Part 13
Lord Lundie faisait de rapides progrès dans son art, quoique l'orgue de Barbarie, différent de la Jurisprudence, soit plutôt affaire de vocation que de métier, et il lui arrivait de rester parfois sur un point mort. Giuseppe, je crois, chantait; mais je n'arrivais pas à comprendre le sens des remarques de Sir Christopher. C'était de l'espagnol sud-américain.
La femme dit quelque chose que nous ne saisîmes pas.
«Il se pourrait que vous l'ayez sous-louée, insista l'homme. Ou bien votre mari qu'est ici.
--Mais ce n'est pas le cas. Envoyez immédiatement chercher la Police.
--A votre place, je ne le ferais pas, maâme. Ce ne sont que des cueilleurs de fruits pour les marchés. Ça ne regarde pas où ça couche.
--Prétendez-vous dire qu'ils y ont couché? Moi qui l'ai fait nettoyer la semaine passée! Faites-les sortir.
--Oh, si vous le dites, ça ne va pas être long. Alfred, va me chercher le palonnier de réserve.
--Ah, non! Vous allez abîmer la peinture de la porte. Faites-les sortir!
--Et qu'est-ce que, Dieu me pardonne! je suis donc en train de faire pour vous, maâme?» repartit l'homme d'un ton déconcerté.
Mais la femme fit demi-tour vers son époux.
«Edward! Ils sont tous ivres, ici; et là, ils sont tous fous. Faites quelque chose!» dit-elle.
Edward esquissa un demi-pas en avant, et soupira:
«Eh là!» dans la direction de la maison en rumeur.
La femme se mit à marcher de long en large, véritable image de la Tragédie Domestique. Les déménageurs évoluèrent un peu sur leurs talons, et...
«Je le tiens!»
Le cri retentit par toutes les fenêtres à la fois, suivi de l'aboiement de limier que poussa Sir Christopher, d'un enragé prestissimo sur l'orgue de Barbarie, et de cris à tue-tête pour appeler Jimmy. Mais Jimmy, à côté de moi, roula ses prunelles congestionnées, à la façon d'un hibou.
«Je n'ai jamais connu ces gens-là, dit-il. Je ne suis qu'un pauvre petit orphelin.»
La porte d'entrée s'ouvrit, et tous trois s'avancèrent au-devant d'un triomphe de courte durée. C'était la première fois que je voyais un «Law Lord» vêtu comme pour jouer au tennis, avec, en bandoulière, un cylindre d'orgue de Barbarie à béquille. A vrai dire, sous ce plumage, c'est un oiseau timide. Lord Lundie tâcha de se débarrasser de son équipement, un peu comme un chien savant mal dressé essaie d'échapper en arrière à son affublement. Sir Christopher, tout blanc de plâtre, soignait un pouce rouge de sang, et le singe, presque en démence, piochait à même la tignasse de Giuseppe.
Les hommes, de part et d'autre, restèrent vacillants. Mais la femme se tenait sur son terrain.
«Imbéciles!» dit-elle.
Et une fois encore:
«Imbéciles!»
J'eusse fait le bonheur de plus d'un forçat de ma connaissance avec une photographie de Lord Lundie prise en cet instant.
«Madame, commença-t-il, tout en conservant à miracle l'emphase de sa voix, c'était un singe.»
Sir Christopher suça son pouce, et opina de la tête.
«Emportez-le, et vous avec! repartit-elle. Et vous avec!»
Moi, je serais parti, et avec joie, sur telle permission. Mais il faut que ces hommes forts malgré tout soient toujours à se justifier. Lord Lundie se tourna vers le mari, qui, pour la première fois, parla.
«J'ai pris cette maison à bail. J'emménage, dit-il.
--Nous aurions dû y être hier, interrompit la femme.
--Oui. Nous aurions dû y être hier. Y avez-vous couché, cette nuit? demanda le mari d'un ton maussade.
--Non, je vous affirme que non, répondit Lord Lundie.
--Alors, allez-vous-en. Allez-vous-en pour de bon,» cria la femme.
Ils s'en allèrent... en file indienne, le long du sentier. Ils s'en allèrent silencieusement, en rattachant l'orgue de Barbarie sur ses roues, et renchaînant le singe à l'orgue de Barbarie.
«Que le diable m'emporte! dit Penfentenyou. Ils savent affronter la _musique_, et ne pas se lâcher... dans la vie privée!
--Les Liens de la Frousse Commune», repartis-je.
Giuseppe courut à la grille, et réintégra le monde des possibilités. Lord Lundie et Sir Christopher, esclaves de la tradition, se retirèrent lentement.
Or, il arriva que la femme, qui marchait sur leurs talons, levant les yeux, aperçut l'arbre dont ils avaient fait la toilette.
«Arrêtez!» cria-t-elle.
Et ils s'arrêtèrent.
«Qui est-ce qui a fait cela?»
La question resta sans réponse. L'Eternel Mauvais Garnement qui réside en tout homme baissa la tête devant l'Eternelle Mère qui réside en toute femme.
«Qui est-ce qui a mis là toutes ces horreurs?» répéta-t-elle.
Soudain, Penfentenyou, Premier de sa Colonie en tout, sauf de nom, nous quitta, Jimmy et moi, et apparut à la grille. (S'il n'est pas congédié d'office, c'est de cette façon-là qu'il apparaîtra au jour d'Armageddon.)
«Bravo!» cria-t-il avec feu.
Après quoi, se découvrant devant la femme:
«Avez-vous des enfants, madame? demanda-t-il.
--Oui, deux. Ils devraient être ici aujourd'hui. Le déménageur avait promis...
--Alors, il n'était que temps. Ce singe... s'est échappé. C'était un animal fort dangereux. Il aurait pu faire tourner les sens à vos enfants. Tout cela, la faute du joueur d'orgue! C'est fort heureux que ces messieurs aient rattrapé l'animal comme ils ont fait. J'espère que vous n'avez pas été par trop malmené, Sir Christopher?»
Tout prêt à étouffer que je fusse (je dus m'éloigner pour rire), je ne pus qu'admirer l'adresse consommée avec laquelle le gredin joua ce second et très gros atout. Un âne eût présenté Lord Lundie, et on ne l'eût pas cru.
Cela fit la levée. Le couple sourit, et se répandit en respectueux remerciements pour avoir été, par de semblables mains, délivré d'un semblable péril.
«Pas le moins du monde, repartit Lord Lundie. N'importe qui... n'importe quel père de famille... en eût fait tout autant... je vous en prie, trêve d'excuses... votre méprise était toute naturelle.»
Un déménageur se mit, ici, à rire sous cape; sur quoi Lord Lundie foudroya leurs lignes du regard.
«A propos, si ces personnages-là vous causaient quelque ennui... ils me semblent ne s'être privés de rien... je vous en prie, avertissez-moi. Heu... Bonjour!»
Ils tournèrent dans le chemin.
«Cieux! dit Jimmy, en s'essuyant du haut en bas. Pardieu, voilà un gaillard!»
Et nous nous précipitâmes sur leurs traces, car ils couraient tant bien que mal, et, tout en courant, s'esclaffaient de rire. Nous les rejoignîmes à un demi-mille sur la route, dans un petit bois de noyers où ils avaient tourné et où ils déambulaient. Sur quoi nous déambulâmes tous de conserve pour ne nous arrêter que lorsque nous fûmes arrivés aux extrêmes limites de l'épuisement.
«Vous... vous avez tout vu, alors?» demanda Lord Lundie, en reboutonnant son col de dix-neuf pouces de tour.
--J'ai vu, de prime abord, qu'il s'agissait d'une question capitale, répondit Penfentenyou, lequel se moucha.
--C'en était une. A propos, vous serait-il égal de me dire votre nom?»
_Epilogue._--La Grande Idée de Penfentenyou a vu enfin le jour, un peu ébréchée aux bords, mais sous une forme on ne peut plus belle et d'on ne peut plus belle portée. L'Alter Ego y a travaillé comme une mule--une mule effarée, battue par derrière, caressée par devant, et étayée de chaque côté par Lord Lundie, Lord Lundie à la bouche comprimée et à la langue de fer rouge.
On a enlevé Sir Christopher Tomling à l'Argentine, où il ne faisait, après tout, que préparer des routes commerciales pour des peuples hostiles, et il fait aujourd'hui le plus bel ornement du Conseil de Contrôle de Penfentenyou. Ceci fut un extra imprévu, de même que le grandeur nature qu'a fait gratis Jimmy (et destiné au Salon de cette année) de Penfentenyou, lequel est retourné dans sa sphère d'action.
De temps à autre, de tout là-bas, parmi le glissement et le heurt de ses changements de décor, ses effets de projecteurs et le roulement savant de son tonnerre de fer blanc, je saisis sa voix qui s'élève en forme d'encouragement et de conseil à ses compatriotes. Il est tout ce qu'il y a de mieux éclairé sur les Liens du Sentiment, et--seul parmi les Hommes d'Etat Coloniaux--se hasarde à parler des Liens de la Frousse Commune.
C'est en cela que j'ai ma récompense.
LES PETITS RENARDS[38]
UNE DES HISTOIRES DE LA CHASSE DE GIHON
[Note 38: Prenez-nous les renards et les petits renards qui gâtent les vignes, depuis que nos vignes ont des grappes.--_Cantique des Cantiques_, ch. II, vers. 15.]
Un renard sortit de son terrier sur les rives du grand fleuve Gihon, qui arrose l'Ethiopie. Il vit un blanc qui passait à cheval à travers les tiges de durrha sèches, et, pour accomplir ses destinées, glapit après lui.
Le cavalier retint les rênes au milieu des villageois qui se pressaient autour de son étrier.
«Qu'est-ce que cela? dit-il.
--Cela, repartit le cheik du village, c'est un renard, ô Excellence Notre Gouverneur!
--Ce n'est pas, alors, un chacal?
--Rien du chacal, mais Abu Hussein, le père de la ruse!
--En outre (le blanc parla à mi-voix), je suis Mudir de cette province.
--C'est vrai, s'écrièrent-ils. Ya, Saart el Mudir (O Excellence Notre Gouverneur).»
Le grand fleuve Gihon, trop accoutumé à l'humeur des rois, continua de couler entre ses rives espacées d'un mille vers la mer, tandis que le Gouverneur louait Dieu en un cri strident et interrogateur encore ignoré de ces parages.
Lorsqu'il eut abaissé son index droit de derrière son oreille droite, les villageois lui parlèrent de leurs récoltes: orge, durrha, millet, oignons, et le reste. Le Gouverneur se dressa debout sur ses étriers. Il regarda au nord une bandelette de culture verte, large de quelques centaines de mètres, qui se déroulait comme un tapis entre le fleuve et la ligne fauve du désert. Elle s'étendait, en vérité, cette bandelette, à soixante milles devant lui et tout autant derrière. A chaque moitié de mille, une roue hydraulique soulevait en grinçant l'eau bienfaisante jusqu'aux récoltes, au moyen d'un aqueduc en argile. Le caniveau avait environ un pied de large; la levée de terre sur laquelle il courait, au moins cinq pieds de haut, et large en proportion, était la base de cette dernière. Abu Hussein, nommé à tort le Père de la Ruse, buvait à même le fleuve au-dessous de son terrier, et son ombre s'allongeait sous le soleil bas. Il ne pouvait comprendre le cri strident qu'avait poussé le Gouverneur.
Le cheik du village parla des récoltes dont les maîtres de toutes terres devraient tirer revenu; mais les yeux du Gouverneur étaient fixés, entre les oreilles de son cheval, sur le caniveau le plus rapproché.
«On dirait un fossé d'Irlande,» murmura-t-il.
Et il sourit, rêvant à certain talus dont il entrevoyait l'arête de rasoir dans le lointain Kildare.
Encouragé par ce sourire, le cheik continua:
«Lorsque la récolte manque, on est obligé d'opérer un dégrèvement d'impôts. C'est donc une bonne chose, ô Excellence Notre Gouverneur, que vous veniez voir les récoltes qui ont manqué, et constatiez que nous n'avons pas menti.
--Assurément.»
Le Gouverneur ajusta ses rênes. Le cheval partit au petit galop, s'enleva sur le remblai du caniveau, fit au sommet un savant changement de pied, et sautilla en bas dans un nuage de poussière dorée.
Abu Hussein, de son terrier, regardait avec intérêt. Il n'avait jamais encore rien vu de semblable.
«Assurément, répéta le Gouverneur. (Et il revint, accompagné du cheik, par où il était allé.) Il vaut toujours mieux s'assurer par soi-même.»
Un vieux steamer à roues à l'arrière, encore moucheté de balles, une gabare amarrée au flanc, apparut au détour du fleuve. Il siffla pour avertir le Gouverneur que son dîner l'attendait, et le cheval, voyant son fourrage empilé sur la gabare, hennit en réponse.
«En outre, ajouta le cheik, au temps de l'Oppression, les Emirs et leurs créatures dépossédèrent beaucoup de gens de leurs terres. Du haut en bas du fleuve nos gens attendent qu'on les fasse rentrer en possession de leurs champs légitimes.
--On a désigné des juges pour arranger le différend, repartit le Gouverneur. Ils vont bientôt arriver en bateau à vapeur pour entendre les témoins.
--A quoi bon? Sont-ce les juges qui ont tué les Emirs? Nous préférerions être jugés par les hommes qui exécutèrent le jugement de Dieu sur les Emirs. Nous nous en rapporterions plutôt à votre décision, ô Excellence Notre Gouverneur!»
Le Gouverneur hocha la tête. Un an s'était écoulé depuis qu'il avait vu les Emirs étendus côte à côte, immobiles, autour de la peau de mouton rougie sur laquelle gisait El Mahdi, le Prophète de Dieu. Il ne restait plus maintenant d'autre trace de leur domination que le vieux steamer, jadis unité d'une flottille derviche, qui lui tenait lieu de maison et de bureau. Ce steamer s'approcha tant bien que mal du rivage, abaissa une planche, et le Gouverneur suivit son cheval à bord.
Jusqu'à une heure avancée, on put y voir briller des lumières, que réfléchissait maussadement le fleuve en tiraillant sur les amarres. Le Gouverneur lut, non point pour la première fois, les rapports plus ou moins administratifs de certain John Jorrocks, M.F.H.[39].
[Note 39: _Master of Fox Hounds._ Maître d'équipage de chasse au renard.]
«Il nous faudra environ dix couples, dit-il soudain à son Inspecteur. Je me les procurerai quand j'irai au pays. Vous serez _whip_[40], Baker?»
[Note 40: Valet de chiens, à la chasse au renard.]
L'Inspecteur, qui n'avait point encore atteint ses vingt-cinq ans, signifia son assentiment à la manière usuelle en pareille matière, c'est-à-dire en levant la main, tandis qu'Abu Hussein glapissait à la grande lune du désert.
«Ah, dit le Gouverneur, qui se montra en pyjama sur le pont, encore trois mois, et nous te donnerons quelque chose pour ton rhume, mon ami.»
En fait, il s'en écoula quatre avant qu'un steamer, accompagné d'une pleine et mélodieuse gabare de chiens courants, mouillât à ce débarcadère. L'Inspecteur sauta au milieu d'eux, et les pauvres gueux, que rongeait le mal du pays, le reçurent comme un frère.
«Tout le monde, à bord du paquebot, leur a fourré n'importe quoi à manger, mais c'est le nanan du nanan, expliqua le Gouverneur. C'est Royal, que vous tenez... la perle du lot... et la chienne qui vous tient... elle est un peu excitée... c'est May Queen. Merriman, de Maudlin du Cottesmore[41], vous savez.
[Note 41: C'est-à-dire May Queen, fille du chien Merriman, issu de la chienne Maudlin, de l'équipage célèbre qui a nom Cottesmore.]
--Je sais. Cette splendide chienne aux points de feu sur les yeux, roucoula l'Inspecteur. Oh, Ben, je vais prendre intérêt à la vie, maintenant. Ecoutez-moi cela! Oh, écoutez!»
Abu Hussein, au pied du haut talus, s'en alla à ses occupations nocturnes. Un remous apporta sa piste à la gabare, et trois villages entendirent le fracas de musique qui s'ensuivit. Pour une fois encore, Abu Hussein ne sut mieux faire que de glapir en réponse.
«Eh bien, que dites-vous de ma Province? demanda le Gouverneur.
--Pas si mal, répondit l'Inspecteur, la tête de Royal entre les genoux. Il va sans dire que tous les villages demandent un dégrèvement d'impôts; mais, autant que je peux voir, tout le pays pue le renard. La difficulté sera de les broquer dans le couvert. J'ai oublié la liste des seuls villages ayant des titres à un dégrèvement quelconque. Comment appelez-vous cette bête efflanquée, tachetée de bleu, avec le fanon?
--Beagle-boy. Il ne me dit rien qui vaille. Croyez-vous que nous puissions avoir deux jours par semaine?
--Facilement; et autant de lendemains que vous voudrez. Le cheik de ce village-ci me raconte que son orge a manqué, et il réclame un dégrèvement de cinquante pour cent.
--Nous commencerons par lui demain, et verrons ses récoltes en passant. Rien comme l'inspection qu'on fait en personne,» déclara le Gouverneur.
Ils commencèrent au lever du soleil. La meute s'élança de la gabare dans toutes les directions, et, après de folles gambades, se mit à fouiller comme autant de fox-terriers aux nombreux gîtes d'Abu Hussein. Puis les drôles se saoulèrent à s'en gonfler de l'eau de Gihon, tandis que le Gouverneur et l'Inspecteur les châtiaient du fouet. _Les scorpions s'y ajoutèrent_[42], car May Queen, en ayant flairé un, dut être transportée pleine de lamentations dans la gabare. Mystery, un chiot, hélas! fit la rencontre d'un serpent, et le Beagle-boy moucheté de bleu, nanan peu difficile, mangea de ce à côté de quoi il eût dû passer. Seul, Royal, à la tête fauve Belvoir[43], et aux yeux graves et interrogateurs, fit tout ce qu'il pouvait pour soutenir l'honneur de l'Angleterre devant le village attentif.
[Note 42: Bible. _Rois_, 1er livre, ch. XII, v. XI.]
[Note 43: Célèbre meute anglaise.]
«On ne peut pas tout avoir, déclara le Gouverneur après le premier déjeuner.
--Nous avons eu tout, cependant... tout, sauf les renards. Avez-vous vu le nez de May Queen? repartit l'Inspecteur.
--Et Mystery est mort. Nous les laisserons accouplés, la prochaine fois, jusqu'à ce que nous soyons bien au milieu des récoltes. Dites donc, un joli vampire, ce Beagle-boy, et bavard par-dessus le marché! Il mériterait une pierre au cou!
--Ils ont un tel chic par ici, pour vous enterrer les gens au petit bonheur. Attendez à plus tard, plaida l'Inspecteur, sans savoir qu'il verrait le jour où il se repentirait amèrement de ce mot.
--A propos, dit le Gouverneur, ce cheik ment, lorsqu'il dit que son orge n'a pas réussi. Si cette orge est assez haute pour cacher un chien courant à cette époque de l'année, c'est que tout va bien. Et il réclame un dégrèvement de cinquante pour cent, disiez-vous?
--Vous n'êtes pas allé jusque passé ce carré de melons, où j'ai essayé d'«arrêter» Wanderer. C'est tout brûlé à partir de là jusqu'au désert. De plus, son autre roue hydraulique s'est brisée, répondit l'Inspecteur.
--Très bien. Nous couperons la paille en deux, et lui allouerons vingt-cinq pour cent. Où le rendez-vous, demain?
--Il y a des difficultés dans les villages en aval du fleuve à propos de leurs titres de propriété. C'est aussi un bon terrain pour le cheval, par là,» dit l'Inspecteur.
Le prochain rendez-vous eut donc lieu à une vingtaine de milles en aval du fleuve, et on ne découpla qu'une fois bien dans les champs. Abu Hussein était là en force--au nombre de quatre. Quatre chasses délirantes de quatre minutes chacune--quatre chiens par renard--terminées par... quatre terrés sur la berge même. Tout le village regarda.
«Nous avions oublié les terriers. Les talus en sont criblés. Cela nous jouera des tours, dit l'Inspecteur.
--Attendez un moment! (Le Gouverneur tira à lui un chien tout éternuant.) Il me souvient que je suis Gouverneur de ces régions.
--Levez donc un bataillon noir pour nous boucher les trous. Nous en aurons besoin, mon vieux.»
Le Gouverneur se redressa de toute sa hauteur:
«Prête l'oreille, ô peuple! cria-t-il. J'édicte une nouvelle loi.»
Les villageois se rapprochèrent. Il annonça:
«Désormais je donnerai un dollar à celui sur la terre duquel on trouvera Abu Hussein. Et un autre dollar (il montra la pièce) à celui sur la terre duquel ces chiens que voici le tueront. Mais pour celui sur la terre duquel Abu Hussein disparaîtra dans un trou comme celui-ci, je ne lui donnerai pas de dollar, mais la plus mémorable des raclées. Est-ce compris?
--Notre Excellence (un homme s'avança), c'est sur ma terre qu'on a trouvé Abu Hussein, ce matin. Est-ce vrai, mes frères?»
Personne ne contredit. Le Gouverneur, sans un mot, lui jeta quatre dollars, un dollar par renard.
«C'est sur ma terre qu'ils sont tous rentrés dans leurs trous, cria un autre. En conséquence, il faut qu'on me batte.
--Non pas. La terre est à moi, et c'est pour moi les coups.»
Ce second orateur poussa en avant ses épaules déjà mises à nu, et les villageois applaudirent bruyamment.
«Tiens! Deux hommes qui réclament pour qu'on leur flanque une rossée? La terre doit être l'objet de quelque filouterie,» dit le Gouverneur.
Puis, dans le langage du pays:
«Quels sont tes droits à la correction?»
Tel se métamorphose un coude de rivière sous un rayon de soleil, telle se changea la troupe éparpillée des villageois en une cour de la plus ancienne justice. Les chiens grattèrent et gémirent au seuil d'Abu Hussein, sans plus attirer l'attention parmi les jambes des témoins, et Gihon, lui aussi accoutumé aux lois, fila le ronron de son approbation.
«Vous ne voulez pas attendre que les juges remontent le fleuve pour régler le différend? demanda enfin le Gouverneur.
--Non! cria d'une seule voix le village (à part l'homme qui le premier avait demandé à être battu).
--Nous nous en tiendrons à la décision de Notre Excellence. Que Notre Excellence mette à la porte les créatures des Emirs, qui nous ont volé notre terre au temps de l'Oppression.
--Et tu dis?»
Le Gouverneur se tourna vers l'homme qui, le premier, avait demandé à être battu.
«Je dis que, moi, j'attendrai que les Juges circonspects s'en viennent dans le steamer. Alors, j'amènerai tout ce que j'ai de témoins, répliqua-t-il.
--Il est riche. Il amènera de nombreux témoins, marmotta le cheik du village.
--Inutile. Ta propre bouche te condamne! s'écria le Gouverneur. Quel est l'homme qui, ayant des titres légitimes à sa terre, attendrait une heure avant d'entrer dessus? Retire-toi!»
L'homme recula sous la risée du village.
Le second plaignant se courba vivement sous la menace du fouet de chasse. Le village se réjouit.
«O Un Tel, fils d'Un Tel, dit le Gouverneur, soufflé par le cheik, apprends, du jour où j'en donne l'ordre, à boucher tous les trous où Abu Hussein peut se cacher--sur--ta--terre!»
Les légers coups de fouet cessèrent. L'homme se redressa, triomphant. Le Gouvernement suprême avait, par cette accolade, reconnu son titre aux yeux de tous.
Pendant que le village louait la perspicacité du Gouverneur, un enfant nu, marqué de la petite vérole, fit une grande enjambée du côté du terrier, et resta là, planté sur une jambe, avec toute l'insouciance d'une jeune cigogne.
«Ah! fit-il, les mains derrière le dos. Il faudrait boucher ceci avec des bottes de paille de dhurra--ou mieux encore, des bottes d'épines.
--Des épines, de préférence, déclara le Gouverneur. Le gros bout à l'intérieur.»
L'enfant hocha gravement la tête, et s'accroupit sur le sable.
«Une sale journée pour toi, Abu Hussein! piaula-t-il par l'ouverture du terrier. Toute une journée d'embêtements à tes retours scélérats du matin.
--Qu'est-ce que c'est? demanda le Gouverneur. Cela raisonne?
--Farag l'Orphelin. Les siens ont été égorgés, au temps de l'Oppression. L'homme à qui Votre Excellence a décerné la terre est comme qui dirait son oncle maternel.
--Cela viendrait-il avec moi pour donner à manger aux gros chiens?» reprit le Gouverneur.
Les autres petits curieux reculèrent.
«Sauvons-nous! crièrent-ils. Notre Excellence va donner Farag à manger aux gros chiens.
--Je vais venir, déclara Farag. Et je ne m'en irai jamais.»
Il jeta son bras autour du cou de Royal, et la bête intelligente se mit à lui lécher le visage. Après quoi Farag, adressant de la main un vague adieu à son oncle, entraîna Royal vers la gabare, et le reste de la meute suivit.