine! Ne vous effrayez pas outre mesure, Gertrude! M. des Jonchères est un habile avocat, et il prouvera très vite l'inanité des soupçons.

--Les soupçons!... vous ne me dites pas tout! Ce ne sont pas seulement des soupçons, c'est une accusation formelle, et si, d'ici peu de jours, on ne découvre rien, on me conduira en...

Elle balbutia le mot de prison, qui se perdit dans un sanglot.

Cébronne jeta son bras autour d'elle, comme pour la protéger, la défendre contre un ennemi évoqué.

--On découvrira le coupable, ma chérie, je vous le jure!

Mais sa voix tremblante effraya Gertrude en la confirmant dans ses craintes, et ils ne prononcèrent plus un mot jusqu'à la rue des Guillemites.

Ce même jour, après être allé au greffe chercher les pièces concernant l'enquête, M. des Jonchères se mit en face de l'affaire, non plus en ami de Cébronne, mais, bien qu'il n'eût pas eu d'entretien particulier avec Mlle Deplémont, en avocat chargé de la défense.

Il s'aperçut avec dépit que la logique de M. de Monvoy s'imposait fortement à son esprit. L'enchaînement des faits était tel, chaque anneau, sauf sur un point, paraissait si bien soudé que, oubliant son impression du matin, l'avocat se répétait:

«C'est elle! c'est évident!... comment la défendre, comment la sauver?

Il entra dans des suppositions variées pour expliquer le crime sans que la jeune fille y fût mêlée, et s'arrêta longuement sur la seule supposition vraisemblable: Mlle Deplémont pouvait être victime d'une habile machination. Mais alors, seule, une personne de la maison, approchant librement M. de Chantepy, eût agi; or, l'enquête prouvait péremptoirement que chacun, sauf Gertrude, était chez soi à l'heure du crime.

M. des Jonchères tournait dans un cercle pour revenir au même point, c'est-à-dire à la conviction même du magistrat. La pensée de Cébronne paralysait ses efforts, obscurcissait son sens, ordinairement fin et subtil. Il se leva avec impatience, pour aller s'accouder à la fenêtre. Il regarda vaguement les tramways et le mouvement de la rue, tout en creusant le problème, sans parvenir à briser les fils qui attachaient son jugement.

Tout à coup, il jeta sa cigarette et revint à son bureau.

«Essayons de ce moyen... j'aurais dû y penser plus tôt.»

Il écrivit un télégramme et alla lui-même le porter à la poste du boulevard Saint-Germain; puis il se rendit chez M. de Monvoy.

Le juge d'instruction n'était pas chez lui, mais, comme il devait rentrer d'un instant à l'autre, M. des Jonchères l'attendit.

--Ah! je me doutais que vous viendriez, Jonchères, dit M. de Monvoy en arrivant. Et j'apporte, dans ma serviette, des papiers pour vous; je vous les aurais envoyés si je n'avais pas compté sur votre visite.

Il paraissait fatigué, malheureux, et aborda, sans tarder, le sujet qui l'absorbait.

--La vue de cette jeune fille et de sa mère est faite pour ébranler... cependant, chaque réponse a confirmé l'accusation.

--Quelle a été l'attitude de la mère?

--La malheureuse, affolée, s'est accusée pour sauver sa fille.

--Ah! quelle maladresse! s'écria l'avocat.

--Maladresse très touchante, en tout cas... Nous avons eu, dans mon cabinet, une scène comme je n'en voudrais pas voir souvent. Fort heureusement, Cébronne avait amené lui-même Mme Deplémont et attendait, dans le couloir, la fin de l'interrogatoire. Ah! le rôle d'un magistrat est souvent bien pénible! Je suis là, entre mon devoir et ma pitié... car, enfin, tout l'accuse!

--Je ne la crois pas coupable, dit résolument l'avocat.

--Voilà bien l'homme! La femme est jeune, charmante, alors elle n'est pas coupable!

--Un tel regard ne trompe pas, et vous-même êtes influencé par lui...

--Sans doute! dit M. de Monvoy, en se promenant avec agitation; oui, sans doute! elle n'a pas plus l'air d'une criminelle que vous et moi... Et, cependant, Jonchères, votre assurance m'étonne! vous avez assez d'expérience pour savoir qu'une physionomie, même délicieuse, peut tromper. Bien que vous n'ayez pas mon âge, votre carrière est déjà assez longue pour que vous ayez vu des choses bien étranges.

--Oui... plus étranges même que cette affaire, qui ne serait qu'un crime vulgaire, sans la personnalité de l'accusée et sans l'amour de Cébronne.

--Ah! c'est désolant! dit le juge avec chagrin. Un tel homme, dans une telle situation! son nom est désormais livré à la malignité publique.

--Il est bien au-dessus de cela! répliqua vivement M. des Jonchères, et son attitude forcera, au contraire, l'estime générale. Envers et contre tout, il aime avec passion cette jeune fille, il lutte pour elle, il s'oublie entièrement pour la soutenir, et vous croyez que le public lui jettera la pierre! J'ai meilleure opinion de lui! Pour moi, je crois, avec Cébronne, à l'innocence de Mlle Deplémont.

--Alors, au nom du ciel, basez votre opinion, je ne demande que cela! Prouvez que je m'égare, que je suis un imbécile, un idiot, ce que vous voudrez, enfin! et toute ma vie, je vous en serai reconnaissant.

--Il est toujours facile de prouver la bonté de votre coeur, répondit M. des Jonchères, ému par le ton et les paroles de M. de Monvoy, car vous agissez avec humanité et prudence. Je sais trop bien que les faits accusent Mlle Deplémont; toutefois, en la voyant, je pense que nous sommes dupes d'apparences. Moi, je vais commencer une enquête.

--Vous n'irez jamais assez vite... En mon âme et conscience, la liberté laissée à cette jeune fille ne peut être que provisoire, et encore parce que les circonstances m'imposent des ménagements.

--Je sais!... je sais aussi que Cébronne fournirait n'importe quelle caution pour que la liberté de Mlle Deplémont fût prolongée?...

--Jonchères, dit M. de Monvoy avec émotion, je donnerais beaucoup pour que mon devoir me permît d'accepter la caution... Mais vous savez bien qu'un pauvre diable serait déjà arrêté, si les apparences, dont vous parliez, l'accusaient de la même façon.

--C'est vrai... et, cependant, les deux cas sont très différents. Il est plus aisé de croire à la culpabilité d'un malheureux sans feu, ni lieu, ni éducation qu'à celle d'une jeune fille de bonne naissance, d'éducation affinée et, de plus, aimée d'un homme supérieur qui la connaît à fond...

--Sans doute, sans doute! sans cela... mais il y a des bornes impossibles à franchir.

--Je sais...

Un lourd silence pesa quelque temps sur les deux hommes.

--Vous parlez d'enquête, reprit M. de Monvoy; croyez-vous que, depuis cinq jours, je me sois borné à m'occuper de Mlle Deplémont?

--Non, évidemment... les pièces que j'ai étudiées cet après-midi, quoique incomplètes, prouvent que l'enquête a été menée rondement sur divers points à la fois.

--Toujours poursuivi par la pensée de Cébronne, et par l'espoir de découvrir un fait qui justifiât Mlle Deplémont, j'ai activé, par tous les moyens à ma portée, le commencement de l'enquête. Par malheur, le résultat est désolant. Récapitulons: en dehors de Mlle Deplémont, deux personnes étaient en cause: le concierge et la femme de charge, Sophie Brion. Le premier est inattaquable, tant par son honorabilité que par les circonstances. La seconde également; toutefois, j'ai poussé assez loin de ce côté. Les renseignements pris confidentiellement dans son pays, à Lieusaint, auprès d'une famille qu'elle a servie autrefois et avec laquelle elle a conservé des rapports, auprès des personnes qu'elle fréquente, ont concordé exactement pour affirmer l'estime générale dont elle jouit.

--Vous l'avez soupçonnée, en somme?

--Oui et non!... elle était au nombre des trois personnes qui, approchant de très près M. de Chantepy, devaient, pour cette seule raison, inspirer des doutes. Mais aucune charge, ni directe ni indirecte, n'a été relevée contre elle, au contraire! Je l'ai interrogée deux fois avec minutie; elle a répondu fort naturellement, et sans aucune contradiction, comme une femme que le soupçon ne peut atteindre. Enfin, son alibi est sûr, confirmé même par Mlle Deplémont, dont elle parle, du reste, avec respect, affection, et en déclarant que jamais elle ne la croira coupable.

--Je ne dis pas que je soupçonne quelqu'un, répondit l'avocat, mais je chercherai et ferai chercher, car je crois l'infortunée jeune fille innocente.

--Usez de tous vos droits... et Dieu veuille que la suite vous donne raison!

--Les ordonnances du docteur Cébronne ont-elles été retrouvées?

--Oui... il n'y a aucune falsification. D'ailleurs, vous savez que l'aconitine, employée par l'assassin, était pure et a été dissoute dans de l'eau. En potion, la dose est infime.

--Je sais tout cela, répondit M. des Jonchères en dissimulant son découragement.

Comme toujours, en quittant le magistrat, il avait une sensation d'accablement contre laquelle il réagissait mal, et il chercha vainement, pendant la nuit, à secouer l'obsession.

Il était sous la même impression en arrivant, le lendemain, chez Cébronne.

--Le malheureux M. Deplémont est mort, lui dit Bernard, sans préambule.

--Mort! déjà?... On ne le croyait pas aussi malade, lors de son retour à Paris?

--Non... mais un changement de vie complet et les émotions ont amené des complications qui ne pardonnent pas. Il y a quelques heures seulement, ce malheureux a soulevé le lourd rideau qui borne notre vue.

Le ton du docteur Cébronne était plus significatif que ses paroles, et M. des Jonchères, qui avait toujours vu son ami passionné pour les questions humanitaires, mais, par une inconséquence fréquente, presque indifférent à l'idée religieuse, se demandait avec surprise quel travail s'opérait dans sa pensée.

Bernard n'attendit pas la question pour y répondre.

--Tu essaies de creuser mon état d'esprit? Vois-tu, j'ai tant souffert depuis une semaine, que j'ai cherché un appui en moi, autour de moi... je n'ai aperçu que le vide.

--Et l'homme n'est pas fait pour le vide, je te l'ai dit bien des fois.

--Je le sais... ou plutôt je le vois! Jusqu'ici, j'avais cru qu'un homme, entraîné par la douleur dans certains courants d'idées, cédait à de simples impressions; je m'aperçois qu'il était pris par une loi impérieuse.

Cébronne se parlait à lui-même, et M. des Jonchères jugea plus sage de ne pas insister.

--Quelle semaine, Henri! quelle semaine! Il y a juste huit jours, je t'apprenais mes projets, et quelque chose d'atroce va nous broyer, nous broie déjà!

--Mais non, Bernard, dit l'avocat, navré des paroles désespérées de son ami, tu exagères! Une erreur, quelle qu'elle soit, se reconnaît, se détruit. Parlons d'elle et de nos moyens d'action.

--Oui, parlons d'elle, pauvre Gertrude! As-tu un plan à me proposer?

--Un plan qui me soit personnel, non! J'ai passé une partie de la nuit à me débattre contre l'évidence de l'accusation.

--Contre l'évidence de l'accusation!! et cependant, tu l'as vue? Et quelle incohérence! Tu viens de parler d'une erreur, à présent, tu me fais part d'un doute?

--L'incohérence s'explique; en la voyant, j'ai été convaincu de son innocence, mais, quand je me place devant les faits bruts, je change d'avis.

--Influencé à ce point!... Alors? Alors, tu renonces à la défendre?

--Allons donc! pour qui me prends-tu, Bernard?

--Le sais-je? Pourquoi es-tu découragé quand l'innocence de ma chère Gertrude est aussi certaine que ta propre honorabilité? Et enfin, quoi? Que vas-tu faire? Quel plan?

--Voici: j'ai télégraphié à un homme, que j'emploie souvent dans les affaires criminelles, de venir ici à deux heures. Nous allons lui raconter les faits sans une réflexion, sans un commentaire. N'étant influencé par rien, ni par personne, il aura une impression neuve et peut-être très différente de la mienne.

--Qui est-ce?

--Un pauvre diable intelligent, un réfractaire, comme dirait Vallès. Il a été dans l'aisance, s'est ruiné, ou plutôt, tout jeune, a été ruiné par une coquine. Depuis, il a fait un peu de tout, a même été policier, mais, ne supportant aucune discipline, est sorti de la police officielle. Je lui ai presque sauvé la vie avec des travaux d'écriture, puis, comme il a du flair et un véritable esprit d'intuition, je l'emploie pour des recherches et des contre-enquêtes. Deux ou trois fois, ses découvertes m'ont aidé à gagner la partie.

--Ma pauvre Gertrude!... Son sort entre les mains d'un tel individu!

--Je t'assure que c'est un brave homme à sa manière, et il m'est entièrement dévoué. S'il nous rend service, le côté bohème de sa vie nous est bien indifférent. Mais le secret le plus absolu doit être gardé, et tes domestiques eux-mêmes ne doivent pas soupçonner qui vient ici. Je lui ai donc écrit de se présenter de ma part comme malade.

--Ah! bien...

Cébronne sonna et dit à son valet de chambre:

--Un malade, recommandé par M. des Jonchères, viendra tout à l'heure. Je le recevrai par exception.

Il attendit que la porte fût refermée pour demander à l'avocat:

--Tu as lu les journaux, Henri?

--Un seulement!... il était sobre dans ses renseignements.

--Lis.

Cébronne tendait un journal de la veille où son nom s'étalait dans un long article qui prenait deux colonnes de la première page. La scène du jour précédent, dans la galerie des Marchands, était racontée de façon à frapper le public par son côté romanesque. On parlait avec enthousiasme de la beauté de Gertrude, et l'article se terminait par ces mots:

«Il suffit de voir cette jeune fille pour penser que la justice s'égare; cependant nous sommes en mesure d'affirmer que tout l'accuse. Quant à l'éminent docteur Cébronne, que nous avons eu l'honneur d'aborder, il a des manières un peu rudes, nous les lui pardonnons en faveur de sa belle fiancée.»

--Que ferais-tu? dit Cébronne.

--Rien... Les circonstances ne nous permettent pas d'imposer silence aux journaux.

--Quel soulagement d'administrer une correction à ce goujat!

--Il faudrait la renouveler... et puis, à quoi bon?

--Oui, à quoi bon? répéta Cébronne avec un geste d'indifférence. Rien ne me touche, hormis ce qui la concerne.

M. des Jonchères savait bien que le grand coeur de son ami ne pensait ni à lui, ni aux graves ennuis de voir son nom mêlé à une ténébreuse aventure.

--Je ne m'explique pas, je ne m'expliquerai jamais, reprit Bernard, que tu ne parviennes pas à envisager la question sous son jour réel...

--J'ai tort, je ne le nie pas, mais il me faut une influence étrangère pour entamer la logique qui s'impose trop fortement à mon esprit...

Le valet de chambre l'interrompit en annonçant que le malade attendu était arrivé.

Ils passèrent alors dans le cabinet de consultation, et Cébronne se vit en face d'un homme ni jeune, ni vieux, de taille moyenne, trapu, avec une tête carrée et une physionomie qui frappa le docteur par son impassibilité voulue ou réelle.

--Aubrun, dit M. des Jonchères, nous avons besoin de votre expérience et de toute votre habileté dans une affaire très douloureuse pour mon ami, le docteur Cébronne. Vous la connaissez, sans doute, par les journaux?

--Oui... J'ai lu différents articles. Vilaines apparences pour cette jeune femme!

--Précisément! Apparences... et nous sommes persuadés que la justice s'égare, malgré les précautions dont elle s'entoure. Je vais vous exposer minutieusement les faits; malheureusement, tels que les présente l'enquête, ils sont probants et...

--Et vous gardent prisonnier, dit Aubrun saisissant aussitôt la question; vous ne parvenez pas à vous en dégager pour la défense? Je comprends! et désire connaître jusqu'au détail le plus infime.