Adèle de Sénange

Chapter 8

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Arrivés au bord de la rivière, elle a bien voulu se confier à mes soins. Nos sommes d'étranges créatures! A peine Adèle a-t-elle été dans cette petite barque, au milieu de l'eau, seule avec moi, que j'ai éprouvé une émotion inexprimable; elle-même s'abandonnait à une douce rêverie. Comment rendre ces impressions vagues et délicieuses, où l'on est assez heureux parce qu'on se voit, parce qu'on est ensemble! Alors un mot, le son même de la voix viendrait vous troubler.... Nous ne nous parlions pas; mais je la regardais et j'étais satisfait! Il n'y avait plus dans l'univers que le ciel, Adèle et moi! Et j'avais oublié l'une et l'autre rive... Ah! que nous devenons enfans dès que nous aimons! Combien de grands plaisirs et de grandes peines naissent des plus petits événemens de la vie! Je la promenai ainsi quelque temps sur cette eau paisible; mais il fallut arriver: dès qu'elle fut descendue dans son île, sa gaieté revint, et son sourire me rendit ma raison. Je rattachai le bateau et nous entrâmes dans les jardins. Les ouvriers n'y étaient pas encore; il n'y avait pas le plus léger bruit. Après quelques momens de silence, nous avons parlé pour la première fois du jour où je l'avais rencontrée aux Champs-Elysées: c'est en même temps que nous avons osé tous deux nous le rappeler. Je l'ai priée de m'apprendre tout ce qui l'avait intéressée avant que je la connusse. Elle s'est assise sur le gazon, m'a permis de me placer auprès d'elle, et m'a raconté les détails de son enfance, le moment où elle est entrée au couvent, l'oubli, l'indifférence de sa mère, qu'elle tâchait d'excuser, les soins, la tendresse des religieuses; enfin, sa première entrevue avec monsieur de Sénange, et les visites qu'il lui faisait ensuite. Quand elle ne parlait que d'elle, son récit était court, elle ne disait qu'un mot; mais lorsque ses compagnes entraient pour quelque chose dans ses souvenirs, elle n'oubliait pas la moindre particularité. Les plaisirs de l'enfance sont si vrais, si vifs, que les plus petites circonstances intéressent.

Je veux, mon cher Henri, vous faire aimer une scène d'un parloir de couvent. -- "A la seconde visite de monsieur de Sénange, j'étais, m'a dit Adèle, à la fenêtre de la supérieure, lorsque nous le vîmes entrer dans la cour. On retira de son carrosse une quantité énorme de paniers remplis de fruits, de gâteaux et de fleurs: mes compagnes faisaient des cris de joie, à la vue de tant de bonnes choses. J'allai au parloir de la supérieure; mais j'y arrivai long-temps avant qu'il eût pu monter l'escalier: je le reçus de mon mieux. On posa tous ces paniers sur une table près de la grille; et je demandai à monsieur de Sénange la permission d'aller chercher mes jeunes amies qui, étant à goûter, prendraient chacune ce qu'elles aimeraient davantage. La supérieure le permit, et je courus les appeler. Elles vinrent toutes, et après avoir fait une révérence bien profonde, bien sérieuse, un peu gauche, elles s'approchèrent de lui; mais la vue des paniers fit bientôt disparaître cet air cérémonieux. Comme il était impossible de les faire entrer par la grille, chacune d'elles passait sa main à travers les barreaux, et prenait, comme elle pouvait, les fruits dont elle avait envie. Nous mangeâmes notre goûter avec une gaieté qui amusa beaucoup monsieur de Sénange. Il resta fort long-temps avec nous; et, quand il s'en alla, nous le priâmes toutes de revenir le plutôt possible. Il nous demanda, en souriant, ce qui nous plairait le plus, qu'il vînt sans le goûter, ou le goûter sans lui? Ces demoiselles reprirent leur air poli pour l'assurer qu'elles aimaient bien mieux le revoir. -- Et vous, Adèle? me dit-il. Moi, répondis-je gaiement, je regretterais beaucoup l'absent, quel qu'il fût. -- Ma franchise le fit rire; il promit de revenir bientôt, et de ne rien séparer.

"Pendant huit jours nous ne parlâmes que de lui. Toutes les pensionnaires auraient voulu l'avoir pour leur père, leur oncle, leur cousin, mais, s'il faut être vraie, aucune ne pensait qu'on pût l'épouser. Nous nous étions accoutumées bien vite à le regarder comme un ancien ami. Sûrement il me préférait à toutes; car un jour il me demanda si je serais bien aise d'être sa femme? Je l'assurai que oui, mais sans y faire grande attention. Peu de jours après, ma mère écrivit à la supérieure qu'elle allait me prendre chez elle. Nous étions à la récréation, lorsqu'on vint m'annoncer cette triste nouvelle. Ce fut véritablement un malheur général: mes compagnes quittèrent leurs jeux, m'entourèrent, et nous pleurâmes toutes ensemble.

"Le lendemain une vieille femme de chambre de ma mère vint me chercher. Mes regrets étaient si vifs que, quoique ce fût la première fois que je sortisse du couvent, rien ne me frappa. J'étais étouffée par mes sanglots, le visage caché dans mon mouchoir. Je ne sais pas encore quel accident fit renverser notre voiture, car je ne me souviens que du moment où vous vîntes nous secourir. Je n'ai pas oublié l'intérêt que vous le témoignâtes; et le jour où je vous aperçus à l'opéra, j'éprouvai un plaisir sensible. Quelque chose eût manqué au reste de ma vie, si je ne vous avais jamais retrouvé.

"A peine étais-je dans la chambre de ma mère, qu'elle me dit sèchement de m'asseoir près d'elle et de l'écouter. Je lui trouvai un air sévère qui me fit trembler; il était impossible que la chose qu'elle avait à m'annoncer ne me parût pas douce en comparaison de mes craintes: aussi, lorsqu'elle m'apprit qu'il ne s'agissait que d'épouser monsieur de Sénange, y consentis-je avec joie. Après avoir obtenu cet aveu, elle voulut bien me renvoyer au couvent, où je devais rester jusqu'au jour de la célébration.

"En rentrant dans la maison, je fis part à la supérieure de mon prochain mariage. Elle me regarda avec des yeux où la pitié était peinte: sa compassion m'effraya; et sans savoir pourquoi, je m'affligeai dès qu'elle parut me plaindre. Ensuite, j'allai dire à mes compagnes que je devais épouser monsieur de Sénange: elles l'apprirent avec une surprise mêlée de tristesse. Bientôt je partageai cette impression que je leur voyais; j'étais inquiète, incertaine: et, dans ce moment, on m'aurait rendu un grand service si l'on m'eût assurée que j'étais fort heureuse, ou très à plaindre. Cependant, peu à peu, réfléchissant sur les vertus de cet excellent homme, mes amies cessèrent de craindre pour mon avenir.

"Le jour suivant, il m'écrivit une lettre si touchante, dans laquelle il paraissait désirer mon bonheur avec un sentiment si vrai, que je sentis renaître toute ma confiance. Je me rappelle encore, avec plaisir, la complaisance qu'il eut pour moi, lorsque nos deux familles étaient réunies pour lire mon contrat de mariage. Pendant cette lecture, qui était une affaire si importante, vous serez peut-être étonné d'apprendre que je ne songeais qu'au moyen de faire signer à la supérieure et à mes compagnes l'acte qui disposait de moi. N'osant pas en parler à ma mère, je le demandai tout bas à monsieur de Sénange; et il le proposa, le voulut, comme si c'était lui qui en eût eu la pensée. La supérieure vint donc avec les pensionnaires; elles signèrent toutes, en faisant des voeux sincères qui ont été exaucés.

"Lorsque les notaires eurent emporté cet acte, qui m'était devenu précieux par les noms de tout ce que j'avais l'habitude d'aimer, je vis entrer quatre valets de chambre de monsieur de Sénange, portant des corbeilles magnifiques, remplies de présens de noces. Les fleurs, les parures, enchantèrent mes compagnes; les plus beaux bijoux m'étaient offerts: ma mère m'en apprenait la valeur, et se chargeait de mes remercîmens. La troisième corbeille renfermait les diamans, qu'on admira beaucoup, et dont la mère me para aussitôt: mais ce qui étonna davantage, fut une paire de bracelets de perles de la plus grande beauté; ce sont les bracelets, me dit-elle en riant, que je portais le jour où je vous vis à l'Opéra. Mes compagnes furent charmées de me voir si brillante. La quatrième corbeille était pleine de jolies bagatelles; c'étaient des présens pour chacune d'elles, car monsieur de Sénange n'oubliait rien.

"Mon frère proposa d'en faire une loterie pour le lendemain: cette idée fut adoptée avec joie, et nous nous séparâmes fort contens les uns des autres. La loterie fut tirée, et le hasard, que je dirigeai, donna à chacune de mes compagnes ce qu'elle aurait choisi. J'obtins la permission d'être mariée dans l'église de mon couvent. A très-peu de différence près, toutes mes journées se passèrent ensuite comme celles dont vous avez été témoin. Depuis votre arrivée, il y a un intérêt de plus; et il est vif, je vous assure, car je serais fort étonnée si, après moi, vous n'étiez pas ce que monsieur de Sénange aime le mieux."

Elle a terminé son récit par ces mots, auxquels j'aurais bien voulu changer quelque chose. -- Un jardinier nous a appris qu'il était onze heures. Nous avons couru au bateau: Adèle était inquiète de s'être oubliée si long-temps, et ne savait pas trop comment excuser une pareille étourderie, car monsieur de Sénange déjeune toujours à dix heures précises.

Nous revenions avec cet empressement, ce bruit de la jeunesse qui s'entend de si loin. Adèle a ouvert la porte du salon avec vivacité; mais elle s'est arrêtée saisie, en y trouvant monsieur de Sénange établi dans son fauteuil; il paraissait lire. Dès qu'il nous a vus, il a sonné pour que l'on servît le déjeuner. Il a pris son chocolat sans dire un mot; Adèle n'osait pas lever les yeux, et nous sommes tous restés dans le plus grand silence. Le déjeuner fini, il a repris son livre; Adèle a apporté son ouvrage près de lui, et je suis remonté dans ma chambre.

Que je suis embarrassé de ma contenance! L'air froid et sévère de monsieur de Sénange me glace et m'impose au point que, s'il ne me parle pas le premier, il me sera impossible de lui dire une parole. Ah! cette matinée si douce devait-elle finir par un orage!

LETTRE XXVII.

Ce 3 septembre au soir.

Au lieu de descendre à trois heures, comme à mon ordinaire, j'ai patiemment attendu qu'on vînt me chercher pour dîner; car j'aurais été trop confus de me retrouver, peut-être seul, avec monsieur de Sénange, craignant qu'il ne fût encore fâché ; mais dans la salle à manger, tout fait diversion. Il n'y a que les gens timides qui sachent combien on est heureux, quelquefois, d'avoir à dire qu'une soupe est trop chaude, un poulet trop froid; chaque plat peut devenir un sujet de conversation; et je ne pouvais guère compter sur mon esprit, pour me fournir quelque chose de plus brillent. Mais comme rien n'arrive jamais, ainsi que je le prévois, ou que je le désire, en descendant, les gens m'ont averti qu'on m'attendait pour se mettre à table: j'ai donc été obligé d'entrer dans le salon. Aussitôt qu'Adèle m'a vu, elle s'est levée et a donné le bras à monsieur de Sénange: je me suis rangé sur leur passage; et lorsqu'ils ont été devant moi, je leur ai fait une profonde révérence.... Apparemment que, sans m'en apercevoir, j'avais supprimé depuis long-temps cette grave politesse; car monsieur de Sénange s'est arrêté avec étonnement, m'a regardé depuis la tête jusqu'aux pieds, et m'a rendu mon salut d'une manière si affectée, qu'Adèle a fait un grand éclat de rire. Il a souri aussi: "Venez, m'a-t-il dit, mais ne la laissez plus s'oublier si long-temps: elle ne sait pas encore combien le monde est méchant; et vous seriez inexcusable de la rendre l'objet d'une calomnie." -- J'ai voulu répondre; il ne l'a pas permis, et nous sommes allés nous mettre à table. Pendant le repas, il m'a parlé avec encore plus d'amitié qu'à l'ordinaire, a traité Adèle avec plus de considération; lui a demandé souvent son avis, même sur des choses indifférentes; et regardant ses gens avec un sérieux presque sévère, que je ne lui avais jamais vu, il m'a prouvé qu'il fallait rappeler leur respect, lorsqu'on voulait prévenir leurs malignes observations.

Quoiqu'il soit venu beaucoup de monde après dîner, Adèle a trouvé moyen de m'apprendre que, le matin, monsieur de Sénange étant resté encore long-temps sans lui parler, cela lui avait fait tant de peine, qu'elle s'était mise à pleurer, sans rien dire non plus; qu'alors il lui avait demandé ce qui l'affligeait, et qu'elle lui avait répondu qu'elle craignait de l'avoir fâché. -- Non, a-t-il repris, mais j'ai été malheureux de voir que vous pouviez m'oublier. -- Elle l'a assuré que jamais elle n'avait été plus occupée de lui, et lui a raconté tout ce qu'elle m'avait dit de son mariage, de sa reconnaissance, des pensionnaires, des goûters. "A mesure que je lui parlais, m'a-t-elle dit, la sérénité revenait sur son visage." _Je vous crois_, a-t-il répondu; _mais ceux qui ne vous connaissent pas auraient pu interpréter bien mal une promenade si longue, et à une heure si extraordinaire_. "J'ai promis d'être plus attentive, et il n'a plus voulu qu'il en fût question." -- Qu'il est bon! Henri, et quelle humeur j'aurais eue à sa place! Mais ne parlons plus de cet instant de trouble; c'est demain un jour de bonheur et de joie pour cette maison: demain nous célébrons la convalescence de monsieur de Sénange: combien il va jouir de la fête qu'Adèle lui prépare!

LETTRE XXVIII.

Ce 4 septembre.

Ah! jamais, jamais je ne me promettrai aucun plaisir; et même j'attendrai mes chagrins des choses qui plaisent ou qui réussissent aux autres hommes. -- Légère Adèle, comme je vous aimais! -- Au surplus, j'ai moins perdu qu'elle; c'est sa vie entière que j'espérais rendre heureuse; et sa coquetterie ne me causera que la peine d'un moment. Mais je suis trop agité pour écrire à présent: demain je vous raconterai tous les détails de cette fête que, pour l'amour d'elle, j'avais si vivement désirée...

LETTRE XXIX.

Ce 5 septembre.

Hier matin, en descendant, je trouvai Adèle dans une galerie que monsieur de Sénange n'occupe que lorsqu'il a beaucoup de monde. Elle l'avait destinée à être la salle du bal: une place particulière, entourée de tous les attributs de la reconnaissance, était réservée pour monsieur de Sénange. Adèle vint au-devant de moi, et, sans me laisser le temps de parler, elle me pria d'aller lui tenir compagnie, et surtout d'empêcher qu'il ne la fît demander. Je voulus lui dire combien j'étais heureux du plaisir qu'elle allait avoir; elle ne m'écouta point. Je commençai deux ou trois phrases qu'elle interrompait toujours, en me disant de m'en aller. Cette vivacité m'impatientait un peu; cependant, je lui obéis, et j'entrai chez monsieur de Sénange. Il posa son livre, et me dit en riant que son vieux valet de chambre l'avait mis dans le secret; mais qu'il jouerait l'étonnement de son mieux, afin de ne rien déranger à la fête. -- Nous entendions un bruit horrible de clous, de marteaux, de mouvement de meubles; et il s'amusait beaucoup de la bonne foi avec laquelle Adèle croyait qu'il ne s'apercevait point de tout ce tracas. -- A dix heures précises, il me dit d'aller la chercher pour déjeuner; car il faudra être prêt de bonne heure, ajouta-t-il. Je revins avec elle; il eut la complaisance de se dépêcher, et bientôt il nous quitta, en disant, assez naturellement, qu'il allait passer dans sa chambre.

A peine fut-il sorti du salon, qu'Adèle le fit orner de fleurs, de guirlandes et de lustres. A midi, elle alla faire sa toilette; et, à près de deux heures, elle m'envoya prier de descendre chez monsieur de Sénange. Dès que j'y fus, on vint l'avertir que quelques personnes l'attendaient. Il se leva en me regardant mystérieusement, prit mon bras, et entra dans le salon: il y trouva ses amis qui s'étaient réunis pour l'embrasser et le féliciter sur sa convalescence. Tout le village vint aussitôt, les vieillards, la jeunesse, les enfans; il fut parfait pour tous. -- Adèle le conduisit sur une pelouse qui borde la rivière: elle y avait fait placer une grande table, autour de laquelle ces bonnes gens se rangèrent; mais avant de s'asseoir pour dîner, chacun d'eux prit un verre, et but à la santé de leur bon seigneur: _à sa longue santé!_ s'écria Adèle; _à sa longue santé!_ reprirent-ils tous à la fois.

Lorsqu'ils furent assis, nous revînmes dans la salle à manger; monsieur de Sénange fut fort gai pendant le repas. Nous étions encore au dessert, quand nous entendîmes le bruit d'une voiture, et vîmes paraître madame la duchesse de Mortagne, son fils et ses deux filles. Je reconnus l'aînée; c'était cette jeune pensionnaire, belle et modeste, qu'Adèle préférait à toutes, et dont j'avais été frappé dans les classes du couvent. Elle présenta son frère à son amie, qui le présenta, à son tour, à monsieur de Sénange, en lui disant qu'elle avait prié ses compagnes d'amener chacune un de leurs parens, afin que son bal ne manquât pas de danseurs.

Plusieurs voitures se succédèrent; et avant six heures, quarante jeunes personnes offrirent des fleurs, des voeux, pour le bonheur et la santé de ce bon vieillard: elles chantèrent une ronde faite pour lui; Adèle commençait, et elles répétaient ensuite chaque couplet, toutes ensemble. Ce moment fut fort agréable, mais passa bien vite. Après qu'il les eut remerciées, le bal commença. Elles furent toutes très-gaies: Adèle dit qu'elle désirait ne pas danser, pour s'occuper davantage des autres.

Je n'avais pas l'idée d'un besoin de plaire semblable à celui qu'elle a montré. Jamais on ne la trouvait à la même place: elle parlait à tout le monde; aux mères, pour louer leurs enfans.... aux filles, pour demander ce qui pouvait leur plaire.... aux jeunes gens, pour les remercier d'être venus.... Réellement, j'étais confondu; elle me paraissait une personne nouvelle. -- Elle ne me regarda, ni ne me parla de la journée. J'essayai un moment d'attirer son attention, en me plaçant devant elle, comme elle traversait la salle; mais elle se détourna, et alla causer avec monsieur de Mortagne, dont la danse brillante fixait les regards de tout le monde. J'entendis Adèle le plaisanter sur ses succès. -- Il la pria de danser avec lui: et elle qui, dès le commencement du bal, n'avait pas voulu danser, pour mieux faire les honneurs de sa maison; elle qui avait refusé tous les autres hommes, après s'être très-peu fait prier, l'accepta pour une contre-danse! -- Il faut être vrai, Henri, ils avaient l'air bien supérieurs aux autres. On fit un cercle autour d'eux pour les voir et les applaudir. Adèle, enivrée d'hommages, voulut danser encore, et toujours avec monsieur de Mortagne. Se reposait-elle un instant? il s'asseyait près de sa chaise. -- Désirait-elle quelques rafraîchissemens? il courait les lui chercher. -- Parlait-on d'une danse nouvelle? il était trop heureux de la suivre ou de la conduire. -- Enfin, ils ne se quittèrent plus.... Il jouait avec son éventail, tenait un de ses gants qu'elle avait ôtés, et elle riait de ses folies. -- Son bouquet tomba, il le ramassa, le mit dans sa poche, et elle le lui laissa. Je n'ai jamais vu de coquetterie si vive de part et d'autre.

A onze heures, les fenêtres du jardin s'ouvrirent, et l'on aperçut une très-belle illumination. Partout étaient les chiffres de monsieur de Sénange, partout des allégories à la reconnaissance; et Adèle ne pensa seulement pas à les lui faire remarquer.... Entraînée par mesdemoiselles de Mortagne et leur frère, elle courait dans les jardins. Je ne la suivis point; car je puis être tourmenté, mais je ne m'abaisserai jamais jusqu'à être importun.

Monsieur de Sénange craignant l'air du soir, n'osa pas se promener, et resta avec moi. Bientôt nous entendîmes sur la rivière une musique charmante; et les vifs applaudissemens de tout cette jeunesse nous firent juger combien Adèle était contente d'elle-même. Vers minuit on commença à rentrer. Madame de Mortagne revint, et pria monsieur de Sénange de faire rappeler ses enfans: après bien des cris et des courses inutiles, ils arrivèrent avec Adèle. Monsieur de Mortagne, en la quittant, lui demanda la permission de venir lui faire sa cour.... Elle lui répondit qu'elle serait très-aise de le voir, sans se rappeler qu'elle m'avait fait défendre sa porte long-temps, sous le prétexte que sa mère lui avait recommandé de ne recevoir personne pendant son absence. Elle embrasse ses soeurs avec plus de tendresse qu'elle n'avait fait aucune de ses compagnes.

Lorsqu'elles furent toutes parties, monsieur de Sénange remercia sa femme avec une bonté que je trouvai presque ridicule: car si elle avait imaginé cette fête pour lui, au moins l'avait-elle bientôt oublié pour en jouir elle-même. -- Comme elle montait dans sa chambre, elle daigna s'apercevoir que j'étais déjà au haut de l'escalier, et elle me dit assez légèrement: _Bonsoir, Mylord! -- Vous auriez pu me dire bonjour_, lui répondis-je froidement. -- _Pourquoi donc? -- Parce que vous ne m'avez pas vu de la journée. -- Vous voulez dire parce que je ne vous ai pas remarqué_, reprit-elle avec ironie. -- Je ne lui laissai pas le plaisir de se moquer de moi davantage, et je gagnai le corridor qui conduit à mon appartement. Au détour de l'escalier, je vis qu'elle était restée sur la même marche où elle m'avait parlé, et me suivait des yeux; elle croyait peut-être que je m'arrêterais un instant; mais je rentrai tout de suite dans ma chambre. -- Je vous avais bien dit, Henri, qu'elle était coquette; cependant, j'avoue que je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de l'être à cet excès. Certes je ne suis point jaloux, car je voudrais pouvoir l'excuser: je voudrais même me persuader qu'un sentiment de préférence l'entraînait vers ce jeune homme; alors du moins elle pourrait m'intéresser encore!..... Mais elle le voyait pour la première fois!... Que dis-je, pour la première fois? Peut-être l'a-t-elle connu au couvent lorsqu'il y venait voir ses soeurs. Elle ne l'a jamais nommé, de crainte de se laisser pénétrer. Qui sait si cette fête n'a pas été imaginée pour l'introduire dans la maison? Et voilà cette sincérité que j'adorais, et qui n'était qu'un raffinement de coquetterie! -- Ah! sans les égards que je dois à monsieur de Sénange, je serais parti cette nuit même, et elle ne m'aurait jamais revu, mais je ne resterai pas long-temps, je vous assure: demain je remettrai son portrait, que j'ai eu la faiblesse de garder jusqu'à présent.

LETTRE XXX.

Même jour.

Je n'ai à me plaindre de personne; Adèle même n'a point de tort avec moi. Ce n'est pas elle qui a cherché à m'aveugler; c'est moi, insensé! qui prenais plaisir à l'embellir, à la parer de toutes les qualités que je lui désirais, à me persuader que les défauts que je lui connaissais n'existaient plus, parce qu'ils n'avaient plus l'occasion de se montrer... Elle ne se donnait pas la peine de paraître bien; elle ne faisait que suivre ses premiers mouvemens, et il y avait plus de bonheur que de réflexion dans sa conduite. -- Il m'aurait été trop pénible de la revoir ce matin; j'ai fait dire qu'ayant été incommodé, je ne descendrais pas pour le déjeuner: mais j'entends du bruit dans le corridor: .... c'est la marche de monsieur de Sénange... la voix d'Adèle.... On frappe à ma porte.... ah! vient-elle jouir de ma peine?...............