Adèle de Sénange

Chapter 3

Chapter 33,532 wordsPublic domain

Je passai hier à la porte d'Adèle; on me dit encore qu'elle ne recevait personne. J'allais partir, lorsque mon bon génie m'inspira de demander des nouvelles de monsieur de Sénange; On me répondit qu'il était chez lui, et tout de suite les portes s'ouvrirent. Ma voiture entra dans la cour; je descendis, tout étourdi de cette précipitation, et ne sachant pas trop si j'étais bien aise ou fâché de faire cette visite. -- Un valet de chambre me conduisit dans le jardin où il était. Je l'aperçus de loin qui se promenait appuyé sur le bras d'Adèle. En la voyant je m'arrêtai, indécis, et souhaitais de m'en aller; car, puisqu'elle m'avait fait défendre sa porte, il m'était démontré qu'elle ne désirait pas de me voir: mais le valet de chambre avançait toujours, et il fallut bien le suivre.

Lorsqu'il m'eut annoncé, le marquis et sa femme se retournèrent pour venir au-devant de moi. Je les joignis avec un embarras que je ne saurais vous rendre. Un trouble secret m'avertissait que j'étais désagréable à Adèle; que peut-être son vieux mari ne me reconnaîtrait plus. Je me sentis rougir; je baissais les yeux; et je ne conçois pas encore comment je ne suis pas sorti, au lieu de leur parler. Je les saluai, en leur faisant un compliment qu'ils n'entendirent sûrement pas, car je ne savais pas ce que je disais.

Monsieur de Sénange me reprocha d'avoir été si long-temps sans les voir. -- Je lui dis que j'étais venu bien des fois, et n'avais pas été assez heureux pour les trouver. -- Adèle, alors, crut devoir m'apprendre la maladie de sa mère, qui, pendant long-temps, l'avait empêchée de recevoir du monde; et son départ pour les eaux, qui, la laissant privée de toute surveillance maternelle, l'obligeait à garder encore la même retraite. "Mais, ajouta-t-elle, toutes les fois que vous viendrez voir monsieur de Sénange, je serai très-aise si je me trouve chez lui." Sa voix était si douce, que j'osai lever les yeux et la regarder: la sérénité de son visage, son sourire, me rendirent le calme et l'assurance. Je marchai auprès d'eux, mesurant mes pas sur la faiblesse de monsieur de Sénange. J'éprouvais une sorte de satisfaction à imiter ainsi la bonne, la complaisante Adèle.

Après quelques minutes de conversation, je me sentis si à mon aise; monsieur de Sénange était de si bonne humeur, que je me crus presque de la famille: et sa canne étant tombée, au lieu de la lui rendre, je pris doucement sa main, et la passai sous mon bras, en le priant de s'appuyer aussi sur moi. Il me regarda en souriant, et nous marchâmes ainsi tous trois ensemble. Hélas! il fut bien long-temps pour traverser une très-petite distance, un chemin qu'Adèle aurait fait en un instant si elle eût été seule. Je l'admirais de ne pas témoigner la moindre impatience, le plus léger mouvement de vivacité. Enfin nous arrivâmes auprès d'une volière, devant laquelle il s'assit; je restai avec lui. Pour Adèle, elle fut voir ses oiseaux, leur parler, regarder s'ils avaient à manger; et continuellement, allant à eux, revenant à nous, ne se fixant jamais, elle s'amusa sans cesser de s'occuper de son mari, et même de moi. Nous restâmes là jusqu'au coucher du soleil. L'air était pur, le temps magnifique; Adèle était aimable et gaie; les regards de monsieur de Sénange m'exprimaient une affection qui m'étonnait. Dans un moment où elle était auprès de ses oiseaux, il me dit avec attendrissement: "Je suis bien coupable de n'avoir pas d'abord reconnu votre nom: je ne me le pardonnerais point, s'il n'avait été indignement prononcé. Lorsque j'ai été en Angleterre, j'ai contracté envers votre famille les plus grandes obligations. J'ai aimé votre mère comme ma fille; je veux vous chérir comme mon enfant. Un jour je vous conterai des détails qui vous feront bénir ceux à qui vous devez la vie." Adèle revint, et il changea aussitôt de conversation. Je ne pus ni le remercier, ni l'interroger; mais s'il n'a besoin que d'un coeur qui l'aime, il peut compter sur mon attachement.

Sans pouvoir définir cette sorte d'attrait, je me sentais content près d'eux. Adèle voulut savoir si je trouvais sa volière jolie. Je lui répondis qu'elle allait bien avec le reste du jardin. Ce n'était pas en faire un grand éloge, car il est affreux: c'est l'ancien genre français dans toute son aridité; du bois, du sable et des arbres taillés. La maison est superbe; mais on la voit tout entière. Elle ressemble à un grand château renfermé entre quatre petites murailles; et ce jardin, qui est immense pour Paris, paraissait horriblement petit pour la maison. Cette volière toute dorée était du plus mauvais goût. Adèle me demanda si j'avais de beaux jardins, et surtout des oiseaux? -- Beaucoup d'oiseaux, lui dis-je; mais les miens seraient malheureux s'ils n'étaient pas en liberté. J'essayai de lui peindre ce parc si sauvage que j'ai dans le pays de Galles: cela nous conduisait à parler de la composition des jardins. Elle m'entendit, et pria son mari de tout changer ans le leur, et d'en planter un autre sur mes dessins. Il s'y refusa avec le chagrin d'un vieillard qui regrette d'anciennes habitudes; mais dès que je lui eus rappelé les campagnes qu'il avait vues en Angleterre, il se radoucit. Les souvenirs de sa jeunesse ne l'eurent pas plutôt frappé, qu'il me parla de situations, de lieux qu'il n'avait jamais oubliés; et bientôt il finit par désirer aussi, que toutes ces allées sablées fussent changées en gazons. Ils exigèrent donc que je vinsse aujourd'hui, dès le matin, avec des dessins, avec un plan qui pût être exécuté très-promptement: ainsi me voilà créé jardinier, architecte, et, comme ces messieurs, ne doutant nullement de mes talens ni de mes succès. -- Adieu, mon cher Henri; trouvez bon que je vous quitte pour aller joindre mes nouveaux maîtres.

LETTRE X.

Paris, ce 15 juillet.

J'arrivai chez monsieur de Sénange avec mon porte-feuille et mes crayons; il n'était que midi juste, et cependant Adèle avait l'air de m'attendre depuis long-temps. _Voyons, voyons_, me cria-t-elle du plus loin qu'elle m'aperçut. J'osai lui représenter en souriant, que les ayant quittés la vielle à la fin du jour, et revenant d'aussi bonne heure le lendemain, il était impossible que j'eusse eu le temps de travailler. Que ferons-nous donc? dit-elle d'un air un peu boudeur. -- Je lui proposai de dessiner. -- Aussitôt elle donna pour avoir une grande table, auprès de laquelle je m'établis. Monsieur de Sénange fit apporter les plans de sa maison, et ceux du jardin. Je mesurai le terrain, calculai les effets à ménager, les défauts à cacher, les différens arbres qu'on emploierait, ceux qu'il fallait arracher, les sentiers, les gazons, les touffes de fleurs, la volière surtout; je n'oubliai rien. Cependant Adèle voulait une rivière, et comme il n'y avait pas une goutte d'eau dans la maison, il s'éleva entr'eux un différend dont j'aurais bien voulu que vous fussiez témoin. Elle mit tout son esprit à prouver la facilité d'en établir une. Son mari l'écoutait avec bonté; s'en moquait doucement, louait avec admiration l'adresse qu'elle employait à rendre vraisemblable une chose impossible: elle riait, s'obstinait, mais ne montrait de volonté que ce qu'il en faut pour être plus aimable en se soumettant. Enfin ils finirent par décider que ma peine serait perdue, et qu'on ne changerait rien au jardin; mais que monsieur de Sénange ayant une fort belle maison à Neuilly, au bord de la Seine, ils iraient s'y établir; "et là, dit-il à Adèle, il y a une île de quarante arpens; je vous la donne. Vous y changerez, bâtirez, abattrez tant qu'il vous plaira; tandis que moi je garderai cette maison-ci telle qu'elle est. Ces arbres, plus vieux que moi encore, et qu'intérieurement je vous sacrifiais avec un peu de peine, l'été, me garantiront du soleil, l'hiver, me préserveront du froid; car à mon âge tout fait mal. Peut-être aussi la nature veut-elle que nos besoins et nos goûts nous rapprochent toujours des objets avec lesquels nous avons vieilli. Ces arbres, mes anciens amis, vous les couperiez! ils me sont nécessaires...." Adèle, ajouta-t-il avec attendrissement, "puissiez-vous dans votre île, planter des arbres qui vous protégent aussi dans un âge bien avancé!..." Elle prit sa main, la pressa contre son coeur, et il ne plus question de rien changer. Elle déchira mes plans, mes dessins, sans penser seulement à m'en demander la permission, ou à m'en faire des excuses. Son coeur l'avertissait, j'espère, qu'elle pouvait disposer de moi.

Le reste de la journée se passa en projets, en arrangemens pour ce petit voyage. Adèle sautait de joie en pensant à son île. Il y aura, disait-elle, des jardins superbes, des grottes fraîches, des arbres épais: rien n'était commencé, et déjà elle voyait tout à son point de perfection!.... Heureux âge!... je vous remerciais pour elle, avenir brillant, mais trompeur! ah! lorsque le temps lui apportera des chagrins, au moins ne la laissez jamais sans beaucoup d'espérances!....

Je ne pouvais m'empêcher de sourire, en l'entendant parler de la campagne, comme si j'avais toujours dû la suivre. Tous les momens du jour étaient déjà destinés: "_Nous_ déjeûnerons à dix heures, me disait-elle; ensuite, _nous_ irons dans l'île; à trois heures _nous_ dînerons;" et toujours _nous_. Je n'osais ni l'approuver, ni l'interrompre, lorsque monsieur de Sénange, averti peut-être par ces _nous_ continuels, pensa à me proposer d'aller avec eux. La pauvre petite n'avait sûrement pas imaginé que cela pût être autrement, car elle l'écouta avec un étonnement marqué, et attendit ma réponse dans une inquiétude visible. Je l'avoue, Henri, je restai quelques momens indécis, comme cherchant dans ma tête si je n'avais pas d'autres engagemens; mais c'était pour jouir de l'intérêt qu'elle paraissait y attacher: et lorsque j'acceptai, tous ses projets et sa gaieté revinrent. Elle continua jusqu'au soir, que je les quittai, promettant de venir aujourd'hui pour les accompagner à Neuilly; cependant j'attendrai que j'y sois arrivé pour croire à ce voyage. Il y a déjà trois jours de passés, et peut-être a-t-elle quitté, repris et changé vingt fois de détermination. Elle a si vite renoncé à mon jardin anglais, que cela m'inspire un peu de défiance.

LETTRE XI.

Neuilly, ce 16 juillet.

C'est de Neuilly que je vous écris, mon cher Henri; nous y sommes depuis hier, et j'ai déjà trouvé le moyen d'être mécontent d'Adèle et de lui déplaire. Lorsque j'arrivai chez monsieur de Sénange, elle était si pressée d'aller voir son île, qu'à peine me donna-t-elle le temps de le saluer; il fallut partir tout de suite. "Allons, venez," lui dit-elle en prenant son bras pour l'emmener. -- Il se leva; mais au lieu d'aider sa marche affaiblie, elle l'entraînait plutôt qu'elle ne le soutenait. Dans une grande maison, le moindre déplacement est une véritable affaire. Tous les domestiques attendaient dans l'antichambre le passage de leurs maîtres; les uns pour demander des ordres, les autres pour rendre compte de ceux qu'ils avaient exécutés. Chacun d'eux avait quelque chose à dire, et Adèle répondait à tous: _oui, oui, oui_, sans même les avoir entendus. Son mari voulait-il leur parler? elle ne lui en laissait pas le temps, et l'entraînait toujours vers la voiture. Cette impatience me déplut; je pris l'autre bras de monsieur de Sénange, et lui servant de contrepoids, je m'arrêtais avec égard dès qu'il paraissait vouloir écouter ou répondre. J'espérais que cette attention rappellerait le respect d'Adèle; mais l'étourdie ne s'en aperçut même pas. -- Elle répétait sans cesse: _dépêchons-nous donc; venez donc; allons-nous-en vite_: enfin son mari la suivit et nous montâmes en voiture. Ah! un vieillard qui épouse une jeune personne, doit se résigner à finir sa vie avec un enfant ou avec un maître; trop heureux encore quand elle n'est pas l'un et l'autre! Cependant Adèle fut plus aimable pendant le chemin. Il est vrai qu'elle ne cessa de parler des plaisirs dont elle allait jouir: mais au moins y joignait-elle un sentiment de reconnaissance, et elle lui disait _je serai heureuse_, comme on dit _je vous remercie_. Je commençais à lui pardonner, peut-être même à la trouver trop tendre, lorsque nous arrivâmes à Neuilly. Imaginez, Henri, le plus beau lieu du monde, qu'elle ne regarda même pas; une avenue magnifique, une maison qui partout serait un château superbe; rien de tout cela ne la frappa. Elle traversa les cours, les appartemens sans s'arrêter, et comme elle aurait fait un grand chemin. Ce qui était à eux deux ne lui paraissait plus suffisamment à elle. C'était à son île qu'elle allait; c'était là seulement qu'elle se croirait arrivée; mais comme il était trois heures, monsieur de Sénange voulut dîner avant d'entreprendre cette promenade. Adèle fut très-contrariée, et le montra beaucoup trop; car elle alla même jusqu'à dire que n'ayant pas faim, elle ne se mettrait pas à table, et qu'ainsi, elle pourrait se promener toute seule, et tout de suite. -- Monsieur de Sénange prit un peu d'humeur. "Et vous, mylord, me dit-il, voudrez-vous bien me tenir compagnie? -- Oui, assurément, lui répondis-je, et j'espère que madame de Sénange nous attendra, pour que nous soyons témoins de sa joie, à la vue d'une première propriété. -- Ah! reprit son mari, j'en aurais joui plus qu'elle!" -- Adèle sentit son tort, baissa les yeux, et alla se mettre à une fenêtre; elle y resta jusqu'au moment où l'on vint avertir qu'on avait servi. J'offris mon bras à monsieur de Sénange, car sa goutte l'oblige toujours à en prendre un. -- Elle nous suivit en silence, et notre dîner sa passa assez tristement. Adèle ne me regarda, ni ne me parla. En sortant de table, monsieur de Sénange nous dit qu'il était fatigué, et voulait se reposer; il nous pria d'aller sans lui à cette fameuse île. "Adèle, ajouta-t-il avec bonté, nous avons eu un peu d'humeur; mais vous êtes un enfant, et je dois encore vous remercier de me le faire oublier quelquefois." -- Elle avoua qu'elle avait été trop vive, lui en fit les plus touchantes excuses, et parut désirer de bonne foi d'attendre son réveil pour se promener. Il ne le voulut pas souffrir. Elle insista; mais il nous renvoya tous deux, et nous partîmes ensemble.

Nous marchâmes long-temps, l'un auprès de l'autre, sans nous parler. Elle gagna le bord de la rivière, et s'asseyant sur l'herbe, en face de son île, elle me dit: "J'ai été bien maussade aujourd'hui; et vous m'avez paru un peu austère. Au surplus, continua-t-elle en riant, je dois vous en remercier: il est bien satisfaisant de trouver de la sévérité, lorsqu'on n'attendait que de la politesse et de la complaisance." Cette plaisanterie me déconcerta, et je pensai qu'effectivement elle avait dû me trouver un censeur fort ridicule. Elle ajouta: "Je me punirai, car j'attendrai que monsieur de Sénange puisse venir avec nous pour jouir de ses bienfaits. Je suis trop heureuse d'avoir un sacrifice à lui faire." Cette dernière phrase fut dite de si bonne grâce, que je me reprochai plus encore ma pédanterie. "Si vous saviez, lui dis-je, combien vous me paraissez près de la perfection, vous excuseriez ma surprise, lorsque je vous ai vu un mouvement d'impatience que, dans une autre, je n'eusse pas même remarqué. -- N'en parlons plus," me répondit-elle en se levant; elle regarda l'autre côte du rivage, comme elle aurait fait un objet chéri, et le salua de la tête, en disant: "A demain, aujourd'hui j'ai besoin d'une privation pour me raccommoder avec moi-même." -- Elle s'en revint gaiement: monsieur de Sénange venait de s'éveiller lorsque nous rentrâmes. Adèle fit charmante le reste de la journée, et lui montra une si grande envie de réparer son étourderie, que sûrement il l'aime encore mieux qu'il ne l'aimait la veille. -- Quant à moi, Henri, je resterai ici, au moins jusqu'à ce que monsieur de Sénange m'ait appris les raisons qui le portent à me témoigner un si touchant intérêt, et à me traiter avec tant de bonté.

LETTRE XII.

Neuilly, ce 18 juillet.

Enfin, _elle_ a pris possession de son île. Hier matin nous nous réunîmes, à neuf heures, pour déjeuner. Monsieur de Sénange avait l'air plus satisfait qu'il ne me l'avait encore paru. La joie brillait dans les yeux d'Adèle; mais elle tâchait de ne montrer aucun empressement; seulement elle ne mangea presque point. Pour moi, je pris une tasse de thé; et comme il faut, je crois, que je sois toujours inconséquent, du moment qu'Adèle montra une déférence respectueuse pour son mari, je commençai à le trouver d'une lenteur insupportable. Sa main soulevait sa tasse avec tant de peine; il regardait si attentivement chaque bouchée, la retournait de tant de manières avant de la manger, faisait de si longues pauses entre un morceau et l'autre, que j'éprouvais encore plus d'impatience qu'elle n'en avait eu la veille. Si elle avait pu lire dans mon coeur, elle aurait été bien vengée de ma sévérité. Après une mortelle heure, son déjeuner finit. Il s'assit dans un grand fauteuil roulant, et ses gens le traînèrent jusqu'au bord de la rivière. Pour Adèle, elle y alla toujours sautant, courant, car sa jeunesse et sa joie ne lui permettaient pas de marcher. -- Arrivés auprès du bateau, nous eûmes bien de la peine à y faire entrer monsieur de Sénange; et c'est là que la vivacité d'Adèle disparut tout-à-coup. Avec quelle attention elle le regarda monter! Que de prévoyance pour éloigner tout ce qui pouvait le blesser! Quelles craintes que le bateau ne fût pas assez bien attaché! Et moi, qui suis tous ses mouvemens, qui voudrais deviner toutes ses pensées, quel plaisir je ressentis lorsque approchés de l'autre bord, le pied dans son île, je lui vis la même occupation, les mêmes soins, les mêmes inquiétudes, jusqu'à ce que monsieur de Sénange fût replacé dans son fauteuil, et pût recommencer sa promenade. Alors elle nous quitta, et se mit à courir, sans que ni la voix de son mari, ni la mienne, pussent la faire revenir. Je la voyais à travers les arbres, tantôt se rapprochant du rivage, tantôt rentrant dans les jardins; mais en quelque lieu qu'elle s'arrêtât, c'était toujours pour en chercher un plus éloigné. Quoique j'eusse bien envie de la suivre, je ne quittai point monsieur de Sénange. Il fit avancer son fauteuil sous de très-beaux peupliers qui bordent la rivière, et renvoyant ses gens, il me dit qu'il était temps que je susse les raisons qui lui donnaient de l'intérêt pour moi. -- "Mon jeune ami, il faut que vous me pardonniez de vous parler de mon enfance, me dit-il; mais elle a tant influé sur le reste de ma vie, que je ne puis m'empêcher de vous en dire quelques mots. Ne vous effrayez pas, si je commence mon histoire de si loin; je tâcherai de vous ennuyer le moins possible.

"Mon père n'estimait que la noblesse et l'argent; et peut-être ne me pardonnait-il d'être l'héritier de sa fortune, que parce que j'étais en même temps le représentant de ses titres. J'avais perdu ma mère en naissant; et toute ma première enfance se passa avec des gouvernantes, sans jamais voir mon père. A sept ans il me mit au collège, dont je ne sortais que la veille de sa fête et le premier jour de l'an, pour lui offrir mon respect. Les parens ne savent pas ce qu'ils perdent de droits sur leurs enfans, en ne les élevant pas eux-mêmes. L'habitude de leur devoir tous ses plaisirs, d'obéir aveuglément à toutes leurs volontés, laisse un sentiment de déférence qui ne s'efface jamais, et que j'étais bien éloigné d'éprouver. Je ne voyais dans mon père, qu'un homme que le hasard avait rendu maître de ma destinée, et dont aucune des actions ne pouvait me répondre que ce fût pour mon bonheur. Le jour même que je sortis du collège, il me fit entrer au service, en me recommandant d'être sage, avec une sécheresse qui approchait de la dureté; et sans y joindre le moindre encouragement, sans me promettre la plus légère marque de tendresse, si je réussissais à lui plaire. Aussi, à peine fus-je à mon régiment, que j'y fis des dettes, des sottises, et que je me battis. Mon père me rappela près de lui; il me reçut avec une humeur, une colère épouvantable. Loin de me corriger, il m'apprit seulement qu'il avait aussi des défauts. Je me mis à les examiner avec soin; et chaque jour, au lieu de l'écouter, je le jugeais avec une sévérité impardonnable. Il voulut me marier, et, disait-il, m'apprendre l'économie: j'étais né le plus prodigue et le plus indépendant des hommes. Mon père, qui ne s'était jamais occupé de mon éducation, fut tout étonné de me trouver des goûts différens des siens, et une résistance à ses ordres que rien ne put vaincre. Il se fâcha; je persistai dans mes refus: ils le rendirent furieux; je me révoltai; et moi, que plus de bonté aurait rendu son esclave, rien ne pouvait plus ni me toucher ni me contenir. J'étais devenu inquiet, ombrageux. Revenait-il à la douceur? je craignais que ce ne fût un moyen de me dominer. Sa sévérité me blessait plus encore. Toujours en garde contre lui, contre moi, je le rendais fort malheureux, et je passais pour un très-mauvais sujet. Je le serais devenu, si un de ses amis ne lui eût conseillé d'éloigner ce monstre qui faisait le tourment de sa vie. On me proposa de sa part, de voyager: j'acceptai avec joie, et je choisis l'Angleterre, parce que le mer qu'il fallait traverser, semblait nous séparer davantage. La veille de mon départ, je demandai la permission de lui dire adieu; il refusa de me voir, et je m'en allai charmé de ce dernier procédé, car mes torts me faisaient désirer d'avoir le droit de me plaindre.