Actions et réactions

Part 4

Chapter 43,933 wordsPublic domain

Il tressaillit à ce souvenir, et se mit à rire.

«Le bureau! J'ai été au travail dix grandes heures aujourd'hui.

--Où avez-vous déjeuné? Avec les Conant?

--Non; à Dutton Shaw, assis sur un tronc d'arbre, les pieds dans un marais. Mais nous avons retrouvé l'ancienne source, et allons en amener l'eau à Gale Anstey l'an prochain.

--J'irai voir cela demain. Oh! je vous en prie, ouvrez donc la porte, cher ami. J'ai besoin de regarder le long du corridor. N'est-ce pas adorable, ce coin près de la descente de l'escalier, où donne le soleil? (Elle regarda d'entre ses paupières mi-closes la perspective de blanc ivoire et de vert pâle toute baignée d'or liquide.)

--Il y a une marche pour sortir de la chambre à coucher de Jane Elphick, poursuivit-elle... et le premier pas qu'il fera dans le monde devrait être pour monter. Je ne m'étonnerais nullement que ces gens l'aient mise là tout exprès. George, cela vous fera-il une différence, si ce garçon est une fille?»

Il répondit, comme il avait déjà fait maintes fois, que tout ce qui l'intéressait, c'était sa femme, non point l'enfant.

«Alors, vous êtes la seule personne à penser comme cela. (Elle se mit à rire.) Ne faites pas le benêt, mon ami. On s'y attend. Je sais, moi. C'est mon devoir. Je ne pourrais plus regarder nos gens en face, si j'y manquais.

--De quoi se mêlent-ils! Le diable les emporte!

--Vous verrez. Heureusement, la tradition de la maison est pour les garçons, déclare Mrs. Cloke; aussi suis-je garantie. Arriverez-vous jamais à comprendre ces gens-là? Moi, non.

--Et nous avons acheté cela pour rire... pour rire, grogna-t-il. Et nous voici bouclés ici pour Dieu sait combien de temps!

--Mais, songiez-vous à la revendre? (Il ne répondit pas.) Vous souvenez-vous de la seconde Mrs. Chapin?»

Il s'agissait d'une petite femme aux sourcils noirs, hardie, effrontée--veuve, de préférence--qui, à la mort de Sophie, devait astucieusement épouser George pour sa fortune, et le ruiner en un an. George étant occupé, Sophie l'avait inventée de toutes pièces quelque deux ans après leur mariage, et s'imaginait être la seule femme à avoir eu cette idée.

«Vous n'allez pas la resservir? demanda-t-il d'un air anxieux.

--Je voulais seulement dire que je haïrais quiconque achèterait Friars Pardon, dix fois plus que je ne haïssais la seconde Mrs. Chapin. Songez à tout ce que nous y avons mis de nous deux.

--Une couple de millions de dollars pour le moins. Je sais que j'aurais pu... (Il s'interrompit.)

--Les animaux! poursuivit-elle. Ils construiraient sûrement une loge de concierge en briques rouges à la grille, et dépéceraient la pelouse pour y mettre des corbeilles. Il faut que vous laissiez des instructions dans votre testament pour qu'_il_ ne s'avise jamais de faire cela, George, n'est-ce pas?»

Il se mit à rire, et lui prit de nouveau la main, mais ne dit plus un mot jusqu'à l'heure de s'habiller. Alors, il bougonna:

«Que diable est pour un homme un pays où il ne peut faire d'affaires?»

Friars Pardon resta fidèle à sa tradition. En temps révolu, naquit, non point ce tiers vis-à-vis de qui Sophie voulait se montrer si bienveillante, mais un jeune dieu, surpassant, c'était manifeste, Eros en beauté, comme en sagesse Confucius; un rehaut de délices, un renouveau de camaraderies--interprète de la Destinée. Cette dernière chose, George ne s'en aperçut qu'en rencontrant, peu de jours après l'événement, lady Conant qui traversait à grandes enjambées le petit bois de Dutton.

«Mon gaillard! s'écria-t-elle. (Et elle lui appliqua sur le dos une tape cordiale.) Je ne peux pas vous dire combien nous sommes tous contents.--Oh, tout ira bien pour elle! La naissance d'un héritier n'a jamais été cause d'aucun ennui à Friars Pardon... Voyons, où diable l'ai-je mis? (Elle fouilla à pleine main dans sa jupe bordée de cuir, et en sortit un petit gobelet d'argent.) J'ai envoyé un mot à votre femme, mais mon âne de groom a oublié de prendre ceci. Vous allez m'éviter un voyage. Faites-lui mes amitiés.»

Elle décampa au milieu de son escorte d'airedales.

Le gobelet était usé et cabossé. Au-dessus des initiales entrelacées G. L., on voyait en cimier un oiseau sans pattes et la devise: _Demorez ung poï--Demorez ung poï_.

«Voici l'explication de l'énigme, murmura Sophie, lorsqu'il la vit, ce soir-là. Lisez son mot. Il n'y a que les Anglais pour savoir tourner de si jolis billets.»

La plus chaude des bienvenues à votre petit homme. J'espère qu'il saura apprécier son pays natal, maintenant que l'y voici arrivé. Quoique vous n'ayez rien dit, nous ne pouvons naturellement pas le considérer comme un étranger; c'est pourquoi je lui envoie le vieux gobelet de baptême des Lashmars. Il est chez nous depuis que Gregory Lashmar, le frère de votre arrière-grand'mère...

George regarda sa femme.

«Continuez», fit-elle d'un clignement de paupières, du fond des oreillers.

... arrière-grand'mère vendit son bien à la famille de Walter. Nous avons, semble-t-il, acquis à ce moment-là quelques-uns de vos dieux-lares; mais seuls en subsistent le gobelet ainsi que le vieux berceau que j'ai découvert dans la resserre, et que je vous fais remettre en état. J'espère que le petit George... Lashmar, il le sera aussi, n'est-ce pas?... verra ses petits-enfants se faire les dents sur son gobelet.

Affectueusement vôtre,

ALICE CONANT.

P.S.T. Avez-vous été assez cachotiers sur tout cela!

«Ma foi, le di...

--Pas de gros mots, dit Sophie, c'est d'un mauvais exemple pour le petit.

--Mais comment, ma parole, y est-elle parvenue? Avez-vous jamais dit un mot concernant les Lashmars?

--Vous savez la seule fois... au jeune Iggulden, à Rocketts... lorsque Iggulden est mort.

--Le frère de votre arrière-grand'mère! Elle est remontée dans toute la parenté... mieux que votre tante Sydney ne l'eût pu faire. Que veut-elle dire à propos de notre silence?»

Les yeux de Sophie étincelèrent.

«J'y ai réfléchi aussi. Nous tenons enfin les Anglais. Vous ne voyez pas que, d'après elle, nous pensions qu'il s'agissait là d'une de ces choses que les Anglais découvriraient bien tout seuls, et que cela lui a fait impression? (Elle tourna le gobelet dans ses mains diaphanes, et soupira profondément.) _Demorez ung poï_--_Demorez ung poï._ Ce n'est pas une si mauvaise devise, George. Cela en valait la peine.

--Mais je ne vois pas encore bien...

--Je ne serais pas surprise qu'à leurs yeux notre venue ici fasse partie d'un plan bien ourdi pour nous retrouver auprès de nos ancêtres. C'est chose qu'ils comprendraient, eux. Et voyez comme tous, ils nous ont acceptés.

--Sommes-nous donc gens si peu désirables par nous-mêmes? grommela George.

--Soyez juste, Monsieur mon mari. Ce vilain homme de Sangres a deux fois plus d'argent que nous. Vous ne voyez pas la maman Conan lui appliquant une tape entre les épaules? Quand ce serait pour tout l'or du monde! Le pauvre être n'existe pas!

--Vous pensez alors que c'est cela? (Il regarda du côté de la bercelonnette installée près du feu, où ronflait le jeune Dieu.)

--Dès que je serai remise, je saurai par Mrs. Cloke ce que les Lashmars distribuent en largesses... c'est plus joli que pourboires... toutes les fois qu'un petit Lashmar vient au monde. Jusqu'ici, j'ai fait mon devoir, mais on attend beaucoup de moi.»

Sur ce, entra Mrs. Cloke, laquelle resta penchée en adoration sur le berceau. On lui montra le gobelet, et sa face devint radieuse.

«Oh! maintenant que Lady Conant l'a envoyé, tout marchera bien, pas vrai? _George_, naturellement, il le faut; mais vu ce qu'il est, nous espérions... tout votre monde espérait... que ce serait aussi un _Lashmar_, et que cela arrondirait les choses. Un bien beau gobelet... y a pas son pareil, j'imagine. _Demorez ung poï--Demorez ung poï!_ D'après ce que j'ai entendu, cela voudrait dire _Attendez un peu_. Eh bien! c'est vrai pour les Lashmars, à ce qu'on prétend. Ils mettent du temps à remplir leurs maisons, oui-da. Tout probable que Master George, là-bas, ne se décidera qu'à la trentaine.

--Pauvre agneau! s'écria Sophie. Mais comment avez-vous su que les miens étaient des Lashmars?»

Mrs. Cloke réfléchit profondément.

«C'est sûr, que je ne saurais bien vous dire, madame; mais j'ai vaguement idée que c'est quelque parole que vous avez laissé échapper devant le jeune Iggulden, quand vous étiez à Rocketts. Cela se pourrait, que ce soit cela qui nous a mis la puce à l'oreille. Et c'est de cette façon-là que c'est venu, une parole amenant l'autre, tout en bavardant. Et ces gens d'Amérique, à Veering Hollow, ont été très obligeants de nouvelles, à ce qu'on m'a dit, madame.

--Mazette! dit George tout bas. Et c'est cela, le simple paysan!

--Oui, poursuivit Mrs. Cloke. Et Cloke se demandait, justement cet après-midi--votre oreiller a glissé, ma chère petite, c'est pas comme cela qu'il faut se mettre. Là!--histoire de dire quelque chose, si vous ne penseriez pas, à c't heure, à racheter les fermes Lashmar, monsieur. Elles n'arrondissent pas bien la propriété de Sir Walter. Elles s'en viennent de biais par chez nous. Cloke serait content de vous montrer cela un de ces jours.

--Mais, Sir Walter ne tient pas à vendre, n'est-ce pas?

--Nous pouvons le savoir par son intendant, monsieur, mais (d'un ton de mépris) je crois que voilà cette garde-malade de Londres qui remonte de dîner; aussi, j'ai peur que nous soyons obligées de vous prier, monsieur... Allons, Master George... faites risette, mon poulot! Réveillons-nous une toute petite minute, mon agnelet!»

Quelques mois plus tard, ils étaient tous trois en bas, au ruisseau, dans les bois de Gale Anstey, en train de réfléchir à la reconstruction d'une passerelle emportée par les crues du printemps. George Lashmar, ce jour-là, demandait toutes les jacinthes de la terre du Bon Dieu à manger, et Sophie l'adorait d'une voix qu'on eût prise pour le roucoulement d'une colombe; aussi, la besogne se trouvait-elle retardée.

«Voici l'emplacement, finit-il par dire du milieu des myosotis. Mais où diable sont les poteaux de mélèze, Cloke? Je vous avais dit de les faire descendre tout prêts.

--Nous les descendrons, si vous le dites, répondit Cloke, avec un mouvement de la lèvre inférieure que le couple connaissait bien.

--Mais, je l'ai dit. Pourquoi faire, saprelotte! avez-vous apporté ici une pareille charretée de bois? Nous n'allons pas construire un pont de chemin de fer. Allons donc! En Amérique, une demi-douzaine de morceaux de cinq sur dix seraient largement suffisants.

--Je ne prétends pas le contraire, repartit Cloke, et j'ai rien à dire contre le mélèze... _si_ c'est votre idée de faire de l'ouvrage provisoire avec. J'suis pas ici, monsieur, pour vous raconter ce qui n'est pas; et vous ne pouvez pas dire que j'ai jamais cherché à vous supplanter en rien, ni à essayer de vous entraîner plus loin que vous ne vous êtes fixé...»

Un an auparavant, George eût bouilli d'impatience. Aujourd'hui, il se contenta de gratter de l'extrémité de son sarcloir un peu de la boue qui salissait ses vieilles guêtres, et attendit.

«Tout ce que je prétends, c'est que vous pouvez mettre du mélèze et faire de l'ouvrage provisoire avec; et d'ici à ce que le jeune maître se marie, tout sera à recommencer. Pour ce qui est de moi, j'ai descendu une couple de billes de chêne de quinze sur vingt, comme nous n'en avons jamais encore traîné de si coquet. Vous plantez cela, et vous v'là débarrassé de la question pour de bon. De l'autre façon--je ne dis pas que c'est pas cela, je dis seulement ce que je pense--eh bien, de l'autre façon, il ne sera pas plus tôt marié que nous aurons tout à refaire. Rien ne vous force à écouter ce que je dis, mais vous ne pouvez pas sortir de là.

--Non, répliqua George, après un instant de silence; il y a déjà quelque temps que je m'en rends compte. Va pour le chêne, alors; il n'y a pas à en sortir.»

GARM

Un soir, il y a de cela très longtemps, je me rendais en voiture dans un cantonnement militaire indien appelé Mian Mir, pour y assister à une représentation d'amateurs. Derrière la caserne d'infanterie, un soldat, le bonnet sur l'œil, se jeta à la tête des chevaux en se donnant à tue-tête pour un dangereux voleur de grand chemin. En réalité, c'était un de mes amis; aussi, lui conseillai-je de rentrer avant qu'on l'aperçût; mais il tomba sous le timon, et j'entendis une patrouille en quête de quelqu'un.

Le cocher et moi réussîmes à le faire monter en voiture, pour rentrer promptement, le déshabiller et le mettre au lit, où il se réveilla, le lendemain matin, avec un fort mal de tête et tout confus.

Une fois son uniforme nettoyé et séché, et lorsqu'on l'eut lui-même rasé, lavé et remis d'aplomb, je le ramenai à la caserne, le bras dans une belle écharpe blanche, et racontai que je l'avais accidentellement renversé. Ce n'est point au sergent de mon ami, personne hostile et incrédule, que je narrai cette histoire, mais à son lieutenant, qui ne nous connaissait pas tout à fait aussi bien.

Trois jours plus tard, mon ami vint me rendre visite, et sur ses talons bavait et rampait l'un des plus irréprochables bull-terriers--de l'espèce démodée, deux tiers bull et un tiers terrier--qui eussent jamais attiré mes regards. Il était blanc pur, orné d'une selle fauve juste derrière le cou, et d'un carreau fauve à la racine de son fin fouet de queue. Je l'admirais à distance depuis plus d'un an, et Vixen, mon fox-terrier, à moi, le connaissait aussi, sans toutefois manifester d'opinion.

«Voilà pour vous, dit mon ami, lequel, toutefois, ne semblait pas fort goûter la séparation.

--Quelle folie! Ce chien vaut mieux que la plupart des hommes, Stanley, répondis-je.

--Je vous crois. Garde à vôôô..!»

Le chien se dressa sur ses pattes de derrière, et resta debout toute une longue minute.

«Le regard à droite!»

Il s'assit sur ses hanches et tourna la tête vivement à droite. Sur un signe il se redressa et aboya trois fois. Puis il donna la poignée de main avec la patte droite et sauta légèrement sur mon épaule. Là, il se mit en cravate, flasque et inerte, pendant de chaque côté de mon cou. On me pria de l'y ramasser pour le jeter en l'air. Il retomba en hurlant, et montra la patte.

«Cela fait partie du tour, dit son propriétaire. A présent, vous allez mourir. Veuillez creuser votre petite tombe et fermer ce petit œil-là.»

Toujours boitant, le chien se traîna jusqu'à la lisière du jardin, creusa un trou et se coucha dedans. Averti bientôt qu'il était guéri, il sauta dehors, en remuant la queue, et en pleurnichant pour qu'on l'applaudit. On lui fit accomplir une demi-douzaine d'autres tours, comme de montrer qu'il savait tenir un homme en respect (ce fut moi l'homme, en face de qui il s'assit, les dents à nu, prêt à bondir), et cesser de manger au commandement. Je n'avais pas plus tôt fini de le complimenter, que mon ami, d'un geste, l'immobilisa comme si on l'eût frappé d'une balle, prit dans son casque une feuille de papier de cantine réglé de bleu, me la tendit et se sauva, tandis que le chien, le suivant des yeux, se mettait à hurler. Je lus:

_Monsieur_,

_Je vous fais cadeau du chien à cause que vous m'avez tiré d'affaire. C'est le meilleur que je connaisse, car c'est moi l'auteur, et il vaut un homme. S'il vous plaît, ne lui donnez pas trop à manger, et, s'il vous plaît, ne me le rendez pas, car je ne le reprends pas, si vous voulez bien le garder. Donc, s'il vous plaît, n'essayez plus jamais de me le rendre. J'ai gardé pour moi son nom, de manière que vous pouvez l'appeler n'importe comment, et il répondra, mais, s'il vous plaît, ne le rendez pas. Il peut tuer son homme en cinq sec, mais, s'il vous plaît, ne lui donnez pas trop de viande. Il en sait plus qu'un homme._

Vixen, en forme de sympathie, joignit son aigre petit jappement au cri de désespoir du bull-terrier, et je demeurai fort ennuyé, sachant qu'aimer les chiens est une chose, mais qu'aimer un chien en est tout à fait une autre. Les chiens ne sont guère, à tout prendre, que des vagabonds, des sacs à puces, des gratteurs de cuir et des mange-de-tout, impurs selon la loi de Moïse et de Mahomet; mais un chien avec qui l'on vit seul durant au moins six mois de l'année; un être libre, si étroitement attaché à vous par l'amour que sans vous il ne bougera ni ne prendra de l'exercice; une créature douée de patience, de réserve, d'humour, de sagesse, qui vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même, n'est pas à proprement parler un chien.

Je possédais Vixen, qui était tout mon chien, à moi; et je sentais ce que devait avoir senti mon ami, en s'arrachant le cœur de cette façon pour le laisser dans mon jardin. Toutefois, le chien comprit assez clairement que j'étais son maître, et ne suivit pas le soldat. Dès qu'il eut repris haleine, je lui fis des mamours, et Vixen, glapissant de jalousie, s'élança sur lui. Eût-elle été de son sexe, il se serait peut-être consolé par quelque bataille, mais elle eut beau mordiller l'acier de ses flancs profonds, il n'en parut qu'importuné, et se contenta de poser sa lourde tête sur mon genou pour hurler de rechef. Je comptais, ce soir-là, dîner au cercle; mais comme, sous les ténèbres en train de s'accumuler, le chien allait en flairant par la maison vide, tel un enfant qui essaie de se remettre d'une crise de sanglots, je sentis que je ne pouvais pas le laisser supporter son premier soir tout seul. De sorte que nous mangeâmes à la maison, Vixen à ma droite et le chien-étranger à ma gauche, elle attentive à chaque bouchée qu'il avalait, et disant nettement ce qu'elle pensait de ses manières à table, bien meilleures que les siennes propres. C'était l'habitude de Vixen, jusqu'aux grandes chaleurs, de coucher dans mon lit, la tête sur l'oreiller comme une chrétienne; et, quand venait le matin, je m'apercevais toujours que la petite bête avait raidi ses pattes contre le mur et m'avait poussé jusqu'à l'extrême bord du lit. Ce soir-là, elle se hâta de se coucher, remplie d'intentions, tout le poil hérissé, un œil sur l'étranger, lequel s'était laissé tomber sur une natte d'un air d'abandon et de désespoir, les quatre pattes étirées, avec de gros soupirs. Elle installa et réinstalla sa tête sur l'oreiller, pour se donner de petits airs, montrer ses petites grâces, et entonna la complainte qu'elle psalmodiait d'habitude avant de s'endormir. Le chien-étranger obliqua tout doucement vers moi. Je sortis ma main, et il la lécha. Aussitôt, mon poignet fut entre les dents de Vixen, dont le _aarh!_ d'avertissement déclara tout aussi clairement que la parole que si je prêtais plus ample attention à l'étranger, elle allait mordre.

Je la saisis de la main gauche, derrière son cou potelé, la secouai sévèrement, et dis:

«Vixen, si vous recommencez, on va vous mettre dans la véranda. Maintenant, gare à vous!»

Elle comprit parfaitement, mais dès l'instant où je la lâchai, elle saisit encore mon poignet droit dans sa gueule, et attendit, les oreilles couchées et tout le corps aplati, prête à mordre. La queue du gros chien frappa le plancher, d'humble et conciliante manière.

J'empoignai Vixen une seconde fois, l'enlevai du lit comme un lapin (procédé qui la fit glapir d'horreur), et, comme je l'avais promis, allai l'installer dans la véranda, seule avec les chauves-souris et le clair de lune. Là-dessus, elle se mit à hurler. Puis elle se répandit en propos injurieux--non pas à mon adresse, mais à celle du bull-terrier--jusqu'à en perdre la voix. Puis elle courut tout autour de la maison, essayant de chaque porte. Puis elle s'en alla aux écuries aboyer comme si l'on volait les chevaux, ce qui était une de ses vieilles ruses. Elle finit par revenir, et son jappement nasillard disait: «Je serai bien sage! Laisse-moi rentrer, et je serai bien sage!»

Admise à rentrer, elle s'élança sur son oreiller. Lorsqu'elle fut calmée, je murmurai à l'autre chien:

«Tu peux te coucher sur le pied du lit.»

Le bull bondit aussitôt, et Vixen, quoique je la sentisse frémir de rage, se garda de protester. C'est ainsi que nous dormîmes jusqu'au matin.

Ils prirent le premier déjeuner avec moi, morceau à l'un, morceau à l'autre, jusqu'au moment où, le cheval étant arrivé, nous partîmes pour la promenade. Je ne crois pas que le bull eût jamais encore suivi un cheval. Il se montra hors de lui, pendant que Vixen, à son ordinaire, criait, se démenait, s'élançait, pour finalement se charger du cortège.

Il y avait près de là un coin de village qu'en général nous passions avec précaution, attendu que tous les parias de chiens jaunes de l'endroit s'y donnaient rendez-vous. C'étaient de ces bêtes à demi sauvages, mourant de faim, qui, tout en étant de la dernière poltronnerie, ne se feront pas faute, si elles sont rassemblées neuf ou dix, de houspiller, tuer, et boulotter un chien anglais. J'avais toujours avec moi, à leur intention, un fouet à longue mèche. Ce matin-là, ils attaquèrent Vixen, laquelle, peut-être à dessein, avait quitté l'ombre de mon cheval.

Le bull s'en venait, à cinquante mètres derrière, labourant la poussière, boulant de côté, et souriant à la façon de ceux de son espèce. J'entendis Vixen piailler; une demi-douzaine de ces mâtins s'étaient refermés sur elle; un sillage blanc se dessina derrière moi; un nuage de poussière s'éleva près de Vixen, et, lorsqu'il se dissipa, je vis un grand paria qui gisait le dos brisé, et le bull qui en secouait un autre à terre. Vixen se retira sous la protection de mon fouet, et le bull revint en pagayant, plus souriant que jamais, et couvert du sang de ses ennemis. Cela me décida à l'appeler «Garm au Poitrail Sanglant[8]», lequel, en son temps, fut un grand personnage, ou «Garm» tout court; sur quoi je me penchai en avant, pour lui dire quel serait son nom tout au moins provisoire. Il leva les yeux tandis que je le répétais, puis s'éloigna au galop. Je criai:

[Note 8: Le Cerbère de Hel (Enfer), des légendes scandinaves.]

«Garm!»

Il s'arrêta, revint toujours courant, et s'approcha pour s'informer de mes désirs.

Alors, je vis que mon ami, le soldat, avait raison, et que ce chien en savait plus et valait mieux qu'un homme.

A la fin de la promenade, je donnai un ordre, que Vixen connaissait autant que détestait:

«Allez vous faire laver!»

Garm en comprit une partie, Vixen interpréta le reste, et tous deux s'en allèrent de conserve, à un trot modéré. Lorsque je me rendis à la véranda de derrière, Vixen, lavée et blanche comme neige, s'en montrait fière, mais le boy ne voulait pour rien au monde toucher à Garm, à moins que je ne fusse présent. De sorte que je restai là pendant qu'on le débarbouillait, et que, le savon formant crème au sommet de sa large tête, il me regardait demandant si c'était bien à cela que je m'attendais pour lui. Le boy, il le savait bien, ne faisait qu'exécuter des ordres.

«La prochaine fois, dis-je au boy, tu laveras le grand chien avec Vixen, quand je les renverrai.

--Est-ce qu'il le sait?--demanda le boy, lequel était au courant des façons de la gent canine.

--Garm, fis-je, la prochaine fois, on vous lavera en même temps que Vixen.»

Je vis que Garm avait compris. En effet, au jour de bain suivant, tandis que Vixen se sauvait comme d'habitude sous mon lit, Garm fixa les yeux sur le boy, qui se tenait quelque peu indécis dans la véranda, marcha noblement jusqu'à la place où on l'avait lavé la dernière fois, et se tint roide dans le tub.

Mais les longues journées de mon bureau furent pour lui une amère épreuve. Nous partions tous les trois en voiture le matin, à huit heures et demie, pour ne rentrer qu'à six heures au plus tôt. Vixen, instruite de cette routine, s'en allait dormir sous ma table; mais, pour Garm, la réclusion lui rongea l'âme. Il restait généralement assis dans la véranda, l'œil au guet sur le Mail; et je savais trop bien ce qu'il attendait.