Adèle de Sénange

Chapter 7

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Je voulus tout voir: elle me mena à la roberie (1) [(1) Nom de la salle où l'on fait et serre les robes des religieuses.]; quatre religieuses étaient chargées de faire les vêtemens de toute la maison. C'était l'heur du silence: elles se levèrent sans nous regarder, et se remirent à leurs ouvrages sans nous parler. -- De là nous allâmes à la lingerie: toujours d'aussi grands détails et aussi peu de monde pour y suffire. La supérieure m'en voyant étonné, me demanda s'il ne fallait pas bien leur ménager de l'occupation pour toute l'année? Nous parcourûmes ainsi toute la maison. Les religieuses me reçurent toujours avec la même politesse et le même recueillement. Nous arrivâmes jusqu'à l'infirmerie; là, le silence était interrompu; on ne parlait pas assez haut pour faire du bruit aux malades, mais on s'occupait du soin de les distraire, et même de les amuser. C'était la chambre des convalescentes, ou de celles dont les maladies douloureuses, mais lentes et incurables, ne leur permettaient plus de sortir. Il y avait dans cette salle immense des oiseaux, un gros chien, deux chats; et, sur les fenêtres, entre des chassis, des fleurs, de petits arbustes et des simples. La supérieure m'apprit que leur ordre leur défendait ces amusemens; "mais ici, ajouta-t-elle, tout ce qui divise l'attention soulage et devient un de nos devoirs: lorsque l'esprit ne peut plus être occupé long-temps, il a besoin d'être distrait." Il y avait dans cette chambre, comme dans les autres, une vieille religieuse qui présidait au service, et des jeunes qui lui obéissaient.

Nous arrivâmes aux classes; c'est là que le souvenir d'Adèle l'offrit à moi comme si elle eût été présente; j'aurais voulu voir la place qu'elle occupait, retrouver quelques traces de son séjour dans cette maison. Avec quel intérêt je regardais ces jeunes filles que l'affection et l'habitude rendent comme les enfans d'une même famille! Je les considérais comme autant de soeurs d'Adèle, et je me sentais pour chacune un attrait particulier. Je leur demandai quelle était sa meilleure amie: c'est moi, dirent-elles presque toutes à la fois. -- "Et quelle est celle que madame de Sénange préférait?" -- Toutes regardèrent une jeune personne belle et modeste, qui baissa les yeux en rougissant; elle paraissait plus confuse d'être distinguée, qu'elle n'eût été sensible à l'oubli. Je fis des voeux pour son bonheur, et pour qu'elle conservât toujours cette heureuse simplicité.

Quel étonnant contraste de voir ces jeunes pensionnaires élevées, avec les talens qui donnent des succès dans le monde, et les vertus qui peuvent les rendre chères à leurs maris, par des femmes qui ont renoncé pour elles-mêmes au monde, au mariage, et qui, cependant, n'oublient rien de ce qui peut les rendre plus aimables! -- On leur montre la musique, le dessin, divers instrumens: leur taille, leur figure, leur maintien sont soignés sans recherche, mais avec l'attention que pourrait y donner la mère la plus vaine de la beauté de ses filles. Une de ces petites se tenait mal; la maîtresse n'eut qu'à la nommer, pour qu'elle se redressât bien vite; et il me parut que si c'était un défaut dans lequel elle retombait souvent, la religieuse avait pris la même habitude de la reprendre, sans humeur et sans négligence; ce qui doit finir par corriger. Toutes travaillaient: une d'elles dévidait un écheveau de soie très-fine, et si mêlée, qu'elle ne pouvait pas en venir à bout; enfin, après avoir essayé de toutes les manières, elle y renonça, prit sa soie et la jeta dans la cheminée. La supérieure fut la ramasser, ouvrit doucement la fenêtre, et la jeta dans la rue: "Peut-être, lui dit-elle en souriant, quelqu'un plus patient et plus pauvre que vous la ramassera..." La jeune fille rougit; et la supérieure, pour ne pas augmenter son embarras, chercha à m'éloigner, en me proposant de me mener voir le service des pauvres. "Cette institution, me dit-elle, vous prouvera, j'espère, que rien n'échappe à une charité bien entendue. Il y a plus d'un siècle qu'un vieillard a attaché à notre maison un bâtiment et des fonds, pour recevoir, tous les soirs, les gens de la campagne que leurs affaires forceraient à passer par Paris, et qui, n'ayant point d'asile, seraient exposés à mille dangers sans cette ressource. Ils n'ont besoin que d'un certificat de leurs curés pour être admis; mais ils ne peuvent rester que trois jours; car on ne suppose point que leurs affaires doivent les retenir plus long-temps. Cependant nous ne nous sommes jamais refusées à accorder un plus grand délai à ceux qui annonçaient de vrais besoins."

Tout en marchant, je lui demandai pourquoi elle avait repris cette jeune pensionnaire devant moi, et cependant sans la gronder? -- "Il y a peu de jours, me dit-elle, qu'elle est avec nous, et elle avait besoin d'une leçon. Pour rien au monde, je ne l'aurais reprise devant personne, d'une faute réelle. Le mystère avec lequel les instituteurs cachent les torts graves, augmente la honte et le repentir des élèves; mais pour les étourderies de la jeunesse, les mauvaises habitudes, les distractions, nous croyons que tout ce qui peut imprimer un plus long souvenir doit être employé. Je ne l'ai pas grondée, parce qu'elle n'avait rien fait de mal en soi, et qu'il faut garder la sévérité pour des choses vraiment repréhensibles. Les enfans ont toutes les passions en miniature. Leur vie est, comme celle des personnes faites, partagée entre le mal, le bien et le mieux. Nous reprenons vigoureusement celles qui annoncent des dispositions fâcheuses; nous montrons, nous conseillons doucement le bien. Ce n'est pas l'obéissance, mais le goût qui doit y porter; et nous louons, nous chérissons celles qui, plus avancées, croyent à la perfection, et la cherchent."

Nous arrivâmes à l'hôpital: représentez-vous, Henri, une voûte immense, éclairée par trois lampes placées à une si juste distance les unes des autres, qu'on y voyait assez, quoique la lumière y fût sans éclat. Une table fort étroite, et occupant toute la longueur de la salle, était couverte de nappes très-blanches. Une centaine de pauvres y étaient assis, tous rangés sur la même ligne. On avait écrit sur les murs des sentences des livres saints, qui invitaient à la charité, et à ne jamais manquer l'occasion d'une bonne oeuvre. Dans le milieu de cette salle était un prie-dieu; après, un socle sur lequel on avait posé un grand bassin rempli d'une soupe assez épaisse pour les nourrir, et cependant fort appétissante. La supérieure la servit; quatre jeunes religieuses lui apportaient promptement, et successivement, de petites écuelles de terre qu'elle emplissait, et qu'elles reportaient à chaque pauvre; ensuite on leur donna à chacun un petit plat, dans lequel était un ragoût mêlé de viande et de légumes, avec deux livres de pain bis-blanc. Pendant leur repas, une jeune pensionnaire fit tout haut une lecture pieuse. Le grand silence qui régnait dans cette salle, prouvait également la reconnaissance du pauvre, et le respect des religieuses pour le malheur. Je m'informai avec soin des revenus et des dépenses de cet établissement. Vous seriez étonné de peu qu'il en coûte pour faire autant de bien. A ma prière, la supérieure entra dans les plus grands détails. Avec quelle modestie elle passait sur les peines que devait lui donner une surveillance si étendue! C'était toujours _des usages qu'elle avait trouvés; des exemples qu'elle avait reçus; des secours et des consolations que ses religieuses lui donnaient_. "Une des premières règles de cette maison, me dit-elle, est de ne rien perdre, et de croire que tout peut servir. Par exemple, après le dîner de nos pensionnaires, une religieuse a le soin de ramasser dans une serviette tous les petits morceaux de pain que les enfans laissent; car la gourmandise trouve à se placer, même en ne mangeant que du pain sec; et je suis toujours étonnée du choix et des différences qu'elles y trouvent. On porte ces restes dans le bassin des pauvres; une pensionnaire suit la religieuse, qui se garde bien de lui dire: _regardez_, mais qui lui montre que tout est utile. Travaillent-elles? Le plus petit chiffon, un bout de fil est serré, et finit toujours par être employé. En leur faisant ainsi pratiquer ensemble la charité qui ne refuse aucun malheureux, et l'économie qui seule nous met en état de les secourir tous, elles apprennent de bonne heure qu'avec de l'ordre, la fortune la plus bornée peut encore faire du bien; et qu'avec de l'attention, les riches en font chaque jour davantage?"

Après le souper, qui dura une demi-heure, tous les pauvres se mirent à genoux; et la plus jeune des religieuses, se mettant aussi à genoux devant un prie-dieu, fit tout haut la prière, à laquelle ils répondirent avec une dévotion que leur gratitude augmentait sûrement. Je fus frappé de la voix douce et tendre de cette religieuse. La pâleur de la mort était sur son visage; elle me parut si faible, que je craignais qu'elle n'élevât la voix. Après la prière je lui demandai s'il y avait long-temps qu'elle avait prononcé ses voeux. _Il y a six mois_, me répondit-elle.... après un long soupir, elle ajouta: _j'étais bien jeune alors!_... et elle s'éloigna. -- "Ah! m'écriai-je, en me rapprochant de la supérieure, y en aurait-il parmi vous qui regrettassent leur liberté? -- Ne m'interrogez pas sur ma plus grande peine, me dit-elle en rougissant: veuillez croire seulement qu'alors ce ne serait pas ma faute, et que je leur donnerais toutes les consolations qui seraient en ma puissance. Leurs vertus, leur résignation peuvent les rendre heureuses sans moi; mais elles ne sauraient avoir de peines que je ne les partage. Comme la plus simple religieuse, je n'ai que ma voix pour admettre, ou pour refuser celles qui veulent prendre le voile. Lorsqu'une vraie dévotion les détermine, elles ne regrettent rien sur la terre. Mais il est de jeunes novices qu'un excès de ferveur trompe elles-mêmes; et d'autres qui, se fiant à leur courage, renoncent au monde pour des intérêts de famille, et nous le cachent avec soin. Le sort des religieuses qui se repentent est d'autant plus à plaindre, que notre état est le seul dans la vie où il n'y ait jamais de changement, ni aucune espérance."

Comme elle disait ces mots, Adèle revint avec deux ou trois de ses jeunes compagnes. Ni son retour, ni leur gaieté ne purent dissiper la tristesse que m'avaient inspirée les dernières paroles de la supérieure. J'en étais encore affecté, lorsqu'elle nous avertit que, le souper des pauvres étant fini, il fallait leur laisser prendre un repos dont ils avaient besoin; et après nous avoir dit adieu, avoir encore embrassé Adèle, qu'elle appelait _sa chère fille_, elle regagna une grande porte de fer qui sépare l'hôpital de l'intérieur du couvent. Elle y entra, et referma cette porte sur elle, avec ce même bruit de verroux, de triple serrure, qui donnait trop l'idée d'une prison. Je pensai à la douleur que devait éprouver cette jeune religieuse quand, chaque jour, ce bruit lui renouvelait le sentiment de son esclavage.

Lorsque nous arrivâmes à Neuilly, monsieur de Sénange se fit traîner au-devant de nous, et reçut Adèle avec un plaisir qui prouvait bien l'ennui que lui avait causé son absence: "Bonjour, mes enfans," nous dit-il avec joie. Mon coeur tressaillit en l'entendant nous réunir ainsi, quoique ce fût sûrement sans y avoir pensé. Je lui rendis compte de ce que j'avais vu, des impressions que j'avais ressenties. Mais quand j'en vins à cette jeune religieuse, j'osai le remercier d'avoir sauvé Adèle d'un pareil sort. "Sans vous, lui dis-je vivement; sans vous, dans six mois, elle aurait été bien malheureuse! -- Et malheureuse pour toujours!" me répondit-il. -- Il la regarda avec attendrissement; son visage était serein, mais des larmes tombaient de ses yeux. Adèle, entraînée par tant de bonté, se jeta à genoux devant lui, et baisa sa main avec une tendre reconnaissance. "Ma chère enfant, lui dit-il en la pressant contre son coeur, dites-moi que vous ne regrettez pas notre union; je ne veux que votre bonheur; cherchez, demandez-moi tout ce qui pourra y ajouter!" -- Tant d'émotions firent mal à ce bon vieillard; il pleurait et tremblait, sans pouvoir parler davantage. Je fis éloigner Adèle, et je donnai à monsieur de Sénange tous les soins que je pus imaginer; mais il fallut le porter dans son lit. Lorsqu'il fut un peu clamé, il s'endormit. Je revins dans ma chambre, où il me fut impossible de trouver le repos. J'ai lu, je me suis promené; je vous écris depuis trois heures, il en est cinq, et le sommeil est encore bien loin. Cependant, je suis tranquille, satisfait, sans remords. Je ne me crois plus obligé de fuir; j'avais trop peu de confiance en moi-même. Serait-il possible que mon coeur éprouvât jamais un sentiment dont cet excellent homme eût à se plaindre?

LETTRE XXIV.

Neuilly, ce 1er septembre, 2 heures après-midi.

Vous, mon cher Henri, qui avez eu si souvent à supporter ma détestable humeur, jouissez de la situation nouvelle dans laquelle je me trouve. Je suis content de moi, content des autres: j'aime, j'estime tout ce qui m'environne; je reçois des preuves continuelles que j'ai inspiré les mêmes sentimens. Que faut-il de plus pour être heureux?

Ce matin, l'esprit encore fortement occupé de tout ce que j'avais vu dans le couvent d'Adèle, j'ai écrit à la supérieure, pour lui demander la permission d'augmenter la fondation de l'hôpital. On y garde, comme je vous l'ai dit, les voyageurs pendant trois jours; et le quatrième, ils sont obligés de quitter cette maison: c'est de ce quatrième jour que je me suis occupé. J'ai offert une somme assez considérable pour que l'on puisse leur donner de quoi faire deux jours de route. A l'obligation qu'ils doivent avoir pour l'asile qui leur a été accordé, ils ajouteront une reconnaissance, peut-être plus vive encore, pour le secours qu'ils recevront au moment de leur départ. Quand un homme se trouve seul, il est bien plus sensible aux services qu'on lui rend, et dont il jouit, que lorsqu'il partage le même bienfait avec beaucoup d'autres; car alors, il croit seulement que c'est un devoir qui a été rempli.

J'ai prié l'abbesse de donner cette aumône au nom d'_Adèle de Joyeuse_, pour qu'on la bénît, et qu'on priât pour son bonheur. Quoique j'aime monsieur de Sénange, j'ai eu plus de plaisir à employer le nom de famille d'Adèle. -- Adèle m'occupe uniquement: parle-t-on d'un malheur, d'une peine vivement sentie? je tremble que le cours de sa vie n'en sot pas exempt; et je voudrais qu'il me fût possible de supporter toutes celles qui lui sont réservées. -- S'attendrit-on sur la maladie, sur la mort d'une jeune personne enlevée au monde avant le temps? je frémis pour Adèle: sa fraîcheur, sa jeunesse ne me rassurent plus assez. Et si le mot de _bonheur_ est prononcé devant moi, mon coeur s'émeut; je forme le voeu sincère qu'elle jouisse de tout celui qui m'est destiné! -- Enfin, je l'aime jusqu'à sentir que je ne puis plus souffrir que de ses peines, ni être heureux que par elle.

Après avoir fait partir ma lettre pour le couvent, je suis descendu chez monsieur de Sénange. J'avais sans doute cet air satisfait qui suit toujours les bonnes actions; car il a été le premier à le remarquer, et à m'en faire compliment. Pour Adèle, elle m'en a tout simplement demandé la raison: sans vouloir la donner, je suis convenu qu'il y en avait une qui touchait mon coeur. Elle s'est épuisée en recherches, en conjectures. Sa curiosité amusait fort le bon vieillard; mais elle est restée confondue de me voir rire; de m'entendre la prier de me féliciter, et l'assurer en même temps que non-seulement je n'avais vu personne, mais que je n'avais reçu aucune lettre. -- Alors feignant d'être effrayée, elle m'a dit que mes accès de tristesse et de gaieté avaient des symptômes de folie auxquels il fallait prendre garde. Elle se moquait de moi, et ma paraissait charmante; sa bonne humeur ajoutait encore à la mienne.

Comme le déjeuner a duré trois fois plus qu'à l'ordinaire, mon valet de chambre a eu le temps de revenir avec la réponse de la supérieure, qu'il m'a remise sans me dire de quelle part. -- C'est pour le coup que la curiosité d'Adèle a été à son comble: mais voulant continuer ce badinage, j'ai mis cette lettre dans ma poche sans l'ouvrir. -- Adèle me regardait avec inquiétude, me traitant toujours comme un homme en démence. Enfin, cette plaisanterie s'est prolongée sans perdre de sa grâce. Mais, mon cher Henri, malgré votre goût pour les détails, je m'arrête. Qui sait si, lorsque vous lirez cette lettre, vous ne serez point triste, de mauvaise humeur, et si notre gaieté ne provoquera pas votre sourire dédaigneux? -- Du reste, j'étais si disposé à m'amuser, que monsieur de Sénange a été obligé de nous avertir plusieurs fois, qu'ayant du monde à dîner, Adèle aurait à peine le temps de faire sa toilette.

LETTRE XXV.

Neuilly, ce 2 septembre.

Notre journée, mon cher Henri, se termina hier aussi ridiculement qu'elle avait commencé. Lorsque j'entrai dans le salon, Adèle courut au-devant de moi, et me dit, tout bas, de venir écouter la personne du monde la plus extraordinaire, une personne qui ne parle point sans placer trois mots presque synonymes l'un après l'autre; toujours trois, me dit-elle, jamais plus, jamais moins: et se rapprochant d'un homme jeune encore, qui avait l'air froid, même un peu sauvage, et dont tous les mouvemens étaient lents et toutes les expressions exagérées, elle me le présenta comme un parent de monsieur de Sénange. -- "Monsieur, me dit-il, vous pouvez compter sur ma considération, ma déférence et mes égards." -- Je m'assis près de lui: Adèle me demanda si enfin j'avais lu cette lettre que j'avais reçue avec tant de mystère? Ce monsieur s'empressa d'assurer que j'étais certainement trop poli, gracieux et civil, pour ne pas prévenir ses désirs. -- Je lui répondis que les Anglais n'étaient pas si galans. -- Ils ont raison, dit-il, car peut-être plaisent-ils davantage par leur ingénuité, leur sincérité, leur rudesse. -- Pourquoi _rudesse_, lui demandai-je avec étonnement? -- Monsieur, me répondit-il, nous appelons souvent rudesse, et sûrement mal-à-propos, leur vérité, leur franchise et leur loyauté.

Adèle riait aux éclats, et jusqu'au point de m'embarrasser; mais eu lieu de s'apercevoir qu'elle se moquait de lui, il trouvait sa gaieté, son enjouement et sa joie admirables. Enfin on avertit qu'on avait servi; Adèle le fit asseoir à table près d'elle, et s'en occupa tout le dîner. Elle avait pourtant assez de peine à le faire causer, car il est extrêmement sérieux; il ne parle presque jamais que lorsqu'on l'interroge, et répond toujours avec la même éloquence. Pendant le repas, il ne mangea ni ne refusa rien indifféremment: ce qu'il préférait était toujours sain, salubre et fortifiant; ce qui lui faisait mal était positivement indigeste, pesant et lourd. Au moment de son départ, Adèle l'engagea à revenir souvent; il l'assura que la gratitude, la reconnaissance et l'inclination l'y portaient, autant que sa soumission, son respect et son dévouement. Après m'avoir demandé la permission de soigner, rechercher, cultiver ma connaissance, il se retourna vers monsieur de Sénange, et lui dit que le mariage, qui, chez les autres, lui avait toujours paru mériter la raillerie, la plaisanterie, le ridicule, chez lui inspirait le désir, l'envie et la jalousie; puis, mettant ses pieds à la troisième position, une main dans sa veste, et de l'autre saluant tout le monde avec un air gracieux, il s'en alla.

Adèle le reconduisit, et l'invita encore à revenir bientôt. Je voulus lui parler un peu de cette disposition à la moquerie, de cette manière de s'en préparer les occasions: je lui en fis quelques reproches; elle prit alors le même ton que ce monsieur, et me pria de la laisser rire, s'amuser, se divertir; et de n'être pas plus pédant, prêchant, grondant, qu'il ne l'était lui-même. Elle faisait des rires si extravagans, que sa gaieté me gagna: en dépit de ma raison je lui abandonnai ce parent qui, malgré ses ridicules, a l'air d'un fort bon homme. -- Que je suis devenu faible, Henri! Autrefois ce persiflage m'aurait été insupportable; aujourd'hui, non-seulement il m'a diverti malgré moi, mais je l'ai même imité un instant.

Lorsque tout le monde fut parti, Adèle voulut profiter du peu de jour qui restait pour aller se promener. A peine fûmes-nous seuls, qu'elle me reparla de cette lettre. Après m'être amusé quelques momens à l'impatienter encore, je la lui présentai telle qu'on me l'avait remise le matin, car je ne sais quelle complaisance m'avait empêché de l'ouvrir. Elle brisa le cachet : nous nous assîmes au bord de la rivière, et nous la lûmes tous deux ensemble. La supérieure me mandait qu'elle avait fait assembler la communauté; que ses religieuses acceptaient avec gratitude la donation que je leur faisais au nom d'Adèle. Sa reconnaissance avait quelque chose de noble et d'affectueux, qui n'était point mêlé de cette exagération dont les gens du monde accompagnent si souvent les éloges qu'ils croyent vous devoir. Je présentai aussi à Adèle une copie de la lettre que j'avais écrite à la supérieure. "Pardonnez-moi, lui dis-je vivement, pardonnez-moi d'avoir pris votre nom sans vous le dire. Cette bonne oeuvre eût été plus parfaite, si vous l'eussiez dirigée; mais je n'ai pas eu le temps de vous consulter. Entraîné par mon coeur, j'ai désiré, et aussitôt j'ai voulu que votre nom fût connu et invoqué par les malheureux... Que le pauvre, lui dis-je tendrement, que le pauvre fatigué regarde s'il ne découvre point votre demeure! Qu'il s'empresse d'y arriver, la quitte avec regret, et se retourne souvent, en s'en allant, pour la revoir encore, et vous combler de bénédictions!" -- Adèle m'écoutait comme ravie; loin de penser à me faire de froids remerciemens, elle me demanda avec émotion de lui apprendre à faire le bien, à mieux user de sa fortune. Nous promîmes ensemble de ne jamais manquer l'occasion de secourir le malheur, et nous regagnâmes doucement la maison, où nous passâmes le reste de la soirée, contens l'un de l'autre, occupés de monsieur de Sénange, et désirant également le rendre heureux.

LETTRE XXVI.

Neuilly, ce 3 septembre.

Ce matin, je suis descendu, avant huit heures, dans le parc: je m'y promenais depuis quelques instans, lorsque j'ai vu Adèle ouvrir sa fenêtre. Je me suis avancé: elle m'a fait signe de ne point parler, de crainte d'éveiller monsieur de Sénange, dont l'appartement est au-dessous du sien..... Henri, que j'aime ce langage par signes! Les mouvemens d'une jeune personne ont tant de grâces; elle fait tant de gestes de trop, de peur de n'être pas entendue! Adèle avançait un de ses jolis bras, qu'elle baissait sur moi, comme pour me fermer la bouche; et elle plaçait en même temps un de ses doigts sur ses lèvres.... Pour me dire seulement un mot obligeant, que j'avais l'air de ne pas comprendre, elle finissait par des signes d'amitié... Je lui montrais le ciel qui était azuré; pas un seul nuage: je regardais sa fenêtre; je faisais quelques pas du côté de l'île, lorsque me retournant encore vers sa fenêtre, je n'y ai plus vu Adèle. Alors, quoiqu'elle ne m'eût pas dit un mot, j'ai été l'attendre au bas de son escalier; elle est arrivée bientôt après, n'ayant qu'un simple déshabillé de mousseline blanche, qui marquait bien sa taille; un grand fichu la couvrait: il n'était que posé sans être attaché. Qu'elle était jolie, Henri! je me suis presque repenti de l'avoir engagée à descendre.