Part 12
--Aussitôt le retour de cette femme, c'est-à-dire hier, je suis allé à Ménars, où aucun patron maçon du nom de Rollant n'a demeuré.
--A qui vous êtes-vous adressé pour vos renseignements? dit Sophie. Ils sont absolument faux.
--Prouvez-le! Inutile, du reste, puisque...
--Alors, reprit-elle en l'interrompant, j'aurais inventé un nom et parlé de Ménars, sans savoir, au hasard? Pour sauver Mlle Deplémont, son avocat aurait bien dû choisir un agent plus habile et capable de meilleures inventions.
--En effet! c'est par hasard que vous avez pris le nom de votre cousin supposé et de l'endroit où soi-disant il habitait. Il est certain que rien n'était vrai, et que ce matin, vous m'avez montré les valeurs qui appartenaient à M. de Chantepy.
--C'est faux! les valeurs sont bien à moi et me viennent d'un héritage, dit-elle énergiquement.
--Et les numéros?
--Les numéros! quels numéros? répéta-t-elle en se troublant.
--Je vous ai laissé croire qu'il n'y avait aucun danger à négocier des valeurs au porteur, mais les numéros de ces valeurs sont toujours connus de l'agent de change et de la société chargés des achats. Ces numéros, je les sais par coeur et les ai reconnus aussitôt.
--C'est faux, c'est faux! qu'est-ce que cela me fait, vos numéros? Il peut y en avoir de pareils.
Et, perdant sa correction de surface, elle accabla d'injures l'homme qui l'avait espionnée.
--Continuez! dit Aubrun en souriant. Ce n'est pas à moi que vous nuisez, mais à vous! J'ajoute que je n'ai jamais rencontré une coquine plus remarquable.
--Pas d'insultes, Aubrun!... Ne m'avez-vous pas certifié que Mme Brion avait sur elle les valeurs dont vous parlez?
--Oui, j'en suis certain.
--Si les valeurs sont bien à vous, continua M. de Monvoy, en s'adressant à la femme de charge, et qu'Aubrun se soit trompé, il doit vous être indifférent de me les remettre.
«Si Aubrun s'est trompé...» ce mot fut comme un éclair pour Sophie Brion. Il lui rendait l'espoir qui, malgré son insolence, commençait à l'abandonner.
Elle prit un ton soumis et poli pour répondre:
--Que monsieur le juge me pardonne mon mouvement de colère bien naturel... Oui, cet espion s'est trompé, et je n'ai aucune raison pour ne pas remettre mes papiers à monsieur le juge.
Tout en parlant, elle avait cherché le rouleau de valeurs et le tendit au magistrat.
M. de Monvoy contrôla avec la liste des numéros qu'il avait sur sa table, puis passa les papiers à son greffier.
--Voyez! c'est bien cela... Voulez-vous aller chercher qui vous savez. Ils sont certainement là.
Mlle Deplémont, son avocat et Cébronne attendaient depuis un instant qu'on les fît entrer dans le cabinet.
La réclusion et une angoisse sans nom avaient mis sur le visage de Gertrude quelque chose d'indéfinissable, qui impressionnait péniblement. Le docteur Cébronne avait raison d'affirmer que certaines secousses, en se prolongeant, peuvent briser un organisme délicat. En méditant les charges qui pesaient sur elle, en suivant, dans ses nuits sans sommeil, la logique de l'accusation, en ne réussissant pas à briser le réseau des preuves qui l'enserraient, elle perdait toute espérance et voyait sa vie condamnée de la façon la plus atroce.
Depuis quelques jours surtout, l'idée de sa perte définitive la hantait et détendait, heure par heure, les ressorts de son énergie.
Néanmoins, elle avait toujours l'attitude digne et un peu hautaine dont elle ne s'était jamais départie avec le procureur de la République et le juge d'instruction.
Cébronne, entré avec M. des Jonchères par une autre porte que Gertrude, courut à elle:
--Sauvée, Gertrude! dit-il d'une voix vibrante en lui prenant les deux mains.
M. de Monvoy s'était levé.
--Mademoiselle, vous avez été victime d'apparences qui semblaient convaincantes. Vous êtes libre! et je ne trouve pas de mots pour vous exprimer mes regrets et mon respect.
En quittant la prison, elle avait signé sur un registre, elle ne savait pourquoi, et entendu le directeur lui affirmer qu'elle ne reviendrait pas, mais, dans son bouleversement, elle comprenait vaguement les paroles qui lui étaient adressées.
En écoutant M. de Monvoy, en voyant la physionomie radieuse de Cébronne, l'émotion fut trop forte pour ses nerfs ébranlés, et elle s'affaissa dans les bras de son fiancé.
Aux différents mouvements des assistants, le docteur répondit par un geste qui signifiait:
«Ne bougez pas... ce ne sera rien!»
Elle n'était pas évanouie, et il se penchait vers elle en disant:
--Gertrude, tout est fini! Vous n'avez plus rien, rien à craindre. Regardez-moi!...
Chacun, sauf la femme de charge, observait anxieusement le visage décoloré de la jeune fille. Elle ouvrit enfin les yeux et sourit faiblement à Bernard.
--Sauvée! murmura-t-elle. C'est bien vrai, on ne nous trompe pas?
--C'est bien vrai, ma Gertrude!
Elle se redressa avec effort et des larmes conjurèrent la crise que Cébronne redoutait.
Il la fit asseoir et s'élança vers la femme de charge.
--Odieuse, horrible femme! j'ai le droit de vous assommer comme...
Aubrun se jeta devant elle, pendant que M. des Jonchères saisissait le bras de Cébronne.
--A quoi penses-tu, Bernard! Cette misérable n'échappera pas à la punition. Tu n'as pas le droit de te faire justice à toi-même.
--Pas le droit d'écraser un animal venimeux! alors, les lois sont bien mal faites.
Mlle Deplémont, que cette scène achevait de rendre à elle-même, se leva pour aller vers le docteur.
--Bernard, Bernard! dit-elle. Laissez-la, venez auprès de moi.
Il se retourna, ses traits s'adoucirent et, après un moment d'hésitation, il revint près d'elle.
--Vous avez tous raison, dit-il; il n'y a que le bourreau qui puisse toucher à cette femme sans s'avilir.
Sophie Brion, terrifiée, acculée, comprenant enfin que ses dénégations ne serviraient à rien devant les preuves évidentes, prit soudain la résolution de se taire et ne répondit pas un mot aux questions successives que M. de Monvoy lui adressa.
--Comme vous voudrez! dit-il. Vous êtes désormais en état d'arrestation et vous comparaîtrez devant le procureur de la République. Je vais envoyer chercher votre fils; il nous donnera, sans doute, des renseignements utiles, et, s'il est complice, comme c'est supposable, peut-être fera-t-il des aveux.
En entendant prononcer le nom de son fils, cette femme, qui, un instant auparavant, bravait avec insolence, devint si pâle, si tremblante qu'on l'eût jetée par terre en posant la main sur son bras.
--Mon fils!
Elle lança ce mot dans un cri de rage et d'effroi.
--Mon fils! répéta-t-elle, mon fils complice... il ne savait rien!
--«Il ne savait rien», répéta lentement le juge d'instruction... vous venez d'avouer.
Elle leva les bras et les laissa tomber avec consternation.
--Je désire que votre fils n'ait pas trempé dans ce crime vraiment horrible, mais il doit être interrogé. Lui seul était intéressé dans la question, et il me paraît difficile que vous ayez agi entièrement seule.
--Qu'on ne l'inquiète pas, qu'on ne l'inquiète pas! cria-t-elle; il n'y est pour rien; moi seule, seule! je le jure, ai tout combiné. Je vais tout raconter; mon fils, mon fils! c'était pour lui, pour lui seul que j'avais agi... il est honnête, bon! il ne se doute pas que sa mère a tout risqué pour le rendre heureux...
Gertrude, tremblante, s'appuyait sur le bras de Cébronne; les traits contractés, celui-ci regardait avec colère la femme devenue odieusement criminelle sous le couvert d'un sentiment honorable.
--Parlez! dit M. de Monvoy. Expliquez comment vous avez agi seule, sans l'aide de votre fils ou d'un autre complice?
Elle n'avait jamais réfléchi que son fils pût être accusé ou compromis, et la pensée du danger pour lui la surexcitait singulièrement.
--Il y a bien des mois, dit-elle, que cette idée me poursuivait. M. de Chantepy était vieux, malade... deux ou trois années de plus à vivre, c'était, à mon avis, bien peu de chose... Mais je voulais mettre toutes les chances de mon côté, et, sans ce misérable espion, je réussissais! s'écria-t-elle en se tournant vers Aubrun dans un transport de fureur.
--Aubrun! dit le docteur Cébronne, j'admire, j'estime votre habileté, et je double la somme promise.
--Merci, docteur! votre première offre était assez généreuse, et le fait d'avoir découvert cette coquine serait une récompense suffisante.
--C'est possible! mais je ne reviendrai pas sur ma décision; vous aurez cinquante mille francs.
L'expression de la femme de charge prouvait que Cébronne frappait juste et qu'elle recevait un coup de poignard en entendant parler d'une telle récompense pour son dénonciateur.
--Continuez vos aveux, dit le juge d'instruction, et sachez bien que, tôt ou tard, vous eussiez été découverte par la négociation des valeurs. Comment connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?
--J'avais entendu M. le docteur donner des explications à Mlle Gertrude, parler de la grande violence du poison et dire qu'il en faudrait bien peu dans une injection pour tuer un homme. De ce moment, l'idée grandit, grandit dans ma tête, car je m'inquiétais beaucoup pour l'avenir de mon fils, et voyais le moyen d'arriver à mes fins sans me compromettre.
--Mais l'aconitine? Comment l'avez-vous eue?
--Le hasard me servit peu de temps après cette conversation du docteur Cébronne et de Mlle Deplémont. Je nettoyais, de grand matin, l'arrière-magasin de M. Darrault, quand je vis que la clef de l'armoire aux poisons avait été oubliée. En l'ouvrant, j'aperçus l'étiquette «aconitine», et j'en pris une petite quantité.
--M. Darrault affirmait que jamais la clef n'était restée à l'armoire? Savez-vous comment la chose est arrivée?
--Oui... l'aide pharmacien, qui est mort depuis, avait fait cet oubli. Ce matin-là, il arriva très inquiet avant que j'eusse quitté le magasin. Il me confia sa faute et je lui promis de n'en rien dire. M. Darrault n'a jamais rien su.
--En prenant l'aconitine, votre dessein était déjà arrêté?
--Pas encore, monsieur le juge... c'est plus tard, quand j'appris que le patron de mon fils voulait vendre son fonds... Lorsque je voyais mon pauvre enfant, il me parlait toujours de son grand désir d'acquérir ce commerce et se désolait de ne pas pouvoir. Alors, je me décidai, tout en attendant l'instant favorable. Quand je sus que Mmes Deplémont allaient partir subitement, je compris bien que c'était le moment d'agir. J'avais une troisième clef que l'on croyait perdue... Le dimanche soir, je suis descendue dans l'appartement, après mademoiselle, et me suis cachée dans la cuisine. Si on m'avait entendue, j'aurais dit que je rentrais pour mon service. Après le départ de mademoiselle, je n'ai pas attendu une minute pour aller chez M. de Chantepy...
--Mais s'il n'avait pas refusé la piqûre proposée par Mlle Deplémont, il n'en eût pas accepté une seconde; comment auriez-vous fait?
--C'était une chance à courir, elle m'a servie... Il n'employait pas la morphine tous les jours.
--Comment, après avoir refusé, a-t-il consenti à votre proposition?
--Je lui ai dit que, le voyant souffrir quand je l'avais quitté, j'étais inquiète; qu'ému par le départ de Mlle Deplémont, il ne dormirait pas sans piqûre.
--Et il a accepté comme une preuve de sollicitude l'acte qui allait le tuer... c'est épouvantable!
--C'était pour mon fils, pour mon pauvre enfant, dit-elle tout bas.
--Et le malheureux M. de Chantepy n'a pas vu que vous preniez une autre substance que de la morphine?
--J'avais fait dissoudre à l'avance le poison, dit-elle en hésitant, et le tube de morphine que j'ai pris devant lui, je l'ai glissé dans ma poche. De son lit, il ne voyait rien...
--C'est extraordinaire! dit Aubrun. Elle avait pensé à tout.
--Alors, dès le début, reprit M. de Monvoy, vous songiez à laisser accuser Mlle Deplémont, à la perdre dans vos machinations?
--C'était mon seul moyen d'arriver, monsieur le juge, et un moyen qui semblait très sûr. Et puis, pourquoi pas? Elle n'était pas mère, elle! Mon plan était bien conçu, si bien que la justice s'y est laissée prendre.
--Vous avez même pensé à mettre un reste de poison dans le tiroir de Mlle Deplémont?
--Oui... après le départ de ces dames.
--Infâme misérable! s'écria Cébronne.
Elle regarda un instant les hommes présents, qui ne dissimulaient pas leur horreur et leur dégoût.
--Infâme? dit-elle. Pourquoi, infâme? Je voulais le bonheur de mon enfant, et on n'est pas heureux, sans argent. Il n'y a que les riches, pour dire qu'on peut se passer d'argent. Si je n'avais pas été découverte, mon fils eût été heureux!
--Et vous? demanda M. de Monvoy, vous auriez été sans remords?
--Ça... c'était mon affaire, et il ne s'agissait que de mes souffrances personnelles.
--Mais vous deviez craindre d'être découverte?
--Dans le commencement... mais tout s'arrangeait si bien!
--Vous ne voyiez jamais l'échafaud au bout d'un tel chemin?
--L'échafaud? Pourquoi? Pourquoi me condamnerait-on quand des gens qui tuent sont acquittés parce que leur crime est, dit-on, un crime passionnel; j'ai lu cela souvent dans les journaux. Eh bien, moi, j'aime mon enfant, je l'aime avec passion et le voulais heureux.
--Vous l'avez voué au malheur par votre crime qui n'a aucun rapport avec ceux dont vous parlez, quelque terribles qu'ils soient. Il est affreux! et d'une lâcheté inouïe! dit M. de Monvoy. L'idée de le préméditer si longuement et de le rejeter sur une jeune fille innocente... cela dépasse toutes les bornes de l'odieux.
--Mon fils voué au malheur... et je réussissais sans cet espion! s'écria-t-elle exaspérée en cherchant à se jeter sur Aubrun.
On la maintint, et M. de Monvoy la fit emmener.
Il s'approcha de Mlle Deplémont.
--Je n'espère pas votre pardon, dit-il avec émotion, l'épreuve a été trop cruelle. Acceptez néanmoins les regrets d'un vieux magistrat qui ne se consolera jamais de l'erreur commise à votre égard.
La physionomie, le ton de M. de Monvoy exprimaient plus encore que ses paroles le sentiment profond qui l'agitait.
Gertrude lui tendit la main.
--Je pardonne! dit-elle d'une voix émue.
--Et vous, Bernard? Oubliez ces jours angoissants.
--Jamais! répondit Cébronne avec énergie. Je rends justice à la bonté que vous avez témoignée, mais jamais je n'oublierai! jamais je ne pardonnerai!
--Je le comprends! dit le magistrat avec une bonhomie résignée.
Quelques minutes plus tard, le docteur Cébronne traversait avec Gertrude et M. des Jonchères les galeries des Marchands et de la Sainte-Chapelle. Il avait tenu à suivre le même chemin que trois semaines auparavant, et ce fut au milieu d'une véritable ovation qu'ils arrivèrent dans la cour du palais de justice.
Au dehors, la nouvelle s'était répandue, et, sans qu'on sache comment, ainsi que, si fréquemment, il arrive à Paris, une multitude s'était amassée.
La foule se découvrit respectueusement en apercevant Gertrude et Cébronne.
--Les voilà! ce sont eux!
--Comme elle est pâle!
On se pressait pour les voir, on acclamait Cébronne et ils parvinrent avec peine à la voiture du docteur.
--A la maison de santé! cria-t-il au cocher.
Ils partirent au milieu d'acclamations vigoureuses et de cris de mort contre la femme qui venait d'être arrêtée.
--Gertrude, ma bien-aimée, s'écria Bernard, nous commençons l'ère heureuse.
Gertrude, entrée dans la crise de réaction, se sentait à peine la force de répondre.
--Dieu vous entende! dit-elle avec doute.
Le coeur de Cébronne se serra en devinant la pensée secrète de la jeune fille.
--L'ébranlement passera comme le reste, dit-il avec autorité; vous renaîtrez auprès de votre mère et... de votre mari, ajouta-t-il en lui baisant la main.
--Et on ne me parlera plus jamais, jamais! de ces moments épouvantables, dit-elle en frissonnant.
--Jamais! j'y veillerai!
XII
Le docteur Cébronne était transfiguré quand M. des Jonchères le revit trois jours plus tard.
--Aubrun sort d'ici, Henri; je l'ai mandé par télégramme et lui ai remis son chèque. Il vaut mieux que son métier, et je m'en souviendrai pour qu'il ne connaisse plus la misère.
--Avec la grosse somme que tu lui donnes et les copies que je lui fournirai, il vivra suffisamment bien. Et ces pauvres femmes? Parle-moi d'elles! Comment s'est passée leur première entrevue?
--Sans scène, sans crises nerveuses, Dieu merci! Elles se sont embrassées longuement, mais étant habituées à souffrir et à se dominer, il n'y a pas eu de démonstrations extérieures exagérées. Cet empire sur soi-même, cette modération dans une circonstance exceptionnelle me plaisent énormément. C'est une garantie pour leur rétablissement.
--Mais tu ne crains rien pour Mlle Deplémont? Elle ne tombera pas malade?
--Je craindrais si elle s'abandonnait elle-même... heureusement sa mère a besoin de ses soins, elle le sent et s'efforce de surmonter l'accablement amené par la réaction. Pour toutes les deux, la sécurité et la paix feront le reste. Gertrude, qui s'inquiétait, comprend maintenant qu'aucune corde n'est brisée chez elle.
--La paix et la sécurité!... elles produisent le même effet sur toi, mon cher Bernard, répliqua M. des Jonchères en regardant avec joie l'expression rassérénée de son ami. En trois jours, tu as rajeuni étonnamment. De ces angoisses, de cette aventure extraordinaire, il ne te restera que quelques cheveux blancs. Le mauvais rêve, dont je souffrais, en vérité, presque autant que vous, a disparu, Dieu soit loué!
--Oui, dit Cébronne, tu entrais dans ma douleur avec toute l'affection d'un ami... Mais ce mauvais rêve... aurait-il pris un caractère odieux si vos lois n'étaient pas si mal faites?
--Explique-toi?
--On a refusé d'accepter la caution que je proposais pour éviter à Mlle Deplémont la brutalité de sa position... et cependant mon honorabilité n'est mise en doute par personne, et, au besoin, ma parole d'honneur fait loi, tu le sais bien!
--Sans doute, mon pauvre cher, mais si on appliquait ta théorie, combien de coupables échapperaient à la justice?
--Pourquoi? On mettrait des conditions strictes à l'acceptation de la caution.
--Et tu fais entrer dans ces conditions l'honorabilité de celui qui offre caution? Mais l'homme le plus honnête, le plus sûr est souvent trompé!
--Aussi je ne dis pas de laisser un prévenu ou accusé sans surveillance; on le surveillerait de près, soit! mais, à moins qu'il n'y ait aucun doute sur la culpabilité d'un homme, la prison préventive est révoltante! Vois la contradiction flagrante dans le fait suivant d'après un principe de jurisprudence: «Tout homme est innocent, tant qu'il n'est pas reconnu coupable»; on ouvre des débats pour apporter ou discuter la preuve de la culpabilité, et on enferme l'individu avant que la question ne soit plus douteuse!
--Mon cher ami, tout ceci est complexe et ne se résout pas de cette façon simpliste. Remarque, je te prie, que les erreurs judiciaires sont rares et que la justice est inspirée, de nos jours, par un grand esprit d'humanité.
--Je le sais!... mais n'y aurait-il qu'un seul fait comme celui dont trois êtres viennent de tant souffrir, que, à mon sens et sans parti pris, ce serait suffisant pour modifier la loi sur la prison préventive.
Deux mois après, par un temps chaud de mois d'août, le docteur Cébronne et Gertrude venaient passer leur lune de miel en Bretagne.
Bernard avait envoyé ses domestiques pour préparer la maison et la mettre en état de recevoir la jeune femme.
Aucun endroit ne pouvait être mieux choisi, loin du bruit, loin des hommes, dans un cadre qui, reportant l'esprit bien loin en arrière, aidait à l'oubli et à l'apaisement.
La maison longue, assez basse, aux toits arrondis, datait du dix-huitième siècle. On lui avait conservé ses volets verts, chantés par le goût romantique d'autrefois. Un perron de quelques marches donnait accès au jardin dont les carrés réguliers, parsemés de bosquets en miniature, s'étendaient jusqu'à la Rance aux bords singulièrement escarpés et sauvages. Des statues, voilées de lichen, ajoutaient à la mélancolie du vieux jardin, que cultivait l'homme chargé de garder la propriété.
Cébronne conservait un souvenir attendri de l'habitation où s'était passée son heureuse enfance; ni lui ni son père, appelés par des carrières brillantes loin de leur pays natal, n'avaient voulu la vendre, bien qu'ils n'y fissent que de courts séjours, à très longs intervalles.
Bernard observait, sur le visage de sa femme, l'effet produit par l'aspect suranné mais, à ses yeux, très poétique de la propriété.
--C'est charmant! dit-elle avec le sourire un peu souffrant qu'elle conservait depuis ses épreuves.
--Ai-je bien fait de vous amener ici?
--Oh! oui... ce sera le repos enfin loin de Paris! loin de souvenirs affreux.
--Ils disparaîtront ici, vous verrez! Plus de regards en arrière, ma chère Gertrude! dit-il d'un ton ferme; et ne pensons qu'à nous. Nous sommes seuls, nous sommes heureux.
Ils étaient complètement seuls, en effet, Mme Deplémont ayant refusé de les accompagner pour ne pas être en tiers indiscret dans leur bonheur.
Cébronne avait bien auguré de l'atmosphère de paix et de joies dans laquelle ils vécurent plusieurs semaines, et bientôt il ne revit plus l'expression souffrante qui lui faisait mal.
Gertrude, aimante, passionnément reconnaissante, et, malgré le développement de son énergie par la lutte et le travail, restée femme jusqu'au fond de l'âme, veillait sur elle-même pour que nul reflet du passé ne vînt attrister son mari. Puis l'effort disparut, car elle s'épanouissait dans un bonheur que les anciennes douleurs rendaient plus pénétrant, plus profond, et les objets qui l'entouraient s'imprégnaient des douceurs de sa vie actuelle.
«Mon cher ami, écrivait le docteur Cébronne à M. des Jonchères, tu te rappelles cet endroit où tu m'as accompagné il y a quelques années? En vrai Parisien, tu y voyais seulement une solitude absolue, un air triste sous sa verdure et sa vétusté, sous le siècle qui a jauni les toits et patiné les murs. Moi je t'en décrivais le charme mystérieux, vu par mon coeur et mes souvenirs... Je l'aimais jadis, maintenant je l'adore dans son rajeunissement produit par l'amour heureux.
«Tu te souviens aussi d'une pensée que nous avions discutée ensemble: «Le coeur de la femme est un miroir qui reflète l'univers entier?» La comprenions-nous bien? Je ne le crois pas, et un mariage malheureux me l'avait rendue amère.
«Aujourd'hui, je ne la comprends pas, je la vis!... Le coeur honnête d'une femme intelligente renferme toutes les nuances infinies, toutes les délicatesses exquises qui sont, pour l'homme, l'essence de sa paix et de son bonheur.
«Le coeur féminin, qui comprend tout, est bien «le miroir qui reflète l'univers entier.» Ma vieille amitié te souhaite de le posséder un jour.
«Adieu et à bientôt!
«CÉBRONNE.»
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET CIE, 8, RUE CARANCIÈRE.--12647.