Aimée

Part 12

Chapter 123,467 wordsPublic domain

Mais il était trop fort, et cette dernière épreuve qui venait de m’être infligée, l’avait trop bien favorisé. Dans mon âme enfin brisée, enfin retournée jusqu’à l’extinction de ses moindres germes d’amour-propre, il se trouvait tout à coup malgré moi souverain.

--Que son bonheur soit fait et non le mien! me répétai-je. Que cet amour dont elle a besoin lui soit donné! Que je sois déçu! Que je sois trompé! Qu’elle puisse devenir assez riche pour se passer même du secours qu’elle me permet de lui prêter en cet instant!

Je l’écoutais toujours parler, je ne la quittais plus du regard (aucun autre signe pourtant ne pouvait l’avertir de ce qui se passait en moi). Je voyais remuer ses lèvres et en silence, sagement, sérieusement, avec une bonne foi entière, je faisais abjuration de moi-même. Je détestais bien exactement, et une fois pour toutes, chacun des vœux que j’avais formés pour moi; j’étouffais avec une fermeté absolue toute idée où se révélait, ne fût-ce qu’à l’état de simple trace, l’influence de mon moi.

Ce n’était pas seulement les désirs d’Aimée, ni son bonheur que je faisais ainsi passer avant les miens; c’était elle-même que je préférais à moi-même, et, en elle, l’être différent de moi, celui que je n’avais pu maîtriser ni même comprendre, celui dont mon esprit d’abord, mon cœur ensuite, enfin mes mains avaient si longtemps tâché de saisir la forme, et qui s’était toujours dérobé. C’était lui maintenant que j’allais chercher, lui, que sans réflexion, sans regret, sans restriction mentale d’aucune sorte, sans effort pour rien sauver de moi, dans l’aveuglement et dans l’arrachement mêmes de la charité, je mettais enfin d’un seul coup à la place de moi-même.

Je n’échappais pas entièrement à la honte et continuais de voir combien risible et déshonorant aux yeux du monde était ce mouvement de mon cœur; mais l’extase et la quiétude dominaient tout.

Je n’étais pas un homme peut-être, mais je redevenais moi-même et ces prières que je murmurais avaient sur mes lèvres une douceur insurpassable. Tout reprenait autour de moi un visage familier, encourageant. Je m’enfonçais à nouveau dans un paysage connu. Tandis que tout à l’heure encore, je n’arrivais pas à y voir à deux pas devant moi, la route à suivre se déroulait maintenant à mes yeux jusqu’à l’horizon. Tous les soins, tous les services que je pouvais rendre à Aimée m’apparaissaient distinctement; j’avais l’idée de mille délicatesses qui les compliqueraient et les rendraient plus exquis.

Je pensais:

--Il eût été bien dommage décidément de laisser perdre une telle vocation!

* * * * *

Aimée finit par remarquer mon silence et l’extraordinaire attention avec laquelle je la regardais.

--Qu’avez-vous? me demanda-t-elle avec un sourire timide et intrigué.

--Mais rien, fis-je, lui retournant sans malice la réponse qu’elle m’avait faite si souvent, je vous écoute...

Elle sentit que quelque chose d’étrange s’était passé en moi et pendant un instant l’envie la tint d’en approfondir le mystère. Elle me regardait en souriant, me questionnant du visage. Mais en même temps les facilités nouvelles à s’épancher que lui procurait mon abdication, se laissaient confusément percevoir par elle et son amour blessé l’entraînait si violemment qu’elle ne songea bientôt plus qu’à en profiter.

Avant même de comprendre ce qui le creusait, elle découvrait ce profond asile devant elle, plein de chaleur et de rayons, que formait mon âme, et oubliant cette fois toutes ses répugnances, par son seul bien-être persuadée, elle s’y installait sans ménagement.

Elle reprit toute l’histoire de ses relations avec Georges. Elle me raconta comment elle avait été conquise par lui, à première vue:

--Jusque là, dit-elle, j’avais été émue, certes, par plus d’un visage que j’avais rencontré, mais jamais sur aucun je n’avais lu ce que je déchiffrai du premier coup sur le sien... J’ai senti du premier coup que je devais aller vers lui; j’ai reçu comme une promesse en pleine figure. Légalement ou non--ça m’était bien indifférent--il fallait que je sois sa femme. S’il n’avait pas voulu m’épouser, je serais certainement devenue sa maîtresse.

J’avais beau être préparé: cette déclaration d’Aimée amena une nouvelle onde en moi d’affreuse jalousie; le poison courut avec agilité le long de mes veines, ranimant toutes mes plaies. Je dus fermer les yeux sous son atteinte, et me mordre les lèvres.

Pourtant je m’appliquai à rester bien tranquille, bien ouvert au mal qu’elle me faisait, de façon qu’il pût me traverser et s’évanouir.

Et en effet, au bout d’un instant, je constatai que je revivais par dessous; la joie revenait comme l’eau par les fentes d’une écluse, une joie honteuse, absurde, immense qui me soulevait tout entier et m’enflait d’un dévouement sans bornes.

Tout en riant de moi au dedans, je me mis à rassurer Aimée; je lui découvris toutes les raisons qui pouvaient l’aider à croire à l’amour de Georges; je lui fis valoir des indices persistants de cet amour, que j’avais notés pour mon compte, depuis quelque temps, et qui m’avaient navré; je les lui présentai sous le jour le plus convaincant que je pus trouver.

Elle respirait devant moi, soulagée par chacune de mes paroles.

Pour en atténuer l’importance, je replaçai l’incident du matin, qu’elle m’avait raconté, dans le cadre général de la vie de Georges:

--Il est un peu surmené, ces temps-ci, lui dis-je. C’est ce qui explique sa mauvaise humeur. Cette affaire où il s’est lancé l’occupe beaucoup trop...

Et raffinant, en véritable artiste, ma consolation:

--Après tout, puisqu’il n’a pas besoin de gagner sa vie, il pourrait bien laisser tout cela tranquille. Si vous voulez, j’essaierai de lui parler, je le convaincrai de se désintéresser de cette entreprise. Vous verrez qu’il sera tout de suite beaucoup plus à vous...

Aimée reprenait vie et couleur comme une rose battue par l’orage qu’on relève et qu’on rattache à son tuteur. Pourtant elle eut la pudeur de ne pas accepter directement mon offre:

--Vous êtes mon vrai, mon seul ami, me dit-elle seulement avec toute la profondeur qu’elle put.

Je tenais toujours ses mains; le jour s’éteignait lentement dans la chambre.

Il n’y avait plus trace en moi ni de désir, ni même d’espoir. J’étais comme un champ moissonné, pillé; mais sur lequel une brise soufflait désormais infinie, intarissable, alimentée par le paradis.

--Mon Dieu, pensai-je, merci, de m’avoir aidé! Si pourtant vous tenez registre de nos sacrifices, inscrivez ceci, s’il vous plaît, à mon crédit.

Et au bout d’un instant:

--Mon Dieu, ajoutai-je, faites que je vous aime un jour comme j’aime cette femme.

* * * * *

A peine dehors, les conséquences pratiques de ce que je venais de sentir m’apparurent dans un jour éblouissant; je vis devant moi un certain nombre de dispositions à prendre immédiatement et je les arrêtai sans hésitation.

Bien qu’enfin muni des titres qui me donnaient le droit d’enseigner, j’avais tardé à demander un poste de professeur, sachant qu’il ne me serait accordé qu’en province. Dès que je fus rentré chez moi je rédigeai ma demande et l’expédiai.

Marthe m’approuva vivement. Elle était si lasse de l’atmosphère d’inquiétude où elle commençait à se sentir entraînée, qu’elle me pria même de la laisser partir tout de suite en vacances.

Je restai donc seul à Paris pour régler les détails de notre déménagement et terminer toutes les affaires que nous y avions en suspens.

L’été commençait. Il faisait chaud. Je me promenais le long des avenues bien arrosées; je respirais le parfum de la terre mouillée; les longues automobiles aux reins souples fuyaient, comme des animaux de luxe, sous les arbres, dans le parc quasi privé que Paris était devenu pour moi.

Aimée avait dû s’installer à Chaville. Je n’étais plus pressé de la revoir. J’allais tout doucement en compagnie de son image, l’exécrant de toute ma tendresse.

--Vis sans moi, vis contre moi, sois heureuse! pensais-je. Que me soit seulement ôtée pour toujours, par la force même de l’amour que je nourris pour toi, cette épine affreuse qui de temps à autre encore me déchire.

Je la voyais plus belle, cent fois, que je ne l’avais jamais vue; des messages délicieux s’échappaient vers elle de ma pensée, comme d’une antenne saturée, pour aller mourir là-bas à ses pieds.

--Il faudra que je lui parle de sa beauté, me disais-je. Je ne peux pas m’en aller sans lui avoir expliqué combien elle est plus belle que tout ce que Dieu jamais le plus amoureusement forma de ses mains.

Enfin, au bout de huit jours, je me décidai à aller à Chaville. Un billet d’Aimée, depuis la veille, m’en priait instamment.

Je la trouvai dans une petite chaumière-restaurant, à la lisière des bois. Il y avait un bout de pré, quelques pommiers, un piquet et un âne qui tournait autour, au bout d’une corde, en léchant l’herbe tout en rond. Le dimanche, ce devait être une vraie guinguette, et de tous les coins d’alentour on devait entendre monter la musique furieuse des pianos mécaniques, mais en semaine on goûtait là une solitude imprévue, dont le charme me fut tout de suite sensible.

Aimée était étendue sur une chaise longue, à l’ombre d’un arbre. Elle lisait. Dès que j’eus contourné le coin de la maison, pourtant, son regard vint vers moi comme s’il m’attendait; j’en reconnus la longue lumière brune; comme le jour de ma déclaration, je reçus sa caresse profonde, tempérée de reconnaissance.

Elle me remercia d’être venu.

--J’ai été bien méchante, l’autre jour, me dit-elle presque timidement.

--Mais non, pourquoi?

--Si, si, je vous ai fait souffrir. Je vous en demande pardon.

--Non, vous ne pouvez pas, ou, du moins, vous ne pouvez plus me faire souffrir. Il faut vous résigner à cela. Je vous échappe, mon amie...

Je la vis inquiète tout à coup. Je m’attendais si peu à cette réaction que mon cœur sauta dans ma poitrine:

--Rassurez-vous, repris-je cependant; je veux dire que je vous aime d’une façon toute nouvelle et qui fait que ni vos humeurs, ni vos confiances ne peuvent plus m’apporter aucun trouble. Je vous aime contre moi-même. Je n’existe plus en face de vous; je suis détruit, je suis dissous à votre profit.

--Mais c’est horrible, s’écria-t-elle. Je ne veux pas du tout. J’ai trop de tendresse pour vous pour accepter un tel sacrifice.

--Laissez, laissez, repris-je. Il n’est pas sans douceur. C’est peut-être par égoïsme que je m’y suis rangé.

Visiblement l’état de mon cœur lui demeurait incompréhensible, mais justement--Dieu sait pourtant si j’avais été loin, cette fois, de tout calcul!--c’était ce qui pouvait le mieux réveiller en elle un intérêt pour moi.

La curiosité la reprit sous mes yeux; je fus de nouveau l’objet de sa préoccupation. (C’était toujours l’esprit en elle qui montrait le chemin au sentiment.)

--Enfin, tout de même, on ne peut pas être heureux sans exister, sans être soi, fit-elle. Le bonheur implique d’abord qu’on s’appartient.

Je me sentis méchant pour une minute et décidai de me passer le mouvement qui s’ensuivit.

--Non, fis-je, c’est votre grande erreur et ce qui vous rend fermée à d’immenses joies. Le bonheur c’est de ne plus s’appartenir; le bonheur c’est de recevoir congé de soi.

--Croyez-vous? demanda-t-elle en réfléchissant tout à coup sur elle-même avec l’attention profonde et la docilité dont elle avait coutume.

--J’en suis persuadé; mais peu importe! Ce qu’il faut bien plutôt que vous sachiez, c’est que vous êtes parfaite ainsi, c’est que vous représentez une des réussites les plus merveilleuses de la nature... ou de Dieu.

Elle sourit, touchée, mais non distraite encore de ces joies intérieures que j’avais fait luire en passant à ses yeux. Sans le vouloir j’avais réussi à la rendre jalouse. Et de quoi? Du sentiment même que j’éprouvais pour elle.

--J’aurais voulu ne rien ignorer de ce dont l’âme humaine est capable, dit-elle.

Et se tournant vers moi:

--Montrez-vous!

Elle mit la main sur ma tête, la fit tourner doucement de façon à pouvoir plonger dans mes yeux:

--Oui, en effet, il y a dans votre regard l’expression de quelque chose que je ne connais pas.

Elle laissa retomber son bras avec nostalgie; puis au bout d’un instant:

--Je vous aime bien, François, dit-elle à voix basse. Je suis surtout heureuse que vous ne souffriez plus. Je vous plaignais beaucoup, vous savez. Pardonnez-moi.

* * * * *

Un aéroplane bourdonnait très haut dans le ciel, au dessus de nous. Paris au loin faisait tout bas son bruit de travail et de plaisir.

Ainsi mon sacrifice commençait à prospérer et à opérer tout seul; il s’était comme dégagé de moi et, à ma place, il accomplissait quelque chose du miracle qu’en y mettant toute ma volonté je n’avais pas su produire. Aimée revenait à moi, vaguement captivée par cette âme nouvelle que je lui laissais entrevoir. J’accueillais avec un délire sans illusion l’onde qui me la rapportait.

Nous étions là enfin tous les deux accordés dans un ton insoupçonnable pour quiconque n’était pas au fait de nos instincts fanatiques et bizarres. En dehors de toute ressemblance, en dehors de toute possession, nous étions unis par une religion enfin parfaitement sincère! Pour la première fois, sans bien comprendre comment, nous trouvions ensemble le repos.

Le temps passait au dessus de nous, liquide et bleu, et peignait doucement comme des algues nos âmes flottantes et pacifiées.

Je ramassai la main qu’Aimée laissait prendre; je la pris dans les miennes, je la pressai: elle me répondit légèrement. Ainsi scellâmes-nous nos fiançailles, celles auxquelles nous avions droit, auxquelles personne ne pouvait trouver à redire et que l’éternité même n’effacerait pas.

* * * * *

Le moment approchait pourtant de faire face à la réalité et de briser cette extase.

--Et maintenant qu’allez-vous faire? me demanda justement Aimée.

--Je vous ai bien dit que je partais après-demain en vacances?

--Mais non, voyons! Vous ne m’avez rien dit. Pourquoi?... Comme c’est tôt! Alors c’est la dernière fois que je vous vois aujourd’hui?

--Oui, la dernière fois, répondis-je tranquillement.

Une brusque tentation me vint d’ajouter: La dernière fois sur cette terre! Mais d’abord je trouvai cela romantique. Puis j’eus peur de ne pas voir paraître sur le visage d’Aimée autant de chagrin qu’il m’en fallait. Enfin: «Ce sera bien plus doux, à force d’être plus cruel, si je m’en vais pour toujours sans la prévenir.» Et ma rancune reparaissant: «Oui, il faut que je lui fasse cette surprise. Il faut que je la trompe de cette façon au moins, puisque je n’ai su le faire d’aucune autre. Ce sera ma vengeance. Ce sera toute la vengeance que je prendrai de toi, ô mon atroce amour», fis-je muettement en me tournant vers elle et en la regardant dans une telle fureur d’adoration que mon visage en fut empourpré.

De nouveau elle rêvait; mais je sentais que c’était à moi; il se faisait tout un travail autour de moi dans sa pensée; elle m’estimait mieux; elle comprenait mieux le prix dont j’étais pour elle et mon utilité pour son bonheur.

Elle cherchait des mots; plusieurs durent se présenter à son esprit: je vis qu’elle choisissait le plus tendre:

--Heureusement que je vous ai! dit-elle enfin en me pressant la main avec force.

Ceci était imprévu et terrible. Je chancelai:

--Ai-je vraiment tant d’importance pour vous? lui demandai-je.

--Vous m’êtes indispensable, répondit-elle tranquillement.

Une dernière lutte, subite et sauvage, s’engagea dans mon cœur.

Ainsi elle tenait à moi! Je ne me demandai pas comment c’était possible, ni même si c’était vrai. Il y avait eu ces mots, en tous cas, qu’elle venait de dire, et qui parlaient tous seuls, pleins d’enivrante mélodie.

Ainsi je n’avais eu qu’à me retirer d’elle un peu, qu’à la quitter de volonté seulement, pour que son attachement pour moi apparût. Qui pouvait savoir ce qu’elle me révèlerait si je lui annonçais cette éternelle absence à laquelle j’étais résolu dans mon cœur? Oh! pourquoi, au lieu de la vouloir, ne pas la projeter plutôt sur notre horizon, et m’en servir? Au lieu d’un fait, pourquoi ne serait-elle pas entre mes mains un instrument?

De nouveau j’eus une curiosité folle du paysage que je pouvais faire surgir devant moi tout à coup peut-être par le seul mot perfide et magicien d’«Adieu!»

Je sentais maintenant que la réaction d’Aimée serait assez forte pour ne pas me décevoir...

J’allais faiblir, parler, quand le souvenir et la raison universellement firent retour en moi.

Je revis d’abord, non, je ressentis plutôt cette lourdeur de plomb que laissaient à chaque fois dans mes veines nos entretiens sans baisers. Je me retrouvai traînant dans la rue mon désir mécontent, jetant les yeux sur chaque femme qui passait comme sur une bouée, mais que par sortilège Aimée m’eût rendue à l’avance inaccessible; je fus de nouveau, en mémoire, tel qu’elle me rejetait quand elle avait assez de moi: assombri, retranché, stérile, plein de passion punie. «Cela ne sera plus», décidai-je.

Et en même temps, mon esprit, avec une véritable intrépidité critique, réduisait à leur valeur exacte les mots qu’elle venait de dire. Il voyait, et me montrait, de quelle sorte d’affection ils étaient sortis: «Elle ne se changera jamais en amour, tu le sais bien. Le feu qui brûle en elle, ses flambées ne feront jamais une ardeur vers toi ni même un rayonnement qui dure. Elle t’apprécie jusqu’à la tendresse; oui, elle sait ce qu’elle te doit; elle t’est reconnaissante comme elle le doit. Elle ne t’aime pas et ne t’aimera jamais.»

En quelques minutes le calme fut rétabli en moi, et sans que je me fusse compromis d’un mot. Je pris ce qui m’était donné, je refusai de rien attendre de plus et je regardai de nouveau bien sagement vers l’abîme où j’allais m’enfoncer.

* * * * *

Nous dînâmes dehors, à la lampe. Nous ne parlions plus que de petites choses indifférentes; nous n’effleurions nos sentiments que par d’imperceptibles allusions, comme un clavier dont nous n’eussions joué qu’en rêve.

Comme elle avait une petite piqûre à la joue et qu’elle l’avait égratignée:

--Oh! je vais me défigurer, fit Aimée.

--Tant mieux! répondis-je, cela m’aidera à ne plus vous aimer.

Tout à coup avec une sorte de haine:

--C’est cette espèce de visage que vous avez!

Puis avec accablement:

--Qui sait, après tout, ce n’est peut-être que ça qui m’a fait tant de mal!

--Voyons, François! fit-elle simplement.

Nous montâmes dans sa chambre. Elle s’assit sur son lit, faisant remonter un peu sa robe étroite d’où ses longues jambes fines sortirent comme d’un fourreau, plus dures à mon cœur que des épées. Elle les balança doucement un moment sous elle.

La fenêtre était ouverte. Le temps était extraordinairement calme. Pas un souffle de vent. Sur la lueur pâle de la nuit on voyait toutes les feuilles des arbres à leur place. Il semblait que l’été eût fait halte.

Nous restâmes longtemps silencieux.

Le courage m’était revenu. J’éprouvais même une sorte de satisfaction morale, comme quand on a bien employé sa journée. Pour une fois mes remords, cette sensation épuisante de n’avoir pas fait ce qu’il y avait à faire, me laissaient tranquille.

D’ailleurs, dans cette atmosphère si parfaite, où le passé eût-il bien pu trouver un souffle pour le porter jusqu’à moi?

--Ça va bien, dis-je plusieurs fois à Aimée.

J’avais bien envie de lui prendre la main, comme le condamné celle du prêtre, pour m’aider à mieux passer dans l’autre monde, mais j’eus peur de me trahir.

Je me levai une première fois.

--Vous avez bien le temps! me dit-elle.

Je cédai et me rassis.

A la fin une idée me vint, absolument irrésistible. Je lui pris les mains, la fis descendre du lit et d’un geste dont je lui laissai voir à l’avance qu’il était sans agression, je la serrai contre moi:

--Rien que pour voir la place que vous auriez tenue contre mon cœur! lui dis-je.

Elle appuya sa tête sur mon épaule.

Une dernière fois, avec solennité, de sa taille qu’ils entouraient, le désir passa dans mes bras, circula lentement, comme un souvenir déjà, dans tout mon corps, me peignit les délices auxquelles je renonçais, s’apaisa enfin sous une injonction féroce de ma volonté.

Je repoussai Aimée brusquement.

--Séparons-nous maintenant, lui dis-je.

Nous descendîmes le petit escalier de bois, en nous tenant par la main.

Sur la route:

--Combien de temps allez-vous être absent, me demanda-t-elle?

--Deux mois, je pense.

--Ce sera bien long, dit-elle, empruntant ainsi sans y penser les paroles mêmes de l’amour.

Je ne l’embrassai pas. Je descendis rapidement la côte abrupte. Paris reparaissait avec ses lumières entre les feuillages luisants. La chaussée mal pavée avait des trous. Je me tordis les pieds et faillis tomber. En me retournant je ne vis plus la clarté que la porte ouverte de l’auberge laissait glisser jusque sur la route. Aimée était déjà rentrée.

Je fus seul un moment dans la nuit; chaque pas que je faisais était comme une marche que j’eusse descendue dans ma propre mort.

Et en effet, de nouveau, je pensais très studieusement à me tuer quand, du fond de l’ombre, je sentis quelque chose s’élever tout doucement à ma rencontre; je ne le voyais pas encore, mais je le devinais déjà; par une sorte de pudeur, je m’en taisais encore le nom; et ce ne fut que quand elle eut pris toute son évidence, que je me décidai à reconnaître,--timide, blessée, mais non découragée, et toute radieuse même de tendresse et de pardon,--l’image de Marthe.

FIN

IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES-BELGIQUE.