Advis pour dresser une bibliothèque
Part 3
Cette maxime nous doit faire passer à une autre de pareille conséquence, qui est de ne point négliger toutes les œuvres des principaux Hérésiarques ou fauteurs de Religions nouvelles et différentes de la nostre plus commune et révérée, comme plus juste et véritable. Car il y a bien de l’apparence, puis que les premiers d’iceux (pour ne parler que des nouveaux) ont esté choisis et tirez d’entre les plus doctes personnages du siècle précédent, qui, par je ne sçay quelle fantaisie et trop grand amour de la nouveauté, quittoient leur froc et la bannière de l’Église Romaine pour s’enroller sous celle de Luther et Calvin, et que ceux d’aujourd’huy ne sont admis à l’exercice de leur Ministère qu’après un long et rude examen sur les trois langues de la saincte Escriture, et les principaux poincts de la Philosophie et Théologie: il y a bien de l’apparence, dy-je, qu’excepté les passages controversez ils peuvent quelquefois bien rencontrer sur les autres, comme en beaucoup de traictez indifférents sur lesquels ils travaillent souvent avec beaucoup d’industrie et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est nécessaire que nos Docteurs les trouvent en quelques lieux pour les réfuter, que M. de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, que les anciens Pères et Docteurs les avoient chez eux, que beaucoup de Religieux les gardent en leurs Bibliothèques, qu’on ne fait point scrupule d’avoir un _Thalmud_ ou un _Alcoran_ qui vomissent mille blasphèmes contre Jésus-Christ et nostre Religion, beaucoup plus dangereux que ceux des Hérétiques, que Dieu nous permet de tirer profit de nos ennemis, suivant ce qui est dit par le Psalmiste, _Salutem ex inimicis nostris, et de manu omnium qui oderunt nos_, qu’ils ne peuvent estre préjudiciables qu’à ceux qui estans destituez d’une bonne conduitte se laissent emporter au premier vent qui souffle, et s’ombragent de chènevotes; et pour conclure en un mot, puis que l’intention qui détermine toutes nos actions au bien ou mal n’est point vicieuse ny cautérisée: je croy qu’il n’y a point d’extravagances ou de danger d’avoir dans une Bibliothèque (sous la caution néantmoins d’une licence et permission prise de qui il appartiendra) toutes les œuvres des plus doctes et fameux Hérétiques, tels qu’ont esté Luther, Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, Bèze, Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, Bulenger, Marlorat, Chemnitius, Bernard Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, Musculus, les Centuriateurs, du Jong, Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs autres de moindre conséquence, _quos fama obscura recondit_.
Il faut pareillement tenir pour maxime, que tous les corps et assemblages des divers Autheurs qui ont escrit sur un mesme sujet, tels que sont le _Thalmud_, les Conciles, la Bibliothèque des Pères, _Thesaurus Criticus_, _Scriptores Germanici_, _Turcici_, _Hispanici_, _Gallici_, _Catalogus testium veritatis_, _Monarchia Imperii_, _Opus magnum de balneis_, _Authores Gyneciorum_, _De morbo Neapolitano_, _Rhetores antiqui_, _Grammatici veteres_, _Oratores Græciæ_, _Flores Doctorum_, _Corpus Poetarum_, tous ceux qui contiennent de semblables recueils, doivent nécessairement estre mis dans les Bibliothèques: d’autant qu’ils nous sauvent, en premier lieu, la peine de rechercher une infinité de livres grandement rares et curieux; secondement, parce qu’ils font place à beaucoup d’autres, et soulagent une Bibliothèque; tiercement, parce qu’ils nous ramassent en un volume et commodément ce qu’il nous faudroit chercher avec beaucoup de peine en plusieurs lieux; et finalement, pource qu’ils tirent après eux une grande espargne, estant certain qu’il ne faut pas tant de testons pour les acheter, qu’il faudroit d’escus si on vouloit avoir séparément tous ceux qu’ils contiennent.
Je tiens encore pour un précepte autant nécessaire que les précédents, qu’il faut trier et choisir d’entre le grand nombre de ceux qui ont escrit et escrivent journellement, ceux qui paroissent comme un Aigle dans les nuées, ou comme un Astre brillant et lumineux parmy les ténèbres, j’entends ces Esprits qui ne sont pas du commun,
... _quorumque ex ore profuso, Omnis posteritas latices in dogmata ducit_,
et desquels on se peut servir comme de Maistres très-parfaicts en la cognoissance de toutes choses, et de leurs œuvres comme d’une pépinière de toute sorte de suffisance, pour enrichir une Bibliothèque non seulement de tous leurs livres, mais mesme de leurs moindres fragments, papiers descousus, et mots qui leur eschappent. Car tout ainsi que ce seroit mal employer le lieu et l’argent que de vouloir ramasser toutes les œuvres, et je ne sçay quel fatras de certains Autheurs vulgaires et mesprisez: aussi seroit-ce une oubliance manifeste et une faute inexcusable à ceux qui font profession d’avoir tous les meilleurs livres, d’en négliger aucun, par exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre, Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, Casaubon, Saumaise, Bodin, Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et autres, les œuvres desquels il faut prendre à yeux clos et sans aucun choix, le réservant pour ne point nous tromper ès livres rampans de ces Autheurs qui sont beaucoup plus rudes et grossiers: d’autant que tout ainsi que l’on ne peut trop avoir de ce qui est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui est mauvais, et de quoy l’on ne doit espérer aucune utilité ou profit manifeste.
Il ne faut aussi oublier toutes sortes de lieux communs, Dictionaires, Meslanges, diverses Leçons, Recueils de sentences, et telles autres sortes de Répertoires, parce que c’est autant de chemin fait et de matière préparée pour ceux qui ont l’industrie d’en user avec advantage, estant certain qu’il y en a beaucoup qui font merveille de parler et d’escrire sans qu’ils ayent guère veu d’autres volumes que ces mentionnés; d’où vient que l’on dit communément que le Calepin, qui se prend pour toutes sortes de Dictionaires, est le gaignepain des Régens, et quand je diray de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, ce ne sera pas sans raison, puis qu’un des plus célèbres entre les derniers en avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit perpétuellement, et que le mesme ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture du livre des Équivoques, comme il luy fut présenté, il eut incontinent recours à l’un de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy plus d’une page d’escriture sur la marge dudit livre, et ce, en présence de l’un de mes amis et des siens, auquel il ne se peut garder de dire que ceux qui verroient cette remarque croiroient facilement qu’il auroit esté plus de deux jours à la faire, combien qu’il n’eust eu que la peine de la descrire. Et pour moy je tiens ces collections grandement utiles et nécessaires, eu esgard que la briefveté de nostre vie et la multitude des choses qu’il faut aujourd’huy sçavoir pour être mis au rang des hommes doctes ne nous permettent pas de pouvoir tout faire de nous mesme: joint que n’estant permis à un chacun ny en tous siècles de pouvoir travailler à ses propres frais et despens, et sans rien emprunter d’autruy, quel mal y a-il si ceux qui ont l’industrie d’imiter la nature et de tellement diversifier et approprier à leur sujet ce qu’ils tirent des autres, _ut etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum est appareat_[15], empruntent de ceux qui semblent n’estre faicts que pour prester, et puisent dans les réservoirs et magasins destinez à cet effet, puis que nous voyons d’ordinaire que les Peintres et les Architectes font des ouvrages excellens et admirables par le moyen des couleurs et matériaux que les autres leur broyent et leur préparent.
[15] Seneca, epist. 8.
Finalement, il faut pratiquer en cette occasion l’aphorisme d’Hipocrate[16], qui nous advertit de donner quelque chose au temps, au lieu et à la coustume, c’est à dire, que certaine sorte de livres ayant quelque fois le bruit et la vogue en un pays qui ne l’a pas en d’autres, et au siècle présent qui ne l’avoit pas au passé, il est bien à propos de faire plus grande provision d’iceux que non pas des autres, ou au moins d’en avoir une telle quantité, qu’elle puisse tesmoigner que l’on s’accommode au temps, et que l’on n’est pas ignorant de la mode et de l’inclination des hommes. Et de là vient que l’on trouve ordinairement dans les Bibliothèques de Rome, Naples et Florance beaucoup de Positive, dans celles de Milan et Pavie beaucoup de Jurisprudence, dans celles d’Espagne et les vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre beaucoup de Scholastique, et dans celles de France beaucoup d’Histoires et Controverses. Pareille diversité s’estant fait aussi remarquer en la suitte des siècles, à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement la Philosophie de Platon, celle d’Aristote, la Scholastique, les Langues et la Controverse, qui ont toutes chacunes à leur tour dominé en divers temps, comme nous voyons que l’estude des Morales et Politiques occupe maintenant la pluspart des meilleurs et plus forts esprits de celuy-cy, pendant que les plus foibles s’amusent après les fictions et Romans, desquels je ne diray rien autre chose, sinon ce qui fut dit autrefois par Symmaque de semblables narrations, _Sine argumento rerum loquacitas morosa displicet_[17].
[16] 17. aphorism. sect. 1.
[17] Lib. 10. epist. 51.
Ces préceptes et maximes communes estans si amplement expliquées, il ne reste plus pour accomplir ce Titre de la qualité des Livres, que d’en proposer deux ou trois autres, lesquelles seront indubitablement receues comme extravagantes et très-propres à heurter l’opinion commune et invétérée dans les esprits de beaucoup, qui n’estiment les Autheurs que par le nombre ou la grosseur de leurs volumes, et ne jugent de leur mérite et valeur que par ce qui a coustume de nous faire mespriser toutes les autres choses, sçavoir leur grande vieillesse et caducité, semblables en cela au vieillard d’Horace, lequel nous est représenté dans ses œuvres,
... _laudator temporis acti, Præsentis censor, castigatorque futuri_[18]:
la nature de ces esprits dominez estant pour l’ordinaire si esprise et amoureuse de ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient pas regarder de bien loing quelque livre que ce puisse estre si son Autheur n’est beaucoup plus vieil que la mère d’Évandre, ou que les ayeuls de Carpentra, ny croire que le temps puisse estre bien employé à la lecture des modernes, parce que suivant leur dire ils ne sont que des Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, et n’approchent en rien de l’esloquence, de la doctrine et des belles conceptions des anciens, ausquels pour cette cause ils se tiennent aussi fermement attachez comme le poulpe fait à la roche, sans se partir en aucune façon de leurs livres ou de leur doctrine, qu’ils n’estiment jamais comprendre qu’après l’avoir remaschée tout le temps de leur vie: d’où ce n’est point chose extraordinaire si au bout du compte et après avoir bien sué et travaillé ils ressemblent à cet ignorant Marcellus qui se vantoit partout d’avoir leu huict fois Thucidide, ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui avoit leu dix fois tout son Démosthène, sans avoir jamais sceu plaider ou discourir de chose quelconque. Et à vray dire il n’y a rien si propre à faire devenir un homme pédant et l’esloigner du sens commun, que de mespriser tous les Autheurs modernes, pour courtiser seulement quelques-uns des anciens, comme s’ils estoient seuls paisibles gardiens des plus grandes faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, ou que la Nature, jalouse de l’honneur et du crédit de ses fils aisnez, eust voulu pousser sa puissance jusques à l’extrémité pour les combler de ses graces et libéralitez à nostre préjudice: certes, je ne croy pas qu’autres que ces Messieurs les Antiquaires se puissent arrester à telles opinions, ou se repaistre de telles fables, veu que tant de nouvelles inventions, tant de nouveaux dogmes et principes, tant de changemens divers et inopinez, tant de livres doctes, de fameux personnages, de nouvelles conceptions, et finalement tant de merveilles que nous voyons tous les jours naistre, tesmoignent assez que les esprits sont plus forts, polis et déliez qu’ils ne furent jamais, et que l’on peut dire aujourd’huy avec toute asseurance et vérité,
_Sumpserunt artes hac tempestate decorem, Nullaque non melior quam prius ipsa fuit_:
ou faire le mesme jugement de nostre siècle que Symmaque faisoit du sien, _Habemus sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus quisque gloriam parit, hominis est culpa, non temporis_. D’où l’on peut inférer que ce seroit une grande faute à celuy qui fait profession d’assembler une Bibliothèque, de ne point mettre en icelle Piccolomini, Zabarelle, Achillin, Niphus, Pomponace, Licetus, Cremonin, auprès des vieux Interprètes d’Aristote; Alciat, Tiraqueau, Cujas, du Moulin, auprès le Code et le Digeste; la Somme d’Alexandre de Ales et de Henry de Gandavo, auprès de celle de S. Thomas; Clavius, Maurolic et Viette, auprès d’Euclide et Archimède; Montagne, Charon, Vérulam, auprès de Sénèque et Plutarque; Fernel, Sylvius, Fusth, Cardan, auprès de Galien et d’Avicenne; Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, auprès de Varron; Commines, Guicciardin, Sleidan, auprès de Tite-Live; et Corneille, Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, auprès Homère et Virgile, et ainsi consécutivement de tous les modernes plus fameux et renommez: veu que si le capricieux Boccalini avoit entrepris de les balancer avec les anciens, peut-estre en trouveroit-il beaucoup de plus foibles, et fort peu qui les surpassent.
[18] _In arte Poet._
La seconde maxime, qui ne semblera, peut-estre, moins tenir du paradoxe que cette première, est directement contre l’opinion de ceux qui n’estiment les livres qu’au prix et à la grosseur, et qui sont bien aises, et se croyent bien honorez d’avoir un Tostat dans leurs Bibliothèques, parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, parce qu’il y en a huict, négligeans de recueillir et ramasser une infinité de petits livrets parmy lesquels il s’en trouve souvent de si bien faicts et doctement composez, qu’il y a plus de profit et de contentement à les lire, que non pas beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes masses indigestes et mal polies, au moins pour la plus-part; le dire de Sénèque estant très-véritable, _Non est facile inter magna non desipere_[19], et ce que Pline disoit d’une des Oraisons de Cicéron, _M. Tullii oratio fertur optima quæ maxima_, ne pouvant estre appliqué à ces livres monstrueux et Gigantins: comme en effet il est presque impossible que l’esprit demeure tousjours tendu à ces grands labeurs, et que le ramas et la grande confusion des choses que l’on veut dire n’estouffent la fantaisie et n’embrouillent trop la raciocination; ou au contraire ce qui nous doit faire estimer les petits livres, qui traictent néantmoins de choses sérieuses ou de quelque beau point relevé, c’est que l’Autheur d’iceux domine entièrement à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan fait à sa matière, et qu’il peut mieux le remascher, cuire, digérer, polir et former à sa fantaisie, que non pas les vastes collections de ces grands et prodigieux volumes, qui pour cette cause sont le plus souvent des Panspermies, des cahos et abysmes de confusion,
... _rudis indigestaque moles, Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem, Non bene junctarum discordia semina rerum_[20].
Et de là vient un succez si inégal qui se fait remarquer entre les uns et les autres, comme par exemple entre les Satyres de Perse et de Philelphe, l’Examen des esprits de Huarto et celuy de Zara, l’Arithmétique de Ramus et celle de Forcadel, le Prince de Machiavel et celuy de plus de cinquante Pédants, la Logique de du Moulin et celle de Vallius, les Annales de Volusius et l’Histoire de Saluste, le Manuel d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, les œuvres de Fracastor et celles d’une infinité de Philosophes et Médecins; tant est véritable ce qu’a fort bien dit S. Thomas, _Nusquam ars magis quam in minimis tota est_, et ce que Cornelius Gallus avoit aussi coustume de se promettre de ses petites Elégies,
_Nec minus est nobis per pauca volumina famæ, Quam quos nulla satis Bibliotheca capit._
[19] 6. Quæstion. nat. cap. 18.
[20] Ovid. 1. _Metamorph._
Mais ce qui me fait le plus estonner en cette rencontre, c’est que tel négligera les œuvres et Opuscules de quelque Autheur, pendant qu’elles sont esparses et séparées, qui brusle par après du désir de les avoir quand elles sont recueillies et ramassées en un volume: et tel négligera, par exemple, les Oraisons de Jacques Criton, parce qu’elles ne se trouvent qu’imprimées séparément, qui aura dans sa Bibliothèque celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, Bencius, Perpinian, et de beaucoup d’autres Autheurs, non pas qu’elles soient meilleures ou plus disertes et esloquentes que celles de ce docte Escossois, mais parce qu’elles se trouvent reserrées et contenues dans de certains volumes. Certes, si tous les petits livres devoient estre négligez, il ne faudroit tenir compte des Opuscules de S. Augustin, des Morales de Plutarque, des livres de Galien, ny de la pluspart de ceux d’Érasme, de Lipse, Turnèbe, Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, et de beaucoup d’Autheurs semblables, non plus que de trente ou quarante petits Autheurs en Médecine et Philosophie des meilleurs et plus anciens d’entre les Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre les Théologiens, parce qu’ils ont tous esté divulguez à part et séparément les uns après les autres, et en si petit volume, que les plus grands d’iceux n’excèdent pas souvent un demy alphabet. C’est pourquoy, puis que l’on peut assembler par la relieure ce qui ne l’a point esté par l’impression, conjoindre avec d’autres ce qui se perdroit s’il estoit seul, et qu’il se rencontre en effet une infinité de matières qui n’ont esté traictées que dans ces petits livres, desquels on peut dire à bon droict comme Virgile des abeilles,
_Ingentes animos angusto in corpore versant_[21]:
il me semble qu’il est très à propos de les tirer des estalages, des vieux magazins, et de tous les lieux où ils se rencontrent, pour les faire relier avec ceux qui sont ou de mesme Autheur, ou de pareille matière, et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, où je m’asseure qu’ils feront admirer l’industrie et la diligence des Esculapes qui ont si bien sceu rejoindre et rassembler les membres désunis et séparez de ces pauvres Hippolytes.
[21] _Georgic._
La troisiesme, que l’on jugeroit de prime face estre contraire à la première, combat particulièrement l’opinion de ceux qui sont tellement coiffez et embéguinez de tous les nouveaux livres, qu’ils négligent et ne tiennent compte non de tous les anciens, mais des Autheurs qui ont eu la vogue et qui ont paru fleurissans et renommez depuis six ou sept cens ans, c’est à dire depuis le siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, Hermolaus, Gaza, Philelphe, Poge et Trapezonce, comme sont beaucoup de Philosophes, Théologiens, Jurisconsultes, Médecins, et Astrologues, que leur seule impression noire et Gothique met dans le dégoust des plus délicats Estudians de ce siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent regarder qu’à la honte et au mespris de ceux qui les ont composez. Ce qui vient proprement de ce que les siècles ou les esprits qui paroissent en iceux ont des Génies divers et des inclinations du tout différentes, ne demeurans guères dans un mesme ton de pareille estude ou affection aux Sciences, et n’ayans rien si asseuré que leur vicissitude ou changement. Comme en effet nous voyons qu’incontinent après la naissance de la Religion Chrestienne (pour ne prendre les choses de plus haut) la philosophie de Platon estoit universellement suivie dans les Escholes, et que la plupart des Pères estoient Platoniciens: ce qui dura jusques à ce qu’Alexandre Aphrodisée luy donna puissamment du coulde pour installer celle des Péripatéticiens, et tracer le chemin aux Interprètes Grecs et Latins, qui demeurèrent tellement attachez à l’explication du texte d’Aristote, que l’on y croiroit encore sans beaucoup de fruict, si les Questionnaires et Scholastiques, induits par Abélard, ne se fussent mis sur les rangs pour dominer par tout, avec une approbation la plus grande et la plus universelle qui ait jamais esté donnée à chose quelconque, et ce, par l’espace d’environ cinq ou six siècles, après lesquels les Hérétiques nous rappellèrent à l’interprétation des sainctes Lettres, et furent occasion de nous faire lire la Bible et les saincts Pères, qui avoient tousjours esté négligez parmy ces ergotismes: en suitte de quoy la Controverse a maintenant lieu pour ce qui est de la Théologie, et les Questionnaires avec les Novateurs, qui bastissent sur de nouveaux principes, ou restablissent ceux des anciens, Empédocle, Épicure, Philolaus, Pithagore, et Démocrite, pour la Philosophie; les autres Facultez n’ayans esté exemptes de pareils changemens, parmy lesquels c’est tousjours l’ordinaire des esprits qui suivent ces fougues et changements, comme le poisson fait la marée, de ne se plus soucier de ce qu’ils ont une fois quitté, et de dire témérairement avec le Poëte Calphurne,
_Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim_[22].
De façon que la plupart des bons Autheurs demeurent par ce moyen sur la grève abandonnez et négligez d’un chacun, pendant que de nouveaux Censeurs ou Plagiaires s’introduisent en leur place et s’enrichissent de leurs despouilles. Et à la vérité c’est une chose estrange et peu raisonnable, que nous suivions et approuvions, par exemple, le Collége des Conimbres et Suarez en ce qui est de la Philosophie, et que nous venions à négliger les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, Ægidius, Saxonia, Pomponace, Achillin, Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et d’un grand nombre de semblables, desquels tous ces gros livres que nous suivons maintenant sont compilez et transcrits mot pour mot: que nous faisions une estime nompareille d’Amatus, Thrivier, Capivacce, Montanus, Valescus, et de presque tous les Médecins modernes, et que nous ayons honte de fournir une Bibliothèque des livres de Hugo Senensis, Jacobus de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, Gordon, Thomas, Dinus, et de tous les Avicennistes, qui ont véritablement suivy le Génie de leur siècle, rude et grossier en ce qui estoit de la barbarie de la langue Latine, mais qui ont tellement pénétré le fonds de la Médecine, au récit mesme de Cardan, que beaucoup de nos Modernes n’ayans pas assez de résolution, de constance et d’assiduité pour les suivre et imiter, sont contraints de prendre quelques de leurs raisons pour les revestir à la mode, et en faire parade et jactance, demeurans tousjours sur la superficie des fleurs et du langage, où sans pénétrer plus avant,
_Decerpunt flores, et summa cacumina captant_[23].
Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et Cardan, les deux plus grands personnages du dernier siècle, s’accordent en un seul poinct, qui concerne les louanges de Richard Suisset, autrement nommé Calculator, qui vivoit il n’y a que trois cens ans, pour le mettre au rang des dix plus grands esprits qui ayent jamais esté, sans que nous puissions trouver ses œuvres dans toutes les plus fameuses Bibliothèques? Et quelle apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, Prince des Nominaux, soient éternellement privez de voir ses œuvres, aussi bien que tous les Philosophes celles de ce grand et renommé Avicenne? Certes, il me semble que c’est apporter peu de jugement au choix et à la cognoissance des livres, que de négliger tous ces Autheurs qui devroient estre tant plus recherchez que plus ils sont rares, et qu’ils pourront d’oresnavant tenir la place des Manuscripts, puis que l’espérance est comme perdue qu’on les remette jamais sous la presse.
[22] Eclog. 7.
[23] Lib. 16. _de Subtil._ Exercitat. 324. 340.