Chapter 9
Ce sont eux, Henri, qui, inquiets de ce que je ne descendais point, sont venus voir si je n'étais pas plus malade qu'on ne le leur avait dit. Monsieur de Sénange, appuyé sur le bras d'Adèle, est entré en me disant qu'en bons maîtres de maison, ils désiraient savoir si je n'avais besoin de rien?... Il s'est assis près de moi, et m'a questionné avec beaucoup d'intérêt sur ma santé. Pendant ce temps, Adèle est restée debout, sans parler, précisément comme si elle ne fût venue que pour le conduire. Elle était pâle; elle n'a pas levé les yeux.... j'étais assez faible pour souffrir de son embarras. Je sais qu'en France les femmes se permettent d'entrer dans la chambre d'un homme qui se trouve malade chez elles à la campagne; mais le souvenir de nos usages donnait à la visite d'Adèle un charme qui me troublait malgré moi. Que je voudrais que cette maudite fête n'eût jamais eu lieu!.... Elle ne m'a rien dit; seulement, en s'en allant, elle m'a demandé si je descendrais dîner? -- Je lui ai répondu que je serais dans le salon à trois heures.
Depuis que je l'ai revue, Henri, je me sens plus calme; j'avais tort de craindre sa présence, je ne l'aime plus.... mais je sens un vide que rien ne peut remplir. Adèle occupait toute ma pensée, était l'unique objet de tous mes voeux;.... ce qui m'entoure, m'est devenu étranger.... Adèle n'est plus Adèle.... Il me semble aussi que monsieur de Sénange n'est plus le même.... et moi!.... moi!.... que ferai-je de moi?...
LETTRE XXXI.
Même jour.
Comment oser l'avouer? j'ai trouvé qu'elle avait raison, que j'étais trop heureux: je vous assure que j'ai été injuste; écoutez-moi. -- A trois heures, je suis descendu dans le salon, ainsi que je l'avais promis. Adèle travaillait; elle ne m'a pas regardé; j'ai cru apercevoir qu'elle pleurait. Ne me sentant plus la force de lui faire aucun reproche, je me suis éloigné, et j'ai été prendre, le plus indifféremment que j'ai pu, un livre à l'autre bout de la chambre. Elle continuait son ouvrage sans lever les yeux: bientôt j'ai vu de grosses larmes tomber sur son métier: toutes mes résolutions m'ont abandonné; je me suis rapproché, et, eutraîné [sic] malgré moi, "Adèle, lui ai-je dit, je n'existais que pour vous! daigneriez-vous partager une si tendre affection? pouvez-vous seulement la comprendre?" -- Elle a levé les yeux au ciel: nous avons entendu le pas de monsieur de Sénange; j'ai été reprendre mon livre.
Peu de temps après nous avons passé dans la salle à manger: j'ai essayé d'amuser monsieur de Sénange, mais il y avait trop d'efforts dans ma gaieté pour pouvoir y réussir. Adèle n'a pas dit un mot. En sortant de table je l'ai priée tout bas de m'écouter un instant avant la fin du jour: elle l'a promis par un signe de tête. Selon notre usage, j'ai joué aux échecs avec monsieur de Sénange; il m'a gagné, ce qui lui arrive rarement.
A six heures, il est venu du monde: Adèle a proposé une promenade générale: elle l'a suivie quelque temps; mais peu à peu elle a ralenti sa marche, et nous nous sommes trouvés seuls, assez loin de la société. J'avais mille questions à lui faire, et cependant j'étais si troublé, qu'il ne m'en venait aucune. Enfin, je lui ai demandé si elle connaissait monsieur de Mortagne avant le bal: elle m'a assuré que non. "Monsieur de Mortagne, m'a-t-elle dit, est un parent très-éloigné de ma mère, et le chef de sa maison. Quoiqu'elle l'ait toujours recherché avec soi, elle n'a jamais permis que je le visse au couvent: depuis que j'en suis sortie, vous savez dans quelle solitude j'ai vécu. J'aime beaucoup ses soeurs; mais monsieur de Mortagne, je ne le connais pas." -- Pourquoi donc avez-vous été si coquette avec lui? -- Qu'appelez-vous coquette, m'a-t-elle demandé avec son ingénuité ordinaire? Comment! me suis-je écrié, vous ne le savez pas? c'est involontairement que vous l'avez si bien traité! -- Elle m'a répondu qu'elle ne savait ni la faute qu'elle avait commise, ni ce qui m'avait fâché. "Dans le commencement du bal, m'a-t-elle dit, vous regardant comme de la maison, j'ai cru qu'il était mieux de s'occuper des autres: à la fin, la gaieté de mes compagnes m'a gagnée; tout le monde me priait de danser; j'en avais bien envie: monsieur de Mortagne danse mieux que personne, et je l'ai préféré." -- Mais il tenait vos gants; il a gardé votre bouquet! -- "J'ai trouvé très-singulier, très-ridicule, qu'il y attachât du prix; et je les lui ai laissés, parce que je n'y en mettais aucun." -- Vous ne savez donc pas, Adèle, que ce sont des faveurs que je n'aurais jamais pris la liberté de vous demander; et si quelquefois j'ai gardé les fleurs que vous aviez portées, au moins n'ai-je pas osé vous le dire. -- ["]Pourquoi?" m'a-t-elle répondu avec tristesse, "cela m'aurait appris à n'en laisser jamais à d'autres." -- A ces mots, Henri, j'ai tout oublié: je lui ai juré de lui consacrer ma vie. -- La plus tendre reconnaissance s'est peinte dans ses yeux; elle me remerciait d'un air étonné, et comme si j'eusse été trop bon de l'aimer autant. -- Quelle ravissante simplicité! Bientôt toute la compagnie nous a rejoints; il a fallu la suivre.
Le reste du jour, toutes les expressions innocentes, délicates, dont Adèle s'était servie, sont revenues à mon esprit, quelquefois encore avec un sentiment d'inquiétude que je me reprochais. Je suis heureux: je me le dis, je me le répète; maintenant, je suis obligé de me le répéter, pour en être sûr. Combien on devrait craindre de blesser une ame tendre! elle peut guérir; mais qu'un rien vienne la toucher, si elle ne souffre pas, elle sent au moins qu'elle a souffert. Je suis heureux; et pourtant une voix secrète me dit que je ne pourrais pas voir une fête, un bal, sans une sorte de peine; le son d'un violon me ferait mal. Ah! mon bonheur ne dépend plus de moi.
Ce soir, mon valet de chambre m'a remis une lettre qu'il m'a dit avoir été apportée avec mystère, et qui m'oblige d'aller à Paris dans l'instant. Une femme très-malheureuse, dont je vous ai déjà parlé, implore mon secours: sans doute elle a vu combien elle m'inspirait de pitié. Je ne puis trouver le moment d'apprendre à Adèle la raison qui me force à m'éloigner. Je n'ose pas lui écrire non plus; car cela pourrait paraître extraordinaire.... mais je ne serai qu'un jour loin d'elle.... cependant, si cette courte absence, surtout au moment de notre explication, allait lui déplaire!... Oh! non.... elle ne saurait soupçonner un coeur comme le mien.
LETTRE XXXII.
Paris, ce 6 septembre.
Voici la lettre qui m'a fait partir si brusquement; jugez, Henri, si je pouvais m'en dispenser.
_Copie de la lettre de la soeur Eugénie, religieuse au couvent où Adèle a été élevée_.
"C'est moi, Mylord, qui ose m'adresser à vous; c'est cette jeune religieuse qui faisait la prière le jour que vous vîntes voir le service des pauvres, au couvent de Sainte-Anastasie. Il me parut alors que vous deviniez la douleur dont j'étais accablée. J'aperçus dans vos regards un sentiment de compassion qui adoucit un peu mes profonds chagrins; je bénis votre bonté; je vous dus un bien incalculable pour les malheureux, celui de cesser un moment de penser à moi! celui plus grand encore d'oser prier le ciel pour vous, Mylord, qui, peut-être, n'avez aucun désir à former. Hélas! depuis long-temps, j'ai cessé d'invoquer Dieu pour moi-même; pour moi, qui l'offense sans cesse, qui, tour à tour, gémissant sur mon état, ou succombant sous le poids des remords, vis dans le désespoir du sacrifice que j'ai fait à la vanité. Mais, permettez-moi de chercher à m'excuser à vos yeux; pardonnez, si j'ose vous occuper un instant de moi, et vous parler des peines qui m'ont poursuivie depuis que je suis au monde.
"J'avais huit ans, lorsque ma mère mourut; je la pleurai alors avec toute la douleur qu'un enfant peut éprouver; mais je ne sentis véritablement l'étendue de la perte que j'avais faite, qu'après que l'âge m'eut appris à comparer, et que le bonheur de mes compagnes m'eut en quelque sorte donné la mesure de ma propre infortune. Alors il me sembla que ma mère m'était enlevée une seconde fois: je lui donnai de nouvelles larmes, et je repris un deuil que je ne quitterai jamais.
"Depuis, toutes les années de ma jeunesse ont été marquées par l'adversité. Mon père mourut de chagrin, à la suite d'une banqueroute qui lui enlevait tout son bien. Un seul de ses amis me conserva de l'intérêt; je le perdis avant qu'il eût pu assurer mon sort. Il ne me restait plus que quelques parens éloignés; les religieuses leur écrivirent. Les uns refusèrent de se charger de moi; d'autres ne répondirent même pas: enfin, Mylord, que vous dirai-je? je me vis à dix-sept ans sans amis, sans famille, sans protecteurs, à la veille d'éprouver toutes les horreurs de la plus affreuse pauvreté.
"On avait cru soigner beaucoup mon éducation, en m'apprenant à chanter, à danser; mais je ne savais exactement rien faire d'utile: d'ailleurs j'aurais rougi alors de travailler pour gagner ma vie, et j'étais encore plus humiliée qu'affligée de ma misère. Les religieuses seules m'avaient témoigné quelque pitié: leur retraite me parut une ressource contre les malheurs qui m'attendaient. Elles s'engagèrent à me recevoir sans dot, si je pouvais supporter les austérités de la maison. L'effroi de me trouver sans asile, si elles ne m'admettaient pas, me donna une exactitude à suivre la règle, qu'elles prirent pour de la ferveur. Tout entière à cette crainte, je passai l'année d'épreuve, sans considérer une seule fois l'étendue de l'engagement que j'allais contracter. Je n'avais devant les yeux que le malheur et l'humiliation où je serais plongée, si elles me rejetaient dans le monde. Mais, comme celui qui tombe et meurt en arrivant au but, je jour même que je prononçai mes voeux, fut le premier instant où les plus tristes réflexions vinrent me saisir. Le soir, en rentrant dans ma cellule, je pensai avec terreur que je n'en sortirais que pour mourir. Je la regardai pour la première fois. Imaginez, Mylord, un petit réduit de huit pieds carrés, une seule chaise de paille, un lit de serge verte, en forme de tombeau, un prie-dieu, au-dessus duquel était une image représentant la mort et tous ses attributs. Voilà ce qui m'était donné pour le reste de ma vie!.... Je regardai encore la petitesse de cette chambre; et, involontairement, j'en fis le tour à petits pas, me pressant contre le mur, comme si j'eusse pu agrandir l'espace, ou que ce mur dût fléchir sous mes faibles efforts: je me retrouvai bientôt devant cette image, qui m'annonçait ma propre destruction. En l'examinant plus attentivement, j'aperçus qu'on y avait écrit une sentence de Massillon: je pris ma lampe, et je lus que le premier pas que l'homme fait dans la vie, est aussi _le premier qui l'approche du tombeau_. Ces idées m'accablaient; je retombai sur ma chaise. Reprenant ensuite quelques forces, je m'approchai encore de ce tableau; je le détachai pour le considérer de plus près. Mais comme il suffit, je crois, d'être malheureux, pour que rien de ce qui doit déchirer l'ame n'échappe à l'attention; après avoir lu, regardé, relu, je le retournai machinalement, et ce fut pour voir ces paroles de Pascal, écrites d'une main tremblante (1) [(1) Lorsqu'une religieuse meurt, sa cellule, ainsi que tout ce qui lui a appartenu, passe à la nouvelle postulante; ces paroles avaient été probablement écrites par la dernière qui avait occupé cette chambre.]: _ Si l'éternité existe, c'est bien peu que le sacrifice de notre vie pour l'obtenir; et si elle n'existe pas, quelques années de douleur ne sont rien_.... Ce doute sur l'éternité, ma seule espérance; ce doute qui ne s'était jamais offert à moi, m'épouvanta; je me jetai à genoux. Je ne regrettais pas ce monde que j'avais quitté, et qui m'effrayait encore; mais les voeux éternels que je venais de prononcer me firent frémir. Je versais des larmes, sans pouvoir dire ce que j'avais; je me désolais, sans former aucun souhait; je ne sentais qu'un mortel abattement, dont je ne sortais que par des sanglots prêts à m'étouffer. Enfin, je fus rendue à moi-même par le son de la cloche qui nous appelait à l'église; je m'y traînai. Ma voix qui, jusque-là, s'était fait entendre par dessus celle de toutes mes compagnes, ma voix était éteinte: j'étais debout, assise comme elles, suivant tous les mouvemens, sans savoir ce que je faisais. Après l'office, les religieuses se mirent à genoux, pour faire chacune tout bas une prière particulière à sa dévotion. Je me prosternai aussi. A cette même place, où, la veille encore, j'avais invoqué le ciel avec tant de confiance, je joignis mes mains avec ardeur; et, baignée de larmes, je m'humiliai devant Dieu; je lui demandai, je le suppliai, de détruire en moi le sentiment et la réflexion. Je sortis de l'église avec mes compagnes; et, pendant quelques jours, je fus un peu plus tranquille: mais je n'étais plus la même; tout m'était devenu insupportable.
"La supérieure, dont la bonté est celle d'un ange, lisait dans mon ame. J'en jugeais aux consolations qu'elle me donnait; car jamais un reproche n'est sorti de sa bouche: jamais non plus elle n'a voulu entendre mes douleurs. Un jour que, seule avec elle, je me mis à fondre en larmes, les siennes coulèrent aussi: _Pleurez, mon enfant_, me dit-elle, _pleurez; mais ne me parlez point. En voulant exciter la compassion des autres, on s'attendrit soi-même: on passe en revue tous ses maux; et s'il est quelque circonstance qui nous ait échappé, on la retrouve, et elle nous blesse long-temps. D'ailleurs, vous vous révolteriez si, désirant vous donner du courage, je m'efforçais de vous persuader que vous êtes moins à plaindre. Votre faiblesse s'autoriserait de ma pitié, pour se laisser aller au désespoir; et vous imagineriez peut-être, qu'il n'est point d'exemple d'un malheur semblable au vôtre.... Combien vous vous tromperiez!.... Interdisez-vous donc la plainte, ma chère enfant: mais soyez avec moi sans cesse; et, puissiez-vous faire usage de ma raison et de la vôtre!_
"Depuis cet instant, je ne la quittai plus. Souvent je me désolais; et elle ne paraissait y faire attention que pour essayer de me distraire. Quelquefois, je riais jusqu'à la folie; alors elle me regardait avec compassion, mais sans me montrer jamais ni impatience ni humeur. -- Le croiriez-vous, Mylord! son inaltérable douceur me fatigua; combien il fallait que le malheur m'eût aigrie! Bientôt, loin de la chercher, je l'évitai; je m'enfonçai dans ma cellule, pour être seule: et là, je pensais sans cesse à cet état, où l'on ne conserve de la vie que les tourmens; où, tous les jours, toutes les heures de chaque jour se ressemblent; à cet état, qui serait la mort, si l'on pouvait y trouver le calme. Ma santé dépérissait; j'allais succomber, lorsqu'un jour, que la supérieure était venue me retrouver dans ma chambre, on accourut l'avertir que tout un pan de mur du jardin était tombé. Elle y alla; je la suivis: la brèche était considérable; et je ne saurais vous rendre le sentiment de joie que j'éprouvai, en revoyant le monde une seconde fois. A cet instant, je ne me sentis plus; je riais, je pleurais tout ensemble. Les religieuses arrivèrent successivement; la supérieure, pour leur cacher mon trouble, me renvoya. Le lendemain, dès cinq heures du matin, j'étais dans le jardin; cette brèche donnait dans les champs, et me laissait apercevoir un vaste horizon. Je contemplai le lever du soleil avec ravissement. La petitesse de notre jardin, la hauteur de ses murs, nous empêchent de jouir de ce beau spectacle. Je me mis à genoux; mon coeur m'échappa, comme malgré moi; et, dans ce moment d'émotion, je fis une courte prière avec ma première ferveur. Ce jour, je retournai à l'église, je chantai l'office, et j'y trouvai même une sorte de plaisir.
"La faiblesse de ma santé me laissait une liberté dont les religieuses ne jouissent que lorsqu'elles sont malades. J'en profitais, pour ne plus quitter le jardin; mais sans oser franchir la ligne où le mur avait marqué la clôture: car, dès que la possibilité de sortir se fut offerte, les malheurs qui m'attendaient dans le monde se présentèrent à mon esprit plus fortement que jamais. -- Je restais des jours entiers sur un banc, qui est en face de cette brèche; souvent sans me rappeler le soir une seule des réflexions qui m'avaient fait tant souffrir. -- La supérieure fit venir les ouvriers; l'architecte décida qu'il fallait abattre encore une portion de ce mur avant de le réparer. Chaque coup de marteau, chaque pierre qu'on emportait, me donnait un mouvement de joie; il semblait que la paix rentrât dans mon ame à mesure que l'espace s'étendait. Mais bientôt ils atteignirent l'endroit où ils devaient s'arrêter. Rien ne pourrait vous peindre le saisissement que j'éprouvai, lorsqu'un matin, venant, comme à l'ordinaire, pour m'établir sur ce banc, j'aperçus qu'il y avait une pierre de plus que la veille: on commençait à rebâtir!... Je jetai un cri d'effroi, et cachant ma tête dans mes mains, je courus vers ma cellule, comme si la mort m'eût poursuivie: j'y restai jusqu'au soir, anéantie par la douleur. Ce même jour vous entrâtes dans le monastère avec madame de Sénange; je ne le sus qu'à l'heure du service des pauvres, seul devoir auquel je n'avais jamais manqué. Votre regard, votre pitié, seront toujours présens à mon coeur. Le lendemain, la supérieure m'apprit par quel hasard vous aviez eu la curiosité de voir notre maison. Elle me parla avec attendrissement de votre extrême bonté, de cette bonté qui va au-devant de tous les infortunés, et qui les secourt d'abord, sans s'informer s'ils ont raison de se plaindre. Avec quelle reconnaissance elle me parla aussi de la donation que vous veniez de faire à notre hôpital! Vous avez vu ces malheureux un moment; et vos bienfaits les suivront par delà votre existence.... Ah! j'ose vous en remercier, moi, que le malheur unit, attache, à tout ce qui souffre!
"Les jour suivans, je retournai au jardin; je m'y traînais lentement, comme on marche au supplice; je crois qu'une force surnaturelle m'y conduisait... Ce mur s'élevait avec une rapidité qui me désespérait. Quelquefois, ne pouvant plus supporter l'activité des ouvriers, je fermais les yeux, et restais là, absorbée dans mes vagues et sombres rêveries. En me réveillant de cette espèce de sommeil, leur travail me paraissait doublé; je m'éloignais, mais sans être plus tranquille. Absente, présente, jour et nuit, à toute heure, je voyais ce mur, éternellement ce mur, qui s'avançait pour refermer mon tombeau. Je ne priais plus, car je n'osais rien demander. Alors Dieu, oui, Dieu, sans doute, rejetant un sacrifice profané par les motifs humains qui m'avaient décidée, Dieu m'inspira de m'adresser à vous. J'espérai dans votre bonté si compatissante. Cependant, la première fois que la pensée de manquer à mes voeux se présenta, je la repoussai avec horreur; mais hier, le mur était presque achevé!.... encore un instant, et votre pitié même ne pourrait plus me secourir.... Arrachez-moi d'ici, mylord, arrachez-moi d'ici. Demain, à la pointe du jour, je me trouverai sur ce mur; les décombres m'aideront à monter: si vous daignez vous y rendre, je vous devrai plus que la vie. Mylord, ne rejetez pas ma prière: au nom de tout le bonheur que vous devez attendre, des peines que vous pouvez craindre, ayez pitié de moi.
Soeur EUGENIE."
_P.S_. "Mylord, je n'abuserai point de votre bienfaisance; je refuserais la fortune, s'il fallait avec elle vivre dans l'oisiveté. Placez-moi dans une ferme; donnez-moi des travaux pénibles, un désert où je puisse au moins fatiguer mon inquiétude. Mylord, songez que vous pouvez prononcer mon malheur éternel."
Il était près de onze heures lorsque je reçus cette lettre; n'ayant pas le temps d'envoyer chercher des chevaux à Paris, je me fis mener par un des cochers de monsieur de Sénange: un peu d'argent me répondit de son zèle et de sa discrétion. Je montai en voiture avec mon fidèle John; nous fûmes bientôt arrivés. Je reconnus facilement la portion de mur qui venait d'être bâtie; cette pauvre religieuse n'y était pas encore. Nous eûmes le temps de rassembler des pierres pour nous approcher de la hauteur de cette brèche. Je commençais à craindre qu'elle n'eût rencontré quelqu'obstacle, lorsque je la vis paraître; elle se laissa glisser doucement, et nous la reçûmes sans qu'elle se fût fait aucun mal. Epuisée par la violence de tous les sentimens qu'elle venait d'éprouver, elle s'évanouit. Nous la portâmes dans la voiture, que je fis partir bien vite. L'agitation et le bruit la rappelèrent à la vie; et ce fut par une abondance de larmes qu'elle manifesta sa joie, lorsque je lui dis "qu'elle était libre, et que l'honneur et le respect veilleraient sur son asile."
Nous arrivâmes à l'hôtel garni où j'ai conservé mon appartement. Elle s'était enveloppée avec tant de soin, qu'on ne pouvait deviner son état de religieuse. Je lui parlais avec les égards les plus respectueux, pour prévenir la première pensée qui aurait pu naître dans l'esprit des gens de la maison. Son visage était pâle; ses grands yeux noirs, presqu'éteints, suivaient sans intérêt les personnes qui marchaient dans la chambre. Je m'aperçus bientôt que son abattement, cet air résigné de la vertu souffrante, intéressaient l'hôtesse: j'en profitai pour lui recommander de ne pas la quitter un instant: et, me rapprochant d'Eugénie, je lui fis sentir combien il serait dangereux que cette femme pénétrât son secret. Je pensais bien qu'elle ne le dirait pas, car je la savais sensible et bonne; mais je croyais qu'en forçant ainsi Eugénie à dissimuler sa peine, elle la sentirait moins vivement.... Mon cher Henri, on fait bien des découvertes dans le coeur humain, lorsqu'on a un véritable désir de porter du soulagement aux ames malheureuses. Combien une sensibilité délicate aperçoit de moyens au-delà de cette pitié ordinaire, qui ne sait plaindre que les maux du corps et les revers de la fortune! -- La crainte de parler, l'envie de laisser dormir sa garde, la fatigue, auront contribué à faire assoupir quelques momens ma pauvre religieuse.
Ce matin, elle s'est rendue dans le salon dès qu'elle a su que je l'y attendais. J'ai cherché les choses les plus rassurantes et les plus douces à lui dire: je lui ai présenté les soins que je lui rendais comme un devoir; c'était son frère, un ancien ami, qui était auprès d'elle. Je suis parvenu à éloigner ainsi toutes les expressions de la reconnaissance; et nous n'avons parlé que de son départ pour l'Angleterre, de son établissement, quand elle y serait, que comme d'affaires qui nous étaient communes. Nous avons été d'avis qu'il fallait partir sur-le-champ, pour être certain d'échapper à toutes les poursuites; quoique j'espère que l'esprit et la bonté de la supérieure l'engageront à ne commencer les démarches auxquelles sa place l'oblige, que lorsqu'elle sera bien sûre de leur inutilité. John, à qui je puis me fier, la conduira chez le docteur Morris, chapelain de ma terre. Elle trouvera dans sa respectable famille, sinon de grands plaisirs, au moins la tranquillité; et elle a tellement souffert, que la tranquillité sera pour elle le bonheur.
Adieu, je vais retrouver Adèle; j'y vais plus satisfait encore qu'à mon ordinaire; car, j'ai à moi une bonne action de plus.
LETTRE XXXIII.
Neuilly, ce 7 septembre.