Part 4
--Oui, mais leur situation était précaire, et le retour de M. Deplémont la complique encore. Il est malade et a dû se réfugier auprès de sa femme et de sa fille, car, sans laisser d'adresse, il a quitté subitement le petit hôtel où il était descendu.
--Vous saviez où il s'était logé?
--Oui, je l'ai su tout de suite par la préfecture de police, et j'espérais ainsi parvenir à mon but. Il faut chercher autrement... Le testament de la victime est connu; M. de Chantepy donne tout à Mlle Deplémont.
Le magistrat se tut un instant, attendant vainement une observation de Cébronne.
--Continuez, je vous prie, dit celui-ci; mais avant, pourquoi Mlle Deplémont est-elle soupçonnée, et non sa mère?
--Chaque soir, cette jeune fille allait faire la lecture à son cousin; quelquefois sa mère l'accompagnait, mais rarement depuis sa maladie. C'est Mlle Deplémont qui préparait souvent la piqûre dont M. de Chantepy avait besoin.
--C'est moi qui lui ai appris, dit avec calme Cébronne. Après?
--Après? Un reste d'aconitine était caché dans la commode de Mlle Deplémont. Le papier, trouvé par vous sur la cheminée de M. de Chantepy, s'adapte à la déchirure du papier découvert dans le tiroir et contenant le reste d'aconitine dont je viens de parler.
Une pâleur de cendre se répandait sur les traits de M. Cébronne.
--Sait-on si Mlle Deplémont est allée dimanche soir chez M. de Chantepy? demanda-t-il d'un ton encore ferme.
--Oui... on le sait.
Ecrasé par ces réponses successives, Cébronne sentait tourbillonner ses idées.
--Une seule observation fera crouler cet échafaudage, dit-il avec effort. Elles se cachent... Comment, se cachant, pourraient-elles hériter? C'est un non-sens.
--Ces non-sens ne sont pas rares dans l'histoire des crimes... Elles ont entassé maladresses sur maladresses, les malheureuses! Enfin votre objection ne tient pas devant la nécessité où elles étaient d'avoir de l'argent. Elles en ont pris, voilà tout!
--Vous dites «elles», vous soupçonnez donc également la mère?
--Peu... c'est une manière de dire. Pardonnez-moi de parler aussi crûment, mais, pour moi, Mlle Deplémont a évidemment tout conduit. Un secrétaire était ouvert dans lequel M. de Chantepy mettait ses valeurs; valeurs au porteur, remarquez bien. De plus, pour une raison inconnue, il avait réalisé une somme de dix mille francs que le Crédit Lyonnais lui envoya, le samedi, à trois heures.
--Alors, il eût fallu que Mlle Deplémont fût au courant des affaires d'argent de M. de Chantepy?
--Pourquoi pas?... C'est très supposable.
Cébronne ne pouvait nier ni les faits, ni leur enchaînement, mais quel que fût le poids qui l'écrasait intérieurement, il conservait une contenance ferme.
--Vous affirmez, dit-il, que M. Deplémont, rentré à Paris, a vu sa femme?
--Oui, j'en suis sûr.
--Est-ce samedi?
--Samedi matin, en effet; d'après le concierge, un homme, ayant l'air très malade, est monté chez ces dames.
--Ah!... je comprends maintenant!
M. de Monvoy se trompa sur le sens de cette exclamation, et, malgré sa sympathie pour la douleur de Cébronne, il éprouvait un vague soulagement à le sentir ébranlé.
--Mon opinion s'est vite formée, dit-il, parce que, dès l'abord, les faits semblaient probants. A présent, voyez-vous que mon conseil était bon?
--Je ne vois rien, parce que je ne pense pas et ne penserai jamais comme vous! Jamais je ne serai égaré par les apparences quand il s'agira d'une femme comme Mlle Deplémont! Si on vous affirmait, avec semblant de preuves, que je suis un assassin, que diriez-vous?
--Je hausserais les épaules...
--C'est précisément mon geste sur l'accusation portée contre ma fiancée. Ma fiancée! vous entendez bien?
--Trop bien! répondit le magistrat. Puissiez-vous avoir raison, Bernard! mais, pour vous-même, je crois mieux faire en ne vous cachant rien. Je vous sais homme à regarder le malheur en face.
--Assurément! dit Cébronne d'une voix irritée.
--Expliquez-moi votre phrase de tout à l'heure: «Je comprends maintenant!»
--Samedi soir, j'ai remarqué l'air souffrant de Mme Deplémont qui sort seulement de convalescence, et j'ai su qu'elle avait éprouvé une vive émotion; or, vous me dites que son mari était venu le jour même?
--Oui... elle devait d'ailleurs être informée de sa visite. Elle et sa fille lui écrivaient régulièrement en lui envoyant de petites sommes économisées sur leur travail. J'ajoute que Mme Deplémont, dans le désastre amené par les turpitudes de son mari, n'a pas retiré un centime de sa fortune personnelle. Le dossier du procès de M. Deplémont est entre mes mains depuis ce matin, et l'attitude de Mme Deplémont, dans cette épreuve, a été absolument correcte.
--Comment ose-t-on les soupçonner? s'écria Cébronne. Leurs efforts si honorables pour vivre et pour soulager ce misérable, ne sont-ils pas des garanties suffisantes?
--Mon cher docteur, ces femmes luttaient pour gagner le pain quotidien et, après de longues habitudes de bien-être, on se fatigue vite d'une pareille lutte!...
--Nous sommes en plein dans l'absurde! s'écria Bernard. M. de Chantepy, dans cette phase nouvelle, leur serait venu en aide.
--En êtes-vous certain? On le croyait dans une grande aisance, il avait à peine sept mille francs de rente. Enfin c'était un original, vous le savez bien.
--Oui... je sais, dit impatiemment Cébronne; mais il avait assez de générosité dans le caractère pour faire un sacrifice.
--Soit!... Croyez-vous qu'on puisse soupçonner quelqu'un de la maison? La femme de charge, par exemple?
--Sophie Brion!... mais non! C'est la meilleure et la plus sûre des femmes de confiance; elle servait son maître depuis bien des années.
--Comment expliquer l'aconitine chez Mlle Deplémont? Comment expliquer la présence de cette jeune fille chez son parent, à l'heure même du crime?
--L'heure du crime?... Elle ne peut être précisée à une demi-heure près... J'ai parlé par hypothèse.
--Hypothèse confirmée par le médecin légiste... Quand nous aurons questionné Mlle Deplémont, peut-être verrons-nous une autre piste; jusque-là...
--Jusque-là, j'affirme que vous faites fausse route! L'affirmation d'un homme qui connaît si bien Mlle Deplémont devrait compter pour beaucoup, surtout quand cet homme est habitué à observer et à juger... Vous avez du coeur, et vous vous repentirez d'accuser, de traquer une femme innocente... une jeune fille!
--Bernard, mon cher enfant, dit M. de Monvoy avec une vive émotion, croyez que ma tâche est bien pénible... Je pourrais la passer à un autre, j'y ai pensé, et c'est à cause de vous que je la garde. A un moment donné, vous trouverez bon que le magistrat soit un ami...
Cébronne ne pouvait être insensible à des paroles aussi bonnes et affectueuses, mais il était en proie à des sentiments trop violents pour exprimer sa gratitude.
M. de Monvoy le comprit et ne fut pas offensé de son silence.
--Convenez vous-même, reprit-il, que la justice ne soupçonne pas légèrement, mais soupçonne sur des présomptions fort graves qui sont presque des preuves matérielles.
Pendant l'entretien, M. de Monvoy avait évité ce dernier mot, il le prononça alors à dessein, tant il avait à coeur de combattre, jusque dans ses derniers retranchements, la décision du docteur Cébronne.
Preuves matérielles... le mot atterra Bernard, mais il n'en laissa rien voir et répondit simplement:
--Présomptions ou preuves sont des leurres, vous le saurez un jour.
En quittant le juge d'instruction, il avait encore à faire quelques visites, et, dans le désarroi de son esprit, il eut la tentation de se dérober à sa tâche; mais, se ressaisissant presque aussitôt, il examina ses malades avec autant de soin et aussi longuement que si son coeur n'avait pas été torturé.
On lui demanda plusieurs fois s'il n'était pas souffrant; il répondit:
--J'ai sur les bras une affaire préoccupante; il est possible que, dans deux ou trois jours, je sois obligé de m'absenter et de me faire remplacer auprès de mes malades; je m'en excuse à l'avance.
Une dame lui parla de la mort de M. de Chantepy.
--C'est vous qui avez été appelé, docteur? C'est affreux vraiment! personne n'est en sûreté. Savez-vous si on est sur la trace des assassins?
--J'ai fait mon rapport, répondit-il brièvement; mon rôle est terminé.
Mais cette question l'avait bouleversé. Déjà, il le savait, un journal parlait mystérieusement d'une femme, jeune et belle, qui devait être la coupable. Quel bruit, lorsque, Gertrude arrêtée, il se placerait auprès d'elle en disant: «C'est ma fiancée, il est impossible qu'elle soit coupable, je le jure!» Après avoir renvoyé sa voiture, il dîna hâtivement dans un restaurant et se dirigea à pied vers la rue Solférino. L'éclat auquel il pensait ne l'inquiétait pas; cependant, les journaux du monde entier parleraient de ce procès, qui deviendrait sensationnel, à cause de son amour pour l'accusée.
«Le monde entier!... c'est bien peu de chose», se dit-il avec lassitude.
Et, habitué à tirer des déductions de ses pensées, il songeait:
«La douleur extrême d'une situation extraordinaire m'amène à penser que le monde est bien petit, et, en considérant le rien de ce monde, mes facultés tombent dans le vide. Cependant, elles ne sont pas créées pour le vide... Chère et croyante Gertrude! je connais sa réponse si je lui parlais de mon impression.»
Il raconta d'un trait à son ami sa terrible conversation avec le magistrat.
M. des Jonchères l'interrompait de temps en temps pour poser une question, préciser un fait, et quand M. Cébronne cessa de parler, l'avocat fut frappé d'un mutisme trop significatif pour Bernard.
--N'exprime pas ta pensée... elle est atroce! s'écria-t-il. Oh! ma chère Gertrude!
La tête dans ses mains, il pleura comme un homme sait pleurer quand il est vaincu par la douleur.
Consterné, son ami marchait avec agitation, sans oser parler.
--Bernard... mon pauvre Bernard! dit-il enfin en lui touchant l'épaule; je t'en prie!...
Cébronne se redressa vivement.
--Pardonne cette faiblesse et prépare-toi à me rendre service, dit-il résolument.
--Quel service?
--D'abord, c'est toi qui la défendras si elle est arrêtée; j'ai une confiance absolue dans ton jugement et ton talent.
--Soit! je la défendrai, non avec mon talent, mais avec mon coeur, puisque tu l'aimes!
--Merci, Henri!... je sais que je peux toujours compter sur toi. Maintenant, je t'en prie, va dès ce soir chez M. de Monvoy. Dis-lui que tu seras l'avocat, fais-le parler; tu sauras questionner, alors que moi je suis trop ému, surtout trop irrité pour penser...
--Mais cette jeune fille n'est pas arrêtée! répliqua M. des Jonchères. Me poser comme son avocat est prématuré, et ce sera le premier mot de M. de Monvoy.
--Est-ce que, dans un cas pareil, la famille n'a pas le droit de choisir un avocat pour la défense?
--Si, certainement!
--Eh bien, je représente le seul protecteur de Mlle Deplémont. Je suis implicitement son mari, j'agis en conséquence et je prends un conseiller pour elle. Si c'est contre l'usage, la correction, qu'importe! Comme avocat, te donnera-t-on les pièces qui concernent l'enquête?
--Un peu plus tard... quand je serai officiellement et non officieusement l'avocat de la défense.
--Tu crois que M. de Monvoy ne répondra pas dès ce soir à tes questions?
--Si! il me répondra... C'est, du reste, au juge d'instruction à apprécier s'il doit ou non parler dans telle ou telle circonstance, et il agit avec toi d'une façon très particulière.
--Alors, pars, Henri.
Après un peu d'hésitation, l'avocat dit à voix basse:
--Ainsi, tu ne changes pas d'avis?
--Je ne suis ni un cuistre, ni un lâche...
M. des Jonchères partit, sans essayer de discuter, et fut accueilli cordialement par M. de Monvoy.
--Ah! mon cher Jonchères, charmé de vous voir! Quoi de nouveau?
--Je suis envoyé par le docteur Cébronne.
L'expression du magistrat changea aussitôt.
--Il vous a tout raconté?
--Tout... il me prend, dès aujourd'hui, comme avocat de cette pauvre fille... si on l'arrête.
--Si on l'arrête?... Doute-t-il encore?
--Il ne doute pas, non! il est sûr d'aimer une femme admirable, idéale!
--C'est désolant!... je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, en réfléchissant aux conséquences de cette obstination. J'ai beaucoup aimé le père de Cébronne, et si, lui, je l'ai peu vu depuis quelques années, je lui conserve néanmoins une amitié sincère, et c'est avec le plus vif intérêt que j'ai suivi les succès de sa brillante carrière. Je voudrais, avant tout, que son nom ne parût pas dans cette triste affaire.
--Quoi! votre opinion est-elle donc déjà et sérieusement formée?
--Du moins, les charges sont accablantes.
--Est-ce que personne, dans la maison, en dehors de Mlle Deplémont, ne peut être soupçonné?
--Chacun, elle exceptée, était chez soi le soir du crime. Tous les locataires ont été minutieusement interrogés; ils n'ont rien vu, rien entendu. Seule, Sophie Brion, la femme de charge qui habite une chambre voisine du petit appartement occupé par Mmes Deplémont, a ouvert sa porte au moment où la jeune fille descendait chez M. de Chantepy. Mlle Deplémont lui a dit: «Je compte sur vous, demain matin, avant six heures; vous mettrez les chambres en ordre, après notre départ. Ma mère dort, et je vais dire adieu une fois encore à notre parent.» Donc, Mlle Deplémont est allée seule, lundi soir, chez M. de Chantepy.
--Mais, cette Sophie Brion... est-on sûr d'elle? N'avait-elle pas, également, une clé qui lui permettait d'entrer pour son service, et comme elle l'entendait, chez M. de Chantepy?
--Elle est très estimée et a la confiance de toute la maison. C'est la veuve d'un employé de commerce, qui lui a laissé un petit avoir, qu'elle a presque entièrement sacrifié pour élever son fils et lui donner une bonne instruction. Malgré l'estime dont elle est entourée, j'ai dirigé mes investigations de ce côté, et rien ne peut la faire soupçonner. Quant à la clé, qui lui permettait d'entrer chez M. de Chantepy, elle était restée hier soir chez le concierge, qui, à huit heures, le matin, devait remplacer la femme de charge chez le vieillard.
--Pourquoi?
--Parce que, de bonne heure, elle allait voir son fils, assez souffrant. Elle est rentrée à neuf heures. C'est donc le concierge qui devait servir à M. de Chantepy son petit déjeuner.
--Et ce concierge?
--Un brave homme, qui a causé dans la loge, avec sa femme et deux amis, jusqu'à une heure avancée de la soirée.
--Mais, il a pu entrer quelqu'un... les concierges ont bien des distractions. D'après Cébronne, M. de Chantepy n'avait ni verrou, ni chaîne de sûreté à la porte de l'escalier de service.
--Non... il s'était borné à une serrure, plus forte et plus compliquée que les serrures ordinaires; il avait des manies singulières, comme vous savez. Personne, le soir, n'est entré dans la maison, car la porte de la rue est fermée à neuf heures.
--Dans la journée, on a pu se glisser et se cacher...
--Jusqu'ici, aucun indice ne le fait présumer; et puis, ce personnage supposé connaissait donc intimement M. de Chantepy, pour être au courant de ses habitudes?
--Tant de choses invraisemblables sont vraies! dit M. des Jonchères, d'un ton découragé.
Bien qu'il ne fût pas intéressé personnellement dans l'affaire, il éprouvait l'écrasement d'une conviction terrible.
--Décidez votre ami à ne pas paraître comme fiancé, reprit le magistrat, suppliez-le! Mettons les choses au mieux: l'innocence de la jeune fille est prouvée, bien! reste le père... Son procès a eu lieu au fond de la province, il n'est pas connu, mais, dans les circonstances actuelles, la honte s'étalera au grand jour.
--Bernard est amoureux fou; de plus, l'honneur, chez lui, est chevaleresque, et il est homme, quand il aime, à ne reculer devant aucun dévouement. Le père ne l'arrêtera pas.
--Bien, bien! j'admets... d'autant que ce malheureux est très malade et n'a peut-être pas trois mois à vivre. Mais, hélas! vous voyez vous-même l'enchaînement des faits; jamais cause, au premier abord, n'a été plus lumineuse.
--Cébronne est trop affirmatif et connaît trop bien cette jeune fille pour que je la croie coupable, répliqua M. des Jonchères, qui entrait dans son rôle de défenseur. N'avez-vous aucun indice sur la nouvelle demeure de Mme Deplémont?
--Non... il est plus malaisé de découvrir deux femmes d'apparence honnête que des rôdeurs de barrière.
L'avocat revint très malheureux chez lui. Il n'omit aucun mot de sa conversation avec M. de Monvoy et supplia Cébronne de renoncer à sa fatale idée.
--Et toi, dit sèchement Bernard. Tu abandonnerais la femme que tu aimes, que tu sais innocente?
--Innocente... c'est la question douteuse, et pour mon affection, il s'agit de toi! Attends, du moins! ne te mets pas en avant. Moi, son avocat, je ferai tout au monde pour la sauver.
Il développa ses idées pendant que la physionomie de M. de Cébronne, ordinairement calme et ferme, exprimait peu à peu une si violente colère que M. des Jonchères s'arrêta court...
--Tais-toi! ou je ne sais...
Sans achever, Bernard quitta subitement son ami désolé, et revint chez lui à grands pas, coudoyant, sans les voir, les rares passants, et se demandant s'il n'allait pas devenir fou de chagrin.
IV
Il était onze heures environ quand il entra dans son cabinet. Plusieurs lettres, arrivées par le courrier du soir, étaient posées sur son bureau. Il les examina d'une main fiévreuse et jeta une exclamation: il venait de reconnaître l'écriture de Gertrude qui, plusieurs fois, lui avait écrit pendant la maladie de Mme Deplémont.
«Enfin, enfin!...»
Il déchira l'enveloppe sans penser au timbre de la poste. La lettre n'était pas longue; il la lisait debout, et ses traits, altérés par tant d'émotions violentes, s'adoucissaient, se détendaient.
«Nous nous sommes retirées loin de vous, lui disait Gertrude, parce que nous ne voulons pas vous entraîner dans notre malheur. Il faut nous oublier; jamais nous ne reviendrons sur notre décision. Une femme doit s'effacer pour sauver du désastre l'homme qu'elle aime.
«Des choses que vous ne savez pas, des choses affreuses nous séparent pour toujours. Si vous les apprenez (et je sais que vous les apprendrez quand vous voudrez, mais ce n'est pas nous qui devons vous les révéler), si vous les apprenez, dis-je, vous comprendrez, avec votre sentiment élevé de l'honneur, pourquoi nous fuyons les hommes, pourquoi nous fuyons le bonheur!...
«Il faut se soumettre à la volonté de Dieu qui permet, sans doute, que ma vie ne soit éclairée par aucune joie.
«Du moins, vous vous consolerez, c'est mon voeu le plus cher, et si, un jour, je vous sais heureux, un rayon de votre propre bonheur viendra jusqu'à moi. La pensée d'avoir été aimée de vous sera éternellement la douceur de mon coeur endolori.
«Adieu, donc! oubliez-moi. Je vous en supplie, ne me cherchez pas; une nouvelle circonstance nous oblige plus que jamais à vivre seules et cachées. Que tout soit fini! et soyez béni pour l'affection que vous m'avez offerte.
«Gertrude D.»
* * * * *
Bernard s'assit et médita chaque mot de cette lettre; il la relut vingt fois avec attendrissement; elle le calmait; malgré les passages qui eussent paru significatifs à bien des gens, elle dissipait le doute épouvantable que son ami avait presque glissé dans son esprit et qui avait été, au fond, la cause de son emportement. Il revoyait le visage de la jeune fille, ses yeux bleu foncé, si intelligents et si pleins de douleur quand elle ne se savait pas observée.
Tout à coup il se rappela le timbre de la poste; dans sa précipitation, il l'avait déchiré; mais, en rejoignant les deux parties, il déchiffra le nom de la rue du Temple, imparfaitement marqué.
«Elles sont dans le Marais, se dit-il; quelle est l'église la plus rapprochée de la rue du Temple?»
Il passa dans sa bibliothèque pour étudier un plan de Paris et, découvrant l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, résolut d'y aller le matin même, car une heure venait de sonner.
Il appela son valet de chambre, qui se leva à la hâte.
--Monsieur est malade? dit-il, en entrant un peu effaré dans la bibliothèque.
--Non... mais il faut que je sorte demain matin... ou plutôt ce matin, à cinq heures et demie. Prévenez le cocher.
--Mais, monsieur, Pierre dort depuis longtemps. Je le préviendrai à cinq heures, il aura le temps...
--Non, non, réveillez-le pour le prévenir il pourrait être en retard; et, surtout, recommandez-lui d'être exact.
Cébronne expédia sa correspondance, régla sa journée du lendemain et passa le reste de la nuit étendu sur un canapé.
Quand il sortit de son demi-sommeil, le jour paraissait; un jour pur et limpide qu'il trouva livide, et, en regardant autour de lui, il s'étonnait d'avoir attaché quelque importance à la possession d'oeuvres belles et charmantes qui, dans la détresse de son coeur, étaient sans voix pour l'encourager ou le consoler.
«Et lorsque je la verrai, se disait-il, comment lui apprendre cette énormité?»
Il monta en voiture avec le pressentiment de réussir dans ses recherches.
Sauf la place des Vosges, il ne se rappelait rien du Marais, où il n'avait aucun client et n'allait jamais. Malgré ses sombres préoccupations, il remarquait l'aspect curieux d'un quartier que le vandalisme contemporain n'a pas encore entièrement ravagé. Son cocher, s'étant trompé de rue, s'arrêta pour se renseigner près d'un concierge qui venait d'ouvrir les deux battants d'une immense porte. Au fond et à droite de la cour, un hôtel, dont le grand air frappa Cébronne, était habité par des fabricants de bronzes. Une plaque, à l'entrée de l'escalier principal, indiquait à quel abaissement les revirements du goût et de la mode avaient réduit l'hôtel austère du grand Lamoignon.
Cébronne se demandait si, il y a deux cent quarante ans, un homme passant dans ces mêmes rues, entrant peut-être chez le premier président au Parlement, avait eu à protéger, à défendre une femme adorée accusée d'un assassinat...
Absorbé, il ne vit pas que son cocher prenait la rue des Francs-Bourgeois, et il sortit brusquement de sa douloureuse rêverie lorsque la voiture s'arrêta devant l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.
Cette église, ancienne chapelle du couvent des Guillemites, n'a qu'une nef sans chapelles latérales. La messe de six heures se disait donc au grand autel, devant un public d'une trentaine de personnes. Il demeura dans l'église jusqu'à sept heures et demie, mais ne vit aucune femme qui, de près ou de loin, ressemblât à Mlle Deplémont.
Il alla dans la sacristie, pour parler au bedeau.
--Y a-t-il, tout proche d'ici, des chapelles où l'on entend la messe tous les jours?
--Non, monsieur... je n'en connais pas.
--Je cherche une dame et sa fille qui habitent dans ce quartier, et j'ai perdu leur adresse. Je croyais voir l'une d'elles à la messe de six heures.
«Connu!» pensait le bedeau.
--Comment sont-elles, ces dames?
--La jeune fille, qui assiste ordinairement à une messe matinale, est grande, avec les cheveux très noirs, un teint mat et des yeux bleu foncé; peut-être vous a-t-elle questionné sur les habitudes de cette paroisse, car elle y est très nouvellement arrivée.
--Je ne me rappelle pas, monsieur.
--Et vous êtes certain qu'il n'y a pas de chapelle dans un voisinage immédiat?
--Certain! répondit le bedeau, du ton désagréable trop souvent particulier à ce genre d'individus.
M. Cébronne, dont l'attente ne pouvait se prolonger, descendit l'église pour se retirer, mais voyant un jeune abbé auprès d'un confessionnal, il l'accosta et lui expliqua le motif de sa présence à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.
--Pour une raison capitale, il faut que je retrouve les personnes que je viens de vous décrire et dont je suis obligé de vous taire le nom. Depuis trois jours, n'avez-vous vu aucune femme leur ressemblant? Aux messes matinales, il y a si peu d'assistants, qu'il est facile de remarquer une nouvelle venue, surtout si elle contraste avec le reste de l'assistance?
--Mon Dieu, monsieur, non... je n'ai remarqué personne. Vous me paraissez avoir entrepris une tâche bien difficile.
--J'arriverai... il le faut!