Part 6
Elle se dégagea pour se réfugier auprès de sa mère, qui crut, comme elle, à un accès de folie.
Il les devina et leur dit posément:
--Gertrude, je ne suis pas en démence... je vous ai cherchée pour vous apprendre, avant tout autre, les soupçons qui pèsent sur vous... et pour vous adoucir la secousse.
--Mais, docteur, qu'est-ce que vous dites? s'écria Mme Deplémont. Quels sont les fous qui accusent ma fille d'un crime?
--Personne ne l'accuse... mais les circonstances sont des preuves accablantes.
--Je n'en crois pas mes oreilles! dit Gertrude avec indignation. Quoi! un homme comme vous se fait l'interprète d'une pareille sottise?
Elle était exactement dans le même état d'esprit que celui de Cébronne quand il avait répondu au magistrat:
«C'est ridicule! et aussi monstrueux que de m'accuser moi-même!»
--J'ai pensé et répondu comme vous, reprit-il en la conduisant vers la fenêtre qui ouvrait sur la rue des Guillemites. Vous voyez cet homme qui fait les cent pas devant le petit jardin?
--Oui, je le vois! quel rapport?...
--C'est un inspecteur de la sûreté, Gertrude. Il m'a suivi pour vous découvrir. A présent, il sait où il devrait venir pour... vous arrêter.
--Arrêter ma fille!
Mme Deplémont mit dans ce cri tout son coeur et tout son étonnement. Mais Gertrude se contenta d'un geste dédaigneux.
--C'est absolument stupide!... Et quelles sont les circonstances qui m'accusent?
--M. de Chantepy est mort empoisonné par une piqûre d'aconitine.
--Eh bien?
--Eh bien, vous êtes allée le soir lui dire adieu, et c'est vous qui lui prépariez souvent...
--Oui, interrompit Gertrude, mais dimanche il a refusé, en disant qu'il ne souffrait pas assez pour employer la morphine.
--Il a refusé!... pourrez-vous le prouver? dit Cébronne avec ardeur.
--Ma parole suffit, je suppose, répondit-elle en se troublant un peu.
--Et le poison?
--Quel poison?
--L'aconitine?
--Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession, si ce n'est ce que vous avez ordonné à ma mère.
--De l'aconitine était cachée sous des papiers, dans un tiroir de votre commode.
Les yeux dilatés par l'étonnement, elle demeura stupéfaite, pendant que Mme Deplémont l'entourait de ses bras, en s'écriant:
--Mais, que dit le docteur? Gertrude, mon enfant, c'est épouvantable! Ne t'effraie pas, je te défendrai...
--M'effrayer... me défendre... répéta machinalement Gertrude. Calmez-vous! dit-elle, en voyant sa mère éclater en sanglots. C'est une méprise extraordinaire, facile à détruire. Où faut-il aller crier la vérité? demanda-t-elle à Bernard.
--La crier ne suffit pas... il faudra la prouver.
--Quoi! je n'ai jamais menti... je dirai ce qui est, ce sera suffisant.
Cette réponse d'une âme honnête, qui n'admet pas un instant qu'on doute de sa droiture, remua le coeur de Cébronne.
--Le juge d'instruction, auquel vous aurez à répondre, est un homme bon et bienveillant, dit-il; en vous voyant, en vous entendant, j'espère que ses doutes se dissiperont.
--Le juge d'instruction! répéta-t-elle en pâlissant. Comment! c'est vrai? On m'accuse, on me cherche?
--Vous ne parvenez pas à le croire, pauvre enfant! et c'est bien naturel. Mais, ne craignez pas, l'orage passera!
--Je saurai lui tenir tête! dit-elle avec la subite énergie d'une fierté irritée.
--Et vous aurez l'appui de mon nom, de mon amour, Gertrude! Au magistrat, je me suis dit votre fiancé, bientôt votre mari, et on verra bien!
--Vous avez fait cela! balbutia-t-elle, les yeux brillants de joie.
Alors tout s'évanouit pour la laisser en face du bonheur qu'elle avait fui. Les sentiments les plus variés se reflétaient sur son visage expressif: jamais elle n'avait paru plus belle à Cébronne et plus digne d'être aimée.
--Oh! mon Dieu! j'oublie! s'écria-t-elle. Vous vous êtes prononcé, et vous ne savez pas... Je ne parle pas de ces soupçons absurdes, mais...
Elle regarda sa mère, qui assistait silencieusement à cette scène.
--Je sais, dit Bernard, en attirant Gertrude à lui, je sais! Votre père? Qu'importe! Vous ne savez pas, vous, comment aime un homme qui sait aimer ardemment, profondément! Mon amour est plus fort que toutes les circonstances, et il les brave!
En ce moment, Mme Deplémont oubliait presque le passé, ses chagrins présents, l'étrange communication qui venait de leur être faite, pour contempler sa fille, en se disant avec joie:
«Elle mérite si bien un tel amour!»
L'appartement, à cette heure, était inondé de soleil; les rayons glissaient autour de ces vivants et riaient, dans leur vieillesse toujours jeune, des sentiments qui, dans leur intensité, donnaient tant de vie à cette chambre enveloppée jadis de recueillement et de méditations tranquilles. Ils savaient que cette vie serait emportée dans l'inconnu, tandis qu'eux-mêmes viendraient encore, à la même place, se glisser au milieu de nouveaux vivants, comme une espérance, une joie ou une ironie...
--Mon père est ici... malade, très malade, dit Gertrude en levant vers Cébronne ses beaux yeux, dans lesquels il lisait un amour à l'unisson du sien.
Mme Deplémont ne lui laissa pas le temps de répondre.
--Va chez ton père, Gertrude! Préviens-le qu'un nouveau médecin va l'examiner.
Elle obéit aussitôt, et Mme Deplémont, ne se contraignant plus, dit à Cébronne, d'un ton angoissé:
--Je l'éloigne pour vous parler librement. Docteur, est-il vrai, est-il possible que ma fille court quelque danger? Ces soupçons ne sont-ils pas le comble de la folie?
--Le comble de la folie, assurément! et le danger sera écarté, dit-il en hésitant.
--Mais, il existe?
--Non, j'espère... le coupable est peut-être découvert à l'heure où je vous parle. Mais on ne peut éviter certains ennuis, et il faut absolument que Mlle Deplémont vienne avec moi pour s'expliquer avec le magistrat... il le faut absolument!
--Elle reviendra? On n'aura pas l'idée monstrueuse de l'arrêter! Je voudrais l'accompagner et mon mari se meurt!
--Rassurez-vous, dit-il avec une tranquillité affectée, elle reviendra; je la ramènerai moi-même. Soyez calme, je vous en prie, il ne faut pas l'agiter. Remarquez que, pour le moment, il s'agit d'une formalité...
Gertrude rentra et dit à Bernard:
--Il vous attend... il est bien mal, je crois. Si vous pouviez le soulager!
Le docteur Cébronne voyait bien qu'il n'avait pas fait passer dans l'esprit de Mlle Deplémont ses propres inquiétudes sur la gravité des soupçons. Huit heures sonnaient, il savait que son devoir était tracé et avait hâte d'agir.
--Je suis obligé de vous emmener, ma chère Gertrude; il faut absolument que vous veniez avec moi chez le magistrat chargé de l'instruction.
--Chez le magistrat? Tout de suite? dit-elle en reculant.
--L'aventure est idiote, révoltante... c'est évident! mais elle existe, il faut y mettre fin le plus tôt possible.
--Vous croyez? dit-elle timidement. Cette démarche est nécessaire?
--Nécessaire, répondit Cébronne qui, la mort dans l'âme, n'osait ajouter: «Si nécessaire que peut-être ne reviendrez-vous pas ici!...»
--De toute façon, vous serez interrogées, vous et votre mère, comme les parentes et amies de M. de Chantepy.
L'agitation évidente de Mme Deplémont fit comprendre à Gertrude la nécessité de se contraindre.
--Vous avez raison, dit-elle, il faut en finir le plus vite possible. Je vous accompagne, mais, pendant que je me prépare, allez, je vous en prie, voir mon père.
Bernard suivit Mme Deplémont; quand il revint, il était seul et dit à Gertrude prête à partir:
--Il est très mal, en effet! On ne doit pas le laisser seul. Mme Deplémont ne le quittera pas jusqu'à votre retour.
--Je vais leur dire adieu.
Les portes étant restées ouvertes, Cébronne l'entendit parler à sa mère et l'embrasser.
--A bientôt!
--Le docteur croit que tu seras retenue assez longtemps, Gertrude.
--Alors, ne m'attendez pas pour déjeuner.
Elle était très émue en revenant auprès de Bernard.
--Il est certainement beaucoup plus mal qu'hier, dit-elle d'une voix tremblante.
Cette douloureuse préoccupation atténuait l'effet qu'auraient dû produire les nouvelles apportées par Cébronne; la mort affreuse de M. de Chantepy avait bouleversé Gertrude, mais l'accusation, si elle la révoltait, ne pénétrait pas en elle comme une inquiétude poignante. A son sens, après avoir rempli la formalité exigée par la justice, cette pénible et bizarre aventure serait terminée.
Enfin elle revoyait l'homme qu'elle aimait de toutes ses forces, il lui donnait les preuves d'un attachement complet, irréductible.
Toutefois, quand elle fut assise dans le coupé de Cébronne, les faits lui apparurent plus réels; il la vit pâlir et se troubler.
--Ce sont trop de secousses! dit-elle, c'est décourageant! Je ne peux plus supporter tant de malheurs!
--Ah! ma pauvre bien-aimée!...
Il s'efforça de la rassurer, il lui parla avec une tendresse qui la ravit, et, après l'avoir calmée, il fit appel à son énergie.
--Il faut, lui dit-il, que vous soyez bien vous-même, c'est-à-dire calme et forte pour répondre aux questions qui vous seront posées.
Une expression de colère passa dans le regard de Gertrude.
--C'est irritant! dit-elle en se tournant vers lui.
Il constata avec satisfaction l'irritation de la jeune fille, la considérant comme le meilleur des stimulants pour la sortir de l'affaissement qui s'emparait d'elle un instant auparavant.
--Je bouillonne, lui dit-il, en pensant à l'imbécillité de cette affaire! Mais le calme est une grande force, vous le savez, et je vous crois femme à en avoir même dans un cas aussi anormal. Maintenant mon meilleur ami, M. des Jonchères, est au Palais; si vous le voulez auprès de vous pour vous conseiller?
--Me conseiller? Un avocat...? pourquoi faire? dit Gertrude avec une vague terreur. Vous m'avez parlé de formalité, me trompez-vous?
--Non... tout se passera bien, ma chère Gertrude. Mais, parfois, un conseil est utile.
--Je veux répondre seule aux questions qu'on m'adressera, dit-elle vivement.
--C'est entendu.
Il garda sa main étroitement serrée dans la sienne jusqu'au moment où la voiture s'arrêta devant le Palais de Justice.
Appuyée sur le bras de Cébronne, elle monta avec assez de fermeté le large escalier du Palais et entra dans une salle où il la pria de l'attendre.
Il fit passer sa carte à M. de Monvoy et fut aussitôt introduit auprès du juge.
--Eh bien, docteur?
--Mlle Deplémont est là, répondit sèchement Cébronne.
--Elle est là!... Gardais avait donc raison. C'est vous qui l'amenez?
--Sans doute... et croyez-vous qu'une femme innocente se dérobe à des questions?
--Qu'elle vienne!
--Un instant! dit Bernard. Quelle décision comptez-vous prendre?
--La question ne doit pas m'être posée, docteur! En tout cas, je ne puis rien décider avant l'interrogatoire. Est-elle seule? Il faut que je voie la mère.
--Mme Deplémont est auprès de son mari, qui, selon moi, n'a pas quarante-huit heures à vivre: je l'ai examiné.
--Je ne le croyais pas aussi mal, répondit M. de Monvoy; c'est une complication. Jonchères est au Palais; on va le prévenir, pour qu'il vienne auprès de Mlle Deplémont.
--Elle ne veut pas d'avocat pour le moment, elle me l'a dit de la façon la plus formelle.
--Ah!... Je crains qu'elle n'ait une idée imparfaite de la situation.
--L'important est qu'elle réponde d'une façon satisfaisante à vos questions, dit Bernard d'un ton impatient, et je me suis efforcé de ne pas la troubler inutilement.
--Je comprends!... Mais nous devons procéder avec quelque régularité. Voulez-vous, docteur, faire entrer vous-même cette jeune fille, ou bien?...
--Ai-je le droit d'assister à l'interrogatoire?
--Non, certes!
--Alors... faites-la entrer, répondit Bernard d'une voix étouffée. Je ne suis plus maître de moi...
M. de Monvoy se leva et serra énergiquement la main de Cébronne.
--J'aurai peut-être besoin de vous, docteur!
--Je vais descendre dans une des galeries, et quand Mlle Deplémont sera dans votre cabinet, je remonterai et attendrai dans le couloir.
--Très bien!
VI
Pendant que le docteur Cébronne parlait au juge d'instruction, M. des Jonchères, accompagné d'un vieil avoué, traversa la salle où Mlle Deplémont attendait.
--Quelle belle personne! dit-il.
--Oui... mais comme elle a l'air pensif!
--Et inquiet, ce me semble! Elle désire sans doute un renseignement, car elle a fait un mouvement vers nous, je vais le lui demander.
Il s'approcha de Gertrude.
--Cherchez-vous quelque chose, madame? Puis-je vous renseigner?
--Oh! non, merci! J'attends seulement quelqu'un.
--Mille pardons, madame! J'avais cru, en passant près de vous, que vous désiriez nous questionner.
--Non, monsieur.
Il s'éloigna sans se douter qu'il avait parlé à la femme dont la défense lui était confiée. Il ne croyait pas au succès immédiat des recherches de son ami, et, malgré sa conversation de la veille avec Cébronne, il ne fit aucun rapprochement. Mais, avant de quitter la salle, il se retourna machinalement et aperçut encore le joli profil de Gertrude.
Après le petit incident, qui venait d'interrompre pendant une seconde le cours de ses réflexions, Mlle Deplémont s'absorba de nouveau dans ses pensées, sans remarquer les regards des jeunes avocats qui passaient et que son attitude, jointe à sa beauté, frappait ou intriguait.
Elle ne songeait pas à l'accusation portée contre elle, mais à l'amour de Bernard.
Cet amour si fort, qui ne reculait devant rien, la remplissait d'une joie si profonde, si envahissante qu'elle oubliait même le motif de sa présence au Palais de Justice. Son père, la mort de M. de Chantepy étaient relégués au second plan, et quand un huissier à qui Cébronne avait désigné de loin la jeune fille, s'approcha d'elle en la priant de le suivre, elle avait pris une décision.
«Pourquoi refuserais-je plus longtemps? Il sait tout, et il veut bien.»
Elle se sentait réconfortée au point que les fardeaux de sa vie ne pesaient plus sur elle; cette impression la soutenait encore et donnait à sa physionomie une expression résolue quand elle entra dans le cabinet du juge. Mais elle se troubla en n'apercevant pas M. Cébronne.
--Veuillez vous approcher, mademoiselle, lui dit M. de Monvoy en désignant un siège.
--Où est le docteur Cébronne? demanda-t-elle avec inquiétude; je croyais me retrouver ici avec lui?
--Il reviendra plus tard... il n'avait pas le droit d'assister à l'interrogatoire.
--Pourquoi donc? Je lui reconnais tous les droits, et j'aimerais mille fois mieux qu'il fût auprès de moi.
--Moi seul dois trancher cette question, mademoiselle, répondit le juge qui ne put réprimer un sourire. Mais si vous désirez que M. des Jonchères, l'avocat choisi pour vous par M. Cébronne, vienne ici, nous allons le faire appeler.
--L'avocat choisi pour moi par M. Cébronne? répéta-t-elle lentement, non, je n'en veux pas!
De ce moment, comprenant mieux la gravité de la situation, elle s'effraya. Néanmoins, elle remarqua l'air bienveillant du magistrat et l'expression d'un greffier qui, le menton dans sa main, la regardait curieusement.
Ce regard, où quelque chose déplut violemment à Mlle Deplémont, éveilla chez elle un sentiment de hauteur qui lui rendit toute sa présence d'esprit.
Malgré l'invitation qui lui fut encore adressée, elle resta debout, la main appuyée sur le dossier d'une chaise, et répondit d'un ton bref aux questions sur son nom, son âge et sa demeure.
--Vous savez déjà, mademoiselle, pourquoi j'ai désiré vous voir et...
--M. Cébronne me l'a dit, interrompit-elle, et je ne m'explique pas qu'un homme comme vous, à l'air bon et intelligent, ait une idée aussi absurde.
Cette attaque naïve, en même temps très ferme, eût amusé M. de Monvoy sans le sérieux des circonstances. Quant au greffier, il sourit franchement.
--Laissez-moi achever, mademoiselle... Je dois vous dire moi-même, puisque je représente la Justice, que vous êtes soupçonnée, pour différentes raisons, d'avoir empoisonné M. de Chantepy.
--Ridicule! dit-elle avec un geste de dédain.
--Je l'espère!... Mais pesez vos paroles. Je vous préviens que, au point où en est arrivée l'instruction, chacune de vos réponses pourrait devenir une charge contre vous.
Les grands yeux de Mlle Deplémont exprimèrent une surprise mélangée de révolte.
--Que m'importe l'instruction! Je dirai la vérité, monsieur, ni plus ni moins.
--M. de Chantepy est mort à la suite d'une injection d'aconitine. Vous aviez l'habitude de lui faire la lecture après le dîner, et, avant de le quitter, de préparer la piqûre de morphine dont il faisait souvent usage?
--Il a refusé dimanche soir.
--Ah!... Pouvez-vous en donner la preuve?
--Mais je l'affirme sur l'honneur, monsieur, c'est suffisant.
M. de Monvoy eut un mouvement d'impatience.
--Non, mademoiselle, ce n'est pas suffisant. Voulez-vous me dire pourquoi, vous et votre mère, vous avez quitté à six heures, lundi matin, votre appartement sous prétexte d'un voyage, en réalité pour vous cacher?
Une vive rougeur envahit jusqu'au front de la jeune fille.
--Vous touchez là, monsieur, à une question intime, absolument personnelle, à laquelle je ne répondrai rien, dit-elle presque en balbutiant.
--Mieux vaudrait répondre, dans votre intérêt, mais enfin comme vous voudrez! Nous éclaircirons ce point sans votre concours. Connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?
--Oui, monsieur... Pendant une longue maladie, ma mère a été traitée par ce poison, et le docteur Cébronne m'en avait expliqué les effets.
--Vraiment? Et comment vous êtes-vous procuré l'aconitine?
--Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession.
--Dans un tiroir de votre commode, on a trouvé un papier contenant encore de l'aconitine. Ce papier était déchiré, et la déchirure s'adapte au morceau du même papier jeté sur la cheminée de M. de Chantepy par la personne qui, après avoir apporté le poison, l'a fait dissoudre dans de l'eau.
--A tout ceci je ne puis rien répondre, car je n'y comprends rien.
--Prenez garde, mademoiselle! tel système de défense tournera à votre désavantage.
--Je ne me défends pas, monsieur, car je n'ai pas à me défendre. Je dis ce qui est, c'est tout!
--Et vous êtes bien allée chez M. de Chantepy dimanche soir?
--Oui, monsieur.
--A quelle heure?
--A neuf heures.
--Faites attention à vos paroles, mademoiselle! s'écria le juge.
--Pourquoi?
--Mais, malheureuse jeune fille, c'est à quelques minutes près, entre neuf et dix heures, que le crime a été commis. On m'avait dit, mais sans préciser le moment, que vous étiez descendue chez votre cousin dimanche soir. Tout vous charge, et vous dites avoir été chez M. de Chantepy à l'instant presque précis du crime. Rappelez vos souvenirs! N'est-ce pas plutôt à huit heures que vous êtes allée dire adieu à votre parent?
--Non, monsieur.
--Vous êtes sûre?
--Très sûre... Je suis descendue à neuf heures. Au moment de quitter M. de Chantepy, il m'a demandé si sa pendule allait bien; elle retardait, et je l'ai mise à l'heure de ma montre. Il était exactement dix heures moins vingt.
M. de Monvoy se renversa sur son siège et contempla avec infiniment de pitié cette belle jeune fille qui répondait avec tant de netteté, tant d'insouciance apparente du danger, à des questions si graves.
«J'ai vu, se disait-il, des femmes au visage de vierge n'être que des coquines, mais elles ne ressemblaient guère à celle-là! Joue-t-elle la comédie? Et croit-elle dérouter la Justice en se chargeant elle-même? Habile tactique, car elle a l'air aussi sincère qu'intelligent?»
--Mademoiselle, dit-il avec une subite brusquerie, saviez-vous que M. de Chantepy vous instituait son héritière?
--Je ne le savais pas d'une façon certaine, mais je m'en doutais d'après quelques mots prononcés par lui il y a quelque temps. Le fait nous avait toujours paru probable; il m'aimait beaucoup et n'avait pas de parents plus proches.
--Il y a peu de temps... Avez-vous donc juré de vous perdre vous-même?
--Me perdre! Pourquoi? Devant l'absurdité de vos soupçons, pourquoi dissimulerais-je la moindre chose? répliqua-t-elle d'un ton plus vibrant.
Une violente irritation commençait à la dominer; le magistrat s'en aperçut et ne laissa pas de s'en étonner.
«Ou innocente ou très forte», pensait-il.
--Saviez-vous, mademoiselle que M. de Chantepy mettait des valeurs dans son secrétaire?
--Oui... j'ai entendu ma mère lui reprocher plus d'une fois son imprudence, presque toute sa fortune étant, paraît-il, en valeurs au porteur.
--En effet! et vous le saviez!... Saviez-vous également que votre cousin avait réalisé une somme de dix mille francs qu'un employé du Crédit Lyonnais lui apporta la veille même de sa mort?
--Non... J'ignorais ce détail.
--Un détail important, mademoiselle! Le testament a été ouvert... M. de Chantepy vous laisse sa fortune. Elle est peu considérable, à la vérité, mais vous met à l'abri du besoin.
--Pauvre ami!
Pour la première fois, depuis son entrée dans le cabinet du juge d'instruction, elle défaillit en se rappelant l'affection perdue qui avait été un si grand secours pour elle et sa mère pendant les années navrantes qui venaient de s'écouler.
En la voyant pleurer, M. de Monvoy espéra obtenir l'aveu qu'il attendait.
--Vous saviez que vous héritiez, dit-il, et vous avez voulu profiter d'une fortune qui vous sortait d'une position précaire, très précaire, très pénible.
--Et c'est moi, dit-elle avec une angoisse émouvante, moi, qui provoque une telle pensée! Ne savez-vous pas que je travaillais avec courage, avec succès! et il nous faut bien peu pour vivre, à ma mère et à moi!
--Vous... oui! Mais vous n'étiez pas, vous n'êtes pas seules. Votre père?...
Elle baissa la tête et croisa les mains avec désolation.
--Avouez donc, dit doucement le juge; vous le voyez, je sais tout!
--Je n'ai rien à avouer! s'écria Gertrude en se redressant d'un air indigné. M. de Chantepy était notre meilleur, presque notre seul ami; dans notre malheur, il nous a soutenues non seulement moralement, mais encore autrement. Il était excellent et généreux, mais, malgré les apparences, il n'était pas riche, et d'ailleurs nous ne voulions être à la charge de personne et mon travail doublait la rente de ma mère. En quoi donc avions-nous besoin d'une fortune acquise par un crime? C'est fou, c'est honteux de me soupçonner!
La colère la rendait plus belle, et son énergie, son sang-froid, en répondant au magistrat, frappaient le greffier d'admiration.
--Je ne demande qu'à croire à votre innocence, mademoiselle, reprit M. de Monvoy, mais veuillez me dire si vous soupçonnez quelqu'un parmi les personnes qui approchaient M. de Chantepy.
--Non, monsieur... Un étranger se sera introduit.
Réponse fâcheuse dont elle ne comprit pas la maladresse.
--C'est inadmissible, mademoiselle! Quelqu'un a préparé l'injection qui a causé la mort; ce ne peut être un étranger. En voyant, chez lui, un intrus, un voleur, M. de Chantepy eût sonné. Vous devez savoir qu'une sonnette électrique, communiquant avec la chambre de la femme de charge, lui permettait de l'appeler. Pendant que vous étiez dans l'appartement, vous n'avez rien vu de suspect, rien entendu?
--Rien?
--Et cette femme de charge? Quelle est votre opinion sur elle?
--Sophie! Pas plus que moi, elle ne doit être soupçonnée. Du reste, elle était dans sa chambre ce soir-là.
--Vous en êtes certaine?
--Absolument certaine... Comme je descendais, elle m'a dit quelques mots, puis est rentrée chez elle pour se coucher. C'est la meilleure des femmes.
Le magistrat, qui avait espéré qu'un indice, un détail tournerait l'enquête d'un autre côté, se sentait découragé et fort désolé en pensant à Cébronne.
--Mais, reprit Gertrude, puisque vous connaissez notre malheur et notre honte, c'est donc vous, monsieur, qui en avez parlé à M. Cébronne?
--En effet, c'est moi! N'avez-vous rien de plus à dire aujourd'hui, mademoiselle?
--Aujourd'hui!... N'est-ce pas fini? J'ai dit la vérité, et je proteste de toutes mes forces contre l'accusation dont je suis victime!