Chapter 5
Adèle est douce, si l'on peut appeler douceur un esprit flexible qui ne dispute ni ne cède jamais. Son humeur est égale, habituellement gaie; ses affections sont si vives, son caractère est si mobile, que je l'ai vue plusieurs fois s'attendrir sur les malheurs des autres, jusqu'au point de ne garder aucune mesure dans sa générosité ou dans ses promesses; mais, oubliant bientôt qu'il est des infortunés, mettre le même excès à satisfaire des fantaisies; et, passant ainsi de la sensibilité à la joie, vous surprendre et vous entraîner toujours. Elle est d'un naturel et d'une sincérité qui enchantent. Ne connaissant ni la vanité ni le mystère, elle fait simplement le bien, franchement le mal, et ne s'étonne ni d'avoir raison ni d'avoir tort. Si elle vous a blessé, elle s'en afflige, tant que vous en paraissez fâché; mais elle l'oublie aussitôt que vous êtes adouci, et il est presque certain que, l'instant d'après, elle vous offensera de même, s'en désolera de nouveau, et se fera pardonner encore. Aucun intérêt ne la porterait à dire une chose qu'elle ne pense pas, ni à supporter un moment d'ennui sans le témoigner. Aussi, lorsqu'elle a l'air bien aise de vous voir, est-il impossible de ne pas croire qu'elle vous reçoit avec plaisir; et si jamais elle paraissait aimer, il serait bien difficile de lui résister. Ajoutez à cela, Henri, une figure charmante, dont elle ne s'occupe presque pas; une grâce enchanteresse qui accompagne tous ses mouvemens; un besoin de plaire et d'être aimable dont je n'ai jamais vu d'exemple, et qui ferait le tourment de celui qui serait assez fou pour en être amoureux, mais qui doit lui donner autant d'amis qu'elle a de connaissances; car elle st aussi coquette par instinct, que toutes les femmes ensemble le seraient par calcul. Adèle est aimable, toujours, avec tout le monde, involontairement. Donne-t-elle à un pauvre? Ce n'est point de la simple compassion; son visage lui peint le plaisir de l'avoir soulagé: le refuse-t-elle? ce n'est jamais sans lui exprimer le regret ou l'impossibilité actuelle de le secourir. Attentive dans la société, se rappelant quelquefois vos goûts, une phrase, un mot qui vous est échappé, vous êtes étonné de lui trouver des soins, des souvenirs, lorsqu'elle n'avait pas paru vous entendre. D'autres fois, manquant sans scrupule aux choses que vous désirez le plus, à celles même qu'elle vous avait promises, elle se laisse entraîner par le premier objet qui se présente. Enfin, réunissant tous les contrastes, ce n'est qu'en tremblant que vous admirez ses talens, ses grâces, ses heureuses dispositions; un sentiment secret vous avertit qu'elle vous échappera bientôt. Aussi, prêterai-je un beau champ à vos plaisanteries, lorsque, entre un septuagénaire et une femme charmante, le vieillard obtiendra toutes mes préférences et ma plus tendre amitié. Je vous laisse sur cette pensée, mon cher Henri; car je suis sûr qu'elle vous paraîtra si ridicule, qu'il vous serait impossible de m'accorder un instant d'intérêt après un pareil aveu.
LETTRE XV.
Neuilly, ce 4 août.
Je suis toujours à Neuilly, mon cher Henri; je comptais n'y passer que peu de jours, et les semaines se succèdent, sans que monsieur de Sénange me permette de penser encore à mon départ. Adèle me témoigne aussi beaucoup d'amitié; cependant je voudrais vous revoir. Je ne sais s'il tient à mon caractère inquiet de ne jamais se trouver bien nulle part, mais je désire de m'éloigner.
La vie qu'on mène ici est douce, agréable, et me plairait assez si je pouvais m'y livrer sans inquiétude. On se réunit, à dix heures du matin, chez monsieur de Sénange. Après le déjeuner on fait une promenade, que chacun quitte ou prolonge suivant ses affaires ou sa fantaisie; on dîne à trois heures: deux fois par semaine il y a beaucoup de monde; les autres jours nous sommes absolument seuls, et ce sont les momens qu'Adèle semble préférer. Après le dîner, monsieur de Sénange dort environ une demi-heure: ensuite la promenade recommence ; ou s'il y a quelque bon spectacle à Paris, Neuilly en est si près, qu'Adèle nous y entraîne souvent. La journée se passe ainsi, sans projets, sans prévoyance, et surtout sans ennui.
Adèle a commencé ses travaux dans l'île; je les dirige, et cette occupation suffit à mon esprit. Monsieur de Sénange suit avec nous le travail des ouvriers: il est toujours le juge et l'arbitre de nos différens. Il a l'air heureux: mais c'est lorsqu'il paraît l'être davantage, qu'il lui échappe des mots d'une tristesse profonde.
Hier nous avons été à la pointe de l'île; elle est terminée par une centaine de peupliers, très-rapprochés les uns des autres, et si élevés, qu'ils semblent toucher au ciel. Le jour y pénètre à peine; le gazon est d'un vert sombre; la rivière ne s'aperçoit qu'à travers les arbres. Dans cet endroit sauvage on se croit au bout du monde, et il inspire, malgré soi, une tristesse dont monsieur de Sénange ne ressenti que trop l'effet, car il dit à Adèle: _Vous devriez ériger ici un tombeau; bientôt il vous ferait souvenir de moi_. La pauvre petite fut effrayée de ces paroles comme si elle n'eût jamais pensé à la mort. Elle rougit, pâlit, et nous quitta aussitôt. Il m'envoya la chercher: je la trouvai qui pleurait, et j'eus bien de la peine à la ramener; car elle craignait que la vue de ses larmes n'augmentât encore l'espèce de pressentiment qui avait frappé monsieur de Sénange. Elle revint cependant; et sans chercher à le rassurer, sa délicatesse s'empressa de l'occuper, pour ne pas laisser à de pareilles réflexions le temps de renaître. A peine fûmes-nous dans le salon, qu'elle se mit au piano, répéta les airs qu'il préfère, chanta les chansons qu'il aime, voulut qu'il jouât aux échecs avec moi. Il céda à tous ses désirs, écouta la musique, joua aux échecs, mais fut pensif le reste de la soirée; et, pour la première fois, il se retira immédiatement après le souper.
Je restai seul avec Adèle; ses pleurs recommencèrent à couler. "Si vous saviez, me disait-elle, combien il est bon; tout ce que je lui dois! et quel tourment j'éprouve quand je considère son grand âge! Il est heureux: je donnerais de ma vie pour le conserver; et dans quelque temps nous aurons peut-être à le pleurer...." Que je lui sus gré de m'unir ainsi aux sentimens les plus chers, les plus purs de son coeur! La pauvre petite était toute saisie: je voulus qu'elle descendît dans les jardins, espérant qu'une légère promenade et la fraîcheur de la nuit dissiperaient ces noires idées. Je lui donnai le bras; je la sentais soupirer. Elle marchait doucement, appuyée sur moi: pour la première fois, elle avait besoin d'un soutien. Combien sa peine me touchait! Cependant, ne pouvant point arrêter ses larmes, j'essayai de traiter sa tristesse de vapeurs, sans vouloir l'écouter ni lui répondre plus long-temps; et doublant le pas, je la traînai malgré elle, jusqu'à la faire courir. Ce moyen me réussit mieux que tous mes discours; car moitié riant, moitié se fâchant, je lui fis faire le tour de la terrasse. Dès qu'elle fut distraite, sa gaieté revint. Après j'appelai la raison à mon secours; et quoique la nuit fût superbe, que j'eusse bien envie de continuer cette promenade, de lui demander de qui avait pu occasionner un mariage qui me paraissait heureux, mais bien disproportionné; je me hâtai de la ramener, de crainte que ses gens ne trouvassent extraordinaire de nous voir rentrer plus tard. -- Pour regagner mon appartement, il faut passer devant celui de monsieur de Sénange; je m'y arrêtai, en demandant au ciel que le sommeil de cet excellent homme fût calmé par quelques songes heureux, et lui rendît assez de force pour espérer un long avenir.
_P.S_. Ce matin monsieur de Sénange m'a fait dire qu'il avait passé une mauvaise nuit, et qu'il avait la goutte très-fort. Sans doute, hier il souffrait déjà: car je suis persuadé, Henri, que dans la vieillesse les inquiétudes de l'esprit ne sont jamais qu'une suite des maux du corps, comme, dans la jeunesse, les maladies sont presque toujours le résultat des peines de l'ame; et celui qui, vraiment compatissant, voudrait soulager ses semblables, risquerait peu de se tromper en disant au jeune homme qui souffre: _Contez-moi vos chagrins?_... Et au vieillard qui s'afflige: _Quel mal ressentez-vous?_...
LETTRE XVI.
Neuilly, ce 20 août.
Monsieur de Sénange a la goutte depuis quinze jours, mon cher Henri; et, pendant que je passais tout mon temps à le soigner, vous me grondiez avec une humeur dont je vous remercie. Votre curiosité sur Adèle me plaît encore; je vous l'ai fait aimer, me dites-vous, et en même temps vous me demandez si je l'aime moi-même? Oui, assurément je l'aime, mais comme un frère, un ami, un guide attentif. Ne la jugez pas sur le portrait que je vous en avais fait; elle est bien plus aimable, bien autrement aimable que je ne le croyais. Si vous saviez avec quelle attention elle soigne monsieur de Sénange! comme elle devine toujours ce qui peut le soulager ou lui plaire! Elle est redevenue cette sensible Adèle, qui m'avait inspiré un intérêt si tendre. Ce n'est plus madame de Sénange vive, étourdi, magnifique; c'est Adèle, jeune sans être enfant, naïve sans légèreté, généreuse sans ostentation: il ne lui a fallu qu'un moment d'inquiétude pour faire ressortir toutes ces qualités.
Depuis que monsieur de Sénange est malade, il ne reçoit personne; aussi, la préférence qu'il m'accorde m'ôte-t-elle le désir de m'absenter. Il supporte la douleur avec courage, ou plutôt avec résignation. Il ne se plaint pas; quelquefois seulement on aperçoit ses craintes, mais jamais il ne laisse voir ce qu'il souffre. -- Ces derniers jours, il nous parlait de la vie comme d'une chose qui ne le regardait plus. Il est vrai que la goutte s'était montrée d'abord d'une manière effrayante; mais depuis hier elle s'est heureusement fixée au pied. -- C'est depuis sa maladie, que j'ai véritablement commencé à connaître Adèle. Pourquoi le hasard ne me l'a-t-il pas fait rencontrer plus tôt?... Vous savez que l'amitié de la jeunesse n'a jamais de réticence: Adèle me laisse lire dans son coeur; ses pensées me sont toutes connues. Quelle simplicité! quelle innocence! Elle fait disparaître toutes les préventions que l'égoïsme des hommes et la perfidie des femmes m'avaient inspirées. Près d'elle, je cesse d'être sévère; je crois au bonheur, à la vérité, à la tendresse; je crois à toutes les vertus. Ce visage calme, où le chagrin n'a pas encore laissé de traces, où le repentir n'en gravera jamais, répand de la douceur sur tout ce qui l'environne. -- Cependant, n'allez pas imaginer que je sois amoureux; si je croyais le devenir, je fuirais à l'instant. La bonté, la confiance de monsieur de Sénange ne seront point trahies. Je ne troublerai point les derniers jours d'un homme qui peut se dire: _Il n'y a personne à qui j'aie fait un moment de peine_. Je ne me permettrais pas même les plus insignifiantes attentions, si elle pouvaient lui donner de l'inquiétude. Je suis effrayé quand je vois, dans le monde, avec quelle légèreté on risque d'affliger un vieillard ou un malade: sait-on si l'on aura le temps de le consoler?... Ah! ce ne sera pas moi qui l'empêcherai de bénir quelques années que le ciel semble lui avoir accordées par prédilection. -- Ainsi, mon cher Henri, aimez Adèle; mais aussi, comme moi, chérissez-les, respectez-les tous deux.
LETTRE XVII.
Neuilly, ce 26 août.
Il n'y a pas un petit détail que ne me fasse aimer, chaque jour davantage, l'intérieur de monsieur de Sénange. Tous les premiers mouvemens d'Adèle, tous les sentimens plus réfléchis de ce vieillard, sont également bons. Hier, pendant le déjeûner, le garde-chasse apporta un héron à Adèle. Cet homme, en le présentant, nous dit que ces oiseaux étaient fort attachés les uns aux autres: "_Ce matin_, ajouta-t-il, _ils étaient deux; lorsque celui-ci est tombé, son compagnon a jeté plusieurs cris, et est revenu, jusqu'à trois fois, planer au-dessus de lui, en criant toujours_. -- Vous ne l'avez pas tué? dit vivement Adèle. -- _Non, Madame_, répondit-il, prenant son effroi pour un reproche; _il est toujours resté trop haut pour que je pusse l'atteindre_." A ces derniers mots, elle fut si indignée, qu'elle le renvoya très-sèchement, en lui défendant d'en tuer jamais. -- Monsieur de Sénange sourit; et, sans paraître avoir remarqué l'air mécontent d'Adèle, il parla de la voracité des hérons!.... "Ces oiseaux, dit-il, mangent les poissons.... les plus petits surtout.... Dès qu'il fait soleil, et qu'ils viennent, pour se réjouir, sur la surface de l'eau, le héron les guette.... les saisit.... les porte à son nid.... mais c'est pour nourrir sa famille.... et lui-même ne prend de nourriture que lorsque ses petits sont rassasiés...." Je voyais qu'il s'amusait à varier toutes les impressions d'Adèle; et je me plaisais aussi à la voir exprimer successivement ses regrets pour le héron, sa pitié pour les petits poissons, et de l'intérêt pour ce nid, qu'il fallait bien nourrir.... La pauvre enfant ne savait où reposer sa compassion.... Monsieur de Sénange l'appela près de lui; il lui expliqua, sans chercher à trop approfondir ce sujet, tous les maux que, dans l'ordre de la nature, le besoin rendait nécessaires; mais ne voulant point la fixer long-temps sur des idées qui l'attristaient, il dit qu'il se sentait mieux, et qu'une promenade lui ferait plaisir. Adèle demanda une calèche, et nous partîmes par le plus beau temps du monde. Le grand air ranimait monsieur de Sénange, et nous pûmes aller très-loin dans la campagne. Dans un chemin de traverse, bordé de fortes haies, nous trouvâmes une charrette qui portait la récolte à une ferme voisine: en passant, la haie accrochait les épis, et en gardait toujours quelques-uns; Adèle le remarqua, et s'étonnait qu'on eût négligé de l'élaguer. "On ne la coupera que trop tôt, reprit monsieur de Sénange; ce que cette haie dérobe au riche, elle le rendra aux pauvres: les haies sont les amies des malheureux." Effectivement, à notre retour nous trouvâmes dans ce même chemin des femmes, des enfans, qui recueillaient tous ces épis avec soin, pour les porter dans leur ménage. -- Monsieur de Sénange les appela; sa bienfaisance les secourut tous; et je vis qu'après avoir osé faire entrevoir à Adèle qu'il y a des maux inévitables, il prenait plaisir à la faire arrêter sur des idées douces, que les moindres circonstances de la vie peuvent fournir à une ame sensible. -- La réflexion d'Adèle fut "qu'elle ne laisserait jamais couper de haies;" et monsieur de Sénange sourit encore, en voyant comme elle avait profité de la leçon du matin.
LETTRE XVIII.
Neuilly, ce 26 août.
Notre promenade n'a pas réussi à monsieur de Sénange: sa goutte est fort augmentée, il souffre beaucoup: mais au milieu de ses douleurs, il s'est plu à m'apprendre les raisons qui l'avaient déterminé à se marier.
Sa famille est alliée à celle de madame de Joyeuse, mère d'Adèle, chez laquelle il allait fort rarement. Son caractère le lui convenant pas, il ne la voyait qu'à un ou deux grands dîners de famille qu'il donnait tous les ans. Un jour qu'il lui faisait une visite d'égard, pour la prier de venir chez lui avec d'autres parens, il lui demanda des nouvelles de sa fille. Madame de Joyeuse, d'un air bien froid, bien indifférent, lui répondit, qu'étant peu riche, elle la destinait au cloître, et ne prit même pas la peine d'employer la petite fausseté ordinaire en pareille circonstance: _ma fille veut absolument se faire religieuse_. "J'ai à la remercier, me dit-il, des expressions qu'elle employa. Je leur dois, peut-être, mon bonheur; car je fus révolté de voir une mère disposer aussi durement de sa fille, et la livrer au malheur pour sa vie, uniquement parce qu'elle était peu riche. Cette jeune victime, sacrifiée ainsi par ses parens, ne me sortait pas de l'esprit. Après notre grand dîner, je proposai à madame de Joyeuse de la conduire au couvent où était Adèle. J'étais bien sûr qu'elle ne me refuserait pas; car c'est la première femme du monde pour tirer parti de tout: et la seule pensée que mes chevaux feraient cette course, au lieu ses siens, devait la déterminer bien plus que le plaisir de voir sa fille. Nous arrivâmes au parloir à sept heures. C'était le moment de la récréation: on nous dit que les pensionnaires étaient au jardin; cependant nous attendîmes peu. Adèle arriva bientôt, rouge, animée, tout essoufflée, tant elle avait couru. Sa mère, loin de lui savoir gré de cet empressement, ne le remarqua même pas, la reçut d'un air froid, et parla long-temps bas à la religieuse qui l'avait accompagnée. Pour moi, continua monsieur de Sénange, qui ai toujours aimé la jeunesse, je me plus à lui demander quels jeux l'amusaient avec ses compagnes, et de quelles occupations ils étaient suivis? -- Elle me peignit le colin-maillard, les quatre coins, avec un plaisir qui me rappela mon enfance; mais passant à ses devoirs, aux heures du travail, elle m'en parla avec une égale satisfaction. Cet heureux caractère m'intéressa; je demandai à sa mère la permission de venir la revoir. Elle n'osa pas la refuser à mon âge, quoiqu'elle n'eût encore permis à sa fille de recevoir personne. La semaine suivante je retournai à ce couvent. Adèle me reçut avec plaisir: je l'interrogeai sur la vie qu'elle avait menée jusqu'alors; elle m'en parut fort contente: mais, lui demandai-je, si votre mère voulait vous faire religieuse? -- _J'en serais charmée_, me dit-elle gaiement, _car alors je ne quitterais pas mes amies_. -- Et si elle vous mariait? -- _Il faudrait aussi lui obéir; mais je serais bien affligée, si elle me donnait un mari qui, m'emmenant en province, m'éloignât de mes compagnes et de mes religieuses_. -- Je ne pus m'empêcher de prendre en pitié cette ame innocente, toujours prête à se soumettre à sa mère, sans même considérer quels devoirs elle lui imposerait. Si elle se fût plainte, si elle eût senti sa situation, j'aurais peut-être été moins touché: mais la trouver douce, résignée, m'intéressa bine davantage. Je ne pouvais me résoudre à lui laisser consommer ce sacrifice, sans l'avertir, au moins, des regrets dont il serai suivi. Je revins tourmenté de son souvenir et de son malheur; je voyais toujours cette pauvre enfant prononçant ces voeux terribles. Cependant il m'était bien difficile de la secourir ; car, dans le temps que mon père était irrité contre moi, il avait fait un testament qu'après il a oublié de détruire. Par cet acte, _je ne jouissais que du revenu de sa fortune, et il ne m'était permis de disposer du fonds, qu'au seul cas où je marierais; alors j'en deviendrais le maître, la moitié seulement restant substituée à mes enfans_. -- Peut-être mon père, qui désirait passionnément que sa famille se perpétuât, avait-il pensé, qu'en me gênant ainsi jusqu'à l'époque de mon mariage, je me résoudrais plus aisément à former ces liens qui m'avaient toujours effrayé. Sa prévoyance n'a pas été vaine; car sans cette clause, je n'eusse jamais imaginé d'épouser, à mon âge, une si jeune personne. Je l'aurais dotée, mariée, en respectant son choix; mais je n'en avais pas la possibilité. Je revis Adèle souvent, et chaque fois, elle m'intéressa davantage. M'étant bien assuré que son coeur n'avait point d'inclination, qu'elle m'aimait comme un père, je me déterminai à la demander en mariage. Je m'y décidai avec d'autant moins de scrupule, que je n'avais que des parens éloignés, qui jouissaient tous de fortunes considérables, et que j'étais résolu à la traiter comme ma fille. D'ailleurs ma vieillesse, ma faible santé, me faisaient croire que je la laisserais libre, avant que l'âge eût développé en elle aucune passion. J'espérai qu'alors se trouvant riche, elle serait plus heureuse; car on dit toujours, lorsqu'on est jeune, que la fortune ne fait pas les bonheur; mais à mesure que l'on avance dans la vie, on apprend qu'elle y ajoute beaucoup. Madame de Joyeuse fut charmée de me donner sa fille; je crois bien qu'on rit un peu du vieillard qui épousait, avec tant de confiance une enfant de seize ans; mais le bon caractère d'Adèle m'a justifié. Quant à moi, j'espère ne lui avoir causé aucune peine. Cependant, si un jour je la voyais moins gaie, moins heureuse, je me persuaderais encore qu'un lien qui, naturellement, ne doit pas être long, vaut toujours mieux que le voile et les voeux éternels qui étaient son partage."
Je remerciai monsieur de Sénange de sa confiance, en admirant sa bonté et sa générosité. "Mon jeune ami, me dit-il, ne me louez pas tant, je suis assez récompensé; n'ai-je pas obtenu l'amitié d'Adèle? Si j'avais prétendu à un sentiment plus vif, tout le monde se serait moqué de moi, et vous tout le premier; au lieu que je puis me dire: Il n'est pas une de ses pensées, un de ses sentimens qui ne doive l'attacher à moi. Cela vaut mieux que les plaisirs de la vanité; l'expérience m'a appris qu'on a beau la flatter, elle n'est jamais complètement dupe; il y a toujours des momens où la vérité se fait sentir." Hé bien, Henri, aimez-vous monsieur de Sénange? Exista-t-il jamais un meilleur homme? et croyez-vous qu'Adèle eut raison de paraître satisfaite de se voir unie à lui? Comme ma sévérité était injuste et ridicule! Ah! Adèle, n'était-ce pas assez de vous connaître pour vous aimer; fallait-il encore avoir à l'accuser auprès de vous?
LETTRE XIX.
Neuilly, ce 26 août.
Monsieur de Sénange est assez bien pour son état, mon cher Henri; mais quel état, ou plutôt quel âge que celui où l'on compte à peine la souffrance, où l'on vous trouve heureux, parce que vous ne mourez pas! Il est vrai qu'aucun danger présent ne le menace; mais il a la goutte aux deux pieds, il ne saurait marcher, il ne peut même se mouvoir sans éprouver des douleurs cruelles; et on lui dit qu'il est bien, très-bien. Il ne paraît même pas trop loin de le penser; du moins, reçoit-il ces consolations avec une douceur qui m'étonne. -- Serait-il possible qu'un jour j'aimasse assez la vie pour supporter une pareille situation?... peut-être... si j'ai fait quelques bonnes actions, et si, comme lui, j'ai mérité d'être chéri de tout ce qui m'entoure.
Depuis qu'il est mieux, il ne veut plus que les promenades d'Adèle soient interrompues, et il nous renvoie avec autorité, aux heures où nous sortions tous trois avant sa maladie. Le croiriez-vous, Henri? elles me sont moins agréables que lorsqu'il nous accompagnait. Je les commence en tremblant; et lorsqu'elles sont finies, je reste mécontent de moi, de mon esprit, de mes manières. Je suis continuellement tourmenté par la crainte d'ennuyer, ou, ce que j'ose à peine m'avouer, par celle de plaire. Monsieur de Sénange, avec toute sa bonté, est aussi par trop confiant. Croit-il que j'aie un coeur inaccessible à l'amour? Non: mais l'âge a tellement refroidi ses sentimens, qu'il est incapable d'inquiétude; peut-être aussi, et je le redoute plus encore, son estime pour moi est-elle plus forte que ses craintes? Les maris sont tous jaloux, ou imprudens à l'excès. Cependant je suis encore libre, puisque je prévois le danger, et que je pense à le fuir; mais le plaisir d'être auprès d'Adèle me retient, lors même que je me crois maître de moi.