Chapter 2
Personne ne les sentit plus que moi, et seul je ne les louai point. J'osai même contredire madame de Verneuil, plaisanter sur l'amour, douter de l'innocence: je disputais pour le plaisir d'entendre des raisons que j'avais repoussées mille fois. Ma tête était remplie d'Adèle, et je passai le reste du jour, la nuit entière, à y penser. -- Je me disais que la voir n'était pas m'engager.... que peut-être je négligeais un bien que je ne retrouverais pas.... D'autres fois, redoutant l'amour, je me promettais de la fuir. Mais bientôt, me moquant de moi-même, je m'admirais de me créer ainsi des dangers et une perfection imaginaire. Je pensai qu'elle avait sûrement des défauts que l'habitude de la voir me ferait découvrir; et que pour cesser de la craindre, il ne fallait que la braver. La pitié vint encore se mêler à toutes mes réflexions. Je me la représentai malheureuse; car je ne doute point que sa mère, après l'avoir abandonnée si long-temps, ne l'ait rapprochée d'elle pour la tourmenter. Une voix secrète me reprochait le temps que j'avais perdu. Dans cette agitation je me déterminai à partir, sachant bien que, même si je devenais amoureux, il serait impossible que je fusse assez insensé pour offrir mon coeur et ma main à celle que je ne connaissais pas....
Que de temps je vais passer à l'étudier, à l'éprouver! Mais si un jour je puis acquérir la certitude qu'elle possède toutes les qualités qu'il faut pour me rendre heureux; si je peux lui plaire, qui pourra s'opposer à mon bonheur? N'ai-je pas tout ce qu'il faut en France pour décider un mariage? Un grand nom, une fortune immense; sûrement sa mère n'en demandera pas davantage. Elle verra un établissement convenable pour sa fille, et ne s'informera même pas si elle pourra être heureuse; mais mon coeur le lui promet; et si jamais elle m'appartient, puisse sa vie entière n'être troublée par aucun nuage!
Dès que je fus arrivé ici, j'allai au couvent d'Adèle; on me dit qu'il était trop tard, que, passé huit heures, personne ne pouvait être admis à la grille. Ce ne sera donc que demain que je saurai à qui m'adresser pour avoir de ses nouvelles; mais demain j'en aurai certainement, et je vous écrirai. Adieu, mon cher Henri.
LETTRE IV.
Paris, ce 26 mai.
Vous devez être content: n'avez-vous pas quelque secret pressentiment qui vous annonce une aventure ridicule? -- J'allai hier au couvent d'Adèle, et je m'abandonnais aux plus flatteuses espérances. En entrant dans la cour, je vis beaucoup de voitures, de valets, de curieux qui attendaient; enfin l'appareil d'une cérémonie, quoiqu'il y eût sur tous les visages une sorte de tristesse qui ne me donnait point l'idée d'une fête.
Je demandai l'Abbesse: on me répondit qu'elle était à l'église; qu'on y célébrait dans ce moment le mariage d'une jeune personne qui avait été élevée dans cette maison, mais que dans quelques instans je serais admis à la grille. A peine ce peu de mots avaient-ils été prononcés que je vis tous les cochers courir à leurs chevaux, les valets entourer la porte de l'église, et le peuple se presser au bas des degrés qui y conduisent. Bientôt les portes s'ouvrirent, et jugez de mon trouble en voyant paraître Adèle, parée avec éclat, mais bien moins jolie que le jour où je la rencontrai pour la première fois. Elle était couverte d'argent et de diamans. Cette magnificence contrastait si fort avec son extrême pâleur, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Elle descendit l'escalier sans lever les yeux, donnant la main à un jeune homme que je crois être le marié, car il était paré aussi comme on l'est un jour de noces. Sa figure est belle, son maintien modeste et doux. Il la regardait avec des yeux qui semblaient chercher à la rassurer; cependant je ne lui trouvai point cet air heureux que l'on a lorsque le coeur est assuré du coeur.... Adèle, oserait-il vous épouser sans amour?
Immédiatement après venait un vieillard goutteux, qui est sans doute le père du jeune homme. Il se traînait, appuyé sur deux personnes qui avaient peine à le soutenir; et s'il n'avait pas eu l'air très-souffrant, son extrême parure l'aurait rendu bien ridicule. La mère d'Adèle le suivait; je l'aurais devinée partout où je l'aurais rencontrée. Ses traits ressemblent à ceux de sa fille; mais qu'ils ont une expression différente! Adèle a l'air noble et sensible; sa mère paraît fière et sévère. Dans quelqu'état qu'elles fussent nées, la beauté de leur taille, la régularité de leurs traits les feraient distinguer parmi toutes les femmes: mais Adèle a un charme irrésistible; son ame semble attirer toutes les autres; elle vous plaît sans avoir envie de vous plaire, et vous laisse persuadé que si elle eût parlé, si elle fût restée, elle vous aurait attaché encore davantage.
Ils montèrent tous les quatre dans la même voiture; et, sans m'amuser à regarder le reste de la noce, je sortis à pied du couvent, prenant le chemin que je leur avais vu prendre. Je les regardai tant que je pus les voir, mais sans me hâter de les suivre. Je marchais lentement, livré à mes réflexions: ma tristesse augmentait, en me retrouvant sur cette même route où la première fois j'avais rencontré Adèle. Aussi lorsque je fus arrivé à l'endroit où sa voiture s'était cassée, je fus effrayé de ce danger comme s'il eût été présent. Je n'avais pas encore pensé qu'elle aurait pu être blessée, et cette idée me fit frémir. Il me fut impossible d'avancer davantage; j'allais, je revenais sous ces mêmes arbres, parcourant le même espace où nous avions été ensemble. Enfin j'entrai dans la maison où je l'avais conduite; je demandai cette chambre où ses larmes m'avaient si vivement attendri; et là j'interrogeai mon coeur, j'y trouvai ce regret qu'on éprouve lorsqu'on perd un bonheur dont on s'était fait une vive idée.... Peut-être ne m'aurait-elle jamais aimé; sûrement je ne l'aimais pas encore non plus; mais elle avait réveillé en moi toutes ces espérances d'amour, de bonheur intérieur: biens suprêmes!... Que de réflexions ne fis-je pas sur ces mariages d'intérêt, où une malheureuse enfant est livrée par la vanité ou la cupidité de ses parens à un homme dont elle ne connaît ni les qualités, ni les défauts. Alors il n'y a point l'aveuglement de l'amour; il n'y a pas non plus l'indulgence d'un âge avancé: la vie est un jugement continuel. Eh! quelles sont les unions qui peuvent résister à une sévérité de tous les momens? Les enfans même n'empêchent pas ces sortes de liens de se rompre. Ah! pourquoi toutes ces idées? pourquoi m'occuper encore d'Adèle? Peut-être ne la reverrai-je jamais.... Cependant je ne puis cesser d'y penser. Les larmes qu'elle répandait en quittant son couvent étaient trop amères pour être toutes de regret; je crains bien que le peur de ce mariage ne les fît aussi couler.
LETTRE V.
Paris, ce 16 juin.
Il y a déjà plus de quinze jours que je ne vous ai donné de mes nouvelles, mon cher Henri. Pendant ce temps ma vie a été si insipide, si monotone, que j'aurais craint de vous communiquer mon ennui en vous écrivant; je garderais encore le même silence, si, hier, je n'avais pas été tout-à-coup réveillé de cette léthargie par la vue d'Adèle, aujourd'hui madame la marquise de Sénange.
J'avais traîné mon oisiveté au spectacle. Le premier acte était déjà assez avancé, sans que je susse quel opéra on représentait: et j'étais bien déterminé à ne pas le demander; car étant venu pour me distraire, je prétendais qu'on m'amusât, sans même être disposé à m'y prêter. J'étais assis au balcon, à moitié couché sur deux banquettes, bâillant à me démettre la mâchoire, lorsqu'on monsieur très-officieux et très-parlant me dit: "Voilà une actrice qui chante avec bien de l'expression. -- Elle me paraît crier beaucoup, lui répondis-je; mais je n'entends pas un mot de ce qu'elle dit. -- Ah! c'est que monsieur ne sait peut-être pas qu'on vend ici des livres où sont les paroles de l'opéra; si monsieur veut, je vais lui en faire avoir un. -- Non, je ne suis pas venu ici pour lire: on m'a dit que ce spectacle m'amuserait; c'est l'affaire de ces messieurs qui chantent là-bas; je ne dois pas me mêler de cela." Alors il me quitta pour aller déranger quelqu'un de plus sociable que moi.
Continuant à ne rien comprendre à la joie ou aux chagrins des acteurs, je tournai le dos au théâtre, et me mis à examiner la salle, lorsqu'à quelque distance de moi on ouvrit avec bruit une loge dans laquelle je vis paraître Adèle, parée avec excès. Je n'ai jamais vu tant de diamans, de fleurs, de plumes, entassés sur la même personne: cependant, comme elle était encore belle! Je sentais qu'elle pouvait être mieux, mais aucune femme n'était aussi bien. Sa mère et ce beau jeune homme étaient avec elle. Je jugeai à son étonnement, aux questions qu'elle parut leur faire, que c'était la première fois qu'elle venait à ce spectacle; et je ne sais pourquoi je fus bien aise que le hasard m'y eût conduit aussi pour la première fois.
Adèle eut l'air de s'amuser beaucoup. Pendant l'entr'acte, elle promena ses regards sur toute la salle; mais à peine m'eut-elle aperçu, que je la vis parler à sa mère avec vivacité, me désigner, reparler encore, et toutes deux me saluèrent, en me faisant signe de venir dans leur loge. J'y allai; Adèle me reçut avec un sourire et des yeux qui m'assurèrent qu'elle était bien aise de me revoir. Sa mère m'accabla de remercîmens pour les soins que j'avais donnés à sa fille. Ne sachant que répondre à tant d'exagérations, je m'adressai au jeune homme, et lui fis une espèce de compliment sur mon bonheur d'avoir été utile à sa femme. "-- Ma femme! reprit-il d'un air surpris; je n'ai jamais été marié. -- Comment, lui dis-je en montrant Adèle, vous n'êtes pas le mari de cette belle personne? -- Non, répondit-il, c'est ma soeur. -- Votre soeur! Mais vous lui donniez la main à l'église le jour son mariage?" Adèle se retourna avec vivacité et me dit: "Est-ce que vous y étiez?..." -- Un air d'innocence et de joie brillait dans ses yeux et l'embellissait encore; il me semblait qu'un sentiment secret nous éclairait, au même instant, sur l'intérêt qui m'avait porté à la chercher.... Combien j'étais ému! Insensé que je suis.... Hélas! le jeune homme détruisit bientôt une si douce illusion en me disant: "Qu'il avait donné le bras à sa soeur parce que le marié, ayant été pris le matin d'une attaque de goutte, avait besoin d'être soutenu. -- Quoi! m'écriai-je avec une vivacité, une indignation dont je ne fus pas le maître, est-ce que ce serait ce vieillard qui marchait après vous? -- Oui," répondit-il d'un air si embarrassé, que bientôt après il nous quitta. Un regard sévère de sa mère m'apprit combien mon exclamation lui avait déplu; et voulant peut-être éviter que je ne fisse encore quelques réflexions aussi déplacées, elle m'accabla de questions sur ma famille, sur mon pays, sur mon goût pour les voyages, sur les lieux que j'avais parcourus, sur ceux où je comptais aller; enfin elle m'excéda.
Mais combien j'étais plus tourmenté de voir cette Adèle, il n'y a pas encore un mois, si ingénue, si timide, maintenant occupée du spectacle comme si elle y eût passé sa vie; riant, se moquant; enchantée de voir et d'être vue! Tout en elle me blessa; paraissait-elle attentive? j'étais choqué qu'elle pût se distraire de sa nouvelle situation. Sa légèreté me révoltait plus encore. Peut-elle, me disais-je, après avoir consenti à donner sa main à un homme que sûrement elle déteste, peut-elle goûter aucun plaisir?... Je cherchais en vain quelques traces de larmes sur ce visage dont la gaieté m'indignait. Si elle eût eu seulement l'apparence de la tristesse, du regret, je me dévouais à elle pour la vie: la pitié aurait achevé de décider un sentiment qu'une sorte d'attrait avait fait naître; mais sa gaieté m'a rendu à moi-même. -- Quelle honte que ces mariages! Il y a mille femmes qu'on ne voudrait pas revoir, qu'on n'estimerait plus, si elles se donnaient volontairement à l'homme qu'elles se résignent à épouser.
Toute la magnificence qui entourait Adèle me semblait le prix de son consentement. Je me rapprochai d'elle; et sans fixer un instant mes yeux sur les siens, j'examinais sa parure avec une attention si extraordinaire, qu'elle en eut l'air embarrassée. Mon visage exprimait le plus froid dédain, et je ne proférais que des éloges stupides. Voilà, disais-je, de bien belles plumes! -- Vos diamans sont d'une bien belle eau! -- Votre collier est d'un goût parfait -- Elle ne répondait que par monosyllabes, et cherchait toujours à tourner la conversation sur d'autres objets; mais je la ramenais avec soin à l'admiration que semblait me causer sa parure. Ne paraissant frappé que de l'odieux éclat qui l'environnait, ne louant que ce qui n'était pas à elle, je ne doutais pas qu'elle ne devinât les sentimens que j'éprouvais. Je lui parlai de sa robe, de ses rubans! Mes regards tombèrent par hasard sur ses mains; elle craignit sans doute que je ne louasse encore de fort beaux bracelets qu'elle portait, et remit ses gants avec tant d'humeur, qu'un des fils s'étant cassé, tout un rang de perles s'échappa. Sa mère se récria sur la maladresse de sa fille, sur la valeur de ces perles qui étaient uniques par leur grosseur et leur égalité. -- Elles ont coûté bien cher, dis-je en regardant Adèle, qui me répondit en prenant à son tour l'air du dédain: _elles sont sans prix_..... Je la considérai avec étonnement: elle baissa les yeux et ne me parla plus.
Que veut-elle dire avec ces mots _sans prix?_... Sa mère faisait un tel bruit, se donnait tant de mouvement, que nous nous mîmes aussi à chercher. Ces perles étaient toutes tombées dans la loge; j'en retrouvai la plus grande partie, et les rendis à Adèle, qui me dit avec assez d'aigreur, qu'elle regrettait la peine que j'avais prise pour elle. -- Sa mère s'émerveilla sur le bonheur de m'avoir toujours de nouvelles obligations, et me pria d'aller leur demander à dîner un des jours suivans. Je refusai; elle insista: mais sa fille eut tellement l'air de le redouter, qu'aussitôt j'acceptai. Cependant ces mots _sans prix_ me reviennent sans cesse.... Ah! si elle avait été sacrifiée!... Que je la plaindrais!... Mais sa gaieté! cette gaieté vient tout détruire. Que ne puis-je l'oublier!
LETTRE VI.
Paris, ce 20 juin.
J'ai été dîner chez Adèle aujourd'hui, mon cher Henri; et comme vous aimez les portraits, les détails, je vais essayer de vous faire partager tout ce que j'ai ressenti. -- Je suis arrivé chez elle un peu avant l'heure où l'on se met à table. Jugez si j'ai été étonné de la trouver habillée avec la plus grande simplicité: une robe de mousseline plus blanche que la neige, un grand chapeau de paille sous lequel les plus beaux cheveux blonds retombaient en grosses boucles; point de rouge, point de poudre; enfin, si jolie et si simple, que j'aurais oublié son mariage, sa magnificence, sa gaieté, si son vieux mari ne me les avait rappelés plus vivement que jamais. Cependant il m'a reçu avec assez de bonhomie, m'a fait mettre à table près de lui, m'a appris qu'il avait été en Angleterre, il y avait plus de cinquante ans; qu'il en avait alors vingt, et qu'il y avait été bien heureux. Pendant tout le dîner, il n'a parlé des Anglaises qu'il avait connues. Aucune d'elles ne vivait plus; et j'étais si peiné de répondre à chaque personne qu'il me nommait, _elle est morte..... elle n'existe plus; -- déjà!..... encore!_ disait-il tristement. Les compagnons de sa jeunesse, qu'il avait vu mourir successivement, l'avaient moins frappé. Ce n'avait jamais été que la maladie d'un seul, la perte d'un seul qui l'avait affligé; mais là, il se rappelait à la fois un grand nombre de gens qu'il n'avait pas vu vieillir, quoiqu'il se souvînt qu'ils fussent tous de son âge. J'étais si fâché des retours qu'il devait faire sur lui-même, que, lorsqu'il m'a nommé une de mes tantes, que nous avons perdue à vingt ans, j'ai senti une sorte de douceur à lui apprendre qu'elle était morte si jeune: et lui-même, probablement sans s'en rendre raison, s'est arrêté avec elle, ne m'a plus parlé que d'elle, et s'est beaucoup étendu sur le danger des maladies vives dans la jeunesse. Je suis entré dans ses idées; je ne m'occupais plus que de lui; et réellement j'étais si malheureux de l'avoir attristé, que j'aurais consenti volontiers à passer le reste du jour à l'écouter ou à le distraire.
Après dîner, nous sommes retournés dans le salon. Monsieur de Sénange s'est endormi dans son immense fauteuil; Adèle s'est mise à un grand métier de tapisserie; et moi je me suis rapproché d'elle. Je la regardais travailler avec plaisir. J'étais bien aise que le sommeil de son mari, la forçant à parler bas, nous donnât un air de confiance et d'intimité, auquel je n'aurais pas osé prétendre. Le respect qu'elle paraissait avoir pour son repos, sa douceur, tout faisait renaître en moi le premier intérêt qu'elle m'avait inspiré.
En observant la simplicité de sa parure, j'ai osé lui dire que je la trouvais presque aussi belle que le jour où elle était sortie du couvent; elle m'a répondu assez sèchement, qu'elle ne faisait jamais sa toilette que le soir. J'ai vu qu'elle aurait été bien fâchée que je crusse que c'était pour moi qu'elle avait renoncé à tout son éclat; mais le craindre autant, n'était-ce pas me prouver un peu qu'elle y avait pensé? Elle m'a fait beaucoup d'excuses de m'avoir reçu en tiers avec eux, a dit que, sa mère étant malade, elle n'avait pas osé inviter du monde sans elle...; que si elle avait su où je demeurais, elle m'aurait fait prier de prendre un autre jour.... et, sans attendre ma réponse, elle s'est levée, en me demandant la permission d'aller rejoindre sa mère. Elle a fait venir quelqu'un pour rester auprès de son mari, et, marchant sur la pointe des pieds, elle est sortie pour aller remplir d'autres devoirs. Je l'ai conduite jusqu'à l'appartement de sa mère. Avant de me quitter, elle m'a renouvelé encore toutes ses excuses... Dites-moi, Henri, pourquoi cet excès de politesse m'affligeait? Pouvais-je attendre d'elle plus de bonté, plus de confiance? -- Lorsqu'à l'Opéra elle me reconnut, m'appela, me reçut avec l'air si content de me revoir, n'ai-je pas cherché à lui déplaire, à l'offenser? Sans la connaître, n'ai-je pas osé la juger, lui montrer que je la blâmais, et de quoi? D'avoir, à seize ans, paru s'amuser d'un spectacle vraiment magique, et qu'elle voyait pour la première fois. Si je la croyais malheureuse, n'était-il pas affreux de lui faire un crime d'un moment de distraction, de chercher à lui rappeler ses peines, à en augmenter le sentiment?... Ah! j'ai été insensé et cruel: est-il donc écrit que je serai toujours mécontent de moi ou des autres?
LETTRE VII.
Paris, ce 29 juin.
Je suis retourné chez Adèle; on m'a dit que sa mère étant très-mal, elle ne recevait personne. Voilà donc encore un malheur qui la menace, et elle n'aura pas près d'elle un ami qui la console, un coeur qui l'entende. Sans ma ridicule sévérité, peut-être ses yeux m'auraient-ils cherché: j'avais vu couler ses larmes, elle m'avaient attendri; n'était-ce pas assez pour qu'elle crût à mon intérêt? A son âge, l'ame s'ouvre si facilement à la confiance! la moindre marque de compassion paraît de l'amitié; la plus légère promesse semble un engagement sacré; le premier bonheur de la jeunesse est de tout embellir. Avant de me revoir, je suis sûr que, dans ses peines, la pensée d'Adèle s'est toujours reportée vers moi. Lorsque je l'ai retrouvée, ses brillaient de joie; son coeur venait au-devant du mien; pourquoi l'ai-je repoussé! -- Je crois bien qu'il n'entrait dans ses sentimens, que le souvenir de ses religieuses, de son couvent, du premier moment où elle en est sortie. Elle me voyait encore le témoin, le consolateur de son premier chagrin. Enfin elle me recevait comme un ami; et j'ai glacé, jusqu'au fond de son coeur, ces douces émotions qu'elle ressentait avec tant d'innocence et de plaisir! -- Cette idée me fait mal. -- Si je pouvais la voir, lui dire combien elle m'avait occupé; lui apprendre les projets que j'avais formés, tout le bonheur qu'ils m'avaient fait entrevoir, je crois que la paix renaîtrait dans mon ame, que le calme me reviendrait à mesure que je lui parlerais. Il ne m'est plus permis de paraître indifférent: l'intérêt vif qu'elle m'avait inspiré peut seul m'excuser et faire naître son indulgence.
Lorsqu'elle m'aura pardonné, qu'elle ne me croira plus ni injuste, ni trop sévère, je serai tranquille; et alors je verrai si je dois continuer mes voyages, ou céder au désir que j'ai d'aller vous retrouver.
LETTRE VIII.
Paris, ce 4 juillet.
Adèle ne reçoit encore personne, mais sa mère est mieux; ainsi je suis un peu moins tourmenté. -- Que je voudrais qu'elle fût heureuse! son bonheur m'est devenu absolument nécessaire; ses peines ont le droit de m'affliger, et je sens cependant que sa joie et ses plaisirs ne sauraient suspendre mes ennuis. -- Mais enfin, sa mère est mieux; jouissons au moins de ce moment de tranquillité.
Cette nouvelle ayant un peu dissipé ma sombre humeur, je me crus plus sociable, et j'allai hier à une grande assemblée chez la duchesse de ***. Il y avait beaucoup de monde, et surtout beaucoup de femmes. Ne connaissant presque personne, je me mis dans un coin à examiner ce grand cercle. Vous croyez bien que je n'ai pas perdu cette occasion d'essayer le beau système que vous avez découvert. Je m'amusai donc à chercher, d'après l'extérieur et la manière d'être de chacune de ces femmes, les défauts ou les qualités des gens qu'elles ont l'habitude de voir; ce qui, à une première vue, est, comme vous le prétendez, beaucoup plus aisé à deviner qu'il n'est facile de les juger elles-mêmes. Il y en avait une d'environ trente ans, qui n'a pas dit un mot, et qui était toujours dans l'attitude d'une personne qui écoute, approuvant seulement par des signes de tête. Voilà qui est clair, me suis-je dit; c'est une pauvre femme dont le mari est si bavard qu'il l'a rendue muette: je suis sûr que depuis des années il lui a été impossible de placer un mot dans leur conversation. Quoique je n'en doutasse pas, je voulus m'en assurer; et me rapprochant d'un homme vêtu de noir, d'une figure assez grave, et qui se tenait, comme moi, dans un coin, à observer tout le monde sans parler à personne: "Oserais-je vous demander, lui dis-je, si cette dame, qui est là-bas en brun? -- Où? -- Celle qui est si bien mise, à laquelle il ne manque pas une épingle? -- Hé bien? -- Si cette dame n'a pas un mari fort bavard? -- Je ne le connais pas: ils sont séparés depuis long-temps. -- Séparés!... mais au moins, ajoutai-je, son meilleur ami ne parle-t-il pas beaucoup? -- Affreusement: avec de l'esprit; il en est insupportable. -- J'en suis charmé, m'écriai-je. -- Et pourquoi donc cela vous fait-il tant de plaisir?" Alors je lui expliquai votre système, qu'il saisit avidement; et toujours jugeant, sur les personnes que nous voyions, le caractère de celles qui étaient absentes, nous fîmes des découvertes qui auraient fort étonné ces dames. Je me suis très-amusé: mais apparemment que je n'en avais pas l'air, car nous entendîmes une jeune femme qui disait en me regardant: _Comme les Anglais sont tristes!_ Je devinai que cela pouvait bien signifier, _comme lord Sydenham est ennuyeux!_ et mon compagnon l'ayant pensé comme moi, je m'en allai très-satisfait de mes observations, et regrettant seulement de ne vous avoir pas eu avec nous, pour vous voir jouir de ce nouveau succès.
LETTRE IX.
Paris, ce 12 juillet.