Chapter 13
Deux jours après, Adèle m'écrivit que monsieur de Mortagne lui avait fait demander si elle serait chez elle après dîner, et qu'elle me priait de m'y rendre de bonne heure. Je fus exact; mais il arriva presque en même temps que moi, et parut étonné de me rencontrer. Cependant, il se remit aussitôt, comme un homme maître de ses passions, ou plutôt n'ayant déjà plus de passions; il fit plusieurs complimens à Adèle, qui lui répondit avec une sécheresse que je n'approuvai point.... Ne pourra-t-elle donc jamais le traiter comme un homme ordinaire? et aura-t-il toujours à se plaindre ou à se louer d'elle? Je comptais lui en faire quelques reproches dès que nous serions seuls; mais soit qu'il espérât demeurer après moi, ou qu'il s'amusât à me tourmenter, il ne s'en alla qu'au moment où l'on vint avertir Adèle que la supérieure la demandait.... Alors il fallut bien que nous sortissions en même temps; il sauta plutôt qu'il ne descendit l'escalier, se jeta dans sa voiture, et partit comme un éclair. Dès qu'il fut hors de la cour, Adèle parut à sa fenêtre, et me salua comme si elle m'eût dit: _J'ai attendu qu'il n'y fût plus pour me montrer_... Combien je lui sus gré de cette petite attention!... Que la plus légère préférence laisse de douceur après elle! En quittant Adèle, ma raison avait beau me dire que cette froideur était trop loin de son caractère pour durer.... qu'elle passerait bientôt, et que si monsieur de Mortagne s'obstinait à la voir, il finirait par en être supporté.... Adèle à la fenêtre, et n'y venant que pour moi, détruisait toutes ces réflexions.
Mais hier, elle m'écrivit qu'il allait encore venir. -- Je ne reçus sa lettre qu'à l'heure même où il devait être déjà chez elle; je m'y rendis, détestant le rôle auquel ma complaisance m'avait soumis. -- En effet, quelle lâcheté de lui permettre de le recevoir si j'étais inquiet! et si je n'étais point jaloux, pourquoi ne pas oser les laisser ensemble?... Vingt fois j'eus envie de retourner sur mes pas, et cependant j'avançais toujours: mes sentimens changeaient, se heurtaient, et n'en devenaient que plus douloureux.
Lorsque j'entrai chez elle, je remarquai que monsieur de Mortagne regarda plusieurs fois ses soeurs, d'un air d'intelligence. Mon humeur augmenta, mes soupçons se renouvelèrent. Adèle aussi me demanda de mes nouvelles, d'une voix qui me semblait plus assurée qu'à l'ordinaire; et lui-même s'avisa de m'adresser plusieurs fois la parole. Je crus voir régner entre eux une aisance, une facilité de conversation qui me confondaient... Elle se fit apporter un dessin qu'elle venait de finir; il le loua avec tant d'exagération, qu'elle rejeta ses éloges, mais si faiblement, qu'on sentait bien que la flatterie ne lui déplaisait pas.... D'ailleurs pourquoi lui faire connaître ses talens, si elle ne désire pas lui plaire?... Non, Henri, non, je ne souffrirai pas qu'elle le revoie... Cette affectation de ne le recevoir que devant moi, n'est qu'une ruse de femme; j'entends ce qu'elle dit, mais sais-je ce qu'elle pense?....
Pour achever de me tourmenter, sa mère arriva peu de temps après moi, et dit à sa fille qu'elle avait à lui parler: je me levai pour les laisser libres. Monsieur de Mortagne fit aussi un mouvement pour s'en aller, mais madame de Joyeuse lui dit de s'arrêter.... Indigné, j'allais me rasseoir, peut-être même faire une scène ridicule, lorsqu'Adèle, plus pâle que la mort, me dit adieu, et me pria de revenir aujourd'hui.... Sa terreur me fit pitié; je reviendrai, oui je reviendrai, et certes je ne me laisserai pas jouer plus long-temps.... Elle ne le reverra jamais!.... Que peut lui faire la colère de sa mère? elle n'en dépend plus.... Si je dois l'épouser un jour, mon opinion, mon estime seules doivent la diriger. Je lui proposerai d'aller à Neuilly; d'y passer tout le temps de son deuil; si elle me refuse, c'est qu'elle ne m'aura jamais aimé.... Mais aussi si elle y consent!.... Insensé!.... si elle y consent! souffriras-tu qu'elle manque à des convenances que les femmes doivent toujours respecter? Ah! je ne serai jamais heureux, ni avec elle, ni sans elle!...
LETTRE L.
Neuilly, ce 22 janvier.
Je la revis hier, et, comme à l'ordinaire, elle voulut essayer de me toucher par sa douceur, de me séduire par ses larmes; mais je m'étais armé de courage, et je sus leur résister. J'exigeai qu'elle ne revît jamais monsieur de Mortagne. "Adèle, lui dis-je, ma chère Adèle, n'écoutez plus de vaines frayeurs, une fausse timidité. Consentez à déclarer à votre mère les sentimens qui nous unissent. -- _Je n'oserai jamais_. -- Adèle, je vous aime de toutes les forces de mon ame; je vous aime plus que moi-même, plus que la vie; mais je ne puis souffrir ce partage d'intérêt. Ma jalousie vous offense, me dégrade, et cependant je ne saurais m'empêcher d'être inquiet." -- Alors nous entendîmes le bruit d'une voiture; car depuis que madame de Joyeuse veut sacrifier sa fille une seconde fois, elle l'obsède sans cesse; et le matin, l'après dînée, le soir, quelle que soit l'heure où j'arrive, elle accourt toujours sur mes pas. "Voilà votre mère, m'écriai-je; ce moment est peut-être le dernier. Prononcez que vous ne reverrez jamais monsieur de Mortagne, ou dites-moi de vous fuir sans retour." -- "_Ma mère me fait trembler_." Je n'en entendis pas davantage, et la quittai sans savoir ce que je faisais.
Décidé à me guérir d'un amour si faiblement partagé, je courus à mon hôtel garni demander des chevaux pour retourner en Angleterre. John voulut vainement représenter, demander quelques heures: "Pas une minute, lui dis-je; laissez tout ce que je ne puis emporter, et marchons." -- Cependant je n'avais pas fait deux lieues, que l'envie de savoir ce que deviendrait Adèle me tourmenta. D'ailleurs, je voulais bien l'abandonner; mais, certes je ne consentais pas à la céder à monsieur de Mortagne, et j'étais déterminé à lui arracher la vie plutôt que de la lui voir épouser. Dans cette agitation je revins à Neuilly. Cette maison m'appartient; ainsi j'en puis disposer.
Lorsque je fus arrivé, je fis venir les gens de monsieur de Sénange que j'ai tous gardés. "Des raisons particulières, leur dis-je, font que je ne veux point qu'on sache mon séjour ici; s'il vient à être connu, je ne pourrai en accuser que vous, et je vous chasserai tous." -- Alors ils se regardèrent les uns les autres, comme suspectant chacun leur fidélité. -- "Mais si je parviens à être ignoré, je vous récompenserai tous." Ils se regardèrent de nouveau, en se faisant par signes de mutuelles recommandations, et quand ils sortirent, j'entendis qu'ils se promettaient d'être discrets; ainsi j'espère qu'ils le seront.
J'ai senti une sorte d'effroi, en revoyant ce lieu où j'ai éprouvé des émotions si vives, des peines si cruelles!
Je ne suis encore entré que dans l'appartement que j'occupais. Je redoute de voir celui de monsieur de Sénange, la chambre d'Adèle; je le crains d'autant plus, que j'avais ordonné qu'on ne déplaçât aucun meuble, que chaque chose restât comme elle était lorsqu'ils occupaient cette maison. Les habitudes de monsieur de Sénange seront conservées, ses goûts respectés. Il faut garder bien peu de mémoire des morts pour déranger sans scrupule les objets auxquels ils tenaient. On ne sait pas soi-même ce qu'on perd de petits souvenirs, d'impressions douces, combien on affaiblit ses regrets, en faisant le moindre changement dans les lieux qu'ils ont habités!
Adieu, je ne fermerai point cette lettre, et je vous écrirai sans ordre, sans suite, un journal de mes projets, de mes inquiétudes, ce que j'apprendrai d'Adèle, enfin ma vie: trop heureux si je puis un jour retrouver mon indifférence!
Ce 23 janvier, six heures du soir.
J'ai revu ces jardins. Il n'y a pas un arbre qui ne m'ait rappelé Adèle, et ses petites joies, lorsque, plus diligente que moi, elle arrivait de meilleure heure, et passait dans l'île pour voir le travail des ouvriers; elle gardait le bateau, attendant sur le rivage que je parusse à l'autre bord... alors elle se moquait de ma paresse, de mon embarras, et me faisait des signes pressans de venir la trouver. Quand je lui montrais le bateau qui était attaché près de l'île, j'entendais les éclats de ce rire frais et gai qui passe avec la première jeunesse. Elle me disait un léger adieu; partait comme pour ne plus revenir, mais s'arrêtait de manière à ne pas me perdre de vue; se cachait derrière les arbres, croyant que je n'apercevrais pas le transparent de sa mousseline blanche, de sa robe de neige; puis elle venait me saluer, feignait de me voir pour la première fois; puis enfin, elle m'envoyait ce bateau; j'allais la joindre... Joies innocentes! plaisirs simples qui me rendiez si heureux! plaisirs que je me rappelle tous!
For oh! how vast a memory has love!
suis-je donc condamné à vous perdre sans retour?
Ce 24 janvier, à midi.
Quelle démence a pu me porter à venir dans cette maison? Etait-ce pour oublier Adèle? est-ce ici que je me permettais de la haïr? ici, où j'ai juré d'être à elle et de lui consacrer ma vie.
Ce matin je suis entré dans la chambre où monsieur de Sénange est mort. Les fenêtres en étaient fermées. Une obscurité religieuse couvrait ce lit où il a rendu les derniers soupirs. Je m'en suis approché; et là, une voix secrète, ma conscience peut-être, m'a répété les paroles qu'il m'a dites avant de mourir... le pardon qu'il m'avait accordé, sous la condition de me dévouer au bonheur d'Adèle, et d'être plus indulgent. Ai-je rempli ma promesse? Cet excellent homme m'approuverait-il?... Je suis sorti lentement de cette chambre. Ma colère était passée; je n'étais plus que le défenseur d'Adèle, et le juge sévère de moi-même.
J'ai été dans l'île voir le monument qu'elle a fait élever à la mémoire de monsieur de Sénange. Un obélisque très-simple couvre sa tombe, sur laquelle elle a fait graver ces mots:
Il ne me répond pas, mais peut-être il m'entend.
Et moi, que lui dirais-je?
A deux heures.
Je viens d'ordonner à John de prendre un cheval à la poste, et d'aller descendre à Paris, dans l'hôtel garni que j'occupais, comme s'il revenait pour chercher quelque chose qu'il avait oublié; mais mon dessein était qu'il s'informât adroitement si Adèle avait envoyé chez moi, et qu'il sût de ses nouvelles. En attendant le retour de John, je vais promener ma tristesse dans la campagne. Le temps est beau, quoiqu'au milieu des rigueurs de l'hiver. Une visite à la famille de Françoise sera sûrement bien reçue; et peut-être leurs visages satisfaits me rendront-ils plus tranquille.
Paris, 10 heures du soir.
En revenant de chez Françoise, je suis entré dans la cour, et j'ai vu sur le sable les traces d'un carrosse. Les sillons me prouvaient qu'on n'était pas entré dans la maison, mais que la voiture s'était arrêtée à la grille du jardin, et de là avait gagné la cour des écuries.... Henri! moquez-vous encore de l'amour! Malgré l'invraisemblance d'une pareille visite, mon coeur, mes yeux même, me disaient que cette voiture appartenait à Adèle. Je suis entré avec précipitation dans le jardin, et je l'ai aperçue suivie de deux de ses femmes, qui prenaient le chemin de l'île. J'ai couru la joindre. Elle ne m'attendait pas. En me voyant, elle a jeté un cri; une pâleur mortelle a couvert son visage; et cependant avec quelle joie elle m'a dit: "Je craignais que vous ne fussiez parti pour l'Angleterre." J'ai pris ses mains, et les pressant contre mon coeur: "Adèle, lui ai-je répondu, qu'avez-vous décidé?["] -- "Rien: je me désespérais de votre départ; je vous croyais absent, et je venais ici pleurer monsieur de Sénange, pleurer sur vous, sur moi-même." -- "Aurez-vous du courage." -- "Je n'en trouve pas contre ma mère! Ne me rendez pas malheureuse; ayez pitié de ma faiblesse." Elle paraissait si accablée, que je l'ai prise vivement dans mes bras pour la soutenir. A l'instant je me suis senti arrêter par une main étrangère; et, me retournant, j'ai vu madame de Joyeuse, transportée de fureur. Elle avait été au couvent, y avait appris qu'Adèle venait de partir pour Neuilly, et l'avait immédiatement suivie. -- "Vous! implorant lord Sydenham!" s'est-elle écriée. -- Adèle est tombée à genoux devant sa mère; et, avec une voix qu'on entendait à peine: -- "Ma mère, lui a-t-elle dit, je l'aime. Il vous respectera aussi, n'en doutez pas. Je vous ai obéi une fois sans résistance; récompensez-moi aujourd'hui en faisant mon bonheur."
Madame de Joyeuse a déclaré qu'elle ne consentirait jamais à ce mariage, a réprimandé durement sa fille, et a cherché à m'insulter, en disant que je n'ambitionnais que l'immense fortune d'Adèle. -- Sa fortune! lui ai-je dit avec mépris, je la refuse; gardez-la pour ses frères. Je ne veux de votre fille qu'elle-même. A ces mots, j'ai vu sur son visage un mélange d'étonnement et de doute. "Vous l'entendez, a dit Adèle; que n'y avons-nous pensé plutôt! Oui, ma mère, mon jeune frère n'est pas riche; donnez-lui tout mon bien, et rendez heureux vos enfans." -- "Oui, ai-je répété, tous vos enfans;" car, soit par cette confiance que donne la générosité, soit par un effet de l'amour, je ne me trouvais point humilié de descendre envers elle jusqu'à la prière; je suis aussi tombé à ses pieds. Elle a cessé de résister, de traiter de folie le désintéressement de sa fille. Elle a même prétendu être obligée de la défendre contre une passion insensée: mais j'ai su détruire des scrupules qui ne demandaient peut-être qu'à être vaincus; et j'ai promis d'assurer à Adèle au-delà du sacrifice qu'elle me faisait. Enfin mes instances, mon dévouement, les caresses de sa fille ont achevé de l'entraîner, et elle m'a appelé son fils, en embrassant Adèle.
Ce n'est pas tout, Henri: madame de Joyeuse, peut-être pour se sauver un peu de mauvaise honte; car elle a dit bien du mal de moi, a bien souvent protesté que je ne serais jamais son gendre; madame de Joyeuse a décidé que notre mariage aurait lieu aussitôt après l'arrivée de ses fils, qu'elle fait voyager dans les différentes cours de l'Europe. Elle va leur écrire pour presser leur retour.
_P.S_. Je joins ici la copie d'une lettre qu'Adèle avait envoyée chez moi, et que John m'a rapportée. Que j'étais injuste! et combien d'amers repentirs eussent été la suite de mon caractère jaloux et emporté! Oh! je ne mérite pas mon bonheur; mais puissé-je le justifier par la conduite du reste de ma vie!
"Mon ami, mon seul ami, vous avez pu me fuir, ne pas me répondre lorsque je vous appelais. Je me suis précipitée à la fenêtre du parloir; mais vous n'avez pas tourné la tête. C'est la première fois que vous partez, sans m'y chercher encore pour me dire un dernier adieu. Si vous m'aviez regardée, vous m'auriez vue au désespoir. Mon seul ami! sûrement vous ne doutez pas de votre Adèle. Je vous appartiens par le voeu de mon coeur, par l'ordre de monsieur de Sénange. Pourquoi n'avoir pas pitié de ma faiblesse? Ne suffit-il pas que la présence de monsieur de Mortagne vous inquiète, pour qu'elle me soit odieuse? Cependant j'avoue, que pour satisfaire ma mère, j'aurais voulu le recevoir jusqu'à l'époque qu'elle a fixée. Mais si ce sacrifice vous est trop pénible, dictez ma conduite. Je n'ai pas besoin d'être à vous pour respecter votre inquiétude; songez seulement, avant de rien exiger, que mon attachement pour vous ne saurait être douteux, et que ma timidité est extrême."
A cette lettre était joint le portrait d'Adèle, et sur le papier qui le renfermait elle avait écrit: "Puisse-t-il vous ramener!"
LETTRE LI.
Paris.
Après avoir toujours partagé mes peines, avoir si souvent écouté mes plaintes, je vous dois bien, mon cher Henri, de vous apprendre aujourd'hui que je suis le plus heureux des hommes.
Je viens de l'autel. Adèle est à moi; je lui appartiens. Elle a donné toute sa fortune à son jeune frère. Madame de Joyeuse est contente, chérit sa fille; elle m'aimera. Monsieur de Mortagne est oublié de tous. Jouissez du bonheur de votre ami.
FIN D'ADELE DE SENANGE.