Chapter 10
Adèle est malade; elle a refusé de me voir. Cependant, monsieur de Sénange est calme: il m'a dit, d'un air assez indifférent, qu'on ne savait pas encore ce qu'elle avait, mais que ce ne serait vraisemblablement rien. -- Rien! et elle ne veut pas me recevoir... Les gens vont dans la maison comme à l'ordinaire.... Je ne vois point entrer de médecin. Il me semble qu'il y a là une négligence qui ne s'accorde point avec l'intérêt que monsieur de Sénange a pour elle. Est-ce ainsi que l'on aime, lorsqu'on est vieux? Ah! j'espère que je mourrai jeune.... J'éprouve une agitation que personne ne partage, dont personne n'a pitié. Il ne m'est pas permis de savoir comment elle est; j'étonne, quand je demande trop souvent de ses nouvelles: ils la laisseront mourir!.... Je viens de passer devant sa chambre; je suis resté long-temps contre sa porte; je n'ai entendu aucun mouvement: peut-être qu'elle se trouvait mal!.... mais non, il y aurait eu de l'agitation autour d'elle; je n'ai vu aucune de ses femmes; tout était fermé.... Que devenir? mon ami, je croyais que j'avais été malheureux! Oh non; je ne l'avais jamais été.... Monsieur de Sénange me fait dire de descendre pour dîner: il sort de chez elle, je cours le joindre....
7 septembre soir.
C'était tout simplement pour dîner avec du monde qu'il me faisait avertir. J'ai trouvé, comme dans un autre temps, quelques personnes qui étaient venues de Paris. Adèle est malade! et rien ne paraissait changé dans la manière de vivre : seulement monsieur de Sénange était froid avec moi. D'abord, j'ai aimé cette distinction; c'était me dire que nous éprouvions la même peine. Mais ensuite, je n'ai plus compris ce qu'il avait, lorsque après le dîner au lieu de prendre mon bras, selon son usage, il a sonné un de ses gens, et m'a dit avec une politesse embarrassée, qu'il allait voir sa femme... Sa femme! jamais il ne la nomme ainsi. -- Resté seul dans ce grand salon, tout rempli d'Adèle, mille pensées à la fois me sont venues à l'esprit. Il n'y a point d'émotion que je n'aie éprouvée, point de petites habitudes que je ne me sois rappelées.... Ah! dès qu'un sentiment vif nous occupe, faut-il que notre raison nous échappe? Je m'étais assis dans le fauteuil d'Adèle; j'y trouvais même un peu de tranquillité, et me rappelais avec douceur les momens que nous avions passés ensemble; lorsque tout-à-coup une voix secrète a semblé me reprocher d'avoir pris sa place, me presser de la quitter, me faire craindre qu'elle ne l'occupât plus.... Cette pensée m'a causé une terreur si vivre, que je me suis précipité à l'autre bout de la chambre. En me retournant, j'ai vu encore ce fauteuil, sa petite table, son ouvrage, des dessins commencés, et tout ce désordre d'une personne qui était là il y a peu d'instans, et qui peut-être n'y reviendra plus....J'ai fermé les yeux et me suis enfui, sans oser jeter un regard derrière moi.
Revenu dans ma chambre, je me suis empressé de prendre le portrait d'Adèle que je possède encore. Vous serez peut-être surpris que j'aie osé le garder jusqu'à présent; il est vrai que, dans le premier moment, je ne voyais que le danger de le conserver; mais bientôt, peu à peu, de jour en jour, je me suis accoutumé à cette crainte: je me suis fait aussi un bonheur nécessaire de regarder ce portrait. D'ailleurs, enhardi par la certitude que monsieur de Sénange ne va jamais dans le cabinet où il était serré, je remettais toujours au lendemain à m'en séparer.
Combien, dans les angoisses que j'éprouvais, ce portrait me devenait cher! Avec quelle émotion je contemplais les traits d'Adèle, son regard serein, ce doux sourire, sa jeunesse qui devait me promettre pour elle de nombreuses années! Je me sentais plus tranquille; et, quoiqu'encore effrayé, j'osais espérer de l'avenir.
LATTRE XXXIV.
Ce 8 septembre.
Ne soyez pas trop sévère; ayez pitié de votre pauvre ami. Je ne suis plus le même: ou j'éprouve le bonheur le plus vif, ou je suis abîmé de douleur; tout est passion pour moi. -- Adèle gardait la chambre; j'étais dévoré d'inquiétude; je craignais qu'elle ne fût menacée de quelque maladie violente. Je ne la voyais pas; je croyais que je ne devais plus la revoir; son tombeau était devant mes yeux; je voulais mourir. Hé bien! elle n'était seulement pas malade; c'était un caprice, ou l'envie de me tourmenter, et d'essayer son empire. Mon ami! est-ce que je serai comme cela long-temps?
Ce matin, ne m'étant pas couché, ayant passé la nuit à écouter, à expliquer le moindre bruit, à huit heures j'ai entendu ouvrir son appartement. J'y ai couru aussitôt pour demander de ses nouvelles. Sa femme de chambre n'avait point refermé la porte; jugez de mon étonnement! Adèle était levée; elle paraissait triste, mais tout aussi bien qu'à l'ordinaire. Dès qu'elle m'a aperçu, son visage s'est animé.... _Que voulez-vous, monsieur? laissez-moi_, m'a-t-elle dit; _laissez-moi, je ne veux voir personne_. -- Ses femmes étaient présentes; tremblant, je me suis retiré. Elle a fait signe à une d'elles de fermer la porte sur moi; j'ai regagné ma chambre, et me suis perdu en conjectures. Qu'est-il arrivé? Qu'ai-je fait? Que peut-on lui avoir dit de moi? Serait-ce de la jalousie? ô Dieu! de la jalousie! Que je serais heureux! Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'est point malade.
LETTRE XXXV.
Ce 8 septembre, le soir.
A deux heures j'ai fait demander à Adèle la permission de lui parler: elle m'a refusé, en disant qu'elle était souffrante.... Est-ce qu'il serait vrai? on peut être malade sans être changé.... Mais, non; monsieur de Sénange, ses femmes, celle surtout qui ne la quitte jamais, qui l'aime comme son enfant, m'ont assuré qu'elle était beaucoup mieux. Je n'y puis rien comprendre. Elle m'a fait dire qu'elle ne descendrait pas pour dîner. Il m'était impossible de me trouver tête à tête avec monsieur de Sénange; j'avais besoin de distraction; et je sentais que ce n'était qu'en me plaçant au milieu d'objets indifférens pour moi, que je pourrais me retrouver.
Avec ce projet, j'ai été dans la campagne sans savoir où j'allais: je marchais comme quelqu'un qu'on poursuit. Je ne sais combien de temps j'avais couru, lorsqu'à la porte d'un petit jardin une jeune fille m'a crié: _Monsieur, voulez-vous des bouquets?_ -- Et à qui les donnerais-je? lui ai-je répondu. Les larmes me sont venues aux yeux; Adèle aime tant les fleurs!.... Apparemment que j'étais pâle et défait; car cette jeune fille me regardait avec compassion. "Vous avez l'air tout malade, m'a-t-elle dit; entrez chez nous pour vous reposer." -- Je l'ai suivie machinalement; elle m'a fait asseoir sur un mauvais banc, près de leur maison, et se tenant debout devant moi, elle m'a regardé quelque temps avec un air d'inquiétude et de curiosité. Enfin, elle m'a dit: "Voulez-vous prendre un bouillon? Nous avons mis le pôt au feu aujourd'hui, car c'est dimanche." -- Je lui ai demandé seulement un morceau de pain et un verre d'eau: elle m'a apporté du pain noir, et, dans un pôt de grès, de l'eau assez claire. Après avoir été assis un moment, je commençais à sentir toute ma lassitude, et je restais sur ce banc sans pouvoir m'en aller. Alors, cette jeune fille m'a appris que son père était jardinier fleuriste; qu'il était à l'église avec toute sa famille; qu'elle était restée parce que c'était à son tour de garder la maison; mais qu'ils allaient bientôt rentrer, et que sa mère, qui s'entendait très-bien aux maladies, me dirait ce que j'avais.
Je l'ai remerciée avec un signe de tête; et, fermant les yeux, je me suis mis à rêver à la bizarrerie de ma situation, et au caractère d'Adèle. J'ai été bientôt arraché à mes réflexions par la jeune fille, qui m'a crié avec effroi: "Monsieur, ouvrez donc les yeux, vous me faites peur comme cela!" -- J'ai souri de sa frayeur: pour la dissiper, et pour répondre à l'intérêt qu'elle m'avait témoigné, je m'efforçais de lui parler; je lui ai demandé si elle avait des frères et des soeurs? -- "Onze, m'a-t-elle répondu, en faisant une petite révérence, et je suis l'aînée." -- Quel âge avez-vous? -- "Quatorze ans, et je me nomme Françoise." -- A chaque réponse elle faisait sa petite révérence. Votre père gagne-t-il bien sa vie? -- "Oui; si ma mère n'avait pas toujours peur de manquer, nous ne serions pas mal. Notre malheur, c'est que dans l'été les bouquets ne se vendent rien, et que l'hiver toutes les dames en veulent, qu'il y en ait, ou qu'il n'y en ait pas." -- Alors nous avons entendu le chien aboyer, et la famille est rentrée. Dès que le père et la mère ont pu m'apercevoir, ils ont appelé Françoise, lui ont parlé long-temps bas, puis, s'approchant, ils m'ont salué tous les deux. Je leur ai dit combien Françoise avait eu soin de moi. -- "Ah! c'est une bonne fille, a dit le père en lui frappant doucement sur l'épaule. -- Bah! a repris la mère, pourvu qu'elle perde son temps, c'est tout ce qu'il lui faut." -- La petite mine de Françoise, qui s'était épanouie d'abord, s'est rembrunie bien vite. -- Combien les parens devraient craindre de troubler la joie de leurs enfans! Il me semble que je remercierais les miens, si je les entendais rire, si je les voyais contens; mais je me promettais bien de dédommager Françoise. Sa mère s'est assise près de moi; elle m'a offert une soupe; je l'ai refusée. Le bon père m'a proposé une salade du jardin: "Oh! une salade, m'a-t-il dit en riant, comme vous n'en avez jamais mangé." -- Ce visage brûlé par le soleil, ce corps que la fatigue avait courbé, sa bonne humeur, m'inspiraient une sorte d'affection mêlée de respect; j'ai accepté sa salade pour ne pas le chagriner en le refusant. Françoise a couru vite la cueillir; sa mère (madame Antoine) m'a présenté ses autres enfans, quatre garçons et six filles. A chaque enfant elle criait d'une voix aigre: _Otez votre chapeau, monsieur; faites la révérence, mamselle;_ et les petits de me saluer et de s'enfuir aussitôt. Le père a dit à sa femme d'aller accommoder ma salade; il est resté avec moi. Je lui ai demandé avec quoi il pouvait entretenir cette nombreuse famille? -- "Avec mes fleurs, m'a-t-il dit; quand elles réussissent, nous sommes bien. Ma femme, comme vous avez vu, gronde un peu, mais c'est sa façon; et puis nous y sommes faits; Françoise chante, et cela m'amuse. -- Combien gagnez-vous par an? -- Ah! je vis sans compter; tous les soirs j'ajoute à mes prières: _Mon Dieu, voilà onze enfans; je n'ai que mon jardin, ayez pitié de nous;_ et nous n'avons pas encore manqué de pain. -- Vous devez beaucoup travailler? -- Dame, il faut bien un peu de peine; dans ma jeunesse, il n'y en avait pas trop; à présent la journée commence à être lourde. Mais Françoise m'aide; elle porte les bouquets à la ville: Jacques, le plus grand de nos garçons, entend déjà fort bien notre métier; les petits arrachent les mauvaises herbes: à mesure que je m'affaiblis, leurs forces augmentent; et bientôt ils se mettront tout-à-fait à ma place. Je ne suis pas à plaindre." -- Quoi! lui ai-je dit, avec une chaleur qui aurait été cruelle si elle avait été réfléchie, quoi! vous ne vous plaignez pas! Onze enfans... un jardin..... et vous dites que vous êtes content! -- "Oui, m'a-t-il répondu, fort content! Il ne nous est mort aucun enfant; nous n'avons encore rien demandé à personne: pourquoi nous plaignez-vous? Vous autres grands, on voit bien que vous ne connaissez pas les gens de travail. On a raison de dire que la moitié du monde ne sait pas comment l'autre vit."
Que de réflexions fit naître en moi cet exemple de vertu et de modération, moi, qui ne me suis jamais trouvé heureux dans une position qu'on appelle brillante!.... J'ai serré la main de ce bon vieillard. Il n'avait pas prétendu m'instruire; et c'est peut-être pour cela que sa sagesse a si vivement frappé mon coeur...
Madame Antoine et Françoise ont apporté une petite table avec ma salade: le bon père avait raison; jamais je n'en avais trouvé d'aussi bonne. Pendant ce léger repas, il le regardait avec l'air satisfait de lui-même. Madame Antoine et Françoise restaient debout devant moi; et quoique je fusse sûr qu'elles n'avaient rien de plus à me donner, elles semblaient attendre que je leur demandasse quelque chose, et se tenaient prêtes à me servir. Les enfans aussi se sont rapprochés peu à peu; je ne les effrayais plus. Le père m'a prié de venir voir son jardin: le terrain était si peu étendu, si précieux, qu'on n'y avait laissé que de petits sentiers où nos pieds pouvaient à peine se placer. Nous marchions l'un après l'autre; et la famille, jusqu'au dernier petit enfant, nous suivait, comme s'ils entraient dans ce jardin pour la première fois. Au milieu de ce tableau si touchant, je trouvais quelque chose de triste à ne voir que des arbustes dépouillés, des tiges dont on avait coupé les fleurs, ou quelques boutons prêts à éclore, et impatiemment attendus pour les vendre. Cela me présentait l'image d'une existence précaire, dépendante des caprices de la coquetterie et de toutes les variations de l'atmosphère. Je pensais, pour la première fois, que les inquiétudes du besoin pouvaient être attachées à la croissance d'une fleur!... J'ai abrégé cette promenade qui me devenait pénible. Revenu près de la maison, j'ai appelé Françoise, et lui ai donné quelques louis pour s'acheter un habit: sa mère les lui a arrachés des mains, en disant qu'il fallait garder cela pour les provisions de l'hiver. -- J'y aurais songé, lui ai-je dit avec humeur; et j'ai encore donné à ma petite Françoise; puis j'ai offert au bon père de quoi habiller tous ses enfans, et j'ai demandé que cette somme ne fût employée qu'à cet usage . Je m'en allais, lorsque j'ai réfléchi que j'avais pu affliger madame Antoine, en m'occupant plutôt du plaisir des enfans que des besoins du ménage; je sentais que les sollicitudes d'une mère sont encore de l'amour, et que son avarice n'est souvent qu'une sage précaution. Je suis alors retourné vers elle, et lui ai serré la main: Je reviendrai, lui ai-je dit, pour les provisions de l'hiver. -- Ah! vous reviendrez, s'est écriée Françoise! Il reviendra, disaient les petits! Vous le promettez, dit le père? Ne nous oubliez pas, dit la mère! Françoise tenait mon habit, le père une de mes mains, la mère s'était saisie de l'autre, les enfans se pressaient contre mes jambes. En me voyant ainsi entouré de ces bonnes gens, en pensant au bonheur que je leur avais procuré, j'oubliais mes propres peines; et quoique tous mes chagrins vinssent du coeur, je remerciais le ciel d'être né sensible.
Après les avoir quittés, je suis revenu tranquille par ce même chemin que j'avais traversé avec tant d'agitation. Le jour était sur son déclin; j'admirais les derniers rayons du soleil: la paix de cette bonne famille avait passé dans mon ame. Pour un moment, je me suis senti plus fort que l'amour; car j'ai pensé que, si je ne pouvais pas être heureux sans Adèle, au moins il pouvait y avoir sans elle des momens de satisfaction. Plus calme, j'ai cru que sa colère était trop injuste pour durer; et, en repassant devant son appartement, je me suis dit avec une tristesse moins douloureuse: Si elle a eu pour moi une affection véritable, nous nous raccommoderons bientôt;... et si elle ne m'aimait pas!... si Adèle ne m'aimait pas! ah! qu'au moins je ne prévoie pas mon malheur!
_P.S_. Il est dix heures; on vient de me dire que monsieur de Sénange est avec elle; je vais m'y présenter encore. Il est bien difficile que, chez eux, ils continuent long-temps à ne pas me recevoir.
LETTRE XXXVI.
Une heure du matin.
Je la quitte, Henri: c'est cet infernal cocher qui a tout dit; et c'est sa maladroite indiscrétion qui m'a jeté dans toutes les folies que je crois vous avoir écrites. J'ai trouvé Adèle couchée sur un canapé; monsieur de Sénange était près d'elle. Ma présence, quoiqu'ils m'eussent permis de venir les joindre, a eu l'air de les étonner l'un et l'autre: je me suis assez légèrement excusé de n'être point revenu pour dîner. Monsieur de Sénange m'a demandé d'un air froid où j'avais été; je lui ai répondu que, sans m'en apercevoir, je m'étais trouvé à une trop grande distance pour espérer d'être rentré à temps. Je me suis mis à leur parler de Françoise, de son père, du jardin.... Pas la plus petite interruption de monsieur de Sénange, ni d'Adèle. Cependant, lorsque j'en suis venu aux adieux de cette bonne famille, j'ai vu que je faisais quelque impression sur monsieur de Sénange. Il m'a demandé si j'avais foi aux compensations? -- Je ne l'ai pas compris, et l'ai avoué franchement. -- "Croyez-vous donc, m'a-t-il dit, qu'on puisse enlever une femme aujourd'hui, et réparer ce scandale le lendemain, en secourant une famille?" -- Ce mot _enlever_ m'a éclairé aussitôt: j'ai regardé Adèle qui baissait les yeux. Je vois, leur ai-je dit, qu'on vous a parlé d'une aventure à laquelle, peut-être, je me suis livré sans réfléchir; mais vous me pardonnerez, j'espère, de n'avoir pas hésité lorsqu'il s'agissait d'arracher quelqu'un au dernier désespoir. Et, sans attendre leur réponse, j'ai tiré de ma poche la lettre d'Eugénie que j'ai lue tout haut. A mesure que j'avançais, l'attendrissement de monsieur de Sénange augmentait; Adèle même a laissé tomber quelques larmes. Lorsque j'ai eu fini, il s'est approché de moi en m'embrassant: "C'est à vous à nous excuser, m'a-t-il dit, de vous avoir soupçonné, au moment où tant de générosité vous conduisait. Pardonnez-moi, mon jeune ami, je vous aime comme un père, et les meilleurs pères grondent quelquefois mal à propos." -- Pour Adèle, elle n'allait pas si vite: et elle m'a demandé où j'avais placé cette religieuse. Dès que j'ai dit qu'elle était partie le matin même pour l'Angleterre, elle a paru soulagée, et a respiré comme si je l'eusse délivrée d'un grand poids. Il fallait, a-t-elle repris, nous mettre dans votre secret; nous aurions partagé votre bonne action. -- Ne me reprochez pas mon silence, lui ai-je répondu, il y a une sorte d'embarras à parler du peu de bien qu'on peut faire. -- Pourquoi? a-t-elle reparti vivement, moi, j'en ferais exprès pour vous le dire. -- A ces mots, soit que monsieur de Sénange ait apperçu pour la première fois les sentimens d'Adèle, soit qu'en effet quelque douleur soudaine l'ai saisi, il s'est levé en disant qu'il souffrait. -- Je lui ai offert mon bras pour descendre chez lui: il l'a pris sans me répondre. Elle nous a suivis. A peine avons-nous été arrivés dans son appartement, qu'il a demandé à se reposer et a renvoyé Adèle. En sortant, elle m'a salué de la main en signe de paix, et avec un sourire d'une douceur ravissante. Je me suis avancé vers elle: _Pardonnez-moi_, avons-nous dit tous deux en même temps.
J'ai été obligé de la quitter aussitôt, car j'ai entendu monsieur de Sénange qui m'appelait. Cependant, lorsque je me suis approché de son lit, il ne m'a point parlé; il se retournait, s'agitait, et gardait le silence. De peur de le gêner, je suis allé m'asseoir un peu loin de lui; j'attendais toujours ce qu'il pouvait avoir à me dire; mais j'ai attendu vainement. Au bout d'une heure, il m'a prié de me retirer, en ajoutant, qu'il ne voulait pas me déranger, et que le lendemain il me parlerait. -- Que veut-il me dire?.... S'il allait croire mon absence nécessaire!.... Ce n'est plus mon bonheur seul que je sacrifierais, c'est Adèle même qu'il faudrait affliger, et jamais je n'en aurai le courage. -- Que ma situation est horrible! Chacune des peines de l'amour paraît la plus forte que l'on puisse supporter. A ce bal, lorsque j'ai pensé qu'elle ne m'aimait pas, j'ai cru que c'était le plus grand des malheurs!.... Hier, quand on parlait de sa maladie, ses souffrances m'accablaient, j'étais prêt à sacrifier et son affection et moi-même; il ne me fallait plus rien que de ne pas trembler pour sa vie. Aujourd'hui que je serai peut-être condamné à m'éloigner d'elle, si monsieur de Sénange l'exige; que peut-être il portera la prudence jusqu'à vouloir qu'elle ignore que c'est lui qui a ordonné mon départ! que deviendrai-je, lorsqu'en prenant congé d'elle, ses regards me reprocheront de m'en aller volontairement?... jamais je ne pourrai le supporter.... jamais....
LETTRE XXXVII.
Ce 9 septembre, 6 heures du matin.
Il n'y avait pas deux heures que j'étais couché, lorsque j'ai entendu frapper à ma porte, et quelqu'un m'appeler vivement. J'ai ouvert aussitôt; et l'on m'a dit de descendre bien vite, que monsieur de Sénange venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. Je l'ai trouvé sans aucune connaissance. Le médecin était près de lui: lorsqu'il a rouvert les yeux, je le tenais dans mes bras; il m'a regardé long-temps. Ses yeux se fixaient de même sur tout ce qui l'entourait, sans reconnaître personne. -- Le médecin m'a dit qu'il le trouvait fort mal, que son pouls était très-mauvais, et qu'il fallait promptement instruire sa famille de son état. J'ai chargé une des femmes d'Adèle de l'avertir, n'osant pas y aller moi-même: je sentais que ce n'était pas à moi de lui apprendre le genre de malheur qui la menaçait.
Quel spectacle pour elle, que d'assister à l'effrayante décomposition d'un être qu'elle aime comme son père! Monsieur de Sénange est défiguré, sans mouvement, sans parole: la douleur de cette malheureuse enfant déchire mon ame; mais au moins Adèle n'a point de remords, et j'en suis accablé. Elle ne s'est pas aperçue de la peine qu'elle lui a causée; et moi, j'étais sûr qu'il se couchait mécontent. Il a vu ses larmes; il a entendu ces mots si touchans: _Moi, je ferais du bien exprès pour vous le dire!_ Il en aura senti une douleur vive, qui peut-être aura causé son accident. Quelle récompense!.... il m'a reçu comme un fils; et non-seulement j'aime Adèle, mais je n'ai pas même eu la force de cacher mes sentimens! J'ai bien besoin qu'il revienne tout-à-fait à lui, et que je puisse lui dire que nous l'avons toujours chéri, respecté; que jamais nous n'avons été ingrats ni coupables envers lui; et s'il doit mourir de cette maladie, au moins que son dernier regard nous bénisse!.... S'il doit mourir, que deviendra Adèle? Me sera-t-il permis de m'affliger avec elle, de chercher à la consoler? Son âge.... le mien.... j'ignore les usages de ce pays.... Combien j'aurais besoin de votre amitié et de vos conseils!
LETTRE XXXVIII.
Ce 10 septembre, 5 heures du matin.
On croit que monsieur de Sénange est un peu mieux; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a reconnu Adèle, et lui a serré la main. Il a plusieurs fois jeté les yeux sur moi, mais sans le plus léger signe d'affection. Sûrement il m'accuse: puisse-t-il avoir le temps d'apprendre combien mes sentimens ont été purs! J'ai dit, il est vrai, à Adèle que je l'aimais; mais ce mot si tendre, ce mot je vous aime n'appartient-il pas autant à l'amitié qu'à l'amour?
Monsieur de Sénange paraît avoir repris toute sa connaissance; et cette nuit il a eu des momens de sommeil. Adèle ne l'a pas quitté. Dans les intervalles, elle lui parlait, le rassurait, cherchait à le distraire; tandis que j'étais dans un coin de la chambre, osant à peine me mouvoir, dans la crainte qu'il ne m'entendît, et que ma présence ne le troublât... Qu'il est affreux d'être obligé de cacher ses attentions, sa douleur, à l'homme qu'on respecte le plus!
Adèle attend aujourd'hui les parens de monsieur de Sénange; son intendant leur a fait part de l'état de son maître. Elle redoute fort ce moment; car elle sait qu'ils n'ont cessé de le voir qu'à l'époque de son mariage: mais l'espoir de quelques petits legs les ramènera. On a aussi envoyé un courrier à madame de Joyeuse. Adèle ne doute pas non plus qu'elle ne revienne aussitôt. Comme elle va nous tourmenter!... Ah! mes beaux jours sont passés! Que je m'en veux de n'en avoir pas mieux senti le prix!... Heureux temps où, seule entre Adèle et cet excellent homme, jamais ils ne me regardaient sans me sourire! où, lorsque je paraissais, ils semblaient me recevoir toujours avec un plaisir nouveau!... et je n'étais pas satisfait!...
LETTRE XXXIX.
Ce 10 septembre, 9 heures du soir.