Part 5
L'abbé, remarquable par ses joues roses et son regard d'enfant, laissa percer quelque inquiétude et s'efforça de prendre une attitude sévère, bien que la physionomie de Bernard lui plût infiniment.
--Je suis le docteur Cébronne, monsieur l'abbé, si vous connaissez mon nom, j'espère qu'il vous inspirera de la confiance.
L'air soucieux du jeune prêtre disparut aussitôt.
--Qui ne connaît le nom brillant et surtout si honorable du docteur Cébronne, répondit-il aimablement. Que puis-je faire pour vous, docteur?
--Mon Dieu, je ne sais! dit Bernard avec angoisse. Si vous aviez remarqué les personnes dont je parle, vous me le diriez.
--Elles ont l'habitude quotidienne de la messe? Et vous êtes sûr qu'elles sont dans ce quartier?
--Oui, monsieur l'abbé, très sûr!
--Reviendrez-vous demain matin, docteur?
--Oui, certainement!
--Si j'ai eu lieu de faire des remarques utiles à vos recherches, je vous les soumettrai. Je suis toujours le matin auprès de ce confessionnal.
--Merci, monsieur l'abbé! Aujourd'hui, je n'entre pas dans de plus amples explications, mais ces explications... tous les journaux les donneront d'ici peu de jours, malheureusement!
Cébronne se fit reconduire chez lui, expédia un télégramme à M. des Jonchères, en le priant de passer le soir rue de Vaugirard, puis il partit pour ses consultations.
En route, il parcourut un journal du matin. Une colonne était consacrée à la mort de M. de Chantepy. On savait de source certaine, disait le journal, que ce crime mystérieux avait été accompli par une femme jeune, belle, dont on taisait encore le nom. On ajoutait que des circonstances romanesques rendraient sensationnel le procès qui suivrait l'arrestation de la coupable, la jeune femme étant aimée d'un homme en vue à Paris.
Cébronne se dit: «Voici le commencement! demain, mon nom et le sien seront jetés au public. Soit! je parlerai moi-même et la défendrai avec toute l'énergie dont je suis capable.»
Il prévint ses malades qu'il se ferait remplacer le lendemain et les deux jours suivants, et, soit réalité, soit par esprit prévenu, il crut que, dans certaines maisons, on l'observait avec curiosité.
Le travail forcé d'une journée très chargée le détendit, en lui faisant perdre de vue l'idée fixe qui le harcelait.
Mais il fut violemment repris par elle, lorsque, le soir, la lettre de Gertrude sous les yeux, il médita de nouveau chaque phrase et chaque mot.
La veille, cette lettre l'avait calmé; en la relisant, il voyait qu'elle serait facilement une charge contre la jeune fille par ses allusions à des «choses affreuses et à une circonstance nouvelle qui les obligeait à se cacher...»
«C'est évidemment une allusion à son père, pensait-il, mais M. de Monvoy y puiserait la confirmation de sa propre logique. Il ne l'aura pas!...»
M. des Jonchères arriva, fort anxieux.
--Il y a du nouveau, Bernard?
--Oui, elle m'a écrit... et, d'après le timbre de la poste, elles sont dans le Marais.
--Bien choisi! répondit l'avocat. C'est un quartier où personne ne va, mais qui n'est pas excentrique. Tu as cherché déjà?
--Ce matin... et recherche vaine. Je me suis libéré pour trois jours; demain, si je ne la vois pas à l'église, je chercherai dans les rues avoisinantes. Elles sont sûrement dans le quartier, puisque la lettre est timbrée de la rue du Temple.
--C'est mon avis... Et cette lettre... puis-je la lire?
Cébronne hésita un instant.
--Oui... lis!
Après avoir lu attentivement, M. des Jonchères tendit la lettre à Bernard et, sans mot dire, s'appuya le dos à la cheminée.
--Eh bien, Henri, qu'est-ce que tu penses?
--Rien!... c'est simplement la lettre d'une femme qui aime et s'exalte un peu dans le sacrifice qu'elle se voit obligée d'accepter...
--Où vois-tu de l'exaltation? La lettre est réfléchie, au contraire, et presque contrainte. Si elle avait osé, c'est sur un autre ton qu'elle m'eût écrit, j'en suis sûr!
--Je n'aime pas sa phrase sur la volonté de Dieu.
--Tu es superbe, vraiment! Elle parle en femme chrétienne, qui puise ses forces dans un sentiment, ou plutôt une conviction, que nous ne partageons pas, mais que, du moins, nous pouvons comprendre.
--J'ai vu des femmes, des femmes d'éducation soignée, qui jouaient du sentiment religieux pour mieux égarer le jugement des autres.
--Elle est incapable de jouer la comédie, incapable de la moindre fausseté, mais si ton parti est pris, n'en parlons plus!
--Mais non, mon cher ami, je n'ai pas de parti pris; tu t'irrites, et je le comprends! Pour moi, j'étudie chaque nouveau fait. Je doute, c'est vrai, car, jusqu'ici, je ne vois aucune fêlure à l'accusation, sauf sur un point.
--Lequel? dit vivement Bernard.
--L'aconitine... comment en avoir une aussi grande quantité en sa possession? C'est incompréhensible! Mais, enfin, elle en avait. Quant à cette lettre, je te concède qu'elle indiquerait une nature en même temps courageuse et délicate, si...
--Si?
--Si une ombre noire ne planait pas sur chaque ligne.
Cébronne garda un assez long silence.
--Tu la verras, dit-il, et ce sera suffisant pour te convaincre.
En ce moment, le valet de chambre prévint le docteur qu'on désirait lui parler.
--Qu'est-ce que c'est? Vous savez bien que je ne reçois jamais à cette heure-ci?
Il avait répondu avant de regarder la carte, mise sous enveloppe fermée, que le valet de chambre lui présentait.
--Ah! bien!... faites entrer.
--Un inspecteur de la sûreté... un M. Gardais, dit-il à son ami.
L'avocat fit un petit mouvement qui signifiait:
«Nous allons bien voir.»
Très correct dans sa mise et dans sa tenue, l'inspecteur expliqua sa mission.
--Je suis chargé de découvrir l'adresse de Mlle Deplémont, monsieur. M. de Monvoy demande si vous avez des nouvelles?
--Je préviendrai M. de Monvoy quand ce sera nécessaire, répondit Cébronne d'un ton glacial, et je n'admets pas cette insistance.
--L'insistance ne vient pas du juge d'instruction, dit tranquillement l'avocat en regardant assez insolemment l'inspecteur qui lui était antipathique, M. Gardais agit pour son propre compte.
--M. de Monvoy désire vivement aboutir; ainsi il m'est permis de demander au docteur Cébronne si, depuis hier, il a quelques données. Il a pu recevoir une lettre qui simplifierait notre tâche.
--J'ai des données, en effet, mais j'entends agir seul.
L'air perplexe de l'inspecteur fit sourire M. des Jonchères.
--Vous n'avez rien à craindre, dit-il; ni moi, l'avocat, ni mon ami nous n'aurions l'idée de prêter la main à la fuite de Mlle Deplémont. Aussitôt l'adresse découverte, M. de Monvoy sera prévenu.
Tout en parlant, M. des Jonchères se demandait pourquoi les yeux de M. Gardais inspectaient obstinément le bureau de Cébronne. La lettre de Gertrude était en sûreté, mais l'enveloppe avait été oubliée.
«Ah! pensa-t-il, il reconnaît l'écriture.»
Les trois hommes étaient debout, et Bernard dit sèchement:
--Je n'ai aucun renseignement à donner, par conséquent...
--Je pars, monsieur.
Plus prompt que M. des Jonchères qui s'approchait négligemment du bureau, il saisit l'enveloppe.
--C'est de Mlle Deplémont, dit-il froidement; je connais l'écriture, j'ai vu une des lettres de cette jeune fille à M. de Chantepy; une belle écriture, élégante et hardie.
Profitant de la stupéfaction du docteur Cébronne, il approcha l'enveloppe de la lumière.
--Rue du Temple, et datée d'hier; voici enfin une indication.
--Donnez-moi ce papier immédiatement, s'écria Cébronne en marchant sur l'inspecteur, vous n'avez pas le droit de faire une inquisition ici!
--C'est vrai, docteur, et veuillez me pardonner. Ma tâche est difficile, vous ne voulez pas me venir en aide, je prends la liberté de m'aider tout seul.
--Vous allez me remettre cette enveloppe, ou je...
M. des Jonchères l'interrompit.
--Bah! laisse-le faire son métier... Il nous importe peu qu'il emporte ou non ce papier. La lettre a été mise à la poste rue du Temple, très loin de la demeure de Mlle Deplémont.
--Pourquoi très loin? demanda M. Gardais.
--Parce que ces dames désirant se cacher, il est évident qu'elles n'ont pas choisi une poste tout près d'elles. Elles savent bien que le timbre les trahirait, ou, pour ne rien exagérer, aiderait à les trahir.
--Elles n'ont pas pensé au timbre, croyez-moi, répliqua l'inspecteur, et je suis convaincu que M. Cébronne a déjà commencé ses recherches dans le Marais.
--Serais-je espionné? s'écria Bernard.
--Non, monsieur! on compte trop sur votre promesse à M. de Monvoy.
--Alors, si on compte sur ma promesse, pourquoi vient-on chez moi et pourquoi emploie-t-on des moyens dont la brutalité me révolte et contre lesquels je proteste énergiquement? Sortez d'ici, monsieur!
--Docteur, répondit M. Gardais, vous nuirez à la cause que vous défendez d'abord si vous cachez la vérité, ensuite si vous vous emportez au point de ne pas vouloir raisonner.
--On m'accusera peut-être moi-même, dit Bernard ironiquement. Ce serait le digne corollaire de l'accusation imbécile portée contre Mlle Deplémont. Allons, en voilà assez! Sortez, monsieur, et ne vous avisez pas de me donner des leçons ou...
M. des Jonchères l'interrompit et dit d'un ton grave:
--Nous nous engageons sur l'honneur, mon ami et moi, à conduire Mlle Deplémont chez M. le juge d'instruction dès que nous l'aurons découverte. La police n'a donc point à s'inquiéter de nos mouvements.
--Bien, monsieur! je suis maintenant très tranquille.
Il salua le docteur Cébronne, qui lui tourna le dos, et disparut.
Bernard eut quelque peine à se calmer, car il étouffait de colère.
--Heureusement, dit-il, que ce personnage n'a pas la lettre.
M. des Jonchères réfléchissait aux conséquences du fait qui venait de se passer.
--Puisque tu veux absolument arriver avant la police, il est bien regrettable que l'enveloppe ait été prise...
--Comment si je veux absolument!... vois-tu cette pauvre enfant prévenue brutalement des soupçons qui... C'est impossible! je ne vis pas en pensant à cela!
--Tu réussiras, Bernard, je l'espère de tout mon coeur. Mais les investigations commenceront demain dans le Marais. Tu n'aurais pas dû opposer une résistance aussi vive; c'était confirmer ce policier dans l'idée que tu as l'adresse et que le timbre de la poste ne le trompe pas sur le quartier...
--C'est possible! mais mon regret est de ne l'avoir pas jeté par la fenêtre. Je parlerai au Préfet de police; je suis son médecin et nos rapports sont excellents. Nous verrons si un misérable agent de la sûreté a le droit, même en semblable occurrence, de mettre la main sur mes papiers!
--Droit ou non, je te conseille de ne pas donner une importance trop grande à l'incident. Nous avons autre chose à faire!
--Tu as raison... mais je ne suis plus moi-même, car je vis dans un état continuel de douleur et d'exaspération.
--Je le sais, mon pauvre ami, répondit affectueusement M. des Jonchères, et je comprends admirablement ton état d'esprit; il est affreux! mais, avant tout, il faut se posséder pour mener à bien l'entreprise. Demain matin, tu retournes à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux? Veux-tu que je t'accompagne?
--Non... je préfère agir seul. Si elle n'est pas dans l'église, j'irai dans les rues avoisinantes, de porte en porte.
--Sais-tu si elles ont écrit à leur ancienne adresse?
--Je l'ignore... Au cas où elles auraient écrit à M. de Chantepy, la lettre serait entre les mains des magistrats.
--Une lettre à la victime... voilà qui ébranlerait les soupçons. A quelle heure pars-tu demain matin?
--A cinq heures et demie.
--Attends-toi à voir M. Gardais là-bas.
--Je serai filé, tu crois?
--C'est inutile... il ira tout droit à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux. Tu comprends que la police est au courant des habitudes de Mlle Deplémont, elle aura la même idée que nous-mêmes: surveiller l'église.
--Que faire alors?
--Rien... la chercher simplement, sans se préoccuper de l'inspecteur. Il te verra, mais te laissera agir, j'en suis convaincu. Tu seras surveillé, c'est tout.
--Et s'il intervient?
--C'est un risque à courir... mais ne voyant aucun péril en la demeure, il usera de ménagements vis-à-vis de toi. D'ailleurs son objectif est de la découvrir, non de l'arrêter. Il n'y a pas de mandat d'amener lancé contre elle. Quand il saura où elle demeure, il préviendra la justice et prendra de nouveaux ordres. Donc plus j'y réfléchis, plus je suis rassuré. Tu es entièrement libre pour trois jours?
--Entièrement, non! j'irai à ma clinique. Mais je n'aurai pas à faire de visites. J'ai travaillé aujourd'hui sans arrêt, et Dieu sait si, dans mon état d'esprit, il est dur de traîner la charrue!
--C'est un bien quand même...
--Oui, dit Cébronne avec fatigue, et je sais me dédoubler; le médecin est à son devoir, pendant que l'homme souffre amèrement quand il retombe sur lui-même.
Quelle que fut la compassion de M. des Jonchères, il n'osait donner sur le fond de la situation ni un espoir, ni un encouragement.
«Peut-être n'est-elle qu'une malade irresponsable, se répétait-il à lui-même, mais le cas est toujours terrible.»
--Et si tu la découvres, dit-il tout haut, tu viendras directement avec elle au Palais, Bernard?
--Directement! à moins que je ne doive pas rencontrer M. de Monvoy?
--Si; demain il sera dans son cabinet dès huit heures. Moi également j'irai au Palais; si tu as besoin de mes services, tu me feras demander.
--Besoin de tes services, Henri? répéta M. Cébronne avec étonnement.
--Tu sais, répondit M. des Jonchères en hésitant, qu'on n'interroge pas un accusé sans la présence de son avocat.
--Grand Dieu! en sommes-nous là? s'écria Bernard avec éclat.
--Non, j'espère, si Mlle Deplémont fournit immédiatement un alibi... Mais enfin, au point où nous en sommes, le juge d'instruction, en effet, lui parlera tout d'abord d'un avocat... maintenant elle peut refuser.
--Elle refusera! dit Cébronne avec conviction, parce que, dès ses premières réponses, elle anéantira l'accusation.
--C'est possible! répondit l'avocat d'un ton encourageant.
Il n'ajouta point, afin de ne pas exaspérer son ami, que, par suite des circonstances, le juge d'instruction interrogerait aussitôt la jeune fille, mais que normalement elle devrait être conduite d'abord devant le procureur de la République.
Sans rien dire à Bernard, il quitta la rue Vaugirard pour aller causer avec M. de Monvoy et obtenir, si c'était possible, que le docteur Cébronne, bien que suivi, ne fût pas entravé le lendemain dans ses projets s'il découvrait Mlle Deplémont.
V
En arrivant dans l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, la première personne qu'aperçut Cébronne fut l'inspecteur de la sûreté qui ne cherchait même pas à se dissimuler. Il s'était placé à droite, au milieu du bas côté, de façon à surveiller l'entrée de la rue des Archives et celle de la rue des Blancs-Manteaux.
Il s'approcha aussitôt de Bernard et lui dit tout bas:
--Ne vous tourmentez pas, docteur, quoique vous m'ayez fort maltraité hier, je suis content de vous dire que je n'ai pas mission d'arrêter Mlle Deplémont. Au contraire! j'ai reçu l'ordre de ne pas vous contrecarrer.
--Et cependant vous êtes ici, monsieur?
--Ah! ceci est différent... Je surveille, et dois savoir le résultat de vos démarches. Le docteur Cébronne comprendra que j'ai à remplir un devoir strict?
--Je comprends, monsieur, et suis sensible aux égards contenus dans vos paroles, mais hier...
Il fit un léger signe de tête moitié menaçant, moitié courtois, et s'avança vers le jeune abbé qui, sortant de la sacristie, semblait le chercher.
--Auriez-vous découvert quelque chose, monsieur l'abbé?
--Docteur, de l'autre côté de l'église, derrière le pilier le plus proche de l'autel, il y a une jeune femme que je n'ai jamais vue à la messe de six heures, et dont l'aspect répond à ce que vous me disiez hier.
Cébronne se tourna vivement.
--Vous ne pouvez pas la voir d'ici, faites le tour par le bas de l'église. Du reste, je vais vous accompagner. J'ai deviné, grâce aux journaux, le motif de vos recherches. Selon vous, elle n'est pas coupable?
--Non, mille fois non! et elle ne sait rien encore!
--Ah! c'est affreux!... Vous avez toute ma sympathie, docteur! dit l'abbé avec l'élan d'une bonne nature et la chaleur de la jeunesse.
--Merci, monsieur l'abbé! Mon nom et le sien étaient-ils dans les journaux dont vous parlez?
--Non... mais c'était transparent pour ceux qui suivent avec intérêt les discussions sur l'assassin mystérieux de M. de Chantepy, et qui savent que vous étiez son médecin.
Ils échangeaient très bas ces quelques mots en s'avançant d'un pas discret vers l'endroit indiqué par le prêtre. Bernard s'arrêta court en apercevant Mlle Deplémont. Agenouillée, la tête dans ses mains, elle pleurait, et son attitude affligée acheva de troubler Cébronne.
--C'est elle! dit-il.
L'abbé le regardait avec compassion et, avant de s'éloigner, lui serra la main en disant chaleureusement:
--Courage, docteur! elle est innocente, vous la sauverez!
Cette sympathie encourageante d'un inconnu, dont le coeur jeune et bon n'hésitait pas à le croire, devait, longtemps après, se présenter à l'imagination de Bernard comme le trait d'une douce lumière au milieu de ténèbres bien épaisses...
L'inspecteur de la sûreté toucha le bras du docteur en montrant Gertrude d'un geste interrogateur.
--Oui!... dit simplement Cébronne.
Il attendit avec une impatience à peine contenue qu'elle se levât pour partir.
Les yeux baissés, elle passa près de lui, sans le remarquer; il l'accosta à la sortie de l'église.
--Prenez mon bras, dit-il en la voyant pâlir et chanceler sous le coup de l'émotion.
--Ah! c'est mal, c'est mal! dit-elle avec précipitation. Je vous avais supplié de ne pas me chercher.
--Bien vaines supplications! dit-il. Où demeurez-vous? Il faut que je vous parle, ainsi qu'à votre mère?
--Non, répondit Gertrude d'une voix mal assurée, non! je ne veux pas renouveler ses émotions.
--Ne discutons pas, dit impérativement Cébronne, je ne puis éviter à votre mère des émotions. Vous ne savez pas ce que j'ai à dire: ce sont des nouvelles excessivement graves qui vous intéressent.
Il avait pris le ton et l'air résolu d'un homme qui entend qu'on lui obéisse. Gertrude chercha d'autant moins à discuter que la joie de le revoir ébranlait ses résolutions antérieures.
--Est-ce loin? demanda Bernard.
--A deux pas d'ici, de l'autre côté de l'église.
Le docteur dit à son cocher de les suivre et de l'attendre à la porte de la maison où il allait entrer.
--Mais, qu'y a-t-il? dit Gertrude. Comment nous avez-vous trouvées? Est-ce par M. de Chantepy?
Il tressaillit en lui entendant prononcer le nom du vieillard.
--Non... j'ai trouvé seul, par le timbre de la poste.
--Le timbre!... ah! je n'avais pas pensé à cela. Mais quelles nouvelles? dit-elle en s'arrêtant; il vaut mieux que je sache avant ma mère, car ce sont sans doute des nouvelles tristes?
--Elles sont tristes, en effet! Il s'agit de votre vieux cousin.
--Il est malade, très malade? dit-elle vivement.
--Oui... Vous n'avez lu aucun journal depuis quatre jours?
--Aucun... nous sommes trop absorbées et trop préoccupées. Pourquoi cette question?
Le regard de Cébronne, la façon dont il lui prit la main éclairèrent Gertrude aussi bien que ses paroles.
--Il est mort?
--Oui... il est mort.
Elle avait appris depuis longtemps à se posséder et ne manifesta son chagrin que par son expression désolée.
--Mort! répéta-t-elle. Mort subitement? Vous l'avez vu, vous l'avez soigné?
--Je vous dirai tout dans un instant. Arrivons-nous?
--C'est là! dit Gertrude, en désignant un curieux et très vieux bâtiment.
Sur la façade, des constructions à toits plats, formant terrasse à mi-hauteur d'un premier étage, avaient sans doute été ajoutées il y a cent cinquante ans et servaient de petits magasins borgnes. Des vases en fonte, à l'air sale et piteux, les uns à moitié brisés, ornaient encore prétentieusement la longue terrasse.
Cette antique maison était une partie de l'ancien couvent des Guillemites. Ces moines aux blancs manteaux, sortis d'Italie pour essaimer en France et ailleurs, quittèrent leur monastère de Montrouge pour s'installer au Marais en 1298.
Du côté de la rue des Blancs-Manteaux, les murailles d'une demeure jadis sainte renfermaient des boutiques lépreuses, ignobles débits de vins frelatés, infimes magasins de charbon, tenus par des femmes ébouriffées, à l'air effronté et à la voix criarde.
Mais l'intérieur même de la maison était assez bien habité par des commerçants, des travailleurs, des ouvriers horlogers que leurs affaires obligeaient à demeurer dans le quartier.
Mme Deplémont, forcée d'agir vite et bien, car l'état de son mari s'était subitement aggravé, avait pris pour un mois, en attendant de découvrir un loyer moins cher, un petit appartement meublé qui, par hasard, se trouvait à louer. La rue des Guillemites, que traversa Gertrude pour pénétrer dans la maison, a certainement été percée dans l'ancien jardin des moines qui reliait à la chapelle cette partie du couvent.
Avant d'entrer, Cébronne regarda derrière lui et vit que l'inspecteur de la sûreté, très décidé à exercer rigoureusement sa surveillance, s'appuyait patiemment contre le mur servant d'enclos aux derniers restes de ce qui fut le jardin des Blancs-Manteaux.
Gertrude gravit promptement un sombre escalier et, parvenue au second, dit à Bernard:
--Voulez-vous m'attendre quelques minutes ici? Je veux préparer ma mère, lui apprendre moi-même.
--J'attendrai.
Il eut le temps de regarder les étroits corridors sur lesquels s'ouvraient autrefois des cellules. Avaient-elles été habitées par des heureux? Sans connaître le nom du fondateur de la congrégation, Guillaume de Malavalle, Cébronne l'enviait en pensant qu'il avait probablement ignoré les angoisses extraordinaires de la vie.
«Comment lui apprendre, mon Dieu, comment?»
Gertrude ouvrit la porte et le fit entrer dans l'appartement. Mme Deplémont, les yeux pleins de larmes, vint à lui:
--Ah! docteur, quelle nouvelle! notre pauvre ami! Et comment assez vous remercier de nous avoir cherchées, d'être venu vous-même...
Le revoir auprès d'elles était pour Mme Deplémont un puissant adoucissement, car, sans oser l'avouer à sa fille, elle conservait l'espoir que Bernard n'abandonnerait pas facilement son rêve.
--Et moi, dit Gertrude, qui reprochais à M. de Chantepy de ne m'avoir pas encore écrit, comme il me l'avait promis!
--Il connaissait votre adresse?
--Mais oui... lui seul! Sophie elle-même ne devait la connaître que plus tard, quand nous aurions enlevé nos meubles. J'allais envoyer ce matin un mot à mon cousin.
--Votre lettre est-elle écrite? demanda Cébronne avec une vivacité qui étonna Gertrude.
--Non, pas encore...
Elle se pencha pour embrasser sa mère, qui pleurait.
--C'est encore une dure épreuve, ma pauvre mère!
M. Cébronne pensait:
«Si Henri la voyait, l'entendait, il serait complètement éclairé.»
Surprise de son silence, Gertrude leva les yeux vers lui et remarqua son expression troublée, qu'elle attribua à sa sympathie pour leur propre chagrin.
--Ne vous affligez pas à ce point pour nous, lui dit-elle, nous sommes habituées à souffrir. Et maintenant, donnez-nous des détails sur l'événement. Les rhumatismes sont-ils remontés au coeur, comme vous le craigniez?
Le moment terrible était venu, Cébronne ne pouvait plus reculer.
--Il est mort assassiné.
--Assassiné! s'écrièrent-elles avec horreur. Assassiné?
--Assassiné.
Mme Deplémont mit la main sur ses yeux:
--Mais, c'est horrible!
Le regard terrifié de Gertrude ne quittait pas le visage angoissé de Cébronne.
--Qui l'a assassiné? demanda-t-elle tout bas. Le sait-on?
--Quelqu'un est soupçonné... une femme innocente. Ah! pourquoi, pourquoi êtes-vous parties d'une façon si singulière?
--Que voulez-vous dire?... dit-elle avec effroi.
Soudain, il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras.
--Qui est soupçonné? C'est vous, Gertrude, vous, ma fiancée, bientôt ma femme! C'est vous, vous! qu'on accuse.
Le mouvement subit et passionné de Bernard, ses étranges paroles remplirent Gertrude de terreur.