Adriani

Part 9

Chapter 93,951 wordsPublic domain

»Oui, voilà mon histoire en deux mots. Je n'ai pas été pour l'homme qui m'avait remis le soin de son bonheur la sainte, l'ange que je me flattais d'être. Je n'ai pas su l'absorber en moi, parce que j'ai trop souhaité de l'absorber. Ce n'est pas ainsi qu'on doit aimer; vous me le prouvez bien, vous qui ne me demandez rien que de me laisser chérir! Moi, j'aurais voulu qu'il m'aimât au point de s'ennuyer loin de moi. Ses distractions, ses amusements n'étaient pas les miens. Si je l'avais osé, j'aurais haï ses plaisirs que je ne partageais pas. Je ne le lui ai jamais dit, je ne l'ai jamais dit à personne; mais où est le mérite du silence? La soumission n'est là qu'un calcul d'intérêt personnel qui consent à souffrir beaucoup pour ne pas risquer de souffrir davantage. J'aurais craint que la plainte n'éloignât tout à fait de moi celui que mon égoïsme eût voulu détacher de lui-même et anéantir à mon profit. Mon coeur était lâche, il était mécontent, c'est-à-dire coupable. La docilité extérieure n'est qu'un masque transparent: on n'est pas habile, on n'est pas fort quand on n'est pas sincère. Faute de pouvoir ou de savoir accepter les goûts d'Octave, je lui en gâtais la jouissance par une tristesse mal déguisée parce qu'elle était mal combattue et jamais vaincue. Deux ou trois fois j'ai inquiété son repos, effrayé la conscience de son affection et fait couler ses larmes. Trois fois! oui, en six mois d'union qui nous étaient comptés et dont j'aurais dû lui faire un siècle, une éternité de joie sans mélange, je l'ai troublé et affligé trois fois! Et le jour même... Il faut que j'aie le courage de remuer ces souvenirs affreux, vous m'y forcez! Le jour même qui devait nous séparer pour jamais, je le vis quitter mes côtés et s'habiller pour sortir, sans avoir la force de lui dire un mot. Il faisait un temps affreux. J'étais sottement offensée de ce qu'il affrontait les rigueurs de l'hiver pour un but qui n'était pas moi. J'ai pris ensuite le chagrin violent que j'avais ressenti dans ce moment-là pour un pressentiment. C'en était un peut-être? C'est une dernière faveur du ciel, une dernière bonté de Dieu envers nous, ces mystérieux avertissements qu'il nous donne! Nous devrions les deviner et les suivre! Je ne pus démêler ce qui se passait en moi. Je n'eusse rien empêché, je ne savais pas combattre les désirs d'Octave; mais, au moins, je l'eusse embrassé une dernière fois; il fût parti avec la conscience de mon amour.

»Je restai immobile, absorbée dans mon égoïste effroi de l'abandon. Il se pencha vers moi pour m'embrasser: je fermai les yeux pour retenir mes larmes, je feignis de dormir; je ne lui rendis pas sa dernière caresse. On me l'a rapporté sanglant et déchiré, mort! mort sans que je lui aie donné seulement l'adieu de chaque matin! mort sans que j'aie pu lui pardonner le soir, dans un sourire, les angoisses journalières de mon faible coeur! mort le jour même où, pour la première fois, mon âme jalouse exhalait ce cri impie: «Il ne m'aime pas!» Ah! c'est là ce qui l'a tué! Le doute est une malédiction, et la malédiction de l'amour ouvre l'abîme des fatales destinées.

»L'infortuné! Ce n'était pas lui qui n'aimait pas, puisque sa conscience était si tranquille. C'est moi, je vous l'ai dit, je vous le répète, qui ai mal aimé!

»Vous le voyez, ma vie est un remords plus encore qu'un regret, et j'ai si mal profité de mon bonheur, je l'ai tellement empoisonné par mes muettes exigences, que ce n'est pas le passé que je pleure, c'est l'avenir, que j'aurais pu consacrer à la tranquille félicité d'Octave, et dont je lui avais déjà gâté les prémices.

»Je ne mérite donc pas d'être consolée; je ne le serais peut-être pas. Je subis, dans l'horreur de ma solitude, une expiation inévitable. Elle n'a pas duré assez longtemps; je ne suis point encore pardonnée, puisque le bienfait de l'amour qui s'offre à moi, au lieu de me faire tressaillir de joie, me fait reculer d'épouvante.

»Dans la première jeunesse, on croit pouvoir donner autant qu'on reçoit; on ne s'inquiète pas du peu que l'on est et du peu que l'on vaut. Quand on est vieilli et flétri comme moi par un châtiment céleste, on frémit à l'idée de faire souffrir ce qu'on a souffert. Plus grand et meilleur que moi, vous souffririez encore davantage. Plus attentif et plus réfléchi qu'Octave, vous vous désabuseriez de moi, et, enchaîné peut-être par la générosité, par le respect de vous-même, vous seriez le plus à plaindre de nous deux.

»Tenez, le divin amour n'est fait que pour les belles âmes. La mienne n'est pas un sanctuaire digne de le recevoir. Adieu, adieu! ne voyez dans ma fuite qu'un hommage rendu à la grandeur de votre caractère et à la noblesse de votre affection.

»Laure.»

Le vieux paysan qui combattait faiblement les envahissements de l'ortie et du liseron dans le jardin du Temple, remit cette lettre à Adriani au moment où il se levait, désespéré, pour fuir à jamais la maison abandonnée. Avant de lire, Adriani interrogea le bonhomme; le message lui avait été remis, sans aucune explication, par madame de Monteluz elle-même, au moment où elle l'avait renvoyé du plus prochain relais de poste. C'est lui qui l'y avait menée, ainsi que Toinette, avec ses mulets. Il avait été appelé vers deux heures du matin par Toinette elle-même, sa chaumière étant à une très-petite distance du Temple. Il avait trouvé les malles faites, il les avait chargées sur la calèche, et n'avait vu madame de Monteluz qu'au moment où elle y montait, et à celui où elle en était descendue. Tout cela s'était passé sans que le rude sommeil de Mariotte en fût troublé. Toinette avait chargé ce paysan de garder la maison. Un arrangement antérieur avait confié à son fils la régie du petit domaine. On ne savait pas quand on reviendrait, on ne savait pas encore où l'on allait directement. Cela dépendrait des lettres d'affaires que madame recevrait à Tournon. On descendrait peut-être le Rhône en bateau, on remonterait peut-être par la route de Lyon. Bref, cet homme ne savait rien, sinon, comme Mariotte, que _madame était partie_. Il la regrettait; il disait que la bonne jeune dame était bien un peu détraquée dans ses esprits, mais que jamais maîtresse plus douce et plus généreuse n'avait parlé au pauvre monde.

Ce fut comme une oraison funèbre, car il ajouta:

--Je crois bien que nous ne la reverrons plus et qu'elle n'est pas pour faire de vieux os. Elle a trop de mal dans son idée!

Adriani retourna au petit salon. Il se jeta sur le fauteuil où Laure s'était assise la veille et dévora sa lettre. Il la commença avec abattement; il la termina en la baisant avec transport. Quel plus doux aveu pouvait-il recevoir que cette confession? De quel plus grand charme Laure pouvait-elle se revêtir à ses yeux que de lui avouer, dans son repentir naïf, et sans savoir ce qu'elle avouait, que sa conscience plus que son coeur était fidèle à la mémoire d'Octave, et que ce coeur était vierge d'un amour partagé, par conséquent d'un amour complet?

Adriani avait déjà pressenti qu'il n'avait pas à lutter contre un mort. Il ne se trompa pas sur la véritable portée de cette lettre ingénue. Il reconnut que l'urne pouvait être couronnée de fleurs et inaugurée par lui, sans amertume, au seuil de son avenir. Laure perdrait ses remords et se relèverait vis-à-vis d'elle-même le jour où elle saurait ce que c'est que le véritable amour, et combien peu elle avait offensé Dieu en le rêvant sur le coeur impuissant d'Octave.

Ainsi, en croyant décourager Adriani et l'éloigner d'elle, Laure avait resserré le lien qu'elle voulait rompre. L'extrême candeur agit souvent comme ferait l'extrême habileté. Elle obéit à la loi du vrai d'une manière toute fatale. Si la ruse prend le masque de la loyauté, c'est parce qu'elle sait bien que la loyauté est le seul pouvoir infaillible sur les bons esprits.

X

Adriani fut dérangé dans de douces méditations par le vieux paysan qui venait emballer le piano.

--Où vous a-t-on dit de l'envoyer? lui demanda-t-il.

--Nulle part, monsieur. On m'a commandé de ne pas le laisser à l'humidité, de le mettre tout de suite dans sa caisse et de le tenir tout prêt, parce qu'on le ferait réclamer bientôt. Il paraît que madame y tient beaucoup, car elle m'a recommandé cela elle-même.

Adriani prit une prompte résolution.

--Où elle va, je le saurai, se dit-il; où elle sera, je la rejoindrai.

Il savait l'heure et le lieu du premier départ en poste. C'en était assez. Il retourna à Mauzères, embrassa le baron, lui emprunta un cabriolet et partit avec Comtois.

Au relais, il apprit que les deux voyageuses avaient pris, en effet, la route de Tournon. Il commanda des chevaux de poste et arriva au bord du Rhône avant la nuit. Là, il eut une inspiration. Toinette devait lui avoir écrit; elle devait avoir prévu son anxiété et ses poursuites. Ou elle les seconderait, ou elle s'efforcerait de l'en décourager; mais elle n'était pas femme à rester oisive au milieu d'une telle aventure.

Il courut au bureau de la poste, exhiba son passe-port, et retira une lettre à son adresse:

«Monsieur, disait Toinette, madame l'a voulu. C'est bien malgré moi! Mais aussi pourquoi n'avez-vous pas daigné me dire si votre fortune répond à vos manières et si le nom que vous portez est le votre? J'ai eu peur d'avoir été trop loin, et je me suis trouvée sans défense, quand madame m'a dit:

--Partons, je le veux!

--Quelle est son idée? Croiriez-vous que je n'en sais rien? Jamais je ne l'ai vue comme elle est. C'est une volonté, une activité qui sentent la fièvre. Je ne la reconnais plus. Je vous écris du bateau à vapeur où nous sommes déjà embarquées, attendant la cloche du départ. Tout ce que je sais, c'est que nous descendons jusqu'à Avignon. Il me paraît bien impossible que nous n'allions pas au moins saluer madame la marquise au château de Larnac. Vous trouverez une autre lettre de moi, bureau restant, comme celle-ci, à Avignon.

»Tournon, sept heures du matin.»

Adriani descendit le Rhône et trouva un autre bulletin de Toinette qui lui annonçait qu'on se rendait effectivement au château de Larnac, où, depuis le mariage de son fils, la marquise de Monteluz avait, à la prière de Laure, établi sa résidence.

«Je ne pense pas que nous y fassions un long séjour disait Toinette. Ne venez donc pas nous y rejoindre, monsieur. Je vous en ai assez dit sur le caractère et les idées de madame la marquise pour que vous compreniez qu'une imprudence pourrait nous amener des peines. Si vous voulez écrire, envoyez-moi vos lettres.»

Suivait l'adresse détaillée.

Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il continua sa route et alla s'installer au village de Vaucluse, à une lieue de Larnac, fort décidé à affronter la belle-mère et toute la famille plutôt que de renoncer à ses espérances. Il avait le meilleur prétexte du monde pour se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs par la beauté des sites environnants, le voisinage de la célèbre fontaine et les souvenirs du grand poëte.

Il apprit bientôt que la jeune marquise de Monteluz était de retour dans son château. Mieux connue dans ce pays que dans le Vivarais, elle n'y passait pas pour folle le moins du monde. Tout le monde respectait son deuil et plaignait son infortune. Adriani fut condamné à entendre, de la bouche de son hôte qu'il avait questionné avec précaution, le récit épique de la mort du jeune marquis, et à feindre de l'écouter comme une chose nouvelle. Il en fut dédommagé par les grands éloges qu'on donnait à la beauté de celle qu'on appelait la _nouvelle Laure de Vaucluse_. On parlait aussi de sa bonté, de sa grâce et de ses talents.

Après avoir entendu ainsi, en déjeunant, la causerie de son hôte, Adriani, arrivé depuis une heure et incapable de goûter un moment de repos avant d'avoir atteint le but de sa course, se disposa à sortir, en disant à Comtois de ne pas l'attendre et de ne pas s'inquiéter de lui.

--Eh quoi! monsieur, s'écria Comtois effaré, vous ne dormirez pas un instant?

--Libre à vous de dormir toute la journée, mon cher Comtois.

--Mais c'est que monsieur me laisse là dans un pays affreux, où je ne connais pas une âme... Et si monsieur ne revenait pas?

--Je compte revenir, Comtois, et je n'entreprends rien de tragique. Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui va se noyer?

--Non, monsieur... Mais enfin... si monsieur prenait fantaisie d'aller plus loin sans moi...

--Vous m'êtes donc bien attaché, monsieur Comtois? dit Adriani d'un air moqueur.

--Ce n'est pas pour ça, répondit Comtois piqué; mais on est toujours inquiet quand on ne voit pas devant soi. Avec monsieur, on marche toujours _dans les ténèbres_.

--Ténèbres? dit Adriani en partant d'un éclat de rire qui acheva de mortifier Comtois. Il fait le plus beau soleil du monde, mon cher!

--N'importe, reprit Comtois irrité. Je ne connaissais pas monsieur pour un artiste; je suis entré à son service, de confiance, et je voudrais que monsieur prît la peine de me rassurer ou de me congédier.

--Fort bien! vous dédaignez les arts! dit Adriani, que les angoisses de son valet de chambre commençaient à divertir, et qui, en achevant de s'habiller, n'était pas fâché de lui rendre ses mépris en taquineries inquiétantes; c'est mal à vous, monsieur Comtois. Entre gens de rien, comme vous et moi, on devrait se soutenir, au lieu de se soupçonner.

--Aurait-il vu mon journal? pensa Comtois.

Il sentit l'ironie et baissa le ton.

--Mon Dieu, monsieur, je ne prétends pas que monsieur...

--Si fait, vous pensez que je vous ai amené au bout de la France et que je vais vous y oublier. Les artistes sont tous fous, égoïstes, indélicats. Dame! vous les connaissez bien, je le vois, et il n'y a pas moyen de vous en faire accroire!

--Monsieur plaisante! dit Comtois épouvanté.

Et, se croyant aux prises avec un aventurier qui levait le masque, il supputait des frais de séjour illimité à Vaucluse, dans une vaine attente de son retour, et des frais de route pour retourner seul à Paris.

Adriani prit son chapeau et se dirigea vers la porte, sans autre explication. Comtois pâlit. Son maître avait laissé presque tous ses effets à Mauzères. Pressé de partir, il n'avait emporté qu'une légère valise et un nécessaire de voyage fort simple. Il n'y avait pas là de quoi indemniser Comtois.

Adriani attendait qu'il lui adressât quelque impertinence, afin de savoir à quoi s'en tenir sur son caractère; mais Comtois n'avait pas d'autre vice que la sottise. Esclave du devoir, il se sentait condamné à la confiance par celle que son maître lui avait témoignée en mille occasions. Adriani sourit en voyant cette anxiété refoulée par le respect humain.

--A propos, dit-il en revenant sur ses pas, comme frappé d'un souvenir: j'ai mis mon portefeuille dans ce tiroir. Prenez-le sur vous. Comtois; bien que les gens de cette auberge aient l'air honnête, ce sera encore plus sûr.

Il lui donna la clef du tiroir et sortit.

Comtois ouvrit précipitamment le portefeuille et vit qu'il contenait une dizaine de mille francs en billets de banque. Le calme se fit dans son âme, l'appétit lui revint. Il acheva tranquillement le déjeuner de son maître, et savoura les excellentes truites de la Sorgue accommodées avec une véritable _maestria_ par l'hôte de l'hôtel de _Pétrarque_. Il rangea tout, ensuite, avec les plus grands égards pour la chambre de son maître, nettoya son encrier de voyage et s'en servit pour consigner dans son journal les réflexions suivantes:

«Bourgade de Vaucluse, 1er septembre 18...

«Monsieur n'est qu'un artiste, c'est la vérité; mais, malgré ça, c'est un très-galant homme, qui montre aux gens, dans l'occasion, le cas qu'il fait de leur probité. Monsieur est aussi un homme fort aimable. Il a causé avec moi, ce matin, pour la première fois, et m'a mis à même de voir qu'il n'est pas sans esprit et sans éducation.»

Après quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain de Vaucluse; ce qui lui fournit matière à une lettre descriptive adressée à son _épouse_, et qui commençait ainsi:

«Rien de plus étonné que moi à la vue de cette eau chantée par M. Pétrarque! etc.»

Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois à ses élucubrations: c'est qu'il avait pour sa femme une affection protectrice. Il avouait volontiers à ses amis qu'il avait fait un _mariage de garnison_, car elle était simple cuisinière et ne mettait pas un mot d'orthographe; mais elle avait de l'esprit naturel, disait-il, et devinait des choses au-dessus de sa portée. Voilà pourquoi il n'était pas fâché de l'éblouir, dans l'occasion, par une supériorité qu'il jugeait incontestable.

Adriani avait pourtant passé devant la source sans lui accorder un regard. Il avait traversé les montagnes environnantes, se dirigeant à vol d'oiseau vers le village de Gordès, qu'on lui avait indiqué comme voisin de Larnac. Il arrivait au milieu du jour, insensible à la fatigue et à une chaleur accablante, au terme de sa course.

Là seulement, il put songer à admirer le pays, qui était superbe, et des vallées fertiles, protégées de montagnes d'un assez beau caractère. Larnac était un vieux manoir d'un aspect imposant par sa situation, d'une importance médiocre cependant, mais rendu confortable par la longue résidence d'une famille aisée et les soins que la belle-mère de Laure y avait donnés durant la tutelle de cette dernière. Dans les premiers jours de son mariage, Laure elle-même avait rempli sa demeure d'une certaine élégance, sans luxe déplacé. Elle eût voulu faire aimer cet intérieur à son jeune mari. Depuis la mort d'Octave, Laure ne s'était plus souciée ni occupée de rien; mais la marquise avait entretenu toutes choses avec ponctualité.

Le mot de ponctualité est celui qui convient le mieux pour résumer le caractère et l'existence entière de cette femme que son entourage distinguait de Laure en l'appelant _la marquise_, tandis que Laure, marquise aussi, mais tenue dans une sorte d'infériorité de convenance, était désignée sous le nom de _madame Octave_. Nous suivrons cette donnée quant à la belle-mère, pour éviter toute confusion.

Son _nom de fille_, comme on dit encore dans les anciennes familles, était Andrée d'Oppédète. Elle avait été fort belle, mais froide, sans charme et sans grâce. Élevée dans un couvent d'Avignon, produite ensuite dans le monde d'Avignon, de Marseille, de Nîmes et d'Uzès, mariée à un gentilhomme sans avoir, mais dont les ancêtres avaient fourni des viguiers à toutes les vigueries de la Provence: épouse sans amour, mère sans faiblesse, femme sans reproche, elle avait mené, sous le plus beau soleil du monde, une vie glacée par les préjugés aristocratiques et religieux, si obstinés dans le midi de la France. Ces préjugés n'étaient pas chez elle à l'état violent. Toute violence lui était inconnue. Ils étaient à l'état de foi inébranlable, béate, indestructible. Vue d'un seul côté, c'était une très-respectable nature, rigide sur tous les points d'honneur, désintéressée, libérale autant que lui permettaient ses idées d'ordre et la médiocrité de sa fortune; indulgente autant que peut l'être une orthodoxie à seize quartiers: chaste autant que peut l'être une femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la loi du mariage.

Longtemps la belle Andrée brilla dans le monde provençal comme un meuble d'apparat qui ornait les fêtes sans les égayer. Sans sortir de sa famille, qui se ramifiait par ses alliances à une population entière de cousins, d'oncles, de germains et issus de germains, elle se trouvait très-répandue. Les devoirs de famille lui créèrent donc des habitudes de représentation et d'hospitalité, et, quand elle avait dit _le monde_, objet de son respect ou de ses égards, elle croyait parler de l'univers, et ne se doutait pas que l'opinion pût dicter ses arrêts ailleurs que dans le petit groupe que formaient, en somme, ses grandes relations au sein d'une petite caste.

Le récit de Toinette, relativement à la longue opposition de la marquise au mariage d'Octave et de sa pupille, était parfaitement véridique. Cette mère rigide, cette fière patricienne pauvre, eût laissé mourir d'amour et de douleur son fils et sa nièce plutôt que de se laisser soupçonner de calcul et de captation. Elle ne céda qu'en voyant Laure toucher à sa majorité sans varier sa préférence; mais, en cédant, elle se garda bien de témoigner aucune joie d'un mariage qui redorait un peu le blason de sa famille. Elle ne ressentit même aucune admiration pour la constance et la générosité de sa pupille. Elle les regarda comme des choses toutes simples, à la hauteur desquelles sa fierté, à défaut de sa sensibilité, l'eût placée, et elle se contenta de dire:

--C'est bien, je me rends!

La mort tragique de son fils n'entama point ce mâle courage. Elle avait sans doute des entrailles maternelles, et elle en ressentit le déchirement; mais, la première consternation passée, on ne s'aperçut de sa douleur qu'à la disparition complète du rare et pâle sourire qui effleurait parfois jadis ses traits austères. Quelques fils argentés se mêlèrent à ses cheveux, jusque-là noirs comme l'ébène. On jugea qu'elle avait mortellement souffert sous son air résigné. C'est possible, c'est probable; mais ce ne fut pas seulement la piété qui triompha de ses regrets, ce fut l'orgueil et même la vanité. Il n'est point de femme belle sans complaisance secrète pour elle-même. Faute de charmes, la belle Andrée n'avait jamais plu à personne. Elle le savait, elle l'avait senti. Elle savait aussi qu'elle ne pouvait briller ni par l'esprit, ni par l'instruction. Elle s'enveloppa dans sa fermeté de caractère, qu'en plus d'une occasion on avait remarquée, et que son mari vantait pour avoir quelque chose à vanter dans son intérieur. Elle s'y enferma si bien, que nulle matrone romaine n'y eût mis plus de pompe et de solennité.

Au moment où Adriani approchait du château, Laure et sa belle-mère, assises dans un assez beau salon, qui passait pour somptueux dans un pays où le luxe a fort peu pénétré, causaient ensemble pour la première fois depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais profondément froissée par le stoïcisme intolérant de la marquise, s'était presque toujours renfermée dans un silence respectueux, se disant, avec raison, qu'une personne dont toute l'action morale se bornait à la _science des égards_ n'avait pas droit à autre chose que des égards. Arrivée la veille et très-fatiguée, Laure s'était levée tard et commençait avec la marquise un entretien qui ne pouvait être un épanchement et qui prenait le caractère d'une explication.

--Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible ne savait mettre aucune douceur dans ce parler maternel, vous êtes reposée, vous pouvez me parler de vous-même. Mademoiselle Muiron, que j'ai interrogée ce matin sur votre santé, m'a répondu que vous étiez à la fois mieux et plus mal; mais cette bonne personne a si peu de jugement, que j'aime mieux ne m'en rapporter qu'à vous. Je ne saurais la suivre dans son langage affecté et dans ses réponses embrouillées. Voyons, comment vous trouvez-vous au physique et au moral, après l'étrange voyage que vous venez de faire?

Laure se sentit peu disposée à répondre à des marques d'intérêt qui ressemblaient à une critique. Elle se contenta de sourire avec mélancolie et de demander pourquoi la marquise qualifiait son voyage d'étrange.

--Je ne prétends pas ridiculiser vos démarches, ma très-chère, répondit la marquise, encore moins les blâmer. Je me suis permis seulement de penser que vous étiez bien jeune pour quitter ainsi l'aile maternelle, et bien faible de santé pour vous jeter dans la solitude.

Laure garda le silence, décidée à n'entamer jamais aucune lutte avec sa belle-mère. Celle-ci reprit:

--Vous êtes maîtresse de vos actions, je le sais, et je reconnais vos droits à l'indépendance. Ce n'est donc pas de moi que vous relèverez jamais, mais des convenances d'un monde qui n'aura pas pour vous l'indulgence à laquelle vous prétendez.

--Je ne prétends à rien, répondit Laure; mais puis-je savoir de quoi ce monde souverain m'accuse?