Part 3
--Bernard, mon cher enfant, dit-il tout à coup, mon âge m'autorise à vous parler comme autrefois. Je m'intéresse à vous et vous aime toujours comme le fils très cher d'un excellent ami, je veux donc vous donner un conseil tout paternel, que je vous supplie d'écouter et de suivre. Votre réputation grandit chaque jour, votre caractère est universellement respecté; croyez-moi, acceptez la fuite de Mlle Deplémont comme le moyen normal de ne plus la revoir; c'est, du reste, son désir à elle-même. Paraissez seulement dans l'affaire comme le médecin appelé pour les constatations légales.
Chaque mot, chaque intonation ajoutaient à la stupeur de Cébronne. Il comprenait que M. de Monvoy, à demi convaincu, cachait les raisons principales de sa conviction. Il sentait, en outre, que ses propres paroles avaient apporté un appui aux idées du magistrat.
Il réussit momentanément à contenir sa colère; avec la promptitude de jugement qui était, en temps ordinaire, une des qualités de son intelligence, il vit les conséquences, pour lui et pour Gertrude, de cette erreur à ses yeux monstrueuse, même si elle était promptement reconnue.
Jamais son amour n'avait été plus fort, plus ardent; la générosité de sa nature le poussait à se poser en protecteur de la femme aimée qu'il savait être innocente, et si, malgré tout, les paroles paternelles de M. de Monvoy le touchaient, elles le révoltaient également jusqu'au fond du coeur.
--C'est Mme Deplémont que vous soupçonnez particulièrement? demanda-t-il.
--Non... sa fille.
Cébronne s'avança vers M. de Monvoy dans un mouvement violent, mais il s'arrêta court pour répondre avec une chaleur inexprimable:
--Rien n'est meilleur, plus pur, plus innocent que Mlle Deplémont. Je le répète et le dirai hautement partout: elle est ma fiancée, je me considère comme son protecteur naturel et malheur à ceux...
Il leva la main dans un geste éloquent.
--Mon cher Bernard! de grâce ne cédez pas à un entraînement irréfléchi, lui dit M. de Monvoy.
--Entraînement irréfléchi!... Allons donc! Suis-je un homme que l'on taxe d'irréflexion? Mais je soutiens que je serais le dernier des lâches si je ne prenais pas en main la cause de la femme innocente à laquelle, il y a quelques heures, j'avouais mon amour. Vous ne persisterez pas dans votre accusation! Ce serait odieux si ce n'était le comble du ridicule.
Il suivait son idée sans peser ses mots, et c'est à peine s'il pensait à M. de Monvoy en parlant avec tant d'ardeur et d'autorité.
Dans toute autre circonstance, le magistrat eût été vivement froissé, mais il jugeait avec son coeur la situation, et répondit avec bonhomie:
--Odieux, ridicule... soit! Ce que vous dites là, vous devez le dire! Mais vous ne savez pas tout, et ce tout je ne vous le révélerai pas aujourd'hui.
--Pourquoi? Dites, dites! Je vous répondrai, j'anéantirai d'un mot ces absurdités!
M. de Monvoy secoua négativement la tête.
--Je ne parlerai pas maintenant, mais, je vous le répète, Bernard, suivez mon conseil.
--Jamais, jamais!
Le visage énergique de Cébronne exprimait une angoisse et une indignation qui achevèrent d'émouvoir M. de Monvoy. Il laissa passer quelques instants avant de dire d'un ton conciliant:
--Je reviens à des questions de professionnel. Pouvez-vous me fournir des indications sur les habitudes de Mmes Deplémont? Avez-vous quelque idée sur le moyen pratique de découvrir rapidement leur nouvelle adresse? Il est dans leur intérêt, remarquez-le bien, de ne pas se cacher.
--Je ne connais rien, répondit sèchement Bernard.
Il était sincère, mais, à peine la réponse prononcée, il se souvint que la maison, pour laquelle travaillait Gertrude, était à Nanterre.
Pendant la maladie de Mme Deplémont, la jeune fille avait prié Bernard de jeter une lettre à la poste en disant:
«Je préviens la maison qui me donne du travail que je n'irai pas reporter mon ouvrage d'ici un certain temps.»
Machinalement, il avait regardé l'adresse et se rappelait parfaitement le nom de l'endroit. C'était un renseignement intéressant qu'il entendait garder pour lui.
--Eh bien, vous ne vous rappelez rien?
--Si... mais je ne parlerai pas jusqu'à nouvel ordre.
--Cependant, il y a intérêt pour la cause que vous soutenez à ne pas dissimuler.
--J'agirai comme bon me semblera... C'est moi-même qui veux chercher Mlle Deplémont et la prévenir des soupçons que vous faites peser sur elle.
--Bien, bien... c'est entendu, répliqua M. de Monvoy qui sentait Bernard sur le point de s'emporter.
Il lui restait à poser une question importante et se demandait comment elle allait être accueillie.
--Docteur, veuillez répondre à la question suivante: Mme Deplémont, m'a-t-on dit, a été longtemps malade; entrait-il de l'aconitine dans son traitement?
--Oui...
--Oui? s'écria M. de Monvoy en levant les sourcils d'un air significatif.
--Oui, reprit Cébronne irrité, mais vous devez savoir à quelle dose infime cette substance est employée, et, jamais à l'état pur comme celle qui a été dissoute pour l'injection. Vous savez que...
Tout à coup il s'interrompit, frappé par un souvenir. Il se rappelait avoir donné à Mlle Deplémont des explications sur la violence du poison et sur la dose relativement faible qui tuerait un homme. Etrange rapprochement! qui le faisait pâlir malgré lui.
Lorsqu'il entrait dans ces explications, une seconde personne allait et venait dans la chambre, mais qui était-ce? Et à quel moment cette conversation sur les propriétés de l'aconitine avait-elle eu lieu? Pendant la période aiguë de la maladie ou plus tard? Dans le premier cas, la personne présente devait être simplement la soeur garde-malade, et alors...
Il souffrait cruellement de son défaut de mémoire, et M. de Monvoy, observant sa physionomie tourmentée, comprenait qu'il eût été très utile pour l'instruction de connaître les pensées secrètes de Cébronne.
Celui-ci sortit de son mutisme pour dire fermement:
--C'est aussi monstrueux que de me soupçonner moi-même!
--Tant mieux! Je désire de tout mon coeur m'égarer, répondit avec empressement M. de Monvoy, mais il faut les découvrir et me les amener. Un mot d'elles changera peut-être entièrement la face de la question.
--Ce sera fait, soyez-en certain. Elles ne sont pas femmes à se dérober devant une accusation aussi énorme et ridicule.
Il salua avec raideur, descendit l'escalier en courant, et se jeta dans sa voiture après avoir dit au cocher de le conduire chez M. des Jonchères.
L'avocat fumait tranquillement dans son cabinet, au milieu d'une montagne de livres et de papiers.
Il se leva à l'entrée de son ami et s'écria:
--Qu'as-tu, mon Dieu! Qu'est-il arrivé?
L'aspect de Cébronne motivait bien cette question effrayée. Pâle, défait, le regard troublé, il avait perdu le calme extérieur sous lequel se dissimulaient habituellement les impressions d'une nature pondérée, mais douée toutefois d'une grande sensibilité.
Il tomba pesamment sur un siège et ne répondit pas à son ami. M. des Jonchères, inquiet, lui prit la main.
--Mais tu as la fièvre, Bernard?
--C'est possible! Qu'importe! Il ne s'agit pas de moi. Gertrude...
--Eh bien?
Cébronne raconta les événements et, d'un ton emporté que son ami ne lui connaissait pas, parla des soupçons de M. de Monvoy.
--Elle! s'écria-t-il, elle! Comme je l'ai répété à ce juge imbécile, c'est aussi monstrueux que de soupçonner moi ou toi! La pauvre enfant! La pauvre enfant!
Quoique habitué à recevoir des confidences extraordinaires, M. des Jonchères n'avait jamais éprouvé un tel étonnement.
--C'est inouï! dit-il. Quoi! la femme que tu voulais épouser est soupçonnée d'avoir commis un assassinat! Rêvons-nous? Ou sommes-nous dans la réalité?
Les lèvres de Cébronne tremblaient.
--Nous sommes trop éveillés, répondit-il.
--Voyons, reprit M. des Jonchères en avocat qui veut pénétrer dans la cause, voyons, pourquoi Mlle Deplémont est-elle soupçonnée avant sa mère? L'as-tu demandé à M. de Monvoy?
--Non... J'étais hors de moi. Mais je devine en partie pourquoi. En me disant que je ne savais pas tout, il a fait allusion à des circonstances que je connais, révélées par les concierges ou par Sophie.
--Qui est Sophie?
--La femme de charge de M. de Chantepy.
--Quelles circonstances?
--M. de Chantepy, lorsque ses douleurs étaient trop vives, se servait de morphine sous forme de piqûres. Mlle Deplémont employait une ou deux heures de la soirée à lui faire la lecture et, avant de le quitter, préparait souvent elle-même...
--Oh! interrompit avec effroi M. des Jonchères.
--Selon toutes probabilités, elle n'est pas allée hier soir chez M. de Chantepy. On le prouvera... il n'y a rien à craindre, dit Cébronne d'un ton saccadé.
--Il faut retrouver ces femmes le plus tôt possible... N'as-tu pas parlé tout à l'heure d'un moyen pratique pour arriver jusqu'à elles?
--Oui... et il me faut quelqu'un pour agir aujourd'hui même. Moi je suis retenu impérieusement par mes malades et par le rapport que je dois envoyer ce soir au magistrat.
--J'irai moi-même, dit M. des Jonchères. Je suis libre et vais partir. Où faut-il aller?
--A Nanterre. Elle travaille pour une maison qui fabrique les gants de laine dont on se sert pour frictions. J'ignore l'adresse, mais là-bas tu te renseigneras facilement.
--Oui... J'ai un client à Nanterre. C'est un négociant, si je le rencontre, tout sera vite fait. Je pars à l'instant.
Mais il se ravisa en observant l'air fatigué de Cébronne.
--Au milieu de ces choses terribles, à quelle heure as-tu déjeuné, Bernard?
--Déjeuné! Est-ce qu'on peut penser à la vie physique quand...
--Pas déjeuné... et il est trois heures et demie! Si tu voyais ton visage, mon pauvre ami! Et dois-tu aller chez tes malades pour leur offrir le spectacle d'un médecin qui défaille? On va t'apporter ici un repas froid.
Il sonna son valet de chambre, donna ses ordres et revint s'asseoir auprès de M. Cébronne.
--Voyons, mon cher Bernard, remets-toi. L'erreur sera, sans doute, rapidement constatée. Il n'y a pas lieu probablement de tant se bouleverser. En tout cas, il faut conserver ton énergie et ton sang-froid; ces deux qualités ne t'ont jamais manqué.
--Je ne fléchirais pas s'il s'agissait de moi... Mais savoir cette femme exquise, que j'aime passionnément, accusée, elle, ne fût-ce qu'une minute! C'est épouvantable! Le plus indifférent, la connaissant, serait transporté de fureur ou d'indignation.
--Dès aujourd'hui, il peut se produire un fait qui anéantira tout soupçon. Ainsi, agissons! Découvrons-la, et nous verrons après.
--Oui, répondit Cébronne avec ardeur, agissons! Elle aura, dans cette circonstance extraordinaire, tout l'appui que je lui donnerais si j'étais son mari.
Cette idée le calma, et, cédant aux instances de son ami, il mangea rapidement.
--Ce magistrat est un brave, un excellent homme, je le sais bien, malgré mon irritation contre lui! et, cependant, il me conseillait d'abandonner lâchement Gertrude.
--Comment! quel conseil? Tu ne m'avais pas dit cela!
--Oui... M. de Monvoy, se plaçant sur le terrain de mon intérêt personnel, et de la vieille affection qu'il m'a conservée, affirmait que mon caractère «universellement respecté, ma réputation qui grandit chaque jour» (ce sont ses propres expressions) ne devaient pas «être compromis dans cette affaire». «Profitez du moyen qu'elle-même, en fuyant, vous a fourni de ne plus la revoir. Suivez mon conseil paternel, etc...» Telles sont ses affectueuses, mais absurdes paroles.
M. des Jonchères affectait, par contenance, de ranger des papiers.
«Les conseils du magistrat sont une preuve de sa conviction, pensait-il, et pour qu'il y ait conviction déjà formée, il faut des présomptions bien graves... Malheureux Bernard!»
Cébronne, reculant la petite table sur laquelle on lui avait servi son repas, se prépara à partir.
--Et toi? Tu vas tout de suite à Nanterre, n'est-ce pas, Henri?
--Oui... répondit en hésitant M. des Jonchères.
--Qu'est-ce que tu as? Ta physionomie est singulière!
--Ecoute, Bernard, et ne t'emporte pas... ne penses-tu pas que...
--Quoi donc?
--Enfin, réfléchis! Ne serait-il pas sage de suivre, au moins momentanément, le conseil de M. de Monvoy?
--Et c'est toi, homme d'honneur, homme de coeur, qui parles ainsi! s'écria Cébronne.
--Je t'aime... et alors j'hésite. Où allons-nous dans cette aventure?
--Nous allons dans le droit chemin, et moi je n'hésite pas un instant, répondit froidement Cébronne, auquel l'hésitation de l'avocat rendait sa résolution naturelle. Je ne crois pas, mais je sais, entends-tu bien, je sais que Gertrude est une femme admirable; mon amour ne reculera devant rien pour la soutenir, et dès maintenant! Je suis aussi sûr d'elle que je suis sûr de moi.
--Soit! partons! dit brusquement M. des Jonchères.
Il prit son chapeau et suivit le docteur Cébronne dans la rue.
--Tu viendras ce soir chez moi? dit Bernard.
--Oui... je m'installerai rue Vaugirard et t'attendrai.
III
L'avocat prit une automobile et se fit conduire à Nanterre.
Il eut la bonne fortune de rencontrer le négociant dont il avait parlé à son ami et d'obtenir aussitôt le renseignement désiré.
--Cette maison est boulevard du Nord, 23; suivez ma rue, vous y arriverez en deux minutes.
M. des Jonchères, s'empressant de mettre à profit l'indication, fut reçu, boulevard du Nord, par une femme encore jeune, au visage avenant et à l'accueil aimable. Cependant, quand il exposa sa requête, beaucoup de défiance perçait dans la question que Mme Cardier lui posa.
--Pourquoi, monsieur, désirez-vous connaître l'adresse de Mlle Deplémont?
--Je suis avocat, répondit-il en tendant sa carte, et, pour une affaire très sérieuse, il est nécessaire que je voie Mlle Deplémont, ou plutôt sa mère.
Mme Cardier connaissait la réputation comme avocat de M. des Jonchères; elle se rassura, et un léger sourire passa sur son visage.
«Il est amoureux», pensa-t-elle, sans réfléchir que, dans ce cas, il n'eût pas demandé une adresse qu'il devait connaître.
--Ces dames demeurent rue Vavin, 6. Mlle Deplémont est venue ici ce matin.
--Ce matin? répéta l'avocat en dissimulant son vif étonnement.
--Oui... elle me rapportait son ouvrage, et venait en chercher pour quinze jours. Elle et sa mère sont des femmes bien distinguées, monsieur! C'est triste de les voir dans le malheur. Mlle Gertrude est si bonne, si courageuse! elle sera un trésor pour l'homme qui l'épousera.
Tout en souriant intérieurement des idées matrimoniales de Mme Cardier, M. des Jonchères constatait, non sans surprise, qu'elle ignorait le départ de Mmes Deplémont.
--Je connais l'adresse de la rue Vavin, dit-il; mais ces dames sont parties aujourd'hui pour un court voyage; elles ont omis de laisser leur adresse au concierge, et il est urgent qu'elles reçoivent les nouvelles qui les intéressent.
--Je ne puis rien vous dire, monsieur, répliqua Mme Cardier dont la défiance s'éveilla de nouveau. Leur voyage ne me regarde pas; si elles sont parties pour deux ou trois jours, elles n'avaient pas besoin de laisser d'adresse. Certainement leur absence sera courte, puisque Mlle Deplémont ne m'a parlé de rien et a emporté beaucoup d'ouvrage. On ne travaille pas en voyage.
--Evidemment! mais je désirais leur envoyer une dépêche aujourd'hui même, c'est pourquoi, sachant que vous les faisiez travailler, je me suis permis de vous questionner.
--Je regrette, monsieur, de ne pas mieux vous renseigner, répondit assez froidement Mme Cardier.
M. des Jonchères revint à Paris très ennuyé de son insuccès.
«Pour moi, pensait-il, elles ne font aucun voyage et sont cachées à Paris. Il s'agit de les découvrir, mais la police y parviendra avant nous; à notre époque, comment se cacher longtemps? Dans quelle affaire est engagé mon pauvre Bernard! Amoureux comme un fou, il n'en fera qu'à sa tête. Qu'est-ce que cette jeune fille? Est-elle coupable comme c'est à craindre? Ou est-ce une malade qui a su tromper un homme expérimenté? Le fait ne serait pas nouveau, il se voit souvent, et, dans l'histoire, nous en avons des exemples éclatants...»
Sept heures sonnaient quand il arriva rue Vaugirard, mais le docteur Cébronne n'étant pas rentré, il alla dîner chez Foyot, puis revint s'installer dans la bibliothèque de son ami.
C'était une grande pièce arrangée avec un sens artistique très remarquable. Rempli d'objets d'art, de livres curieux, elle révélait les goûts qui, dans la famille de Bernard, se transmettaient de génération en génération. Son aïeul avait été lui-même un peintre de grand talent.
Cébronne, dans ses rares moments de loisir, venait se reposer au milieu d'une atmosphère intellectuelle qui le transportait loin de ses travaux trop positifs et trop absorbants. Il affectionnait plus particulièrement sa bibliothèque, depuis qu'en imagination, il y voyait rayonner la beauté de Gertrude.
En l'attendant, M. des Jonchères essaya de lire, mais les mots prenaient des apparences fantastiques et le sens des phrases se rapportait toujours à ses préoccupations.
«Quelle lamentable affaire!» dit-il avec impatience.
Le docteur Cébronne, qui avait été obligé de remettre au soir plusieurs visites, rentra à neuf heures passées.
--Eh bien, Henri?
--Eh bien, rien! J'ai découvert facilement la maison, mais la personne, à qui j'ai parlé, m'a renvoyé rue Vavin. Elle ne connaissait pas le départ sur lequel je ne me suis pas étendu. Mais, circonstance surprenante, Mlle Deplémont est allée, ce matin même, chercher de l'ouvrage.
--Ce matin!... s'écria Bernard.
--Ce matin... Elles ont quitté leur maison, m'as-tu dit, à six heures?
--Oui...
--A présent, je comprends leur dessein. Elles ont emporté du travail pour quinze jours, afin de n'avoir pas à sortir, et se terrent dans un quartier quelconque où elles n'ont aucune chance de te rencontrer.
--Tu ne crois pas au voyage?
--Non...
--Pourquoi?
--Parce qu'il est inutile... parce que Mme Deplémont est là. Elles donneront, par lettre, congé de leur appartement, à moins qu'elles n'aient chargé un tiers d'agir pour elles.
--Oui... M. de Chantepy.
L'avocat ne répondit pas et détourna son regard qui eût peut-être trahi sa secrète pensée.
--Comment la découvrir avant l'intervention brutale de la police? s'écria Cébronne.
--Elle t'écrira, crois-tu?
--Oui, elle m'écrira... elle ne peut pas ne pas m'écrire. Mais elle ne donnera pas son adresse.
--Est-elle catholique? A-t-elle des habitudes pieuses?
--Oui, répondit Bernard étonné d'une question qui lui semblait bien intempestive, elle va tous les jours à la messe de six heures. Si elle est catholique! Convaincue et même ardente. Rien n'était charmant comme ses discussions avec moi quand nous abordions certains sujets.
--Tu m'as dit que le malheureux Chantepy te parlait d'elle fréquemment?
--Chaque fois que j'allais le voir, et, depuis quelques mois, il m'appelait souvent. Il l'aimait sincèrement; d'après un mot, j'ai lieu de croire qu'elle sera son héritière.
--Ah!... pourvu qu'il n'ait pas fait de testament en sa faveur!...
--Tu considères que ce serait une charge contre elle!... tu la soupçonnes! alors que nulle charge n'existe parce que le soupçon ne peut pas l'effleurer!
--Pour toi, oui! mais pour ceux qui n'ont aucun intérêt à la défendre, pour la justice?
Cébronne s'irritait, mais M. des Jonchères voulait le préparer sans faiblesse à un avenir cruel.
--Bernard, écoute-moi de sang-froid. Cette jeune fille appartient peut-être à la catégorie de certaines malades que tu connais aussi bien et même mieux que moi. Tu sais combien elles sont habiles et dissimulatrices.
--Pas plus malade que coupable, répondit avec fermeté Cébronne. Tu t'égares, mon pauvre ami.
Il passa dans la salle à manger pour dîner, mais presque aussitôt il repoussa son assiette et revint avec M. des Jonchères dans la bibliothèque.
--Tu as tort de ne pas mieux te soigner, Bernard. Quelles que soient les conséquences de cette singulière affaire, tu as et tu auras besoin de tes forces.
--Je suis nourri par l'angoisse et l'inquiétude, répondit distraitement Cébronne. Mon rapport est envoyé à M. de Monvoy.
--Déjà!
--En te quittant tantôt, je suis rentré chez moi pour rédiger ce rapport. C'était horrible! connaissant les soupçons qui pèsent sur la femme que j'aime... Chaque mot peut être un appui pour l'accusation.
Il marchait, agité, dans la vaste pièce.
--Je ne veux plus être questionné sur cette mort... J'ai rempli mon devoir, je ne répondrai plus rien... c'est horrible, horrible!
--Tu es libre d'agir comme il te plaira, mon cher Bernard.
--Je n'en sais rien... mais je ferai comme si j'étais libre, en effet, répondit-il brièvement.
Et sa pensée s'en alla vers Gertrude seule, accusée et innocente. Dans son coeur plein de pitié et d'amour généreux, il n'y avait aucun mouvement égoïste. Il ne songeait qu'à la défendre, la protéger et les soupçons de son ami, loin de l'ébranler, stimulaient ses sentiments.
--Mais pourquoi ta question sur ses idées religieuses? demanda-t-il en s'arrêtant tout à coup devant M. des Jonchères.
--Nous avons probablement là un moyen rapide de les retrouver.
--Comment cela?
--C'est bien simple... si Mlle Deplémont t'écrit, elle oubliera qu'il est imprudent de porter sa lettre à une poste du quartier, car je ne crois pas que ces pauvres femmes soient bien habiles. Rien de plus aisé alors que de surveiller l'église ou la chapelle la plus voisine.
--Excellente idée, Henri... mais hélas! je n'ai pas encore la lettre. Et vois ton inconséquence! tu admets qu'une femme soit, en même temps, criminelle et pieuse!
--C'est admissible... j'ai rencontré le cas.
--Tu as rencontré de la superstition, ou une vague sensibilité religieuse très féminine et très inapte à bien conduire la volonté. Mais chez Mlle Deplémont la foi éclairée, basée sur un fonds d'instruction solide, se manifeste non par des sensations, mais par l'effort sur elle-même, le courage et l'abnégation. Les deux cas n'ont aucun rapport. J'ai observé de près Gertrude sur ce point spécial; elle m'a souvent vivement intéressée, et m'a même suggéré des réflexions qui, avant que je la connusse, ne s'étaient pas présentées à ma pensée.
Cette réponse frappa l'avocat sous bien des rapports; il s'en souvint plus tard lorsqu'il vit évoluer l'esprit de son ami. Elle lui était, en attendant, une preuve nouvelle d'un attachement évidemment irréductible.
Le jeudi, M. de Monvoy envoya un mot au docteur Cébronne pour le prier de venir le voir à cinq heures.
Bernard entra dans le cabinet, étreint par une angoisse qu'il sut dissimuler.
--C'est à titre amical et non officiel que je vous ai appelé, mon cher Cébronne, lui dit M. de Monvoy. L'enquête, que je pousse vivement, a marché depuis trois jours; j'ai bien des choses à vous dire; malheureusement, elles sont d'un ordre très pénible.
--Vous connaissez mon opinion, répondit froidement Bernard, elle ne variera pas. Si la justice persiste dans sa première voie, elle s'égarera d'une façon monstrueuse.
Beaucoup de compassion se lisait dans l'expression de M. de Monvoy et le docteur s'en irrita.
--Je doute, reprit le juge d'instruction, que vous conserviez votre opinion en face de l'évidence. Vous n'avez reçu aucune lettre? Vous n'avez rien découvert sur la nouvelle adresse de Mme Deplémont?
--Non... et vous?
--Non plus... mais nous arriverons vite. Vous ne savez pas encore leur histoire?
--Non... elles ne m'ont pas dissimulé, je vous l'ai dit, qu'une honte pesait sur elles. Quant à leur honorabilité personnelle, elle est inattaquable.
Il s'était promis de rester calme, mais sa voix le trahissait malgré lui.
--M. Deplémont, reprit le magistrat, a fait des faux et des détournements comme administrateur d'une Compagnie. Condamné à cinq ans de prison, il est arrivé ces jours derniers à Paris après avoir purgé sa peine. Sa femme lui envoyait fréquemment un peu d'argent.
--Elles en gagnaient, dit Cébronne d'un ton bref.