Adèle de Sénange

Chapter 6

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Avant-hier, après le dîner, monsieur de Sénange voulut se reposer: Adèle mit un chapeau de paille, ses gants, et me fit signe de la suivre. En sortant de la maison, elle prit mon bras: je ne le lui avais pas offert; je n'osai le lui refuser, mais je frémis en la sentant si près de moi. Elle n'avait jamais été à pied hors de l'enceinte des jardins ou de l'île, la faiblesse de monsieur de Sénange l'obligeant à aller toujours en voiture: seule avec moi, elle voulut entreprendre une longue course. Les champs lui paraissaient superbes. Elle ne connaît rien encore; car à peine eut-elle quitté son couvent, que la maladie de sa mère la retint près d'elle. Tout la frappait agréablement; les bleuets, les plus simples fleurs attiraient son attention. Cette ignorance ajoutait encore à ses charmes; l'ingénuité de l'esprit est une preuve si touchante de l'innocence du coeur! J'aurais été très-content de cette journée, si, me redoutant moi-même, je n'avais pas craint de l'aimer plus que je ne le devais.

Le lendemain elle me proposa d'aller encore dans la campagne; je la refusai sous le prétexte d'affaire, de lettres indispensables. Son visage m'exprima un vif regret, mais sa bouche ne prononça aucun reproche; elle me dit avec un triste sourire: "_J'irai donc seule_." -- Sa douceur faillit détruire toutes mes résolutions. Heureusement qu'elle partit sans insister davantage: si elle eût ajouté un mot, si elle m'eût regardé, je la suivais.... Je suis resté, Henri! mais je ne fus pas long-temps sans me le reprocher. A peine fus-je remonté dans ma chambre, que je me la représentai se promenant, sans avoir personne avec elle; un passant, le moindre bruit pouvait lui faire peur. Je trouvai qu'il y avait de l'imprudence à la laisser ainsi: enfin, après y avoir bien pensé, je pris mon chapeau, et, descendant bien vite par le petit escalier de mon appartement, je courus la rejoindre. -- Je la cherchai dans les jardins; elle n'y était pas: le batelier me dit qu'elle n'avait point été dans l'île. C'est alors que je m'inquiétai véritablement; je tremblai que seule, ne connaissant pas le danger, elle n'eût eu la fantaisie de revoir ces champs qui lui avaient paru si beaux la veille. Je n'en doutais plus, lorsque je trouvai la porte du parc ouverte. Je sortis aussitôt, et parcourant à perte d'haleine tous les endroits où nous avions été, je fis un chemin énorme; car je sais trop qu'à son âge, lorsqu'une promenade plaît, on va sans penser qu'il faut revenir. Mais comme le jour tombait tout-à-fait, et que je voyais à peine à me conduire, il fallut bien regagner la maison. -- Quelquefois je m'arrêtais, prêtant l'oreille au moindre bruit: peut-être, me disais-je, revient-elle aussi, bien loin derrière moi. Souvent je retournais sur mes pas, écoutant sans rien entendre. Je fus horriblement tourmenté, et je me promis bien, à l'avenir, de ne plus consulter ma raison, et de tout abandonner au hasard. -- En rentrant, je la trouvai tranquillement assise, qui travaillait auprès de son mari. Je fus au moment de la quereller, et lui demandai, avec humeur, où elle avait pu aller tout le jour? Elle répondit doucement, qu'après avoir fait quelques pas sur la terrasse, elle s'était ennuyée; et vous, me dit-elle, vos lettres sont-elles écrites? -- Je ne fis pas semblant de l'entendre, pour ne pas lui répondre. -- Henri, je l'aime!... mais ne puis-je l'aimer sans le lui dire? Je puis être son ami; et si jamais elle était libre!... Ah! je m'arrête: l'amour n'est pas encore mon maître, et déjà je pense sans regret au moment où ce bon, ce vertueux monsieur de Sénange ne sera plus! encore un jour, et peut-être désirerais-je sa mort!... Non, je fuirai Adèle, j'y suis résolu. Ces six semaines passées ainsi, presque seul avec elle; ces six semaines m'ont rendu trop différent de moi-même. Je n'éprouve plus ces mouvemens d'indignation que les plus légères fautes m'inspiraient: la vertu m'attire encore, mais je la trouve quelquefois d'un accès bien difficile. Cependant, je m'en irai; oui je m'en irai: il m'en coûtera, peut-être, hélas! bien plus que je ne crois.... Adieu; puisse l'amitié consoler la vie et remplir mon coeur!

LETTRE XX.

Neuilly, ce 27 août.

Je me suis levé ce matin décidé à partir, à quitter Adèle. En descendant chez monsieur de Sénange pour le déjeûner, je l'ai trouvé mieux qu'il n'avait été depuis sa maladie. Adèle avait un air satisfait où je remarquais quelque chose de particulier. Vingt fois j'ai été au moment de parler de mon prochain voyage, de leur faire mes adieux, et vingt fois je me suis arrêté. Non que je me flattasse qu'elle me regrettât long-temps: mais ils paraissaient heureux; et il faut si peu de chose pour troubler le bonheur, que j'ai respecté leur tranquillité. Si monsieur de Sénange eût souffert, s'il eût été triste, mon départ eût sans doute ajouté bien peu à leur peine, et j'aurais osé l'annoncer. Tantôt, ce soir, me disais-je, à leur premier chagrin, je m'éloignerai sans qu'ils s'en aperçoivent. Combien je cherche à m'aveugler! Ah! s'ils étaient souffrans ou malheureux, pourrais-je les abandonner? Enfin je n'ai pas eu le courage d'annoncer cette résolution qui m'avait coûté tant d'efforts.

Après le déjeuner, la pluie empêchant Adèle de se promener, elle est remontée dans sa chambre; et, resté seul avec monsieur de Sénange, je lui ai proposé de faire une lecture. Mais à peine l'avais-je commencée, qu'un de ses gens est venu m'avertir tout bas qu'on me demandait. Je suis sorti, et j'ai été très-étonné de voir une des femmes d'Adèle, qui m'a dit que sa maîtresse m'attendait dans son appartement. Je n'y étais jamais entré; comme elle se rend chaque jour à dix heures du matin chez son mari, et qu'elle ne le quitte qu'aux heures de la promenade, c'est chez lui qu'elle passe sa vie, qu'elle lit, dessine, fait de la musique. L'impossibilité où il est de s'occuper, le besoin qu'il a d'elle, lui font un devoir de ne jamais le laisser seul; et pour moi, conservant nos usages, même chez les étrangers, j'aurais craint d'être indiscret si je lui avais demandé de voir sa chambre.

J'ai été surpris de l'air mystérieux de la femme qui me conduisait; cependant je l'ai suivie.

Dès qu'Adèle m'a aperçu, elle s'est avancée vers moi avec joie, et sans me donner le temps de lui parler, elle m'a dit: "Monsieur de Sénange étant mieux, je veux célébrer sa convalescence; il faut que vous m'aidiez à le surprendre. Dans quelques jours je donnerai une fête, un bal à toutes les pensionnaires de mon couvent. Nous chanterons des chansons faites pour lui; il y aura un feu d'artifice, des illuminations. Ses anciens amis, mes compagnes, les malheureux dont il prend soin, tout ce qui l'intéresse sera invité; heureuse de lui témoigner ainsi mon bonheur et ma reconnaissance! J'irai demain à mon couvent pour arranger tout cela; voudrez-vous bien rester avec lui?" -- Pouvais-je la refuser? Ce n'est qu'un jour de plus, et un jour sans elle, c'est déjà commencer l'absence. -- Je le lui ai promis; alors elle s'est laissée aller à tout le plaisir qu'elle attend de cette fête. Elle me racontait son plan, le répétait de toutes manières; et, pendant qu'elle jouissait d'avance de la surprise qu'elle voulait procurer à cet homme si digne d'être aimé, je pensais tristement que je n'en serais pas témoin, que bientôt je ne la verrais plus. Malgré ces idées pénibles, je me suis trouvé heureux que le hasard m'ait fait connaître son appartement. C'est ajouter au souvenir de la personne, que de se rappeler aussi les lieux où elle se trouve. J'ai examiné sa chambre avec soin; ses meubles, les plus petits détails, rien ne m'a échappé, je m'en souviendrai toujours. -- Je lui ai demandé l'heure à laquelle elle se levait? -- A huit heures, m'a-t-elle répondu. -- Tous les matins à huit heures, me suis-je dit intérieurement, je ferai des voeux pour que rien ne trouble le bonheur de sa journée. J'ai voulu voir sa bibliothèque; elle a résisté long-temps: mes instances en ont été plus vives: enfin elle a cédé à ce désir; et jugez de mon étonnement, lorsqu'en y entrant, le premier objet qui s'est offert à ma vue, a été un tableau fort peu avancé, mais où la tête de monsieur de Sénange et la mienne étaient déjà parfaitement ressemblantes? "J'aurai voulu, m'a-t-elle dit en riant, que vous ne le vissiez que lorsqu'il aurait été fini; je copie un des portraits de monsieur de Sénange, j'y ai moins de mérite; mais le vôtre, c'est de souvenir." -- A ces mots, la surprise, la joie ont troublé toute mon ame; "de souvenir," lui ai-je dit en tremblant; car je rappelais ses paroles pour qu'elle les entendît elle-même, et qu'elle les prononçât encore. -- "Oui," a-t-elle repris avec une douce confiance. -- Ah! me suis-je écrié, vous ne m'oublierez donc point! -- "Jamais," a-t-elle répondu. -- J'étais saisi, et sans oser la regarder, je lui ai dit: "Croyez aussi que ma pensée vous suivra toujours!"

Je n'osai plus lever les yeux, ni dire un mot; je regardais alternativement mon portrait, celui de monsieur de Sénange surtout.... Il m'a rappelé à moi-même, et a empêché mon secret de m'échapper. Elle est si vive, qu'elle ne s'est pas aperçue de mon émotion, et m'a proposé gaiement de voir ses autres ouvrages, ses cartons, ses dessins. Elle m'a montré un petit portrait d'elle, à peine tracé, et qui la représente dans son enfance: je le lui ai demandé vivement; elle me l'a accordé sans difficulté, et même reconnaissante de mon intérêt. J'aurais voulu qu'elle crût me faire un sacrifice; mais son innocence ne lui laissait pas deviner le prix que j'y attachais. Je l'ai priée du moins de ne dire à personne que je l'eusse obtenu. Pourquoi? m'a-t-elle demandé avec étonnement; n'êtes-vous pas notre meilleur ami? -- Ah! dites notre seul ami. -- Non; monsieur de Sénange en a beaucoup. -- Et vous? -- Pour moi, c'est bien vrai! -- Eh bien, dites donc, _mon seul ami!_ -- _Mon seul ami_, a-t-elle répété en souriant! -- Promettez-moi, ai-je ajouté, que lorsque je serai absent, vous me manderez tout ce qui pourra vous intéresser... Vous me direz s'il est quelqu'un que vous me préfériez? -- Ne parlez pas d'absence, m'a-t-elle dit doucement; vous gâtez toute ma joie. -- J'ai cessé d'en parler; mais la douleur et les regrets étaient dans mon coeur: elle m'a regardé avec inquiétude, et a perdu cet air satisfait qui l'animait. Nous sommes descendus chez monsieur de Sénange, presque aussi émus l'un que l'autre.

Souvent, dans le courant du jour, elle m'a considéré attentivement, comme si elle eût cherché dans mes yeux, la cause ou la fin de sa peine. Après dîner, au lieu de se promener elle s'est mise à son piano, mais n'a plus joué ni chanté les airs brillans qui l'amusaient la veille. La journée a fini sans qu'elle ait retrouvé sa gaieté; et le soir, en me quittant, la pauvre petite m'a dit, les larmes aux yeux: _Mon seul ami, est-ce que vous pensez à partir?_ Ah! je crains bien de n'être pas seul malheureux! -- Que n'êtes-vous avec moi, Henri! peut-être que l'amitié, en partageant mon coeur, rendrait moins vif le sentiment qu'Adèle m'inspire; mes peines en seraient moins amères. Mais ces désirs sont vains! vous ne viendrez pas, et il faut que je m'éloigne; il le faut absolument.

LETTRE XXI.

Neuilly, ce 28 août.

Adèle était allée dîner à son couvent. Quelle différence du jour où, pour la première fois, je restai seul avec monsieur de Sénange! Je ne pensais qu'à l'amuser; aujourd'hui, je me suis ennuyé à mourir. Je m'efforçais en vain de l'occuper, de le distraire; le moindre soin me fatiguait; jamais le temps ne m'a paru si long. Aussi, pour faire quelque chose, lui ai-je proposé de lire les lettres de lady B...., trop heureux de trouver un objet qui pût l'intéresser! Il a saisi cette idée avec joie, m'a donné la clef d'un secrétaire qui est dans son cabinet, et m'a prié d'aller les chercher. -- En ouvrant le premier tiroir, j'y ai trouvé un portrait d'Adèle en miniature, fait par le meilleur peintre, et enrichi de diamans, comme s'il avait besoin de cet entourage pour paraître précieux! Je l'ai regardé avec transport: sa beauté, sa douceur, la sérénité de son regard y sont peintes d'une manière ravissante. Il m'a été impossible de m'en détacher, et, par un mouvement involontaire, je l'ai placé contre mon coeur. Insensé! il me semblait qu'en le possédant ainsi, ne fût-ce qu'un moment, j'en conserverais long-temps l'impression. Mais je me promettais bien de le remettre lorsque je rapporterais ces lettres. Je suis rentré dans le salon, avec le carton où elles étaient renfermées. Monsieur de Sénange les a prises, et a voulu les lire lui-même. -- Tranquille en le voyant satisfait, je me laissais aller à mes propres pensées; je l'entendais sans l'écouter. Le son monotone de sa voix ne pouvant fixer mon attention, ajoutait encore à ma rêverie. Il était heureux, le temps se passait, et c'est tout ce qu'il me fallait. A cinq heures, nous avons entendu le bruit d'une voiture; c'était Adèle. Mon coeur a battu avec violence, comme si elle n'avait pas dû venir, ou que je ne l'attendisse pas.... Elle nous a raconté qu'elle avait trouvé ses religieuses encore fort affligées, parce qu'il y a environ huit ou dix jours un pan de mur de leur jardin est tombé. "Pour moi, m'a-t-elle dit, j'en ai été ravie; car lorsque la clôture est interrompue comme cela, par une sorte de fatalité, il est permis aux hommes d'entrer dans l'intérieur des couvens; et j'ai pensé que, ne connaissant pas ces sortes d'établissemens, vous auriez peut-être la curiosité d'en voir un. La supérieure m'a permis de vous y conduire après-demain, si cela peut vous être agréable." Je lui ai répondu courageusement que je craignais bien de ne pouvoir pas profiter de cette permission; mais après ce grand effort, je n'ai plus senti que le désir de voir cet asile de son enfance. Elle a paru le souhaiter vivement, a insisté; et tout ce que ma raison a pu conserver d'empire, s'est borné à lui répondre que je tâcherais de la suivre. Mais j'y étais résolu; ne vous moquez pas de ma faiblesse, Henri; je partirai, soyez-en sûr: un jour de plus n'est pas bien dangereux. Peut-être aussi, ces voiles, ces grilles, ces mortifications de tout genre, que des femmes embrassent avec ardeur et supportent sans se plaindre, ces exemples de courage feront rougir celui qui n'est pas assez fort, ni pour résister au danger, ni même pour le fuir. -- D'ailleurs, quelque envie que j'eusse de m'éloigner, il faut bien que je reste, je ne sais combien d'heures, de jours, de temps encore; car imaginez que lorsque Adèle est arrivée, monsieur de Sénange a resserré ces malheureuses lettres de lady B..., et a remis le carton sur une table près de lui. Je lui ai offert de le reporter dans son secrétaire; mais je ne sais quelle fantaisie lui a fait préférer de le garder. Avant le souper, je lui ai proposé de nouveau d'aller le serrer; il s'y est encore refusé: et, au moment de nous retirer, lui ayant fait entendre qu'il ne fallait pas le laisser traîner sur sa table, il s'est impatienté tout-à-fait, a haussé les épaules, et a dit à Adèle de mettre ce carton dans une bibliothèque qui est dans le salon; ce qu'elle a fait avec cet empressement distrait qui la porte toujours à lui obéir, sans même prendre intérêt aux choses qu'il lui demande.

Me voilà donc avec un portrait enrichi de diamans, ne prévoyant pas quand il me sera possible de le replacer sans qu'on s'en aperçoive; n'osant ni le garder, ni le rendre, de peur de la compromettre; risquant de faire soupçonner la probité d'anciens serviteurs, et probablement obligé à la fin de déclarer, devant toute une maison, que c'est moi qui l'ai dérobé, parce que j'aime madame de Sénange! Belle raison à donner à un mari, à des valets, à Adèle elle-même, qui me traite assez bien pour qu'alors on pût la soupçonner de partager mes sentimens!.... En vérité, Henri, je crois qu'il y a quelque démon qui s'amuse à me tourmenter.

LETTRE XXII.

Neuilly, ce 29 août.

Je ne vous écrirai que deux mots aujourd'hui, mon cher Henri, car l'heure de la poste me presse. Il est certain qu'un mauvais génie se mêle de toutes mes actions; je me croirais ensorcelé, si nous étions encore à ce bienheureux temps, où l'on accusait quelque être imaginaire de ses chagrins et de ses fautes; où il suffisait d'un moment de bonheur pour se flatter qu'une divinité bienfaisante vous conduisait, et se plairait à vous protéger toujours.

En m'éveillant ce matin, je me suis empressé de regarder le portrait d'Adèle. Après m'être dit, répété, combien j'aime celle qu'il représente, je l'ai serré dans mon écritoire, afin qu'aucun accident, aucun hasard ne fît qu'on le découvrît si je le portais sur moi; et, satisfait de cette sage précaution, de cette heureuse prévoyance, je suis descendu chez monsieur de Sénange pour le déjeuner: il était encore seul. "Venez, m'a-t-il dit vivement; hier vous m'avez impatienté, en me demandant ces lettres devant Adèle; allez les serrer bien vite où elles étaient, et revenez aussitôt." Henri, me voyez-vous, enrageant de tenir la clef du secrétaire, lorsque je n'avais plus le portrait, et sans qu'il me fût possible d'aller le chercher? car ce cabinet n'a d'issue que par la porte qui donne dans le salon où était monsieur de Sénange. J'ai donc remis ce maudit carton; mais j'ai eu soin de ne faire que pousser le secrétaire au lieu de le fermer, demeurant ainsi le maître de rendre ce trésor sans qu'on s'en aperçoive. En rentrant dans le salon, monsieur de Sénange m'a redemandé sa clef: "Quoique lady B.... m'a-t-il dit, fût la vertu même, je n'ai jamais voulu parler d'elle devant Adèle; j'étais si jeune alors, si amoureux; je me trouve si différent aujourd'hui! A mon âge, a-t-il ajouté en riant, les comparaisons sont dangereuses! D'ailleurs, elle a été élevée dans un couvent, où, selon l'usage, les romans sont sévèrement défendus, et où les chansons même qui renferment le mot d'amour ne se font jamais entendre: aussi, son esprit est-il simple et pur comme son coeur." Il aurait pu continuer long-temps son éloge, sans que je trouvasse qu'il en dît assez; mais Adèle elle-même est venue l'interrompre. Son regard timide me disait qu'elle ne se fiait plus à l'avenir: la tristesse de la veille lui avait laissé une sorte d'abattement qui donnait à sa voix, à ses mouvemens, une mollesse, une douceur inexprimable. Il m'a été impossible d'y résister; je me suis approché d'elle, et lui ai demandé à quelle heure il fallait être prêt le lendemain pour la suivre au couvent. -- Ce seul mot l'a ranimée, lui a rendu sa vivacité, son sourire, et je n'ai jamais été si heureux!.... Je sens près d'elle un charme qui m'était inconnu. Ah! jouissons au moins de cette journée; oublions mes résolutions, et puissé-je ne penser à mon départ qu'au moment où il faudra la quitter!

LETTRE XXIII.

Neuilly, 31 août, 2 heures du matin.

Immédiatement après le dîner, mon cher Henri, Adèle demanda ses chevaux pour se rendre au couvent. Monsieur de Sénange lui dit d'emmener une de ses femmes, étant trop jeune, pour aller seule avec moi. Son innocence n'en avait pas senti la nécessité, et ne s'en trouva pas gênée; tandis que ma raison, en le jugeant convenable, s'y soumettait avec peine. Elle partit gaiement, et je la suivis, fort ennuyé d'avoir cette femme avec nous. Lorsque nous arrivâmes au couvent, Adèle monta au parloir, et me présenta à la supérieure, qui me reçut avec une bonté extrême. Elle me proposa d'aller, par les dehors de la maison, gagner le mur du jardin, pendant qu'elle viendrait avec Adèle me joindre par l'intérieur. -- "Mais, lui dis-je, puisque je vais me trouver aussitôt que vous dans le monastère, pourquoi ne me laisseriez-vous pas suivre tout simplement madame de Sénange, sans m'ordonner de faire seul un chemin si inutile? -- Non, me répondit-elle en souriant; la même loi qui suppose que vous êtes les maîtres d'entrer dans nos maisons, lorsque la clôture en est interrompue par le hasard, nous défend de vous en ouvrir les portes. Les esprits forts peuvent se conduire par leur jugement; mais nous, qui sommes des êtres imparfaits, nous suivons la règle exacte sans oser en interpréter l'esprit, ni permettre à l'obéissance d'établir des bornes que, tour à tour, la faiblesse ou l'exagération voudrait changer."

Je conduisis donc Adèle à la porte de clôture. Dès qu'elle fut entrée, on la referma sur elle, avec un si grand bruit de barres de fer et de verroux, que mon coeur se serra comme si je n'avais pas dû la revoir dans l'instant même. Je me hâtai de faire le tour de la maison, et j'arrivai à cette brèche presqu'aussitôt qu'elle. La supérieure me reçut accompagnée de deux religieuses qui la suivirent le reste du jour. Peut-être m'accuserez-vous de folie; mais véritablement je sentis une émotion extraordinaire lorsque mon pied se posa sur cette terre consacrée. Dès qu'Adèle me vit dans le jardin, elle me demanda tout bas si je serais bien contrarié qu'elle me laissât seul avec ces dames; l'amie qui était avec elle le jour où je la rencontrai pour la première fois étant malade, elle désirait d'aller la voir. -- Il fallut bien y consentir. -- Elle se rapprocha de la supérieure, me recommanda à ses soins, à ses bontés, l'embrassa aussi tendrement qu'une fille chérie embrasse sa mère, et me laissa avec cette digne femme, qui voulut bien me conduire dans l'intérieur du couvent.

"Notre maison, me dit-elle, est, à elle seule, un petit monde séparé du grand. Nous ne connaissons ici ni le besoin, ni la fortune: aucune religieuse ne se croit pauvre, parce qu'aucune n'est riche. Tout est égal, tout est en commun; ce qui nous est nécessaire se fait dans la maison. Les emplois sont distribués suivant les talens de chacune. Souvent nous cédons à leur goût; quelquefois nous le contrarions; car si les ames tendres ont besoin d'être conduites avec douceur, même pour aimer Dieu, les coeurs ardens croient que pour gagner le ciel il faut une vie pleine d'austérités. Je cherche à connaître leur caractère sans paraître le deviner. Obligée de maintenir l'obéissance à la règle de ce monastère, je désire que ce soit avec un peu d'effort, et qu'elles soient heureuses autant qu'il est possible. Toutes le deviennent par la seule habitude de les tenir continuellement occupées du bonheur des autres. Les anciennes sont à la tête de chaque différent exercice: ne pouvant plus faire beaucoup de bien par elles-mêmes, elles ont au moins la consolation de le conseiller, d'apprendre aux jeunes à faire mieux; et ces dernières trouvent une sorte de plaisir dans la déférence qu'elles ont pour celles d'un âge avancé. L'amour de la vertu a besoin d'aliment; et je regarderais comme bien à plaindre celles qui n'auraient aucun devoir à remplir."