Part 7
»Eh bien, Laure, cet Adriani, c'est moi. Je m'appelle effectivement d'Argères, et je suis d'une famille noble; mais mon nom de baptême est Adrien. Né en Italie, j'ai pu, sans déguisement puéril, italianiser ce prénom. Mon père occupait d'assez hauts emplois dans la diplomatie. J'avais été élevé avec soin, j'étais né musicien. Je me suis développé, comme voix et comme instinct, sous un soleil plus musical que le nôtre. J'ai beaucoup vécu, dans mon adolescence, avec le peuple inspiré du midi de l'Europe et des côtes de la Méditerranée. Tout mon génie consiste à n'avoir pas perdu, dans l'étude technique et dans le commerce d'un monde blasé, le goût du simple et du vrai qui avait charmé mes premières impressions, formé mes premières pensées.
»Orphelin de bonne heure, je me suis trouvé sans direction et sans frein à l'âge des passions. J'avais quelque fortune et beaucoup d'amis, les artistes en ont toujours, car déjà on m'écoutait avec plaisir. Italien autant que Français, jusqu'à l'âge de ma majorité, je ne connus la France que dans le monde des grandes villes d'Italie. Je dissipai mes ressources dans une vie facile, enthousiaste, folle même, au dire de mon conseil de famille, et dans laquelle je ne trouve pourtant rien qui me fasse rougir. Ruiné, je ne voulus pas vivre de hasards et d'industrie comme tant d'autres; je ne voulus point m'endetter; je résolus de tirer parti de mon talent. Mes grands-parents jetèrent les hauts cris et m'offrirent de se cotiser pour me faire une pension. Je refusai: cela me parut un outrage; mais, pour ne pas blesser en face leurs préjugés, je vins en France; je me mis en relation avec des artistes; je chantai dans plusieurs réunions; j'y fus goûté, encouragé, et je cherchai à me procurer des élèves; mais cette ressource arrivait lentement, et le métier de professeur m'était antipathique. Démontrer le beau, expliquer le vrai dans les arts, c'est possible dans un cours, à force de talent et d'éloquence; mais dépenser toute ma puissance pour des élèves, la plupart inintelligents ou frivoles, je ne pus m'y résigner. Mon temps se laissait absorber, d'ailleurs, par des leçons à quelques jeunes gens bien doués et pauvres, qui me dédommageaient intellectuellement de mes fatigues, mais qui ne pouvaient conjurer ma misère.
»La misère, je ne la crains pas extraordinairement; je ne la sens même pas beaucoup quand elle ne se convertit pas en solitude. La solitude me menaçait. Je mis l'amour dans mon grenier. Il me trompa. L'idéal pour moi, c'est de vivre à deux. Il ne se réalisa pas. Je respecte mes souvenirs; mais le milieu où je pouvais mériter et savourer le bonheur vrai ne se fit pas autour de moi; et j'avais, d'ailleurs, une soif trop ardente des joies parfaites, qui ne sont pas semées en ce monde et qu'on n'y rencontre probablement qu'une fois.
»Je ne brisai rien, j'échappai à tout. Je ressentis et je causai des chagrins dont il ne m'appartenait pas de trouver le remède. La fuite seule pouvait en faire cesser le renouvellement. Je partis. Je voyageai. Le produit fort modeste de quelques publications musicales, qui eurent du succès, me permit de ne rien devoir à la libéralité de mes enthousiastes. Pour un homme qui a quelque talent spécial et point d'ambition, le monde est accessible, et partout je me vis comblé d'égards, ce que je préférai à être comblé d'argent. Je pus consentir à être associé aux plaisirs des riches et des grands de la terre, et je peux dire que je n'y fus pas recherché seulement comme chanteur. On voulut bien me traiter comme un homme, quand on me vit me conduire en homme. Je ne sache pas avoir eu à payer d'autre écot, que celui d'être et de demeurer moi-même. Et, en vérité, je ne comprends guère qu'un artiste qui se respecte ait besoin d'autre chose que d'un habit noir et d'une complète absence de vices et de prétentions, pour se trouver à la hauteur de toutes les convenances sociales. Je ne me fais, au reste, qu'un très-léger mérite d'avoir su renoncer aux vanités et aux emportements de la jeunesse, dès le jour où la satisfaction de ces appétits violents me fut refusée par la fortune. Je ne devins point un sage: les plaisirs courent assez d'eux-mêmes après celui qui sait en procurer aux autres et qui ne s'en montre pas trop affamé. Mais je corrigeai en moi le travers du désordre, qui est une paresse de l'esprit, et je reconnus que j'avais conquis la liberté du lendemain avec un peu de prévoyance dans le jour présent.
»Enfin je ne souffris pas de jouir du luxe des autres, et de me dire que je n'aurais en ma possession que le nécessaire. Ces besoins qu'éprouvent les artistes de devenir ou de paraître grands seigneurs m'ont toujours semblé des faiblesses de parvenus. L'homme qui a possédé par lui-même n'a plus cette fièvre d'éblouir qui dévore les pauvres enrichis. Élevé dans le bien-être, je ne méprisais ni n'enviais des biens dont ma prodigalité avait su faire gaiement le sacrifice à mes plaisirs, mais que je n'aurais pu reconquérir sans faire le sacrifice de ma fierté et de mon indépendance.
»La fortune est quelquefois comme le monde: elle sourit à ceux qui ne courent pas sur ses pas. Un petit héritage très-inattendu me permit de revenir à Paris. Je me fis encore entendre, j'eus de grands succès. Le public grossissait dans les réunions d'abord choisies, puis nombreuses et ardentes où je me laissais entraîner. Le public voulut m'avoir à lui. L'Opéra m'offrit et m'offre encore un engagement considérable. Les élèves assiégeaient ma porte. Les concerts me promettaient une riche moisson. J'ai tout refusé, tout quitté pour aller revoir la Suisse, le mois dernier. J'avais placé, de confiance, ma petite fortune chez un ami qui, sans me rien dire, l'avait risquée dans une opération commerciale que je ne connais ni ne comprends, mais qu'il regardait comme certaine. S'il l'eût perdue, je ne l'aurais jamais su; il me l'eût restituée; il l'a décuplée. Pendant que je gravissais les glaciers et que mon âme chantait au bruit des cataractes, je devenais riche à mon insu: je le suis! J'ai cinq cent mille francs. Je n'ai pas connu mon bonheur tout de suite. J'ai si peu de désirs dans l'ordre des choses matérielles maintenant, que j'aurais perdu sans effroi cette richesse relative, le lendemain du jour où elle me fut annoncée; mais, aujourd'hui, aujourd'hui, Laure, elle me rend heureux, puisqu'elle me permet de me donner à vous. Je m'appartiens! Où vous voudrez vivre, je peux vivre et vivre à l'abri des privations. Votre Toinette m'a dit que vous êtes riche; je ne sais ce qu'elle entend par là; j'ignore si vous l'êtes plus ou moins que moi. Je vous avoue que je ne m'en occupe pas et que cela m'est indifférent. Il est des sentiments qui n'admettent pas ce genre de réflexions. Je vous connais assez pour savoir que, si vous m'aimiez assez pour être à moi, vous m'eussiez accepté pauvre comme je vous accepterais riche, sans me préoccuper des soupçons d'un monde auquel ni ma vie ni ma conscience n'appartiennent.
»Si vous chérissez la solitude, nous chercherons la solitude; nous la trouverons aisément à nous deux; car, pour une femme, elle n'existe nulle part sans une protection. Vous n'aurez pas à craindre de m'arracher à une vie agitée et brillante. Je suis repu de mouvement, et mon soleil à moi est dans mon âme: c'est mon amour, c'est vous! D'ailleurs, je n'ai jamais compris cet autre besoin factice que la plupart des artistes éprouvent de se trouver en contact avec la foule. Je ne suis pas de ceux-là. Je ne hais ni ne méprise ce qu'on appelle le public. Le public, c'est une petite députation de l'humanité, en somme, et j'aime, je respecte mes semblables. Mais c'est par mon âme, ce n'est point par mes yeux ni par mes oreilles que je suis en rapport avec eux. Si une bonne et belle pensée se produit en moi, je sais qu'elle leur profitera, et je ressens leur sympathie en dehors du temps et de l'espace. La répulsion ou l'engouement du public immédiat peut errer, mais la réflexion des masses redresse l'erreur. Il faut donc contempler le vrai dans l'homme face à face, être pour ainsi dire en tête-à-tête avec l'âme de l'humanité dans les conceptions de l'intelligence et dans les inspirations du coeur. Voilà le respect, voilà l'affection qu'on doit aux hommes, et, dans cette notion de leur confraternité avec nous-mêmes, ceux de l'avenir autant que ceux d'aujourd'hui comparaissent pour nous servir de juges, de conseils ou d'amis.
»Mais, dans le besoin de les voir sourire, de respirer leur encens, comme dans la crainte poignante de ne pas être compris d'emblée, il y a quelque chose de maladif qui ne tiendrait pas contre une pensée sérieuse, si le talent qui se produit était sérieux et prenait son siége dans la conscience.
»Laure, tu pourras m'aimer, je le sens, je le veux! Jamais, quand je me suis prosterné en esprit devant Dieu, source du vrai et du bon, pour lui demander de me garder dans ses voies, il ne m'a laissé impuissant à produire des accents vrais, des idées élevées. En ce moment, je lui demande ses dons les plus sublimes, l'amour vrai partagé; et je l'implore avec tant de feu et de naïveté, qu'il m'exaucera.
»Nous irons où tu voudras; nous resterons ici, nous parcourrons des pays nouveaux, nous nous cacherons sous terre, nous dépenserons ma petite fortune en un jour, ou nous assurerons par elle l'équilibre à notre avenir. Tu n'as pas de volontés, je le sais. Je veux, j'attends que tu en aies. Je serai bien heureux le jour où je verrai poindre seulement une fantaisie, et je sens que, pour la satisfaire, je transporterai, s'il le faut, des montagnes...
»Laisse-moi t'aimer, ne me plains pas d'aimer seul. Ne sais-tu pas que c'est déjà du bonheur que tu me donnes en m'élevant à la plénitude de mes propres facultés, en me plaçant au faîte de ma propre énergie!
»Laisse-toi aimer, ange blessé! Un jour, je te le jure, tu remercieras Dieu de me l'avoir permis.
»A toi, malgré toi, et pour toujours.
»ADRIANI.»
Journal de Comtois.
Monsieur est un homme de rien. C'est un artiste! Je m'en étais toujours douté. J'ai lu, par hasard, ce soir, un vieux morceau de journal dont je me sers pour me mettre des papillotes. Il y avait dessus, à la date de janvier dernier:
«Le célèbre chanteur et compositeur Adriani, dont le nom véritable est d'Argères, est enfin revenu des neiges de la... et s'est fait entendre dans les salons de..., où il a ravi une foule de... méthode... les femmes... sa beauté idéale... un engagement... l'Opéra...»
Le reste des lignes manque; mais c'est assez clair comme ça; et me voilà dans une jolie position! Valet de chambre d'un chanteur, d'un histrion, sans doute! Je vas écrire à ma femme de me chercher une place. En attendant, j'espère bien qu'il ne me fera pas banqueroute de mon voyage. D'ailleurs, l'intrigant va faire fortune. Il épouse sa folle, puisqu'il en est revenu ce soir passé minuit. Elle le battra, c'est tout ce que je lui souhaite pour m'avoir si bien attrapé.
Narration.
D'Argères, ou plutôt Adriani, car c'est sous ce nom que son existence avait pris de l'éclat, dormit mieux qu'il n'avait fait depuis huit jours. Il ferma sa lettre, qu'il voulait envoyer à Laure avant de la revoir, et goûta un repos délicieux, bercé par les riantes fictions de l'espérance. En s'éveillant, il sonna Comtois pour le charger de sa missive. Mais Comtois avait une figure et une attitude si extraordinaires, qu'il hésita à mettre son secret dans les mains d'un être bavard, sot et curieux.
--Voilà monsieur réveillé! fit Comtois d'un air qu'il croyait être goguenard et qui n'était que stupide. Sans doute monsieur a bien dormi? Il ne souffre pas du mal de dents, lui! Ce n'est pas comme moi, qui n'ai pas pu fermer l'oeil: ce qui m'a conduit à lire de vieux journaux où j'ai trouvé des choses bien drôles!
--Si vous êtes malade, Comtois, allez vous recoucher. Je me passerai de vous.
--J'aimerais mieux que monsieur me donnât une petite consultation.
--Pour les dents? Je ne saurais. Je n'y ai eu mal de ma vie.
--Ah! c'est que je croyais monsieur médecin?
Ici, Comtois, voulant se livrer à un rire sardonique, fit une grimace si laide, qu'Adriani le crut en proie à de violentes souffrances. Il insista pour le renvoyer; mais Comtois n'en voulut pas démordre, et s'acharna à raser son maître.
--Que monsieur ne craigne rien, lui dit-il en se livrant à cette opération quotidienne où il excellait et dont il tirait une incommensurable vanité, je raserais, comme on dit, les pieds dans le feu. J'ai la main si légère, que, eussé-je des convulsions, par suite de mes dents, vous ne me sentiriez point. Je sais ce qu'on doit de précautions, surtout quand on approche le rasoir d'un gosier comme celui de monsieur. Quant à moi, on pourrait bien me couper le sifflet, l'Opéra n'y perdrait rien; mais peut-être qu'il y a des mille et des cents dans le gosier de monsieur.
--Le drôle sait qui je suis, pensa Adriani: j'ai bien fait d'écrire. Il faut que je me hâte de courir là-bas, avant qu'il ait eu le temps de bavarder avec Toinette.
Comme il sortait, Adriani vit arriver la chaise de poste du baron de West, qui revenait de Vienne, et qui, de loin, lui faisait de grands bras. Désolé de ce contretemps, il feignit de ne pas le reconnaître et se jeta dans les vignes. A travers les pampres, il vit la voiture qui s'arrêtait, ce qui lui fit craindre que le baron ne courût après lui. Il se glissa le long d'une haie, et se trouva en face de la vachère du Temple, qui prenait le plus court à travers les vignes pour gagner la route.
--Où allez-vous? lui dit-il.
--Je vas porter une lettre à M. d'Argères, répondit-elle. C'est-il vous qui s'appelle comme ça?
Adriani ouvrit le billet. Il était de la main de Toinette.
«Madame n'a pas bien dormi cette nuit. Elle gardera la chambre ce matin. Elle prie bien monsieur de ne venir qu'après midi.»
--Retournez vite au Temple, dit Adriani, et remettez ceci à madame elle-même, aussitôt que vous pourrez entrer chez elle.
Il ajouta un louis à son message, pour que Mariotte comprît qu'il y avait profit pour elle à s'en bien acquitter.
Puis il revint sur ses pas, en feignant d'apercevoir le baron, qui arrivait à lui.
VIII
Le baron l'embrassa cordialement; mais il avait vu l'échange des lettres, il connaissait la figure de la messagère, et, remarquant une certaine agitation chez son hôte, il l'en plaisanta.
--Ah! tête d'artiste! lui dit-il en rentrant avec lui au château, vous voilà déjà lancée dans un roman. Laissez donc les enfants seuls! vous n'aurez pas plus tôt tourné les talons, qu'ils s'envoleront pour le pays de la fantaisie. Moi qui revenais transporté de reconnaissance pour le courage que vous aviez eu de m'attendre dans mon désert!... Ah! vous avez su déjà peupler la solitude, mon bel ermite! Eh bien, c'est beau, cela. Il n'y a qu'une belle femme dans le voisinage, vous la découvrez; c'est une veuve inconsolable, vous la consolez. Ma foi, vous avez été plus habile ou plus hardi que moi. Je me suis cassé le nez à sa porte. Comment diable vous y êtes-vous pris? On n'a jamais vu de nonne mieux claquemurée, de princesse ou de fée mieux défendue par les esprits invisibles. Ah! je le devine, votre voix est le cor enchanté qui a terrassé les monstres du désespoir et fait tomber les barrières du souvenir. C'est affaire à vous, mon jeune maître. Je vous en fais d'autant plus mon compliment que c'est un joli parti: vingt et quelques années, pas d'enfants et une fortune de quinze ou vingt mille francs de rente en fonds de terre, ce qui suppose un capital de...
--Elle n'a que cela? s'écria naïvement Adriani, qui, malgré lui, craignait d'aspirer à une femme assez riche pour s'entendre dire qu'il la recherchait par ambition.
Le baron se méprit sur cette exclamation et répondit en riant:
--Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous avez donné dans les gasconnades de sa vieille suivante, une grande bavarde qui vient souvent ici faire la dame, et qui, humiliée de résider dans le taudis du Temple, vante à tout venant les merveilles du château de Larnac, situé, dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est célèbre, j'en conviens; mais, nous autres habitants du Midi, nous savons bien qu'on y donne le nom de château à de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon cher enfant, et ne vous laissez pas éblouir par de beaux yeux baignés de larmes; d'autant plus que, je ne sais pas si c'est vrai et si vous avez été à même de vous en apercevoir, la châtelaine du Temple passe pour être un peu folle.
--Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe à m'établir selon les habitudes et les calculs de la vie bourgeoise!
--Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron. Je sais que vous êtes un grand artiste, des plus fiers, incorruptible quand il s'agit de la Muse; mais je suis un peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et je sais que, le lendemain du jour où l'artiste est riche, il est déjà ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune n'est qu'un but pour celui qui, comme vous et moi, aspire à de poétiques loisirs... Vous avez dit tout à l'heure un mot qui m'a frappé, étonné, je l'avoue; un mot qui jurait dans votre bouche inspirée...
--Oui, j'ai dit: _Elle n'a que cela?_ et c'était un cri de joie. Écoutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je la vois tous les jours, et, comme, en gardant le silence, je pourrais la compromettre auprès de vous, puisque vous riez déjà d'une aventure que vous jugez accomplie ou inévitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce sera la vérité.
Adriani raconta avec détail et fidélité, au baron, tout ce qui s'était passé entre madame de Monteluz et lui.
Le baron l'écouta avec intérêt, s'émerveilla de la rapide invasion d'un amour si entier chez un homme qu'il croyait connaître, et que jusque-là il n'avait pas connu jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence à son jeune ami. Le baron était un digne homme et un excellent esprit à beaucoup d'égards; mais la poésie de son âme s'était réfugiée dans ses vers, et la vie de province avait grossi à ses yeux l'importance des choses positives. Délicat dans le domaine des arts, mais en proie à des soucis matériels qu'il cachait de son mieux, il avait, malgré son lyrisme et ses enthousiasmes littéraires et musicaux, contracté quelque chose de la sécheresse des vieux garçons.
Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais il ne se le reprocha point. Il s'y était vu forcé pour conserver intacte l'auréole de pureté autour de son idole.
Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur sans un peu d'affectation à la longue. S'il n'osait pas tout à fait dire et penser que madame de Monteluz posait les regrets, il n'en admettait pas moins la probabilité d'un instinct de coquetterie sévèrement drapée dans son deuil. Au fond, il était peut-être un peu piqué de n'avoir pas été reçu et de voir son jeune hôte admis d'emblée; et puis il était contrarié de trouver ce dernier préoccupé et absorbé par l'amour, lorsqu'il arrivait chargé d'hémistiches qu'il brûlait naïvement de faire ronfler dans un salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents.
Le baron avait fait des poëmes épiques qui ne l'eussent jamais tiré de l'obscurité s'il ne se fût heureusement avisé de traduire en vers quelques chefs-d'oeuvre grecs. Grand helléniste, doué du vers facile et harmonieux, il avait un talent réel pour habiller noblement la pensée d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'idées, et la forme ne peut couvrir le vide sans cesser d'être forme elle-même. Elle est alors comme un vêtement splendide, flasque et pendant sur un échalas.
Le succès de ses traductions avait presque affligé le baron. Il souriait aux éloges, mais il était humilié intérieurement. Il aspirait toujours à briller par lui-même, et, après trente ans de travail assidu et minutieux, il rêvait la gloire et parlait de son avenir littéraire comme un poëte de vingt ans. Après de nombreuses tentatives plus estimables qu'amusantes dans des genres différents, il s'était mis en tête de publier un petit recueil de vers choisis intitulé _la Lyre d'Adriani_.
Voici quel était son but:
Adriani faisait souvent lui-même ses paroles sur sa musique. Il était grand poëte sans prétendre à l'être. Une idée simple mais nette, une déduction logique, un langage harmonieux, qui était lui-même un rhythme tout fait pour le chant, c'en était assez, selon lui, pour motiver et porter ses idées musicales. Il avait raison. La musique peut exprimer des idées aussi bien que des sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant plus que, pas plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite où le sentiment devient une idée et où l'idée cesse absolument d'être un sentiment. La rage des distinctions et des classifications a mordu la critique de ce siècle-ci, et nous sommes devenus si savants, que nous en sommes bêtes. Mais, quand, par le sens éminemment contemplatif qui est en elle, la musique s'élève à des aspirations qui sont véritablement des idées, il faut que l'expression littéraire soit d'autant plus simple, et procède, pour ainsi dire, par la lettre naïve des paraboles. Autrement, les mots écrasent l'esprit de la mélodie, et la forme emporte le fond.
En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser modestement de faire des vers à son propre usage, le baron, qui les trouva trop simples, rêva de lui créer un petit fonds de poésies où il pût puiser ses inspirations musicales. Ayant vu à Paris le succès d'enthousiasme du jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche serait pour lui celle de la Renommée, et il revint chez lui se mettre à l'oeuvre.
Il fallait donc qu'Adriani subît cette lecture ou plutôt cette déclamation, et, quand il vit que son hôte souffrait réellement de sa préoccupation, il s'exécuta et lui demanda communication du manuscrit, en attendant l'heure où il lui serait permis d'aller au Temple.
C'était une grande erreur de la part du baron, que de vouloir infuser son souffle au génie le plus individuel et le plus indépendant qu'il fût possible de rencontrer. Dès les premiers mots, Adriani sentit que son âme serait emprisonnée dans cet étui ciselé et diamanté par les mains du baron. Sincère et loyal, il essaya de le lui faire comprendre, tout en lui donnant la part d'éloges qui lui était justement due. L'éternel combat entre le maëstro et le poëte de livret s'ensuivit. Le baron n'admettait pas que la description dût être légèrement esquissée et que la musique dût remplir de sa propre poésie le sujet ainsi indiqué.
--Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette s'élevant vers le soleil, à travers les brises embaumées du matin, disait Adriani, vous faites une peinture qui ne laisse rien à l'imagination. Or, la musique, c'est l'imagination même; c'est elle qui est chargée de transporter le rêve de l'auditeur dans la poésie du matin. Si vous me dites tout bonnement _l'alouette monte_, ou _l'alouette vole_, c'est bien assez pour moi. J'ai bien plus d'images que vous à mon service, puisque, dans une courte phrase, je peux résumer le sentiment infini de ma contemplation.
--A votre dire, s'écria le baron, les sons prouvent plus que les mots?
--En politique, en rhétorique, en métaphysique, en tout ce qui n'est pas de son domaine, non certes; mais en musique, oui.
--C'est qu'on n'a pas encore fait de poésie vraiment lyrique dans notre langue, mon cher. Est-ce que les anciens ne chantaient pas des poëmes épiques? Est-ce que les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste et le Tasse?