Adolphe Anecdote Trouvee Dans Les Papiers D Un Inconnu Suivi De

Chapter 20

Chapter 203,760 wordsPublic domain

Si Adolphe cédait naïvement au besoin d'aimer, il ne marquerait pas si haut le but de ses espérances; il choisirait près de lui un coeur du même âge que le sien, un coeur épargné des passions, où son image pût se réfléchir à toute heure sans avoir à craindre une image rivale; il comprendrait de lui-même, il devinerait cette vérité douloureuse, et qui n'est jamais impunément méconnue, c'est que l'avenir ne suffit pas à l'amour, et que le coeur le plus indulgent ne peut se défendre d'une jalousie acharnée contre le passé; il ne s'exposerait pas à essuyer sur les lèvres de sa maîtresse les baisers d'une autre bouche; il tremblerait de lire dans ses yeux une pensée qui retournerait en arrière et qui s'adresserait à un absent.

Mais comme sa tête a voulu avant que son coeur désirât, c'est Ellénore qu'il attaque, et qu'il préfère à toutes les autres.

Il y a dans la possession de cette femme un aliment magnifique pour sa vanité; il sera envié par ceux-là mêmes qui médisent d'elle, et qui se vengent de ses dédains en redoublant son isolement; il sera montré au doigt par la ville comme un lutteur adroit, comme un rusé jouteur: chaque fois qu'il entrera dans un salon, il entendra autour de lui le chuchotement glorieux de ses rivaux.

Il ne tremblera pas à la vue de ces convoitises empressées, qui, pour un coeur vraiment épris, sont un supplice de tous les instants. Il ne frémira pas devant cette profanation insultante qui ternit les plus chastes voluptés. Il ne rougira pas de honte et de colère en écoutant ces propos tenus à demi-voix, qui font du bonheur une nouvelle où les secrets du foyer se discutent comme la marche d'une armée.

Non; il s'applaudira de son choix, et lèvera fièrement la tête.

Ellénore verra dans Adolphe un amour jeune et confiant. Déjà fléchissante et ridée, elle sera fière d'avoir été distinguée par un homme destiné à tous les succès du monde. Plus folle et plus imprévoyante qu'une jeune fille, égarée par l'isolement, elle ira jusqu'à espérer de cette aventure une réhabilitation jusque-là vainement essayée. Dans la crédulité de son coeur, elle attendra de ce nouvel engagement la paix et la sécurité qui ont manqué au premier; elle croira que les autres femmes, humiliées de son triomphe, se rallieront autour d'elle.

L'intervalle des années s'effacera. L'entraînement mutuel de ces deux coeurs, si différents et si mal connus l'un de l'autre, deviendra peu à peu irrésistible. À force de penser à Ellénore et de publier partout son admiration, Adolphe se convaincra, ou croira se convaincre de la réalité de son amour, et Ellénore tombera dans le même piège.

Mais, après le dernier abandon, le réveil sera terrible. À peine maître de la place qu'il a si vivement assiégée, il ne saura que faire de sa victoire; après avoir constaté par la possession un amour si ardemment désiré, il tremblera devant la durée de son engagement. En vue des années qui vont suivre, il sentira défaillir son courage, et regrettera l'extase qu'il avait à peine espérée.

Ellénore, après la confusion de la défaite, ouvrira les yeux, et cherchera vainement autour d'elle les félicitations respectueuses sur lesquelles elle avait compté; au fond de son coeur elle rougira de son inconstance, et doutera d'un bonheur si facile à changer.

Peu à peu, entre ces deux âmes trompées, mais toutes deux trop fières pour l'avouer, il s'établira une intimité douloureuse et résignée, intimité de mensonge et d'hypocrisie, fertile en subterfuges et en flatteries, prodigue de caresses et de baisers, cherchant à se distraire en affirmant sans cesse ce qu'elle ne croit pas.

Aucun des deux ne voudra être vaincu en générosité, et, pour ne pas laisser entrevoir son désabusement, chacun redoublera de prévenances, parlera de l'avenir avec de célestes espérances, traitera le reste du monde avec un dédain fastueux, cachera ses larmes sous l'ironie et la jactance, et fera de la ruse le premier de ses devoirs.

Par compassion pour sa victime, Adolphe déguisera son ennui et forcera son regarda sourire. Il étudiera ses moindres paroles pour épargner à sa maîtresse la honte d'un regret; il s'imposera l'enjouement et la sérénité par délicatesse.

À son tour Ellénore, si elle surprend sur le visage de son amant la trace de l'ennui, craindra de se plaindre et se résignera silencieusement. De jour en jour, elle s'affermira dans cette réserve douloureuse et grimacera l'enthousiasme.

Jusqu'au jour où tous les deux, las enfin de cette pitoyable comédie, jetteront le masque et se verront face à face.

Mais comme ils s'étaient choisis par fierté, ils ne prononceront pas encore le mot d'abandon. Ils renonceront à leur rôle, mais ils trembleront de se dégrader par une franchise trop prompte. Ils n'exalteront plus leur bonheur, mais ils accepteront la satiété comme une expiation, et ils commenceront une nouvelle épreuve, celle de l'intimité sans amour et sans mensonge.

Or, quand les choses en sont venues à ce point, quand l'amour, d'épreuve en épreuve, est arrivé à la satiété, l'enfer a commencé sur la terre. Les amitiés qui se dénouent, les promesses qui mentent, les reconnaissances oublieuses, les dévoûments admirés qui se flétrissent, tout cela n'est rien près de la satiété dans l'amour.

L'enthousiasme où l'âme s'est laissé emporter dans les premiers jours de l'engagement a métamorphosé à son insu toutes ses facultés. La vie entière est changée, et ne peut revenir à ses premières émotions sans d'horribles tortures. Tout ce qui se passe autour de nous avait pris un aspect nouveau, un sens imprévu. Habitués que nous sommes à écouter dans un autre coeur le retentissement de nos souffrances et de nos joies, quand cette intime fraternité, épuisée de lassitude, fléchit et s'affaisse, l'ennui fond sur nous comme un oiseau de proie.

Chaque jour les deux forçats rivés à cette chaîne, qu'ils pourraient briser, mais qu'ils gardent par ostentation et par entêtement, s'éveillent en maudissant. Chacun entrevoit la vérité, et rougirait de la dire. Chose étrange! ils s'étaient promis une mutuelle confiance, une franchise assidue, et voilà qu'ils persévèrent dans le mensonge, et qu'ils se glorifient dans l'hypocrisie; ils avaient juré de ne jamais voiler aucune de leurs pensées, et voilà qu'au-devant de leurs coeurs ils placent une triple haie de sourires, de regards et de serments, voilà qu'ils commandent aux yeux et aux lèvres de jouer le bonheur absent.

S'il arrive à l'un des deux d'oublier un instant la servitude où il s'est cloué, au premier mouvement de liberté le bruit de sa chaîne le réveille en sursaut. Il se remettait en marche, et commençait un nouveau pèlerinage; il sent tout à coup se poser sur son épaule une main autrefois amie, qu'à peine il eût sentie, tant elle était légère, et qui aujourd'hui lui pèse et l'accable.

Mieux vaudrait cent fois la solitude avec ses découragements et ses défaillances; car, dans l'intimité rassasiée, toute la vie se ternit et se désenchante, toutes les heures de la journée contiennent des supplices prévus et inévitables. Il n'y a plus de jalousie, car chacun des deux captifs aspire à l'affranchissement, mais il s'établit entre ces deux colères honteuses d'elles-mêmes une sorte d'émulation. C'est à qui inventera pour l'autre une question injurieuse, un soupçon insultant. Gomme si elle se repentait d'avoir obéi, la femme donne à toutes ses prières la forme d'un commandement. Si elle surprend dans le regard qu'elle épie un projet où elle ne soit pas de moitié, elle s'empresse aux larmes comme à une vengeance, elle inflige comme un châtiment ses caresses menteuses. Pour justifier son ennui et son abattement, elle interroge, comme un juge, toutes les actions qu'autrefois elle approuvait sans contrôle. Dès que son amant fait un pas, il trouve devant lui un oeil curieux qui attend sa réponse; s'il s'échappe un instant, il trouve au retour une bouche impérieuse dont chaque baiser est un ordre sans réplique. Elle voudrait lui trouver des torts pour éviter ses reproches, et, dans l'espérance de surprendre une faute, elle interroge toutes les minutes de sa journée.

Dans la solitude, après les défaillances désespérées, après les renoncements éplorés, il arrive à l'âme de refleurir et se relever. Elle aspire librement l'air qui l'environne, elle s'épanouit sous la chaude haleine que ride l'eau en passant, et lui porte une vapeur féconde. Mais dans l'intimité sans amour, rien de pareil n'est possible; il n'y a pas une heure d'abandon et de rêverie. Le silence est une plainte, et la parole une querelle. Chaque mot renferme un regret ou une invective. S'il pleure, elle l'accusera de faiblesse et de lâcheté. Si, face à face avec l'horrible vérité, il retient sur ses lèvres l'aveu près de lui échapper; si sa voix, suffoquée par les sanglots, balbutie une bénédiction impuissante, elle s'emporte, elle implore sa colère: elle s'irrite de cette douleur si peu virile, et lui souhaiterait de l'orgueil, afin de le combattre.

Que faire contre les larmes? quelle défense opposer à cette affliction qui se confesse? Quand les larmes ne se mêlent pas à des larmes amies, quand une bouche adorée ne vient pas les boire dans nos yeux, et rafraîchir de ses baisers la paupière enflammée, l'homme s'avilit aux yeux de sa maîtresse, il se dégrade, il abdique sa grandeur: le nuage grossit et devient orage. Si elle eût pleuré, il était sauvé; mais elle a vu sa douleur sans la partager, elle l'a jugé, elle a mesuré sa force: il est perdu.

Après le premier apaisement, le mensonge recommence: car il faudrait une haute sagesse, un courage bien rare, pour céder sans autre combat un sol si longtemps défendu.

Mais le mensonge, d'abord si riche en métamorphoses, si habile à se déguiser, si fécond en ressources, devient de jour en jour plus maladroit et plus facile à surprendre: il n'est plus qu'une habitude, et se passe de volonté.

Le qui-vive perpétuel de cette intimité vigilante épuise enfin les dernières forces des deux adversaires. Ils n'ont plus besoin de s'interroger pour deviner leur mutuelle pensée: ils se disent adieu dans chacun de leurs embrassements.

Heureux, trois fois heureux ceux qui n'ont pas attendu trop tard pour se deviner, et qui se sont quittés à temps! car ils ont au moins, pour se consoler pendant le reste de la route, le souvenir du bonheur passé; ils peuvent se rappeler dans une amitié durable un amour évanoui; ils assistent muets aux funérailles de leur enthousiasme, et en parlent sans amertume comme d'un fils emporté par la guerre.

Mais combien rompent au lieu de dénouer! combien, s'acharnant à leur amour, bâtissent des haines implacables sur des intimités obstinées!

Si Ellénore se séparait d'Adolphe le jour où elle est sûre de son abandon, elle pourrait encore espérer sur la terre des jours sereins et paisibles; si elle acceptait franchement la destinée qu'elle s'est faite, si elle ouvrait les yeux et mesurait la route parcourue, il y aurait encore pour elle des chances de salut; mais elle sait qu'elle n'est plus aimée, et elle pardonne. Au lieu de réhabiliter celui qui la trompait, elle, devient pour lui un objet de pitié.

S'il aimait une autre femme, s'il s'était laissé prendre à une affection passagère, je concevrais le pardon; ce serait générosité pure, et la reconnaissance pourrait assurer la fidélité à venir. Mais pardonner l'abandon, pardonner le délaissement qui n'a pas un autre amour pour excuse, pardonner l'hypocrisie, c'est une folie sans remède, c'est s'avilir pour quelques jours de répit, c'est appeler sur soi le mépris, c'est mériter l'oubli.

Or il n'y a pas une de ces austères vérités qui ne soit écrite dans _Adolphe_ en caractères ineffaçables: c'est un livre plein d'enseignements et de conseils pour ceux qui aiment et qui souffrent. Quand on est jeune, on croit à peine à la moitié de ces conseils; à mesure qu'on vieillit, on s'aperçoit qu'il y en a beaucoup d'oubliés.

GUSTAVE PLANCHE.

FIN.

NOTES

[1: Voyez le _Théâtre de Goëthe_, que nous avons publié dans notre collection, et dont la traduction est excellente.]

[2: Schiller n'avait pas introduit les choeurs chantants, mais parlants.]

[3: La guerre coûte plus que ses frais, dit un écrivain judicieux: elle coûte tout ce qu'elle empêche de gagner. (SAY, _Écon. polit_. V.8.)]

[4: L'on avait inventé durant la révolution française un prétexte de guerre inconnu jusqu'alors, celui de délivrer les peuples du joug de leurs gouvernements, qu'on supposait illégitimes et tyranniques. Avec ce prétexte on a porté la mort chez des hommes dont les uns vivaient tranquilles sous des institutions adoucies par le temps et l'habitude, et dont les autres jouissaient, depuis plusieurs siècles, de tous les bienfaits de la liberté: époque à jamais honteuse où l'on vit un gouvernement perfide graver des mots sacrés sur ses étendards coupables, troubler la paix, violer l'indépendance, détruire la prospérité de ses voisins innocents, en ajoutant au scandale de l'Europe par des protestations mensongères de respect pour les droits des hommes, et de zèle pour l'humanité!]

[5: Il y avait en France, sous la monarchie, soixante mille hommes de milice; l'engagement était de six ans. Ainsi le sort tombait chaque année sur dix mille hommes. M. Necker appelle la milice une effrayante loterie. Qu'aurait-il dit de la conscription?]

[6: La Fontaine.]

[7: Pour qu'on ne m'accuse pas de citer faux, je transcris tout le paragraphe. «Un État qui en a conquis un autre le traite d'une des quatre manières suivantes. Il continue à le gouverner selon ses lois, et ne prend pour lui que l'exercice du gouvernement politique et civil; ou il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil; ou il détruit la société et la disperse dans d'autres; ou enfin il extermine tous les citoyens. La première manière est conforme au droit des gens que nous suivons aujourd'hui; la quatrième est plus conforme au droit des gens des Romains.» (_Esprit des Lois_, liv. X, ch. 3.)]

[8: M. Rehberg, dans son excellent ouvrage sur le Code Napoléon, page 8.]

[9: Je n'excepte du respect pour le passé que ce qui est injuste. Le temps ne sanctionne pas l'injustice. L'esclavage, par exemple, ne se légitime par aucun laps de temps. C'est que, dans ce qui est intrinsèquement injuste, il y a toujours une partie souffrante, qui ne peut en prendre l'habitude, et pour laquelle, en conséquence, l'influence salutaire du passé n'existe pas. Ceux qui allèguent l'habitude en faveur de l'injustice ressemblent à cette cuisinière française à qui l'on reprochait de faire souffrir des anguilles en les écorchant: «Elles y sont accoutumées, dit-elle; il y a trente ans que je le fais.»]

[10: Nous ne pouvons entrer dans la réfutation de tous les raisonnements qu'on allègue en faveur de l'uniformité. Nous nous bornons à renvoyer le lecteur à deux autorités imposantes, M. DE MONTESQUIEU, _Esprit des Lois_, XXIX-18, et le marquis _de Mirabeau_, dans l'_Ami des Hommes_. Ce dernier prouve très-bien que, même sur les objets sur lesquels on croit le plus utile d'établir l'uniformité, par exemple sur les poids et mesures, l'avantage est beaucoup moins grand qu'on ne le pense, et accompagné de beaucoup plus d'inconvénients.]

[11: Il y a un esprit de parti absurde et une ignorance profonde à vouloir réduire à des termes simples la question de la république et de la monarchie, comme si la première n'était que le gouvernement de plusieurs, et la seconde celui d'un seul. Réduite à ces termes, l'une n'assure point le repos, l'autre ne garantit point la liberté. Y avait-il du repos à Rome sous Néron, sous Domitien, sous Héliogabale; à Syracuse sous Denys; en France sous Louis XI, ou sous Charles IX? Y avait-il de la liberté sous les décemvirs, sous le long parlement, sous la convention ou même le directoire? L'on peut concevoir un peuple gouverné par des hommes qui paraissent de son choix, et ne jouissant d'aucune liberté, si ces hommes forment une faction dans l'État, et si leur puissance est illimitée. On peut aussi concevoir un peuple soumis à un chef unique, et ne goûtant aucun repos, si ce chef n'est contenu ni par la loi ni par l'opinion. D'un autre côté, une république pourrait se trouver tellement organisée, que l'autorité y fût assez forte pour maintenir l'ordre; et quant à la monarchie, pour ne citer qu'un exemple, qui osera nier qu'en Angleterre, depuis cent vingt ans, l'on n'ait joui de plus de sûreté personnelle et de plus de droits politiques que n'en procurèrent jamais à la France ses essais de république, dont les institutions informes et imparfaites disséminaient l'arbitraire et multipliaient les tyrans?

Que de questions de détail, d'ailleurs, dont chacune serait nécessaire à examiner! La monarchie est-elle la même chose, suivant que son établissement remonte à des siècles reculés, ou date d'une époque récente; suivant que la famille régnante est de temps immémorial sur le trône, comme les descendants de Hugues Capet, ou qu'étrangère par son origine, elle a été appelée à la couronne par le voeu du peuple, comme en Angleterre en 1688; ou qu'elle est enfin tout à fait nouvelle, et sortie par d'heureuses circonstances de la foule de ses égaux; suivant encore que la monarchie est accompagnée d'une ancienne noblesse héréditaire, comme dans presque tous les États de l'Europe, ou qu'une seule famille s'élève isolément, et se voit forcée de créer à la hâte une noblesse sans aïeux; suivant que cette noblesse est féodale, comme en Allemagne, purement honorifique, comme elle l'était en France; ou qu'elle forme une sorte de magistrature, comme la chambre des pairs, etc., etc.?]

[12: Pédarète, en sortant d'une assemblée dont il avait inutilement sollicité les suffrages, dit: Je rends grâces aux Dieux de ce qu'il y a dans ma patrie trois cents citoyens meilleurs que moi.]

[13: Esprit des Lois, VIII, 1.]

[14: Ce que j'écrivais ici ne s'applique qu'au système que j'examinais alors, c'est-à-dire à l'hypothèse d'un usurpateur détruisant les institutions anciennes pour leur substituer des institutions créées par un seul. La révolution qui vient de s'opérer répond à plusieurs de mes objections. Pour ce qui regarde la noblesse, par exemple, la combinaison de l'ancienne et de la nouvelle est une heureuse et libérale idée. La première donnera à la seconde le lustre de l'antiquité; et celle-ci, composée heureusement en grande partie d'hommes couverts de gloire, apporte en dot l'éclat des triomphes militaires. Dans ce cas, comme dans presque toutes les difficultés qu'elle avait à combattre, la constitution actuelle les a surmontées habilement, et a conservé tout ce qui était bon dans un régime dont l'ensemble d'ailleurs était détestable. Pour juger mon ouvrage, il ne faut pas oublier qu'il est écrit et publié depuis quatre mois: je voyais alors le mal, et je ne pouvais prévoir le bien.]

[15: Un pamphlet publié contre la prétendue chambre haute du temps de Cromwell est une preuve remarquable de l'impuissance de l'autorité dans les institutions de ce genre. _Voyez_ «A reasonable speech made by a worthy member of parliament in the house of commons, concerning the other house.» March, 1659.]

[16: Aristot. Polit. V. 10.]

[17: De là l'ostracisme, le pétalisme, les lois agraires, la censure, etc., etc.]

[18: Voyez la preuve plus développée dans les _Mémoires sur l'Instruction publique_ de Condorcet, et dans l'_Histoire des Républiques italiennes_ de Simonde de Sismondi, IV, 370. Je cite avec plaisir ce dernier ouvrage, production d'un caractère aussi noble que le talent de l'auteur est distingué.]

[19: Il est assez singulier que ce soit précisément Athènes que nos modernes réformateurs ont évité de prendre pour modèle: c'est qu'Athènes nous ressemblait trop; ils voulaient plus de différences pour avoir plus de mérite. Le lecteur curieux de se convaincre du caractère tout à fait moderne des Athéniens peut consulter surtout Xénophon et Isocrate.]

[20: «Les politiques grecs, qui vivaient sous le gouvernement populaire, ne reconnaissaient, dit Montesquieu, d'autre force que celle de la vertu; ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.» (_Esprit des Lois_, III, 3.) Il attribue cette différence à la république et à la monarchie: il faut l'attribuer à l'esprit opposé des temps anciens et des temps modernes. Citoyens des républiques, sujets des monarchies, tous veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l'état actuel des sociétés, ne pas en vouloir.]

[21: Je suis loin de me joindre aux détracteurs de Rousseau; ils sont nombreux dans le moment actuel. Une tourbe d'esprits subalternes qui placent leurs succès d'un jour à révoquer en doute toutes les vérités courageuses, s'agitent pour flétrir sa gloire: raison de plus pour être circonspect à le blâmer. Il a le premier rendu populaire le sentiment de nos droits; à sa voix se sont réveillés les coeurs généreux, les âmes indépendantes: mais ce qu'il sentait avec force, il n'a pas su le définir avec précision. Plusieurs chapitres du _Contrat Social_ sont dignes des écrivains scolastiques du quinzième siècle. Que signifient des droits dont on jouit d'autant plus qu'on les aliène plus complétement? Qu'est-ce qu'une liberté en vertu de laquelle on est d'autant plus libre, que chacun fait plus complétement ce qui contrarie sa volonté propre? Les fauteurs du despotisme peuvent tirer un immense avantage des principes de Rousseau. J'en connais un qui, de même que Rousseau avait supposé que l'autorité illimitée réside dans la société entière, la suppose transportée au représentant de cette société, à un homme qu'il définit l'espèce personnifiée, la réunion individualisée. De même que Rousseau avait dit que le corps social ne pouvait nuire ni à l'ensemble de ses membres, ni à chacun d'eux en particulier, celui-ci dit que le dépositaire du pouvoir, l'homme constitué société, ne peut faire de mal à la société, parce que tout le tort qu'il lui aurait fait, il l'aurait éprouvé fidèlement, tant il était la société elle-même. De même que Rousseau dit que l'individu ne peut résister à la société, parce qu'il lui a aliéné tous ses droits sans réserve, l'autre prétend que l'autorité du dépositaire du pouvoir est absolue, parce qu'un membre de la société ne peut lutter contre la réunion entière; qu'il ne peut exister de responsabilité pour le dépositaire du pouvoir, parce qu'aucun individu ne peut entrer en compte avec l'être dont il fait partie, et que celui-ci ne peut lui répondre qu'en le faisant rentrer dans l'ordre dont il n'aurait pas dû sortir; et pour que nous ne craignions rien de la tyrannie, il ajoute: «Or, voici pourquoi son autorité (celle du dépositaire du pouvoir) ne fut pas arbitraire: ce n'était plus un homme, c'était un peuple.» Merveilleuse garantie que ce changement de mot! N'est-il pas bizarre que tous les écrivains de cette classe reprochent à Rousseau de se perdre dans les abstractions? Quand ils nous parlent de la société individualisée, et du souverain n'étant plus un homme, mais un peuple, sont-ce les abstractions qu'ils évitent?]

[22: L'ouvrage de Mably sur _la Législation, ou Principes des Lois_, est le code du despotisme le plus complet que l'on puisse imaginer. Combinez ses trois principes: 1° l'autorité législative est illimitée; il faut l'étendre à tout, et tout courber devant elle; 2° la liberté individuelle est un fléau; si vous ne pouvez l'anéantir, restreignez-la du moins autant qu'il est possible; 3° la propriété est un mal; si vous ne pouvez la détruire, affaiblissez son influence de toute manière; vous aurez, par votre combinaison, la constitution réunie de Constantinople et de Robespierre.]