Aimer quand même

Part 10

Chapter 103,824 wordsPublic domain

--J'ai un service à demander à monsieur; j'espère que ce ne sera pas indiscret.

--Indiscret? Pourquoi donc? répondit Aubrun d'un ton satisfait. Vous avez l'air d'une si brave femme, et vous vous êtes si bien débattue pour élever votre fils, que je serai enchanté de vous rendre service.

--Merci, monsieur! Le nom du patron de mon fils est Marait, 60, rue du Bac. Il parle de se retirer, mais je ne connais pas ses idées sur le prix du fonds de commerce...

--Mais alors vous ne pouvez former aucun projet!

--Non, monsieur; c'est bien cela! Il me faudrait des informations.

--Et vous désireriez que je les prisse moi-même, afin qu'on ne sache pas que c'est pour votre fils?

--Oui, monsieur, nous ne voudrions pas nous avancer avant de savoir si notre projet est réalisable.

--Je puis écrire à M. Marait, c'est bien facile.

--Je remercie beaucoup monsieur.

Aubrun parut réfléchir, puis reprit:

--Au lieu d'écrire, je passerai rue du Bac. Ce n'est pas bien pressé, j'imagine?

--Mon Dieu, monsieur... je serais heureuse d'être fixée, voilà tout!

--Eh bien, j'irai bientôt. Aujourd'hui, c'est impossible, je suis pris toute la journée, mais j'irai demain si je ne reçois pas un rendez-vous dont on m'a parlé.

Le soir, il alla voir M. Marait. Il apprit que, pour des raisons de santé et de famille, ce commerçant désirait se retirer des affaires le plus tôt possible.

--Je suis en pourparlers pour vendre, monsieur, mais j'hésite encore, l'acquéreur qui se présente ne remplissant pas exactement mes conditions.

--Et ces conditions?

--Quinze mille francs versés immédiatement et quinze mille en deux ans avec les intérêts, bien entendu! Est-ce pour vous, monsieur?

--Non... Je me suis chargé d'une commission.

Il quitta M. Marait convaincu que la femme de charge connaissait parfaitement--sauf le prix--les intentions immédiates du commerçant.

Le matin suivant, il dit à Sophie que, s'étant trouvé libre dans la soirée, alors qu'il n'y comptait pas, il en avait profité pour se rendre chez M. Marait. En quelques mots, il la mit au courant du résultat de sa démarche.

--La somme me paraît élevée pour ce genre de marchandises, ajouta-t-il; il est vrai que je n'y connais rien.

--Trente mille francs... c'est beaucoup, en effet, monsieur! Mais la clientèle est bonne, le magasin a de l'avenir, et nous emprunterons, s'il le faut, à une société.

«Ah! se dit Aubrun, voilà une réponse qui me démonterait sans mes fortes présomptions. Si on acquiert par un emprunt, ce sera plus difficile et plus long à découvrir.»

--Et M. Marait est si pressé de vendre? reprit la femme de charge.

--Excessivement pressé, m'a-t-il affirmé. Je crois qu'il conclura l'affaire avec l'acquéreur dont il m'a parlé. Si vous n'êtes pas en mesure d'acheter, vous chercherez plus tard un autre fonds de commerce, c'est bien simple!

--Ah! monsieur, ce ne serait pas la même chose pour mon fils! D'abord, il est au courant des affaires de la maison, il connaît la clientèle dont il est aimé, ce qui est beaucoup pour réussir. Et puis, monsieur comprendra que devenir patron de la maison où on est simple employé... c'est bien agréable!

--Je comprends! j'entre dans tous vos sentiments, ma bonne Sophie. Mais qu'allez-vous faire?

--Je vais causer avec mon fils et, s'il est de mon avis, j'irai parler à M. Marait.

--C'est votre affaire! répondit indifféremment Aubrun.

Elle lui raconta, le lendemain, que M. Marait, fort étonné, avait émis des doutes assez blessants sur la réussite d'un projet irréalisable, selon lui, pour une femme qui gagnait péniblement sa vie.

Elle lui avait répondu en parlant de ses économies et d'un emprunt.

--Il a haussé les épaules, monsieur, dit-elle avec une certaine irritation! Cependant, comme il aime mon fils, il m'a promis de ne rien conclure sans me prévenir et m'a laissé trois semaines pour me débrouiller.

--Eh bien, vous réfléchirez.

Il passa la journée à rédiger des notes, en se demandant quelle serait l'invention de la femme de charge pour atteindre son but sans se compromettre, si elle était coupable.

Mais était-elle coupable? Peut-être, poursuivi comme M. des Jonchères par une idée, avait-il mis des visières qui l'obligeaient à ne regarder qu'un point.

Néanmoins, bien qu'il eût hâte d'aboutir dans un sens ou dans un autre, il conservait sa marche prudente.

Il était convaincu que cette femme avait de l'argent, car le chiffre de trente mille francs, énorme pour elle, ne la décourageait pas. Si elle savait que, dans bien des cas, on empruntait au Crédit foncier, elle devait savoir également qu'il fallait donner des garanties sérieuses, et le fonds d'un petit commerce paraîtrait-il une garantie suffisante? Mais, selon Aubrun, l'emprunt n'était qu'une manière de parler, une idée passagère, comme transition à une autre idée. Elle avait l'argent et, pressée d'acheter, elle inventerait un moyen rationnel pour en expliquer la provenance.

A la fin de la semaine, un incident parut confirmer ces prévisions; Sophie demanda à son maître de lui accorder un congé de quelques jours.

--Un congé! Etes-vous malade?

--J'ai perdu un cousin éloigné, monsieur, et il faut que j'aille dans le pays où il était établi.

--Est-ce loin?

--Auprès de Blois, monsieur... un petit endroit qui s'appelle Ménars. Monsieur connaît sans doute?

--Non, pas du tout! J'espère que vous ne serez pas longtemps, car votre excellent service me manquera bien.

--Si monsieur veut que je cherche quelqu'un pour me remplacer?

--Ma foi non! la concierge fera ma chambre et je déjeunerai au restaurant. Combien de temps resterez-vous là-bas? Vous vous dérangez pour un cousin éloigné?

--J'y suis obligé, monsieur... car il paraît que je suis sur le testament. L'enterrement a lieu demain; je partirai dans l'après-midi et resterai le moins longtemps possible.

--Ah! si vous héritez... c'est bien différent? Connaissez-vous le montant de l'héritage?

--Non, monsieur; le notaire me dit seulement que je suis légataire universelle.

--Votre cousin était marchand?

--Non, monsieur; mon cousin Rollant était maçon, et patron depuis de longues années.

--Je vous souhaite un bon héritage.

Il eut d'abord l'idée de la suivre, mais le moyen était dangereux, et non moins dangereuse la pensée d'aller, sur un prétexte, causer avec le fils pour savoir si vraiment sa mère avait quitté Paris.

Après réflexion, il résolut d'attendre patiemment le retour de Sophie Brion et de partir plus tard pour Ménars afin de vérifier si elle avait dit la vérité.

Mais le soir de ce même jour, à sa grande surprise, il reçut la visite du fils Brion, un grand garçon qui se présentait avec assurance, mais dont les manières étaient polies et le visage honnête.

--Pardon, monsieur! je vous dérange?

--Du tout, du tout, entrez donc!

--Je voulais savoir, monsieur, si ma mère est partie aujourd'hui pour Ménars? Chez elle, la concierge n'en savait rien; elle m'a dit seulement qu'elle était sortie. Mais ce n'est pas la peine que j'attende si elle est partie.

--Elle est partie... N'était-ce pas convenu?

--Ma mère hésitait entre aujourd'hui et demain de grand matin, et comme j'avais un mot à lui dire, je suis venu voir...

--Et vous ne l'avez pas accompagnée?

--Mon Dieu, monsieur, je n'ai jamais vu ce cousin, que je croyais mort, d'ailleurs! La présence de ma mère, comme elle me l'a bien dit, suffit largement; et puis, au magasin, on a besoin de moi. Alors, comme ce n'était pas nécessaire, je suis resté.

--Combien de jours, votre mère compte-t-elle rester là-bas?

--Deux ou trois, quatre au plus... Je suis étonné que mon cousin, avec lequel nous n'avions plus de rapports, ait pensé à nous pour son héritage; c'est bien bon de sa part.

Après le départ du jeune homme, Aubrun demeura longtemps à la même place, absorbé dans une méditation qui n'avait rien d'agréable.

«Elle aurait donc dit la vérité! N'importe! J'irai à Ménars.»

X

Pendant qu'Aubrun suivait sa piste avec une confiance à peu près inébranlable, Gertrude recevait fréquemment la visite de son avocat et de Cébronne.

Avec précautions, M. des Jonchères lui apprit que l'affaire passerait aux assises dans le courant de l'été, ajoutant que, selon les plus grandes probabilités, son innocence serait reconnue bien avant la date fixée pour le procès.

--Les assises! murmura-t-elle avec consternation.

--Nous n'irons pas jusque-là, croyez-le bien!

Mais il vit que le coup était terrible et brisait une partie des espérances de la malheureuse femme.

Elle était forte en apparence, mais sa pâleur, son expression qui, de jour en jour, devenait tragiquement douloureuse, indiquaient un fléchissement moral et physique.

En voyant passer les jours et même les semaines, elle avait des accès de désespérance qu'elle combattait courageusement, mais qui laissaient des traces poignantes sur son visage.

Elle ne voulait plus être questionnée et répondait invariablement au juge d'instruction:

--A quoi bon? Je suis innocente, les faits m'accusent, et ce sont les faits que vous croyez. Si vous ne me croyez pas quand je crie mon innocence, pourquoi me croiriez-vous sur d'autres points?

Mme Deplémont, toujours malade, bien que devenue consciente des événements, avait essayé de se lever pour venir auprès de sa fille, mais l'effort ayant provoqué un évanouissement inquiétant, Cébronne imposa sa volonté et l'obligea à demeurer couchée.

Il raconta l'incident à Gertrude qui répondit:

--J'aime mieux ne pas la voir, ce serait déchirant pour elle et... pour moi. Dites-lui de se soigner jusqu'à mon retour auprès d'elle; dites-lui que je lis et travaille, que vos visites bénies me raniment, me consolent de tout. Répétez-lui que j'attends tranquillement la fin de cette cruelle aventure.

--Tranquillement, Gertrude! Je lis dans vos yeux votre douleur grandissante. Vous vous désespérez!

--Non, je ne me désespère pas! C'est impossible avec une tendresse comme la vôtre qui me soutient, me transporte si loin dans une région ensoleillée!

--Pauvre enfant! Je vous aime trop pour ne pas pénétrer dans les pensées que vous ne dites pas... Mais reposez votre esprit dans la région dont vous venez de parler. Que de joies dans l'avenir, Gertrude, quand je vous emmènerai dans la propriété où mon enfance s'est écoulée... Nous y passerons le premier mois de notre union.

--Notre union... répéta-t-elle avec une intonation découragée qui fit tressaillir Cébronne.

Il l'attira à lui et, avec une tendresse inexprimable, porta la main de la jeune fille à ses lèvres.

--Notre union! dit-il avec une fermeté persuasive. Elle sera complète, absolue, plus encore que vous ne le supposez. Vous n'avez pas suivi l'évolution de mes idées, sous l'influence des souffrances de ces dernières semaines. Vous ignorez que votre force d'âme, qui vient d'un sentiment religieux très élevé et très pur, a complété la leçon. Vous achèverez de m'instruire et nous n'aurons qu'une âme, qu'une pensée.

Le coeur de Gertrude battait plus vite en écoutant de telles paroles qui la réconfortaient et lui faisaient oublier le lieu où elles étaient prononcées. Elle pénétrait plus avant dans un caractère loyal, dans une intelligence qui abaissait sa superbe avec simplicité pour aborder franchement des questions que Bernard savait lui être chères.

Elle essayait d'entrer dans les projets d'avenir qu'il lui soumettait et le questionna sur la propriété dont il parlait.

--Est-elle près de Paris?

--J'ai une maison de campagne à vingt minutes de Paris, mais ce n'est pas celle-là. La propriété dont je parle est en Bretagne, sur les bords de la Rance. Nous n'avons jamais voulu la vendre, malheureusement elle est presque abandonnée, quoique la maison soit meublée comme jadis. C'est là que nous irons, dans un cadre ancien qui vous plaira, et loin de tous les vivants.

Elle souriait et se prenait à espérer, mais il n'était pas toujours auprès d'elle et, à chaque nouvelle visite, il avait la sensation que la solitude et le découragement accomplissaient leur oeuvre destructive.

Le lendemain du jour où Sophie Brion avait demandé un congé, Aubrun fut appelé le soir par M. des Jonchères qui causait avec le docteur Cébronne quand le policier arriva.

--Eh bien, Aubrun, vous m'avez écrit que vous suiviez votre piste avec beaucoup d'espoir; c'est bien long, n'avez-vous rien découvert?

--Ma piste est bonne... de plus en plus j'en suis convaincu, répondit Aubrun évasivement.

--Rien de précis?

--Rien.

--Grand Dieu, s'écria Cébronne, et cette malheureuse enfant est en prison! J'assiste à sa douleur sans plaintes, sans récriminations, mais si terrible que je la vois changer de jour en jour. Si elle tombe malade, si elle meurt, ce seront ces misérables magistrats qui l'auront tuée.

--Bernard, je t'en prie, à quoi penses-tu? Mlle Deplémont n'est pas malade; une certaine dépression est naturelle, inévitable, mais non dangereuse.

--Qu'en sais-tu? Tu n'es pas médecin, répondit brusquement Cébronne; tu ne connais pas le résultat souvent fatal de telles secousses sur un organisme délicat. Il ne faudrait pas que l'épreuve se prolongeât, c'est le médecin qui parle en ce moment. Sans l'énergie, le ressort de son âme d'élite, Gertrude serait déjà très malade.

--Tu t'égares! De grâce, ne grossis pas les faits, répète-toi ce que tu répètes sans cesse à Mlle Deplémont, c'est-à-dire, vois la fin heureuse de cette situation. Nous y touchons peut-être; n'est-ce pas, Aubrun?

--Je le crois.

--Alors, parlez, parlez! s'écria Cébronne dans un élan de douleur irritée.

Aubrun se félicitait tout bas d'avoir exigé le secret sur ses recherches et observait avec pitié les ravages du chagrin sur la forte constitution du docteur. Dix ans avaient passé sur lui et bien que, dans ses occupations habituelles, il conservât son empire sur lui-même, on sentait l'homme énergique sur le point de s'affaisser.

Aubrun, quels que fussent les écarts de sa vie, avait beaucoup de coeur, il sut le mettre dans le ton de sa réponse.

--Je suis désolé, docteur, désolé de ne pas avancer plus vite, et je comprends trop bien votre profonde angoisse, mais je vous assure que, plus que jamais, la prudence est nécessaire. Croyez-en mon expérience, tout va bien! Et j'ai lieu de croire que je touche au but.

--Vous, au moins, vous ne doutez pas de Mlle Deplémont! dit Bernard.

--Je n'en ai jamais douté... J'ai des raisons actuellement pour en douter encore moins.

--Aubrun, dit M. des Jonchères, il est temps de ne plus agir en dehors de la justice; elle vous aidera, et un mot de vous, si vos présomptions sont fondées, mettrait fin à une situation intolérable.

--Pour qu'un mot de moi mette fin à une situation intolérable, il est indispensable, n'est-ce pas, que je fournisse une preuve ou un enchaînement logique?

--Oui, c'est indispensable.

--Eh bien! je n'en suis pas là... Accordez-moi encore une semaine. Ou j'aurai obtenu la preuve dont je vous parle, ou j'aurai vu que je suis un sot et que ma piste ne valait rien.

--Faites pour le mieux, dit Cébronne qui marchait de long en large. Avez-vous besoin d'argent?

--Non!... Mes recherches seront terminées j'en ai la conviction, avant que j'aie dépensé les quatre mille francs que vous m'avez remis.

M. des Jonchères suivit Aubrun dans l'antichambre.

--Vos soupçons se basent-ils vraiment, Aubrun?

--Oui!... J'observe cette femme à loisir et je continue à la croire coupable, bien qu'elle ait su se mettre à l'abri. A-t-elle exécuté elle-même le crime? A-t-elle un complice et a-t-elle partagé avec lui le produit du vol? Nous le saurons bientôt.

--Mais vous affirmez simplement! Il faut bien autre chose qu'une affirmation!

--Je le sais! et c'est pourquoi je demande un délai, très court du reste. Elle dit avoir fait un héritage; un de ses parents serait mort auprès de Blois, à Ménars. Aussitôt son retour, j'irai à Ménars entre deux trains. Si elle a menti, c'est un indice.

--Ce ne serait pas une preuve... et l'enquête sur cette femme a été minutieuse.

--L'enquête a-t-elle découvert que deux ou trois fois dans l'hiver, M. Darrault a confié son magasin à Sophie Brion, de grand matin? elle y est restée seule pour le mettre en ordre?

--Oui, je connais ce détail... Mais les poisons étaient sous clef, M. Darrault est absolument péremptoire sur ce point. Il est non moins affirmatif sur l'honorabilité de la femme de charge.

--Serait-il impossible que le pharmacien eût ignoré un incident quelconque; par exemple l'oubli de la clef dans la serrure de l'armoire aux poisons?

--Ce n'est pas impossible, mais c'est invraisemblable. Il répond de l'aide qui s'occupait seul avec lui de l'armoire.

--Oui, et cet aide est mort, dit Aubrun.

--Evidemment, reprit l'avocat, l'aconitine a été volée, mais M. Darrault affirme que le vol n'a pas pu être commis chez lui.

Ensuite si Sophie est la coupable, comment expliquer son alibi très sûr? Et elle eût prémédité aussi longuement son crime!

--Certainement, dans mes soupçons, mieux que cela, dans ma conviction, il y a des invraisemblances, mais pas plus, à mon avis, que dans l'accusation portée contre la jeune fille. Devant le juge d'instruction, M. Darrault n'a pas spécifié exactement le moment où il avait accepté les services de la femme de charge?

--Si... c'est dans les premiers jours de mars.

--Epoque où Mme Deplémont était très malade?

--Oui.

--Et pendant cette maladie, le docteur Cébronne, qui employait de l'aconitine dans le traitement, a bien expliqué à Mlle Gertrude les effets violents du poison?

--Oui.

--Il ne se rappelle pas à quelle date... mais une troisième personne, croit-il, était présente?

--Parfaitement!... mais, pour lui, cette tierce personne était la soeur garde-malade.

--Il n'en est pas sûr... et j'ai bien noté le fait qui me paraît important. Je sais pertinemment que Sophie Brion avait besoin d'argent, et d'une somme assez forte, très grosse pour elle en tout cas!

--Ah! nous entrons dans le précis... pouvez-vous le prouver?

--Je prouverai mieux probablement! J'ai gagné la confiance de Sophie Brion, précisément en affectant de ne pas la désirer. Comment, au reste, se défierait-elle de M. de Lucel, bon rentier et bon maître? En outre, vous savez quel besoin impérieux ont les femmes, surtout de cette classe, de parler d'elles et de leurs affaires?

--Oui, je sais.

--J'ajoute que celle-ci est relativement réservée. Quoi qu'il en soit, elle est engagée dans une affaire qui, devenue chez elle une idée fixe, le but de tous ses efforts, la fera découvrir si elle est coupable. Elle me consultera, je crois, sur des questions d'argent, et c'est alors que, s'il y a lieu, je mettrai la main sur la preuve... Ah! j'oubliais! dit Aubrun en se frappant le front. N'a-t-on pas les numéros des valeurs dérobées à M. de Chantepy?

--Je les ai dans mon cabinet.

--Il me les faut demain matin.

--Je vous les enverrai par pneumatique ce soir même; ils vous parviendront demain à la première heure.

--Aucune indiscrétion n'a été commise sur ces numéros?

--Aucune... on a pris les plus extrêmes précautions pour que les journaux n'y fassent aucune allusion. Dans un cas semblable, on espère toujours une imprudence des coupables, les valeurs au porteur passant pour pouvoir se négocier sans danger...

--C'est l'idée de la femme de charge, idée que j'ai eu le soin de fortifier.

--Quand votre accusation aura une forme présentable, Aubrun, vous n'attendrez pas plus longtemps pour prévenir le magistrat. Je l'exige absolument.

--Je vous le promets; dans trois jours peut-être... mais n'oubliez pas les numéros.

--Je n'oublierai rien... Hâtez, hâtez les choses, si c'est possible. Vous avez vu combien mon pauvre ami est changé?

--Il me fait pitié... mais si je n'agissais pas avec prudence, nous nous éloignerions du but. Si j'ai une communication importante à vous faire, le matin, est-ce au Palais qu'il faut aller?

--Oui, d'ici huit jours et plus, j'y serai tous les matins.

--Et M. de Monvoy?

--C'est moins sûr... cependant il y a chance pour que vous l'y trouviez également.

Cébronne attendait impatiemment M. des Jonchères.

--Je me défie d'Aubrun, Henri! il n'a rien découvert et veut faire l'important.

--Mon impression est très différente, et nous avançons vers une solution.

--Il te l'a dit, mais... Je ne l'aurais pas reconnu sous son nouvel aspect. Il espionne, et ne ressemble pas à un espion. Quel métier!

--Ce métier sauvera une innocente...

--C'est vrai, mais penser que ces dessous honteux l'effleurent, elle! Hélas! continua Cébronne avec amertume, nous n'en sommes plus à souffrir de ces côtés secondaires, puisque ces hommes l'ont mise en prison... pauvre Gertrude!

--Ne pensons qu'au résultat probable et prochain... Dans une circonstance aussi grave, Aubrun est incapable de se vanter par vanité... Qu'est-ce que c'est? dit-il au valet de chambre qui entrait.

--Un télégramme, monsieur!

L'avocat lut tout haut:

«Mon cher Jonchères, venez me voir ce soir si ces mots vous arrivent à temps.

«Bien cordialement.

«MONVOY.»

--Une découverte heureuse sans doute! s'écria Cébronne. Va vite, Henri! je t'attends ici.

M. des Jonchères partit précipitamment.

--Qu'y a-t-il? dit-il vivement en entrant chez le magistrat.

--C'est moi qui vous le demande...

--Comment?

--Aubrun est filé... je sais qu'il espionne la femme de charge.

--Ah! bah! dit M. des Jonchères qui ne put retenir un sourire. Et lui qui se croyait si sûr d'agir à votre insu!

--On le connaît... on sait que vous l'avez plus d'une fois employé, et j'ai été prévenu par la préfecture de police qui voyait, avec raison, une connexion entre le changement de domicile d'Aubrun, ses allures nouvelles et l'affaire qui nous occupe. D'autant que, influencé par les dénégations de Cébronne, et bien que croyant à la culpabilité de Mlle Deplémont, j'ai continué à faire surveiller Mme Brion. J'ai su ainsi qu'elle était entrée au service d'un M. de Lucel... Enfin qu'a-t-il découvert?

--Il demande encore quelques jours pour donner de la tangibilité à ses soupçons. Il sait que Sophie Brion avait besoin d'argent, et il croit à l'innocence de Mlle Deplémont.

--Ceci est une opinion... et le besoin d'argent ne prouve pas que cette femme soit un assassin.

--Assurément... mais l'aconitine a été volée, Aubrun sait que le magasin de M. Darrault a été confié à la femme de charge, et ce détail, auquel nous n'attachions aucune importance à cause des affirmations du pharmacien, ce détail, dis-je, est un jalon solide pour les déductions de mon agent.

--C'est bien faible tout cela, Jonchères!

--Cependant si la femme de charge était allée le soir chez M. de Chantepy, le fait deviendrait une présomption?

--Oui, et son besoin d'argent également... mais elle n'y était pas!

--Aubrun suppose un complice...

--Comment l'eût-elle introduit? Comment eût-il été dans l'appartement au moment où Mlle Deplémont y était elle-même? Rien dans les enquêtes n'a confirmé ou simplement indiqué une telle hypothèse? Cependant nous avons cherché. Quel complice? Son fils alors, seul intéressé au vol? C'est un excellent garçon, et nous connaissons l'emploi de sa soirée le jour du crime.

--Si Aubrun se trompe, nous le saurons d'ici peu. Mais je crois prudent de n'entraver en rien sa marche.

--C'est mon avis... aussi nous le laissons agir sans intervenir, bien que convaincus de l'inutilité de son espionnage. Ce ne sera jamais qu'une perte de temps et d'argent.

M. des Jonchères répéta à Cébronne sa conversation avec M. de Monvoy; il le chargea de mettre à la poste le télégramme dans lequel il copia les numéros demandés par Aubrun.

--Le juge d'instruction n'a pas ébranlé ma confiance dans l'habileté de mon agent, dit-il; ses déductions se tiennent.

En recevant les numéros, Aubrun s'empressa de les apprendre par coeur. Il espérait, par une adroite manoeuvre, amener la femme de charge à lui montrer les valeurs de son héritage fictif... ou réel. Mais, selon toutes probabilités, il ne pourrait pas les garder pour contrôler les numéros; il était donc nécessaire de les avoir nettement présents dans sa mémoire.