Aimée Villard, fille de France
Part 2
Le vieux Villard s’approcha du corps de son fils; et des larmes roulaient dans sa barbe. Il tremblait et ne pouvait parler, tout étourdi.
La mère se tut un moment; puis de nouveau, elle gémit:
--Est-il donc bien mort, monsieur! Ce matin, il s’est levé, si brave, si courageux à la besogne! Rien ne lui faisait peur, pas plus le froid que le soleil. Il était aussi sain que du bon grain de bon froment.
Et comme si elle pouvait le faire lever de son lit, l’arracher à la mort, elle l’appela d’un grand cri où se partageait son cœur. Elle tomba et se frappa le front contre le chevet. Il ne sortit plus de sa gorge qu’un halètement profond.
Aimée à genoux près de Clémentine Queyroix dit l’oraison qui traverse le ciel.
Du fond de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur! Seigneur, exaucez mon appel!
Ayant achevé sa prière où s’amassaient des sanglots, un silence tomba; et l’on n’entendit plus que les trois petits enfants qui pleuraient derrière la porte.
II
On porta Villard dans le village des morts qui sommeille, gardé par sa croix mérovingienne, près du clocher dont l’ombre tourne au soleil.
Huit hommes, des laboureurs, bons piocheurs et faucheurs, le conduisirent à son dernier lit de repos; la cloche poussa sa voix, comme on l’y couchait, jusqu’aux champs où il avait travaillé.
Il y eut à la Genette un repas où l’éloge du défunt fut prononcé sur un ton grave et familier, selon la coutume, à la même table de cerisier où, tant de fois, il s’était accoudé, le soir, sous le poids d’une bonne fatigue.
On avait toujours connu Villard, franc et gai, avec une tête aux yeux qui regardaient en face, des épaules carrées et des bras forts, «levant bien l’été», ce qui est à dire la récolte, sans apparence d’effort. Il était aussi de bon service et de langage plaisant. S’il ne vivait pas souvent à la maison où il se trouvait à l’aise avec sa femme, son vieux, ses petits, c’est que le travail le piquait sans cesse.
Les larmes ne sont pas perdues sur la mort des hommes de ce bois-là. Hélas! on peut pleurer! On ne les rencontrera plus par les chemins et les champs de ces pays d’en bas.
La mère s’était enfermée dans la chambre. Elle avait dit:
--C’est comme si je saigne en dedans. Si je parle, je vais crier et je n’en peux plus. Faut me tenir couchée.
Sur le lit, elle gardait les yeux clos, dans le demi-jour des volets fermés.
Aimée avait servi les agapes de la mort; elle se tenait debout, par miracle; de la cendre s’était mêlée au teint de rose et de lait de sa mignonne figure. Mais elle voulait assurer l’honneur et l’ordre de la maison. A toutes choses, elle avait veillé. Tine, Vone et Nonot étaient habillés, par ses soins, de cheviote noire.
Suivie de son grand-père et de Brunette qui, dans son museau couleur de suie, levait des yeux beaux comme deux gouttes de feu doux, elle avait attaché un morceau d’étoffe sombre aux chapeaux de paille des ruches en prononçant tout bas les paroles coutumières:
Abeilles, votre maître est mort, Je vous porte le deuil ...
Parents et amis s’en allèrent; et il semblait que l’horloge en plein jour battît plus fort qu’au plus profond de la nuit.
III
La claire saison approchait. Les haies blanchissaient et verdoyaient. La terre appelait au travail les solides garçons et les bonnes filles par son blé qui s’étendait en brumes vertes et ses prairies plus épaisses. Sur la ligne de l’horizon se suspendait et jouait la jeune espérance.
Mais, à la Genette, la mère se sentait le cœur vide, le corps sans forces. Elle était de pauvre santé, et si elle avait travaillé souvent plus qu’elle ne pouvait, c’est que le courage de son homme la portait.
La fête des Rameaux arriva. Dans les champs, le buis bénit fut piqué pour garder la future moisson.
Partout, il y avait grande hâte; on faisait les derniers labourages, et des pluies obstinées avaient retardé la plantation des pommes de terre.
Au domaine, depuis la mort de Villard, le courant profond et régulier du travail était contrarié. Aimée nourrissait les bêtes, les conduisait au champ, préparait le repas, pétrissait le pain, surveillait les petits; et elle n’avait jamais fini de mettre tout en ordre dans le logis, sa mère se tenant au coin du feu, les mains croisées sur les genoux, immobile, gémissante, près du vieux Villard assoupi et morne. Mais elle pensait avec un cuisant chagrin que le Vergnaud, la Fond-Belle, le Cros-du-Loup n’étaient pas labourés.
Ce matin-là, le boucher de Rieux vint à la Genette. La mère avait décidé que Calot serait abattu. On le fit sortir dans la cour, et, le prix fait, il fut emmené au bourg; un valet lui tenait la queue et tapait fort dessus avec un gourdin, tandis que le boucher le maîtrisait à la tête, en l’entraînant au moyen d’une grosse corde.
La mère le vit partir du haut de la terrasse et elle l’appela: bête du diable, qu’il aurait fallu cuire à petit feu. Puis elle revint se rencogner dans l’âtre. Si Aimée lui demandait ce qu’il fallait faire, elle répondait:
--Ma pauvre, fais ce que tu voudras. Je ne suis bonne à rien.
Pourtant, Aimée gardait sa vaillance intacte. Elle comprenait que tout irait à la ruine et à la mort, si elle s’abandonnait à la douleur. Il lui suffisait de caresser la tête des petits pour qu’elle fût aussitôt plus ardente au travail et que disparût la fatigue.
Comme elle venait de peigner Vone et Tine, Nonot demanda:
--Mémée, dis, où qu’il est papa? Est-ce qu’il dort toujours? Quand c’est-il qu’il ne sera plus malade?
Aimée baissait les paupières pour ne pas pleurer. Il leva vers sa grande sœur ses yeux frais et il devina qu’elle cachait beaucoup de peine. Alors il arrêta pour toujours ses questions et sa petite figure devint sérieuse. Vone et Tine ne retenaient pas leurs larmes; Aimée les essuya avec un mouchoir bien blanc. Et tous les trois, ils s’en allèrent à l’école, sans rire selon leur habitude.
Comme elle les regardait s’éloigner, elle aperçut le père Courteux qui venait d’un pas pesant.
Brunette bondit, aboya et ses crocs brillaient dans sa gueule noire. Aimée l’apaisa.
--Petite, ta chienne n’est point plaisante, dit Courteux. Elle me connaît bien pourtant. Alors, comme ça, vous avez vendu Calot, sans me le dire. Moi, je l’aurais bien pris, quoique ce soit un animal pas commode. A un ami de ton pauvre père, à un voisin, valait mieux le vendre qu’à ces bouchers qui sont riches comme le diable. Je t’en veux.
Devant la première marche de l’escalier de la terrasse, il bredouillait ses paroles qu’il coupait de soufflements, car il était un peu poussif, à cinquante ans passés.
Aimée haussa les épaules et dit:
--On ne savait pas, Courteux.
Il monta les marches et vint dans la cuisine.
--Bonjour, vieille, tu te tapes dans la cheminée, ma pauvre. Tu as plus goût à rien. Je comprends ça.
Il prit lui-même une chaise sans prêter attention à Aimée qui faisait le ménage du matin. La mère repartit à bien faible voix:
--Comment veux-tu que je me guérisse de ce coup? C’est comme si j’avais les reins cassés.
Il fit tourner la chaise où il était assis, face au feu de châtaignier qui brûlait en claquant sec. Il était petit, un peu bossu, tout noueux et relevait une tête maigre aux yeux clignotants, une face rasée, creusée, mais rembourrée par des pattes de lapin et soutenue par un cou desséché, fendillé comme une vieille brique. Il avait posé sur ses genoux ses mains en pinces dont la peau, çà et là, semblait rôtie; il ne pouvait plus les ouvrir tout à fait, tant elles avaient serré de manches de pioche et de charrue.
La mère Villard ne le trouvait guère plaisant, cet homme plus dur et sec qu’une bille de buis. Mais elle l’avait toujours un peu ménagé en qualité de voisin. Et il était riche sans que nul osât le lui dire, car il aurait sursauté de colère.
Il parla, ayant fait glisser sur la nuque son chapeau rond dont le feutre était plus gras et crasseux qu’un harnais de bourrique.
--Ma pauvre, tu me fais du chagrin. J’aime point voir souffrir le monde, et toi, je te connais depuis l’enfance. Et Pierre Villard, c’était un crâne garçon. On était voisin. La Grangerie et la Genette, ça se touche; ça n’est séparé que par des petites bornes de rien du tout. Nos terres se touchent, nous autres de même, à cause de la plaisante amitié. On se rendait des services comme ça se doit. A cette heure, je l’entendrai plus pousser sa chanson en menant la charrue. Ça me fait deuil.
--Merci, Courteux, dit la mère en tisonnant, c’est vrai que c’est bien de la peine. J’ai plus de goût, moi.
Aimée essuyait le vaisselier, préparait les légumes pour le repas du matin, ce qui ne l’empêchait pas de considérer du coin de l’œil le père Courteux dont la figure devenait toute rouge, peut-être à cause du feu vif.
Ce vieil homme actif et d’apparence lente, elle l’avait toujours connu aussi sec, mais plus taciturne qu’aujourd’hui. Pour qu’il parlât si dru, il fallait une raison et quelque anguille sous roche; mais sa mère accablée et lasse ne s’apercevait point d’un tel changement; elle attendait qu’un bout d’oreille parût. Elle dit bien doucement:
--Vous parlez bien, père Courteux. Ce n’est pas votre mode.
--Ma petite Aimée, il y a des jours assez rares où il faut sortir sa langue. Et c’est arrivé, à cette heure. Je parie que tu pensais point que je vous aimais comme ça, parce que je disais rien. Mais ce maudit accident, ça m’a retourné. Ta mère n’a que toi.
--Si elle n’a que moi, elle m’a bien.
--Oui, oui; mais il y a aussi les trois petits et quatre terres qui sont point labourées. C’est pas toi qui feras ça, je pense, pauvre chère mignarde. Les babioles du ménage, c’est ton affaire, mais la terre, on la cultive pas avec un joli balai.
Aimée ne répondit pas à ces paroles qu’il poussait à petits coups, avec une singulière prudence. Elle était curieuse de savoir ce que cachait Courteux et ce qu’il allait montrer enfin. L’amitié que découvrait brusquement le bonhomme, il n’en avait jamais laissé paraître autant, du vivant de Pierre Villard. Et sa mère, si elle ne la mettait en garde, était prête, affaiblie et triste, à tout prendre pour de l’argent comptant.
Courteux maintenant tournait autour du pot. Il espérait sans doute que la mère lui proposerait ce qu’il désirait avec tant de force cachée. Mais les yeux ternes de la femme, où ne bougeait même pas le reflet du feu, étaient remplis d’une désespérance immobile. Alors, il dut se livrer. Il se chargeait de conduire, comme il fallait, le petit domaine. Il avait sous la main les domestiques nécessaires. Il éleva un peu la voix et l’on ne savait s’il souriait ou s’il faisait la grimace:
--Ma pauvre, je le vois, tu es plus bonne pour te poser sur une chaise que pour travailler. Une idée me vient. Si tu voulais, tu pourrais me vendre la Genette; je t’en baillerais un bon prix et tu serais bien débarrassée. Je peux ce que tu peux point. Ça m’irait à moi parce que ça touche ma terre. Et tu sais, la terre ne vaut que si elle est faite. On trouve plus personne pour la soigner. Elle est trop basse.
La mère l’écouta sans sursauts; elle ne mesurait que son immense faiblesse. Elle dit:
--On verra ça plus tard, Courteux. Mon beau-père est au champ, à cette heure. On en causera.
Elle craignait de mécontenter un voisin riche et bien établi. Elle pensait aussi qu’elle avait peu d’argent vaillant, car Villard, plus de dix années, en travaillant à plein collier, avait tout juste payé des champs dont le bien s’était arrondi. Il n’était plus là pour la conseiller; c’était comme si on lui avait ôté le cœur de la poitrine, la pensée de la tête, elle qui n’agissait que par lui.
--Faudra vite me donner une réponse, car j’ai des mignons jaunets à cette heure et je veux les poser sur de la terre. On est venu me causer d’un bien pas loin de là; si je l’achète, après j’aurai mon saoul.
Il souffla. Il en avait assez dit, étant de ceux qui trouvent qu’on parle toujours trop et que le silence vaut le louis d’or.
--Allons, je m’en retourne à la Grangerie. Y a de la besogne par ces temps. Je vois, ma pauvre, que tu n’écoutes point beaucoup. A ta place, je serais tout comme toi. Pour un coup, c’est un coup.
Il se leva comme à regret:
--Pense à tout ce que je t’ai dit; mais j’ai quelque chose contre toi. Si tu m’avais prévenu que tu vendais le Calot, je l’aurais acheté. Ça m’aurait fait plaisir de le tuer de ma main.
--On n’a pas pensé, Courteux; autrement, tu aurais eu la préférence. Mais parlons plus de ça.
--Ah! la jolie demoiselle que tu as, fit-il en regardant Aimée qui haussa les épaules. Ça pousse comme de la pervenche.
Et il descendit les marches de la terrasse d’un pas balancé, étonnamment rythmé ainsi qu’une étrange machine à remuer la terre.
IV
Courteux revint par le chemin le plus long à la Grangerie. Que la belle saison parût se dénouer comme une écharpe du ciel, il ne s’en souciait. Son regard suivait la ligne des prés et des terres de la Genette qui touchait son domaine. Il supputait leur valeur; à la couleur du guéret ou de l’herbe, il savait si l’eau était abondante ou rare. Le paysage n’était pour lui qu’additions et soustractions qu’il opérait dans sa tête dure avec lenteur et sûreté.
Il s’était assez vite enrichi en régissant des fragments de biens que les possédants ne pouvaient cultiver eux-mêmes; pauvres lopins de femmes veuves, âgées ou délaissées qu’il faisait valoir en retenant sous ses pattes de loup le meilleur et le plus sûr de la récolte, tout en gémissant sans cesse qu’il y perdait son argent, sa santé et sa peine. Il arrivait qu’il achetât pour un peu de pain ces morceaux de champs dont il dégoûtait peu à peu les propriétaires, à force de s’en plaindre et de les décrier sur un ton papelard. On était à sa merci quand on n’était pas riche; il le savait. La main-d’œuvre se faisait rare et chère; et il était un bourreau de travail toujours brûlé secrètement par la passion d’acquérir de nouveaux bouts de terre dont il formait une belle boule, un domaine de premier ordre, trié avec soin.
Il allait à travers champs, suivant des lacets de chèvres et se mêlant à ce bien qu’il convoitait. Il était franc et fertile, ce petit domaine, sans marécages ou vallonnements qui font croupir l’eau dans les fonds. Il avait été travaillé gaillardement et finement comme un jardin. Jamais Villard n’avait épargné le fumier; aussi la terre était-elle en pleine force.
Courteux s’arrêta au bord d’un champ qui se nommait «le Fondbaud». Il était labouré à moitié; la mort brusque avait interrompu une bonne besogne, car le sol était puissamment soulevé. Courteux se pencha, prit une motte dans ses doigts recroquevillés, l’approcha de ses yeux et de son nez, la renifla, puis l’écrasa. Il en avait chaud; il murmura:
--C’est du vrai or, cette terre.
Il la désirait avec une sorte d’amour qui couvait en lui comme un tison. Ce bien de la Genette arrondirait d’un coup la Grangerie, sans qu’il fût besoin de tailler et de coudre ensemble des morceaux point méprisables mais difficiles à acquérir.
Quand il entra dans son domaine, ses yeux fixèrent la borne, pierre plate et grise, lisse comme un gros palet que le soc avait éraflé. Il tapa dessus avec son bâton. Quel jour, lorsqu’il l’arracherait!
Le soleil, après avoir tourné dans les nuages, les déchira et le ciel devint tout bleu, pur comme une eau tranquille. Pâques approchait, et de son œuf enchanté sortait le printemps; l’air était plus tiède. Les chênes qui gardent ce pays abandonnaient au moindre vent leurs feuilles que n’avaient pu arracher les tempêtes d’automne et la force des souffles d’ouest. On voyait briller la pointe des bourgeons. Et Courteux se disait: «Voilà un brave temps pour la pomme de terre.»
Il pénétra dans la cour de la Grangerie. Son chien Trompette vint le fêter, il l’écarta d’un coup de pied. La maison où il vivait, était construite au ras du sol, sans caves; et le lit, la maie, les meubles boiteux, la table reposaient sur la terre battue. Courteux aurait pu faire carreler l’unique salle enfumée, mais elle lui plaisait comme une tanière bien faite pour lui.
A cette heure avancée, le feu était éteint dans la cheminée. Il ne faisait pas froid et ne mangeait-on pas toujours assez!
Courteux était plus content que s’il avait été couvert de drap fin et l’estomac plein de ces choses coûteuses que les gens de ville, si badins, trouvent excellentes. Les œufs étaient vendus au marché de Rieux, ainsi que le lait. Du pain dur, une noix de lard, une poignée de châtaignes à la saison, c’était plus qu’il en fallait pour tenir le corps au rôle de serviteur.
La femme allait souvent au marché. Courteux la voyait par la pensée; elle était assise sur un rebord de pierre, le panier sur ses hauts genoux, les mains prudentes le protégeant et l’œil mi-clos d’où sortait parfois le regard ainsi qu’une aragne qui veille. Une fière femme longue, rusée et sèche comme une rame à pois grimpants, bien faite pour tout retenir; toujours travailleuse, avare, silencieuse, les lèvres serrées et les doigts agiles pour accomplir les travaux incessants de la vie. C’était la compagne qu’il fallait à un homme sérieux. Elle avait rassemblé des piles de sous et de pièces d’argent, faisant à pied le long chemin de Rieux, dès la pique du jour, ne buvant jamais chopine et ne noircissant pas son nez courbe de cette poudre de tabac que les sots achètent. Elle n’était pas de celles qui, se sentant quelque monnaie en poche, la jettent à la hâte comme si c’étaient des crapauds. Elle avait eu un enfant, un garçon, qui était mort alors qu’il faisait ses quatre ans. On lui avait trop mesuré le lait, disait-on.
Les Courteux déjà avancés en âge se résignaient à ne point faire souche. Parfois, un regret assez cuisant piquait l’homme, quand il voyait des domaines où les enfants travaillaient comme de petits bœufs, sans que l’on eût à les payer. Il avait dû louer un vieux valet, une sorte d’idiot, robuste et docile; il n’était pas besoin de savoir lire dans le journal pour labourer, faucher, donner à manger aux bêtes. De saison en saison, il embauchait de jeunes garçons qui avaient encore un peu de modestie et ne demandaient pas des salaires à faire se dresser les cheveux. Quant à lui, il besognait à plein corps, toujours content et se trouvant assez nourri et payé. On disait de lui qu’il ne se ferait pas couper le cou pour vingt mille écus.
Le soleil était haut maintenant; à l’entour, la prairie s’étendait comme une paisible lumière verte; le guéret avivait ses bures; et l’on voyait dans des fonds les éclairs froids de l’eau vive.
Courteux appela sa femme:
--Ho! Nanée! Ho! Nanée!
Une réponse vint à lui, un cri aigrelet qui sortait de la terre des Beaux que Piarrou avait préparée, profitant du bon temps sec.
Nanée, le panier de bois en main, plantait les pommes de terre après les avoir coupées. Courteux pressa le pas pour aider et donner son coup d’œil.
Piarrou le vit venir, mais continua de pousser la charrue pour recouvrir la semence. Il allait, pesant, les membres tassés, le cou rentré dans les épaules, sa grosse tête morne un peu penchée et montrant une résignation sans bornes, dans le cercle de la vieille habitude.
Jean Charier, du village des Barres, petit valet rousseau de quatorze ans à peine, agile comme une sauterelle, obéissait à Nanée.
Courteux cligna de l’œil pour mesurer la besogne. Ses courtes jambes écartées, ses sabots de vergne enfoncés dans des mottes grasses, il leva la main contre le soleil afin de mieux voir. Et tout à coup, il se mit à crier d’une voix enrouée:
--Ha! mauvais Piarrou! Il fallait labourer de biais, du côté du pommier! Sais-tu point qu’il y a trop d’eau à cette place? La pomme de terre y pourrira; dix sacs de perdus. Misère, nous périrons de faim cette année.
Piarrou voulut répondre, mais il bredouilla des paroles qui vinrent au bord de sa grosse moustache et retombèrent aussitôt dans son gosier. Il arrondit les épaules et tourna le soc en piquant les bœufs.
Mais Courteux hurla:
--Tout ça, c’est mal fait! On voit bien que j’étais point là.
Et d’une main sèche, il alla trier les pommes de terre dans les paniers de bois. Il eut un geste de grande pitié en disant à sa femme:
--En voilà quatre qui n’ont point d’œil! tu n’as pas honte!
Jean Charier se tenait à l’écart et redoublait de soins.
Courteux s’apaisait; il avait le sang rafraîchi de s’être mis en colère. Ainsi, il éprouvait sa puissance. Accroupi près d’un sac de semence, il murmura à l’oreille de sa femme:
--M’est avis que nous aurons la Genette. A cette heure, tout va s’en aller à hue et à dia ... Y seront forcés de vendre.
Elle montra une indifférence qui le fit enrager; elle ne lui cacha pas que, pour sa part, elle avait plus de terre qu’elle n’en pouvait travailler.
--Je suis le maître ou non, grogna-t-il; innocente, on l’aura pour un morceau de pain. Laisse-toi mener. Le temps est bon pour nous; faut en profiter.
Comme d’habitude, elle se rendit à ses raisons. Le point de feu qui brillait sous les paupières clignotantes de son homme l’alluma, à son tour, du vieux désir de posséder de beaux arpents au soleil.
Il était clair, à cette heure, le soleil; il chauffait doucement les sillons, répandant sur la campagne et dans l’air sa grande promesse dorée qui ferait se lever de son grabat un paysan à l’agonie.
V
La semaine blanche de Pâques était passée. A la Genette, la mère Villard ne retrouvait aucun courage. Elle mangeait peu, somnolait le jour et veillait la nuit où la peine s’aiguise mieux dans le silence. L’offre que Courteux avait faite, elle ne l’oubliait pas. A quoi serviraient désormais champs et terres, sans bras pour les travailler? Avec l’argent qu’elle tirerait de la vente, elle mènerait jusqu’à l’âge d’homme le petit Jeannot. L’important était de manger du pain, en attendant l’éclaircie. Aimée pourrait apprendre le métier de couturière.
Maints projets tournaient dans sa tête; puis elle retombait vite à ses doutes et à sa douleur. Pourtant elle s’étonnait quand elle voyait, chaque jour, Aimée qui allait et venait dans la maison, l’animait, veillait à toutes choses, préparait les repas, chauffait même le four, et amusait les petits à leur retour de classe, toujours levée avant l’aube et couchée à la nuit bien close. Une grande émotion lui venait de cette enfant robuste d’âme et de corps.
--Je peux guère t’aider, ma Aimée! Comment peux-tu faire?
Mais elle répondait si paisiblement avec une force tellement sûre que la mère souriait. C’était donc une fée que cette petite qui repoussait le malheur et le fixait d’un regard si clair?
Le vieux Villard, que les rhumatismes tourmentaient, avait quitté le coin du feu pour plaire à sa petite-fille. Il menait les bêtes au champ et leur donnait le fourrage. Il travaillait en gémissant; il n’y avait plus d’huile dans son vieux corps, disait-il, et il était rouillé à tous les joints; mais quand Aimée le remerciait en le baisant sur sa barbiche, il en était réchauffé.
Elle avait appris à Vone et Tine à s’occuper en revenant de classe. Vone savait maintenant tenir un balai de genêt fait à sa mesure et Tine essuyait comme il fallait les assiettes, sans les casser. Nonot rassemblait pour le feu des brins de fagots qu’il mettait en tas. Aimée était heureuse en voyant ces petiots s’appliquer en tirant un bout de langue en cerise; mais ils n’osaient plus jouer à la barbichette avec le grand-père.