Aimer quand même

Part 11

Chapter 113,836 wordsPublic domain

Trois jours après, Sophie revint prendre son service. Elle paraissait très satisfaite, et, sans attendre de questions, parla de son héritage.

--Puisque monsieur s'intéresse à moi, je suis contente de lui apprendre que mon cousin a laissé de belles économies.

--Je suis bien heureux de cette bonne nouvelle, Sophie, et vous félicite sincèrement. Votre cousin ne s'était pas marié?

--Si monsieur, mais il n'a jamais eu d'enfants, et ma cousine est morte il y a dix ans. Il a mis de côté une douzaine de mille francs, plus sa maison et son jardin. C'était un homme très rangé.

--Malheureusement cet héritage n'est pas suffisant pour vous permettre d'acheter le fonds de commerce que vous désiriez.

--Pourquoi donc, monsieur? Je ne vois plus de difficultés, au contraire! La somme exigée par M. Marait se complétera avec les bénéfices du commerce ou un emprunt. Je suis heureuse, heureuse de cette bonne aubaine, parce que le rêve de mon fils va se réaliser.

--Et le vôtre aussi; vous méritez bien votre bonheur, mais en bonne mère, vous ne pensez qu'à votre fils. Il est venu me parler l'autre soir pour me demander si vous étiez partie; c'est un charmant garçon.

--Oh! oui, monsieur, il est charmant! Tout le monde l'aime, et, à présent, il est bien sûr de réussir, d'être indépendant.

Aubrun désirait ardemment une ouverture sur les valeurs dont se composait cet héritage présumé, mais la femme de charge ajouta seulement que, dans la journée, elle irait parler au patron de son fils et s'entendre définitivement avec lui.

Quelques heures plus tard, Aubrun descendait à Ménars.

Ce joli endroit, que domine l'ancien château de Mme de Pompadour, était plein de roses, de lumière, de verdure, et Aubrun, poète jadis à ses moments perdus, alors qu'il aimait une femme par laquelle il avait été indignement trahi, fut saisi par la saveur embaumée de la campagne. Le contraste entre son métier et la pure nature dont la vue, la douceur, les parfums le reportaient à d'heureuses années de jeunesse, lui fut pénible.

Il écarta les regrets pour penser à la jeune fille accusée et prisonnière alors que le mois de juin fleuri rayonnait!...

Il eut tout à coup, sans savoir pourquoi, l'impression si vive de la culpabilité de Sophie Brion, de sa noire scélératesse qu'il éprouva une violente colère contre cette femme. Puis il sourit de lui-même.

«Et si elle n'est pas coupable?...»

Il entra dans une petite auberge bien placée au bord de la route et très fréquentée par les rouliers. De la salle, ornée de dressoirs reluisants, chargés de vaisselle à grosses fleurs, on apercevait l'eau miroitante de la Loire au delà d'un jardin plein de gueules de loup, de lis et de giroflées.

A cette heure de l'après-midi, il n'y avait personne dans l'auberge, et, après avoir demandé des rafraîchissements, Aubrun questionna la femme qui le servait.

--N'aviez-vous pas ici un maçon nommé Rollant?

--Rollant?... Non, monsieur, je ne connais pas.

--Un patron décédé il y a quelques jours, m'a-t-on dit?

--Personne n'est décédé à Ménars il y a quelques jours, monsieur.

--C'est singulier! alors on m'a donné une fausse indication?

--Oh! oui, monsieur, très fausse! Il n'y a personne ici, ni dans les environs, s'appelant Rollant.

--Mais autrefois? Ce Rollant a peut-être habité le pays?

--Non, monsieur, certainement! Je ne suis pas jeune, j'ai toujours été dans cette auberge, ma défunte mère y était également, et jamais je n'ai entendu ce nom; je connais tous les maçons des alentours.

--Je cherche les traces de cet homme pour une question d'héritage. Vous avez un notaire à Ménars?

--Oui, monsieur... il habite une grande maison à l'extrémité du bourg, au milieu d'un jardin; il y a une grille.

Aubrun éluda les questions de l'aubergiste, paya sa dépense et se dirigea vers la maison indiquée.

Le notaire était sorti, mais un clerc répondit:

--Ni décès, ni héritage de maçon ici dernièrement. Je connais deux patrons retirés à Ménars, mais ils ne s'appellent pas Rollant et sont aussi vivants que vous et moi.

--Alors on m'a induit en erreur... Ce Rollant a pu mourir à Blois?

--C'est facile à vérifier... nous avons l'état civil de Blois et des environs dans un journal hebdomadaire.

Le clerc, très complaisant, examina le journal, puis le passa au policier:

--Voyez vous-même!... il n'y a aucun nom ayant quelque ressemblance avec celui de Rollant. Si j'entends parler de cet individu, faudra-t-il vous écrire? Laissez-moi votre adresse, je me ferai un plaisir de vous rendre ce petit service.

--Merci mille fois, mais c'est tout à fait inutile... On s'est trompé ou j'ai mal compris.

Il se dirigea d'un pas rapide vers le chemin de fer; il se sentait léger, heureux en pensant à Gertrude et au docteur Cébronne, car il avait assez de coeur pour que les promesses de Bernard fussent reléguées au second plan.

«C'est suffisant, se disait-il en revenant à Paris, pour la dénoncer, cependant un mensonge n'est pas encore la preuve concluante. Mais la voici entrée dans la voie des maladresses, je compte sur une maladresse plus grosse encore que son invention d'héritage. Elle a confiance en moi, se croit complètement à couvert et enfin est hypnotisée par l'idée d'établir son fils. Il a l'air d'un honnête garçon; pauvre diable!

Il fut tenté d'aller le soir même chez M. de Monvoy, mais il se ravisa en réfléchissant que l'attente au lendemain n'offrait aucun inconvénient, puisque ses renseignements étaient maintenant assez précis pour lui permettre de précipiter les événements.

Il avait joué son rôle avec tant de tact, l'intérêt, qu'il avait manifesté à la femme de charge, était resté dans des limites si justes que la confiance de Sophie était absolue.

Elle lui dit, assez tard dans la matinée du lendemain:

--Je suis allée hier chez M. Marait, monsieur.

--Ah!... vous vous êtes décidée. Avez-vous été contente de lui?

--Très contente, monsieur! nous signerons le marché dans quelques jours.

--Tant mieux, tant mieux! mais votre cousin n'a pas laissé quinze mille francs en argent comptant?

--Oh! non, monsieur... il avait placé en valeurs auxquelles je n'entends rien; moi j'ai toujours placé à la caisse d'épargne.

--Je croyais que M. Marait tenait à de l'argent en espèces?

--C'est vrai, il y tient absolument; alors je voulais consulter monsieur.

--Consulter sur quoi, ma bonne Sophie?

--Sur les valeurs de mon parent.

--Eh bien, vous les ferez négocier par une société financière, rien n'est plus simple, si elles sont bonnes.

--Comment bonnes, monsieur! pourquoi ne seraient-elles pas bonnes?

--Parce que des valeurs, excellentes au début, tombent quelquefois à rien, ou ne présentent pas des garanties sérieuses. Espérons que votre cousin avait bien choisi...

--Et comment le savoir, monsieur? Le notaire ne m'a pas parlé de cela.

«Je le crois bien!» pensa Aubrun.

--Portez vos valeurs à un bureau quelconque du Crédit Lyonnais ou de la Société Générale, on vous renseignera, et vous donnerez vos ordres pour la vente.

Il la voyait embarrassée, hésitante, et attendait anxieusement sa décision, déterminé, si elle n'allait pas plus loin, à brusquer le dénouement.

--Monsieur m'inquiète en me disant que mes valeurs ne sont pas bonnes.

--Mais je n'en sais rien du tout, ma brave femme! C'est une supposition... et une réponse à vos paroles précédentes.

--Monsieur veut-il les voir? Il me dira ce qu'il en pense et ce que je dois demander à la Société Générale.

--Vous n'avez pas besoin de moi... à la Société vous serez amplement renseignée.

--Mais, monsieur, je n'ai jamais eu ce genre de valeurs entre les mains, et j'aurai l'air de ne rien savoir.

--Vous n'avez donc pas questionné le notaire qui vous les a remises?

--Très peu, monsieur! mais il m'a dit qu'elles représentaient une somme de douze mille francs. Il n'a pas dû se tromper.

--Mon Dieu... je veux bien! montrez-les-moi; je vous expliquerai le nécessaire et vous dirai, d'après mon journal, à quel cours vous devez faire vendre.

--Je voudrais bien en avoir le coeur net... Monsieur va sortir?

--Oui, je déjeune chez un ami; j'ai oublié de vous prévenir hier.

--Alors, si monsieur le permet, je vais aller chercher mes papiers.

--Faites!

Aubrun, dévoré d'impatience, eut quelque peine à attendre de sang-froid le retour de la femme de charge. Il comptait les secondes, et, comme elle tardait, il craignit d'avoir éveillé sa défiance. Mais, après réflexion, il comprit que cette crainte n'était que le résultat d'une idée toujours fixée sur le même point. Même en cette minute si palpitante pour lui, il n'avait témoigné ni hâte ni empressement à répondre.

La femme de charge, au contraire, se félicitait d'être tombée sur un maître assez bon pour s'intéresser à son affaire et l'aider à éviter un faux pas, car se sentant sur un terrain inconnu, elle était heureuse d'obtenir des conseils désintéressés.

En parlant un jour de Mme Deplémont, elle était revenue sur le point, capital pour elle, de la négociation des valeurs. Aubrun, avec prudence, mais autorité, avait saisi cette nouvelle occasion pour dissiper ses vagues inquiétudes.

Ce fut donc fort tranquillement qu'elle lui remit des actions et des obligations de chemins de fer, dont il reconnut aussitôt les numéros.

Quelles que fussent ses habitudes d'impassibilité, Aubrun craignit de se trahir, tant son émotion fut extrême. Son premier mouvement eût été de se jeter sur elle pour l'arrêter, mais, prolongeant simplement son examen afin de se remettre, il lui dit de sa voix calme:

--Ces valeurs sont excellentes... M. Marait devrait les accepter, au lieu de vous entraîner à des frais en les négociant.

--Et s'il ne veut pas?

--Alors, vous les vendrez... mais, je vous conseille de les lui soumettre. A moins de placer son argent dans des affaires industrielles que j'ignore, il ne trouvera pas de meilleurs placements, à mon sens du moins.

--Je suivrai l'avis de monsieur.

Devant lui, elle roula les papiers de façon à les introduire dans sa poche, dont elle attacha l'ouverture avec une épingle fermée.

--C'est trop gros... ces papiers vous gêneront pour travailler, dit Aubrun en riant.

--Ce n'est pas bon à laisser traîner, monsieur. De cette façon, je suis sûre de ne rien oublier et rien perdre.

Il la laissa sortir, puis, un instant après, il sonna:

--Je vous ai dit, je crois, que je déjeunais chez un ami? Si vous voulez en profiter pour vous en aller dès une heure, je vous laisse toute latitude, puisque vous avez des affaires à régler?

--Monsieur est bien bon... j'accepte volontiers; j'irai, entre une heure et deux, voir M. Marait et lui montrer les valeurs.

Aubrun sortit sans se presser, mais, dans la rue, il se jeta dans un fiacre automobile qu'il eut la bonne fortune de rencontrer au coin de la rue Madame et, un quart d'heure après avoir quitté son appartement, il gravissait en courant les marches du Palais de Justice.

--M. des Jonchères est-il là? Et M. de Monvoy? demanda-t-il tout haletant à un huissier.

--Si M. des Jonchères est là? Oui! vous le trouverez dans la salle des Pas-Perdus, et il y a longtemps que M. de Monvoy est arrivé.

Aubrun, suivant les indications qu'on lui donnait, parvint à la célèbre salle où il aperçut M. des Jonchères, en robe d'avocat, la toque en arrière, qui causait avec animation au milieu d'un groupe de confrères.

Aubrun se précipita vers lui.

--Ah! vous avez perdu votre impassibilité d'emprunt, Aubrun! Eh bien?

--Eh bien, elle est prise! j'ai la preuve matérielle.

--La preuve indiscutable? s'écria M. des Jonchères avec la plus grande émotion.

--Indiscutable! je viens de tenir entre mes mains les valeurs de M. de Chantepy.

--Qu'est-ce, Jonchères? demandèrent les avocats qui assistaient à ce colloque. S'agit-il de Mlle Deplémont?

--Vivat, messieurs! Elle est innocente!

Il saisit Aubrun par le bras, courut avec lui au cabinet de M. de Monvoy et demanda à être introduit d'urgence.

L'huissier, étonné de son agitation, voulut protester, mais M. des Jonchères, passant devant lui, frappa vigoureusement à la porte et attendit à peine la permission d'entrer pour se précipiter dans le cabinet où le juge était seul avec son greffier.

Stupéfait d'une entrée si peu en rapport avec la correction habituelle de M. des Jonchères, le magistrat se leva en s'écriant:

--Mon Dieu! mais qu'y a-t-il? C'est donc bien important?

--Parlez vite, Aubrun, en deux mots!

--En deux mots: je viens de voir les valeurs de M. de Chantepy entre les mains de son ancienne femme de charge.

--Bravo, bravo! s'écria le greffier, dans un élan d'enthousiasme, pendant que M. de Monvoy, interdit et très pâle, se rasseyait lentement.

--Vous êtes certain de votre dire? Il n'y a pas d'erreur possible?

--Pas d'erreur possible! cette femme est chez moi, elle y restera jusqu'à midi ou une heure. Qu'on l'envoie chercher; elle a les valeurs sur elle.

M. de Monvoy fit venir aussitôt deux agents de la sûreté; il donna à l'un l'ordre de lui amener Mme Brion.

--Vous la trouverez chez M. de Lucel, 180, rue d'Assas.

--Si elle s'inquiète et refuse de me suivre, que faudra-t-il faire?

--L'arrêter immédiatement. Mais vous pouvez ne pas l'effrayer, en lui parlant de renseignements à donner sur M. de Chantepy; je l'ai questionnée plusieurs fois. Vous dites, Aubrun, qu'elle a les valeurs sur elle?

--Oui... dans sa poche; je les lui ai vues mettre, elle a attaché soigneusement l'ouverture.

--Vous veillerez à ce qu'elle vienne ici sans modifier sa toilette, dit M. de Monvoy à l'agent. Allez vite!

Il écrivit un mot au directeur de la prison et le remit à l'autre agent.

--Trouvez une automobile, et courez chercher Mlle Deplémont.

Après cela, il cacha un instant son visage dans ses mains et on l'entendit répéter plusieurs fois:

«La pauvre enfant, la pauvre enfant!... j'en serai malade de chagrin.»

--Et Cébronne, et la mère? dit-il en relevant la tête.

--Je cours chez Bernard! dit l'avocat. Ma plaidoirie est terminée.

--Allez! il est près de midi, peut-être sera-t-il rentré. Ah! un mot... Et l'aconitine? Cette femme en connaissait donc les propriétés?

--Rien de plus vraisemblable, répondit M. des Jonchères. Vous savez, par Mlle Deplémont elle-même, que Cébronne lui avait donné des explications sur les effets du poison. Une tierce personne était là, mais ni Bernard ni la jeune fille ne se sont rappelé si c'était la femme de charge ou la garde-malade; ils penchaient pour cette dernière hypothèse.

--Et Cébronne, du reste, s'est bien gardé d'insister sur cette conversation si compromettante pour l'infortunée jeune fille, dit M. de Monvoy.

Il accompagna M. des Jonchères en dehors du cabinet.

--Je suis désolé, désolé en pensant à Mlle Deplémont... Que sont nos prétentions de discernement et de déductions logiques quand le hasard et un pauvre policier de fantaisie détruisent nos savants échafaudages? C'est pitié, Jonchères, n'est-ce pas?

--Les faits accusaient Mlle Deplémont, et, je vous l'avoue maintenant, je partageais votre manière de voir.

--L'astuce et la préméditation de cette femme sont inouïes! s'écria M. de Monvoy.

Il rentra dans son cabinet et questionna Aubrun, qui ne demandait qu'à raconter par quelles déductions logiques, et prenant le contre-pied de l'enquête officielle, il était parvenu à la vérité.

--J'ai cru plus d'une fois ne pas réussir, car cette misérable se possède étonnamment, au point que, en constatant son absence apparente de crainte, j'ai douté... Mais j'ai commencé à être sûr de ma piste quand, après avoir gagné sa confiance en lui parlant avec intérêt de son fils, elle me parla d'acheter pour lui un fonds de commerce. C'était son rêve, son idée fixe, et les circonstances la pressaient.

--Comment cela?

--Le patron de son fils était en marché avec un autre acquéreur et n'avait donné qu'un mois à Sophie Brion pour se décider et trouver les fonds.

--Pourquoi n'attendait-elle pas pour un autre fonds de commerce? Ils sont tous les mêmes! ils combinent habilement, et creusent eux-mêmes le trou où ils tomberont.

--Elle poursuivait son idée de voir son fils devenir patron de la maison où il travaillait comme petit commis. J'ai vu sa vanité piquée au vif, parce que M. Marait haussait les épaules quand elle lui parlait d'acheter le magasin.

--La négociation des valeurs l'aurait toujours trahie... elle l'ignorait absolument?

--Oui, et j'ai eu deux fois l'occasion de la maintenir dans son erreur. Enfin, il fallait une invention quelconque pour expliquer qu'elle possédait la somme demandée par le commerçant. Elle me dit donc, il y a cinq jours, qu'elle héritait d'un cousin éloigné, mort à Ménars, auprès de Blois. J'y suis allé hier et j'ai constaté son mensonge. Ce matin, un peu embarrassée de ses valeurs sur lesquelles j'émettais des doutes, elle m'en a montré une partie en me demandant des explications pour les négocier...

Pendant qu'Aubrun entrait dans les détails de son habile campagne, M. des Jonchères courait chez le docteur Cébronne.

Il venait d'arriver, plus fatigué, plus malheureux que jamais.

--Sauvée! lui cria son ami; sauvée, Bernard, mon cher Bernard!

--Voici un mois qu'on me leurre avec cet espoir, répondit Cébronne d'un ton incrédule.

--Ce n'est plus de l'espoir, mais une certitude. La femme de charge est la coupable... Aubrun a vu entre ses mains les valeurs de M. de Chantepy.

--Est-ce certain? dit Cébronne d'une voix étouffée.

--Je te le jure!... vite! viens avec moi chez le juge d'instruction. Aubrun fait sa déposition, on a envoyé chercher cette horrible créature, qui sera arrêtée séance tenante, et Mlle Deplémont arrivera au Palais dans un instant! Partons! j'ai dit en passant à ton cocher de ne pas dételer... ta voiture est prête.

--Et la mère? dit vivement le docteur.

--Tu lui amèneras sa fille... mais, je suppose qu'il ne faut pas brusquer, pour elle, le dénouement, quelque heureux qu'il soit?

--Ce serait la tuer.

Cébronne appela son valet de chambre.

--Prenez un fiacre et allez à la maison de santé... Vous direz à la directrice que l'innocence de Mlle Deplémont est reconnue... qu'elle prépare doucement Mme Deplémont à voir sa fille. Partez sans retard.

--Le fiacre qui m'a amené m'attend à la porte, qu'il le prenne, dit M. des Jonchères, puisque je vais avec toi.

XI

Dans la hâte de régler ses affaires, la femme de charge n'avait fait que le nécessaire de son travail et se préparait à partir quand l'agent de la sûreté sonna à la porte du prétendu M. de Lucel.

Il lui transmit le désir du juge d'instruction.

--Il m'est impossible d'y aller à présent, répondit-elle; j'irai à quatre heures comme toujours.

--Ce n'est pas à quatre heures qu'il veut vous voir, c'est maintenant!

--Pourquoi est-ce si pressé? Les autres fois, c'était à quatre heures et je recevais une lettre pour m'avertir que M. le juge d'instruction désirait me questionner?

--Il n'a pas eu le temps d'écrire... un fait nouveau s'est produit, et vous seule fournirez les renseignements que M. de Monvoy désire avoir avant de quitter le Palais pour rentrer chez lui.

--Mais, je suis en costume de travail, il faut que j'aille chez moi m'habiller convenablement pour me présenter devant M. le juge d'instruction.

--C'est inutile... nous serions retardés, et c'est très pressé.

--Je veux au moins passer chez moi pour prendre un chapeau, dit-elle en commençant à élever la voix; il me faut deux minutes pour monter dans ma chambre.

--Assez discuté! je ne connais que ma consigne, ainsi, partons! Une voiture nous attend à la porte.

Extrêmement alarmée, elle fut tentée de résister, mais, comprenant aussitôt l'erreur qu'elle commettrait, elle se borna à répondre:

--Comme c'est ennuyeux, d'être mêlée à une affaire de justice! on est toujours dérangée pour des interrogatoires. C'est la cinquième fois que je vais au Palais.

--Cela ne durera pas... soyez tranquille.

Elle lui lança un regard inquiet, mais le suivit sans rien ajouter.

En route, elle essaya de faire parler l'agent, monté avec elle dans la voiture, mais elle n'obtint que des réponses brusques et laconiques qui la déconcertèrent.

Elle se remémorait sa vie depuis un mois et ne voyait aucun acte maladroit à se reprocher.

Par qui le mensonge de l'héritage pourrait-il être contrôlé? Sauf son fils, personne ne s'intéressait assez à ses affaires pour observer ses mouvements et regarder de près dans sa vie. Aucune enquête n'était désormais à redouter, pas un mauvais renseignement n'ayant été donné sur elle.

Pour l'héritage, elle avait eu l'habileté, afin de ne pas étonner son fils, de parler, non d'un parent proche, mais d'un cousin éloigné avec lequel les rapports étaient rompus depuis longtemps et qu'elle croyait mort.

Le jeune homme jouissait donc, sans grande surprise, de l'aubaine qui leur arrivait. A toutes ses questions, elle avait répondu de la façon la plus plausible.

Avec le juge d'instruction, jamais elle n'avait varié dans ses dépositions. Ensuite, elle s'était remise simplement à travailler et manifestait, sans exagération, un chagrin très compréhensible.

Enfin, les charges s'accumulaient contre Mlle Deplémont, dont la culpabilité paraissait évidente à la justice, et, en grande partie, à l'opinion publique.

Rien donc, ni dans les faits ni dans ses actes, n'était de nature à la mettre en suspicion.

Cependant, elle pressentait un danger, et se préparait intérieurement à le braver ou à le tourner.

Son air posé, quand elle entra dans le cabinet du juge d'instruction, eût trompé plus d'un observateur. Elle s'excusa d'arriver en costume de travail, mais M. de Monvoy l'interrompit d'un ton qui ébranla son assurance, et il lui demanda, sans aucun préambule:

--Où étiez-vous, le soir où votre excellent maître, M. de Chantepy, a été assassiné?

La question, à laquelle elle avait déjà répondu, la tournure de la phrase et la sécheresse du magistrat troublèrent la misérable; toutefois, elle répondit assez tranquillement.

--Mais, j'ai déjà dit à monsieur le juge que j'étais dans ma chambre; je n'en ai pas bougé.

--Bien! appelez Aubrun, dit M. de Monvoy au greffier.

En voyant son nouveau maître, Sophie Brion devint pourpre.

--M. de Lucel! s'écria-t-elle. Ici!

--Non... Aubrun tout bonnement! dit-il froidement. Agent au service de M. des Jonchères, l'avocat de Mlle Deplémont.

Une expression d'affolement passa sur le visage de la femme de charge, elle parut chercher autour d'elle un moyen de fuir, puis, par un effort de volonté extraordinaire, elle se composa un maintien tranquille.

--Monsieur le juge, dit Aubrun, cette femme, appelée par vous comme témoin, est l'assassin de M. de Chantepy.

--L'assassin de M. de Chantepy! de mon cher maître! s'écria-t-elle en faisant un pas vers Aubrun. C'est un fou... Monsieur le juge d'instruction, est-il possible que je me sois mise au service d'un fou!

--Il n'est pas plus fou que vous et moi, vous le savez bien... Je vous ferai observer qu'une pareille comédie ne peut pas vous servir.

--Alors, on m'a fait venir ici pour m'injurier! Et un magistrat supporte qu'on insulte devant lui une honnête femme! dit-elle avec une indignation très bien feinte.

--On vous a fait venir pour vous expliquer. Vous avez été interrogée jusqu'ici comme témoin et vos témoignages ont été à charge pour Mlle Deplémont. Mais voici un homme qui, vous observant depuis près d'un mois, affirme que Mlle Deplémont est innocente et qu'il a vu, entre vos mains, la preuve matérielle de votre crime. Si vous ne vous disculpez pas, je vous fais arrêter et conduire au procureur de la République.

--Comment! ce prétendu M. de Lucel était un espion! s'écria la femme de charge, que cette idée mettait hors d'elle-même. Ah! comme on est trompé! A présent, je prendrai des renseignements minutieux avant de servir les gens.

Personne ne daigna lui répondre.

--Vous avez dit à M. Aubrun, reprit le juge d'instruction, que vous héritiez d'un cousin qui vous laissait une petite fortune?

--Mais, c'est la pure vérité, monsieur le juge! je le jure!

--Parlez, Aubrun.