Part 11
«Je m'étais déjà trouvé en présence d'un cas de _sarkie_. Aussi, quand la peau se dépouilla des pieds, et qu'il s'arrêta d'éternuer, je compris qu'il en réchapperait. Cela n'allait pas, cependant; il resta étendu comme une souche durant une semaine, pendant qu'Imam Din et moi tâchions de faire passer la paralysie à force de massages. Alors, il nous raconta qu'il était Hadji--était allé trois fois à La Mecque--qu'il venait de l'Afrique française, avait rencontré le moricaud sur la route--absolument comme un cas de _thuggee_[24] dans l'Inde--et que le moricaud l'avait empoisonné. D'après ce que je connaissais des nègres de la côte, cela paraissait fort plausible.
[Note 24: Les «thugs» de l'Inde étaient une race de voleurs qui allaient à la rencontre des voyageurs sur la route, et leur offraient des sucreries mélangées d'opium, en vue de les endormir et de les dépouiller.]
--Tu l'as cru? demanda vivement son père.
--Il n'y avait pas de raison pour le contraire. Le moricaud ne reparut pas, et le vieux resta deux mois avec moi, reprit Adam. Vous savez ce que peut être le type le plus parfait de gentleman mahométan, papa? C'était cela.
--Rien de plus beau, rien de plus beau! fut la réponse.
--Si ce n'est un Sikh, grommela Stalky.
--Il était allé à Bombay; il connaissait l'Afrique française à l'envers; il passait toute la journée à citer les poètes et le Koran. Il jouait aux échecs... vous ne savez pas ce que c'était pour moi... en maître. Nous causions de la régénération de la Turquie et du Sheik-ul-Islam entre les coups. Oh, de quoi ne causions-nous pas au soleil! Il avait l'esprit diablement ouvert. Il croyait en l'esclavage, cela va sans dire, mais comprenait fort bien que c'était chose appelée à disparaître. C'est pourquoi il fut de mon avis pour ce qui était de développer les ressources du district... par la plantation du coton, vous savez.
--Vous avez causé de cela aussi? demanda Strickland.
--Je vous crois. Nous avons passé des heures à discuter là-dessus. Vous ne savez pas tout ce que c'était pour moi. Et un homme étonnant. Imam Din, n'est-ce pas que notre Hadji était étonnant?
--On ne peut plus étonnant! C'est bien grâce au Hadji que nous avons trouvé l'argent pour notre histoire de coton.»
Imam Din s'était avancé, j'imagine, derrière la chaise de Strickland.
«Oui. Ce doit avoir été aussi salement contre ses convictions. Il m'apporta la nouvelle, quand j'étais étendu avec la fièvre à Dupé, que l'un des hommes d'Ibn Makarrah était en train de parader à travers mon district avec tout un lot d'esclaves... dans la Fourche!
--Qu'est-ce qu'il y a donc avec la Fourche, que vous ne pouvez pas la souffrir?» demanda Stalky.
Le ton d'Adam s'était élevé sur le dernier mot.
«L'étiquette locale, Monsieur, répondit-il. Lorsqu'un marchand d'esclaves promène sa marchandise en territoire britannique, il devrait faire comme si c'était ses serviteurs. Les colporter ainsi dans la Fourche... le bâton fourchu qu'on leur met autour du cou, vous savez... c'est de l'insolence... absolument, comme jadis, de ne pas masquer ses huniers[25]. De plus, cela trouble le district.
[Note 25: Allusion à l'ancien usage suivant lequel tout navire étranger devait, dans les eaux anglaises, amener ses huniers lorsqu'il rencontrait un vaisseau de guerre anglais.]
--Je croyais que vous disiez que les marchands d'esclaves ne venaient pas de vos côtés, risquai-je.
--Ils n'y viennent pas. Mais mon chef était en train de leur faire évacuer le Nord, toute cette saison-là; et ils se lançaient en territoire français par n'importe quelle route ils trouvaient. J'avais pour ordre de ne pas y faire attention, tant qu'ils circulaient; mais le commerce public d'esclaves dans--la--Fourche, c'était trop. Je ne pouvais y aller moi-même; aussi, chargeai-je deux de nos policiers makalalis, ainsi qu'Imam Din, d'entrer illico en conversation avec ces messieurs. Cela présentait bien quelque péril, et pouvait se trouver dispendieux, mais les choses tournèrent à notre profit. Ils furent de retour au bout de quelques jours, avec le marchand d'esclaves (il ne montra pas les armes) et toute une foule de témoins; et nous le jugeâmes dans ma chambre, et le mîmes proprement à l'amende. Rien que pour vous montrer à quel point la brute devait se trouver démoralisée... les Arabes deviennent souvent gâteux après un échec il... avait happé quatre ou cinq Sheshahelis tout à fait inutiles, et les offrait à tout venant le long de la route. Mais il te les offrit, n'est-ce pas, Imam Din?
--Je fus témoin qu'il offrit en vente des mangeurs d'homme, répondit Imam Din.
--Heureusement pour mon projet de coton, cela le débarquait des deux côtés. Vous comprenez, il avait fait des esclaves et exposé des esclaves en vente en territoire britannique. C'était la double amende, si je pouvais la tirer de lui.
--Quel était son système de défense? demanda Strickland, jadis de la Police du Punjab.
--Autant que je peux m'en souvenir... mais j'avais 40° de température, à l'époque... il avait pris un méridien de longitude pour l'autre. Il se croyait en territoire français. Disait qu'il ne recommencerait plus jamais, si nous le laissions aller avec une amende. Pour telles paroles j'aurais serré la main à la brute. Il paya les espèces comme un chauffeur d'automobile, et partit illico.
--L'avez-vous vu?
--Oui, n'est-ce pas, Imam Din?
--Assurément que le sahib a vu et parlé au marchand d'esclaves. Et le sahib a fait, en plus, un discours aux mangeurs d'hommes, en les délivrant; et ils ont juré de lui fournir du travail pour toute son histoire de coton. Le sahib s'appuyait tout le temps sur l'épaule de son serviteur.
--Je me rappelle vaguement cela. Je me rappelle Bulaki Ram me donnant les papiers à signer, et je le vois encore distinctement mettre sous clef l'argent dans le coffre-fort--deux cent dix beaux souverains anglais. Vous ne pouvez pas savoir ce que c'était pour moi! Je crois que cela vint à bout de ma fièvre; et, dès que je le pus, je m'en allai tout chancelant avec le Hadji interviewer les Sheshahelis à propos du travail. Alors, je découvris pourquoi ils s'étaient montrés si disposés à travailler! Ce n'était nullement de la reconnaissance. Leur grand village avait été frappé par la foudre et entièrement brûlé, une semaine ou deux auparavant, et ils étaient là, par rangées, à plat ventre autour de moi, à me demander quelque chose à faire. Je les servis à souhait.
--Et ainsi tu fus heureux, mon fils?»
La mère s'en était venue furtivement derrière nous.
«Tu aimais ton coton, mon ami?»
Elle mit avec soin la touffe de côté.
«Ma parole, je fus heureux, dit Adam, en bâillant. Maintenant, que quelqu'un (il regarda l'Infant) veuille bien mettre un peu d'argent dans l'affaire, et ce sera la fortune de mon district. Je ne peux pas vous donner de chiffres, monsieur; mais, je vous assure....
--Tu vas prendre ton arsenic, après quoi Imam Din va te conduire au lit, et je viendrai te border.»
Agnès se pencha, ses coudes arrondis appuyés sur les épaules du jeune homme, ses mains jointes à même la chevelure noire, et...
«N'est-ce pas un amour?» nous dit-elle, avec exactement cette façon poignante de retrousser le sourcil gauche et cette altération de voix, qui avaient fait partir Strickland d'un coup de tête soigner les chevaux en l'année 188....[26].
[Note 26: _Miss Youghals' Sais_, dans _Plain Tales from the Hills_.]
Eux disparus, nous restâmes tranquilles, attendant qu'Imam Din nous revînt d'en haut, et toussât à la porte, comme seule l'Asie au cœur noir le sait faire.
«Maintenant, dit Strickland, raconte-nous ce qui est vraiment arrivé, fils de mon serviteur.
--Tout est arrivé comme notre Sahib a dit. Seulement... seulement il y eut un arrangement... un petit arrangement au sujet de son coton.
--Raconte! Assieds-toi! J'implore votre pardon. Infant,» dit Strickland.
Mais l'Infant avait déjà esquissé le geste, et nous entendîmes Imam Din s'accroupir sur le plancher. Au «garde à vous!» on obtient peu de l'Orient.
«Lorsque la fièvre s'empara de notre Sahib, dans notre maison à toit de Dupé, commença-t-il, le Hadji écouta attentivement ce qu'il disait. Il s'attendait à des noms de femmes; quoique je lui eusse déjà dit que Notre vertu était au-dessus de toute comparaison, et que Notre seul et unique désir était cette histoire de coton. Se trouvant à la fin convaincu, le Hadji murmura sur le front de notre sahib, afin d'aller tout au fond de son cerveau, des nouvelles concernant un trafiquant d'esclaves, qui, dans son district, se moquait de la loi. Sahib (Imam Din se tourna vers Strickland), notre Sahib répondit à ces fausses paroles comme un cheval de sang répond à l'éperon. Il s'assit sur son séant. Il donna des ordres pour qu'on appréhendât le trafiquant d'esclaves. Puis il retomba en arrière. Puis nous le laissâmes.
--Seul?... serviteur de mon fils, et fils de mon serviteur! demanda le père.
--Il y avait une vieille femme qui appartenait au Hadji. Elle était arrivée avec la ceinture à argent du Hadji. Le Hadji lui dit que si notre Sahib mourait, elle mourrait avec lui. Et c'est vrai que notre Sahib m'avait donné l'ordre de partir.»
--Alors que la fièvre lui avait enlevé la raison... hein?
--Que pouvions-nous faire, Sahib? Cette histoire de coton résumait le désir de son cœur. Il en parlait dans sa fièvre. Toutefois, ce fut le désir de son cœur que le Hadji s'en alla atteindre. Sans doute le Hadji eût pu lui donner sur-le-champ assez d'argent pour dix histoires de coton; mais, à cet égard aussi, la vertu de notre Sahib était au-dessus de toute croyance et de toute comparaison. Les Grands ne font point échange de monnaie. En conséquence, le Hadji déclara... et je l'aidai de mes conseils... qu'il fallait s'arranger pour se procurer l'argent selon tous les égards conformes à la Loi Anglaise. Ce fut un gros embarras pour nous, mais... la Loi est la Loi. Et le Hadji montra à la vieille le couteau sous lequel elle mourrait si notre Sahib mourait. Sur quoi, j'accompagnai le Hadji.
--Sachant qui il était? demanda Strickland.
--Non! craignant l'homme. Une vertu sortait de lui qui dominait la vertu des personnes moindres. Le Hadji dit à Bulaki Ram, le commis, d'occuper le siège du gouvernement, à Dupé, jusqu'à notre retour. Bulaki Ram craignait le Hadji, parce que le Hadji avait, d'un œil de convoitise, souvent évalué son talent pour les chiffres à cinq mille roupies dans n'importe quel tas d'esclaves. Le Hadji me dit alors: «Viens, et nous allons faire jouer les mangeurs d'homme au jeu du coton pour les Délices de mes Délices.» Le Hadji aimait notre Sahib de l'amour d'un père pour son fils, d'un sauveté pour son sauveur, d'un Grand pour un Grand. Mais je dis: «Nous ne pouvons nous rendre en ce lieu des Sheshahelis sans une centaine de fusils. Nous en avons cinq, ici.» Le Hadji dit: «J'ai dénoué dans mon mouchoir de tête un nœud qui pour nous en vaudra plus de mille.» Je vis qu'il avait détaché ce mouchoir de telle façon qu'il faisait comme un drapeau sur son épaule. Alors je compris que c'était un Grand avec la vertu en lui.
«Nous parvînmes aux hauteurs des Sheshahelis à l'aurore du second jour... vers le moment où s'agite le vent froid. Le Hadji traversa délicatement le lieu découvert où gît leur ordure, et gratta à l'entrée qui était fermée. Lorsqu'elle s'ouvrit, je vis les mangeurs d'hommes étendus sur leurs lits sous les larmiers des huttes. Ils en dégringolèrent; ils se dressèrent, l'un derrière l'autre, sur toute la longueur de la rue, et la crainte sur leurs visages faisait comme les feuilles qui blanchissent à la brise. Le Hadji se tenait debout à l'entrée, gardant ses vêtements de la souillure. Le Hadji dit: «C'est encore moi. Donnez-m'en six, et mettez le joug.» Ils s'empressèrent alors de nous en pousser six à l'aide de perches, et les attelèrent à un gros arbre. Le Hadji dit alors: «Allez chercher du feu à l'âtre du matin, et venez au vent.» Le vent est fort sur ces promontoires, au lever du soleil; aussi, lorsque chacun eut vidé son pot de feu en face de ce qui était devant lui, le flanc de la ville gronda en flammes, et tout disparut. Le Hadji dit alors: «Au bout d'un certain temps viendra ici l'homme blanc qui jadis vous a fait la chasse en manière d'amusement. Il réclamera du travail pour planter telle ou telle matière. Vous êtes ce travail, et votre engeance, après vous.» Ils répondirent en levant la tête un tout petit peu du bord des cendres: «Nous sommes ce travail, et notre engeance, après nous.» Le Hadji dit: «Quel est aussi mon nom?» Ils répondirent: «Ton nom est aussi Le Miséricordieux.» Le Hadji dit: «Louez donc ma miséricorde.» Et, tandis que ce faisaient, le Hadji s'éloigna, moi le suivant.»
L'Infant eut un petit bruit de gorge, et étendit la main du côté du vin de bourgogne.
«Vers midi, l'un de nos six tomba mort. La frayeur... rien que la frayeur, Sahib! Nul n'y avait touché, nul n'y pouvait toucher. Comme ils étaient par paires, et que l'autre de la Fourche était fou et chantait sottement, nous attendîmes l'arrivée de quelque païen pour faire le nécessaire[27]. A la fin arrivèrent des gens d'Angari conduisant des chèvres. Le Hadji dit: «Que voyez-vous?» Ils répondirent: «Oh, Seigneur, nous ne voyons ni n'entendons.» Le Hadji dit: «Mais je vous commande de voir et d'entendre et de dire.» Ils dirent: «Oh, Seigneur, c'est à nos yeux qui en ont reçu l'ordre comme si des esclaves se tenaient dans une Fourche.» Le Hadji dit: «Attestez-le devant l'officier qui vous attend dans la ville de Dupé.» Ils dirent: «Que nous arrivera-t-il ensuite?» Le Hadji répondit: «La juste récompense pour la dénonciation. Mais, si vous n'attestez pas, alors un châtiment qui fera que de terreur les oiseaux tomberont des arbres et que les singes crieront pour demander pitié.» Entendant cela, les gens d'Angari firent hâte vers Dupé. Le Hadji me dit alors: «Ces choses-là sont-elles suffisantes pour établir notre cause, ou faut-il amener tout un village?» Je répondis que trois témoins suffisaient amplement à établir n'importe quelle cause, mais que jusqu'alors, dis-je, le Hadji n'avait pas mis ses esclaves en vente. C'est vrai, comme le disait tout à l'heure notre Sahib, qu'il y a une amende pour ce qui est de prendre les esclaves, et encore une autre pour le fait de les vendre. Et c'était la double amende dont nous avions besoin, Sahib, pour le coton de notre sahib. Nous avions arrangé tout cela à l'avance avec Bulaki Ram, qui connaît la Loi Anglaise, et je croyais que le Hadji s'en souviendrait; mais il devint en colère, et cria: «O Dieu, Refuge des Affligés, dois-je, moi qui suis ce que je suis, colporter cette viande de chien le long de la route afin de gagner ses délices pour les délices de mon cœur?» Pas moins, il admit que c'était la Loi Anglaise, et là-dessus m'offrit les six... cinq... d'une voix faible, la tête détournée. Les Sheshahelis ne sentent pas le lait aigre, comme le devraient les païens. Ils sentent comme les léopards, Sahib. C'est parce qu'ils mangent de l'homme.
[Note 27: Attendu qu'un bon mahométan ne toucherait jamais au cadavre d'un païen.]
--Peut-être bien, dit Strickland. Mais où avais-tu la tête, toi? Un seul témoin ne suffit pas pour établir le fait d'une vente.
--Que vouliez-vous que nous fassions, Sahib? Il y avait la réputation du Hadji à considérer. Nous ne pouvions pas appeler un témoin païen pour une chose de ce genre. Et, en outre, le Sahib oublie que c'était le défendeur lui-même qui fabriquait cette cause. Il ne contesterait pas son propre témoignage. D'ailleurs, je connais assez bien la loi du témoignage.
«C'est ainsi que nous allâmes à Dupé; et, tandis que Bulaki Ram attendait au milieu des gens d'Angari, je courus voir notre Sahib dans son lit. Il avait les yeux brillants, et la bouche pleine d'ordres sans suite; mais la vieille ne s'était pas dénoué les cheveux pour la mort. Le Hadji dit: «Finis-en vite avec mon procès. Je ne suis pas Job!» Le Hadji était un savant. Nous fîmes le procès rapidement avec accompagnement de voix douces autour du lit. Cependant... _cependant_, comme nul ne peut savoir si un Sahib de ce sang voit ou ne voit pas, nous le fîmes strictement à la façon des formes de la Loi Anglaise. Seulement, les témoins, les esclaves et le prisonnier, nous les tînmes dehors, à cause de son nez.
--Alors, il ne vit pas le prisonnier? demanda Strickland.
--Je me tenais prêt à garrotter un Angari au cas où il le demanderait; mais, grâce à Dieu, il avait trop fort la fièvre pour en demander un. C'est absolument vrai, qu'il signa les papiers. C'est absolument vrai, qu'il vit serrer l'argent dans le coffre-fort--deux cent dix livres anglaises--et, c'est absolument vrai que l'or agit sur lui comme un puissant remède. Mais, pour ce qui est de voir le prisonnier et de tenir un discours aux mangeurs d'hommes--le Hadji lui a soufflé tout cela sur le front, pour l'enfermer dans son cerveau malade. Il en est, comme vous avez entendu, resté un peu... Ah, mais, quand la fièvre cessa, et que notre Sahib demanda le livre des amendes, ainsi que les légers petits livres d'Europe à images, avec les images de charrues, de râteaux et de moulins à coton ... ah! alors, il se mit à rire comme il avait coutume de rire, Sahib. C'était le désir de son cœur, cette histoire de coton. Le Hadji l'aimait... Qui ne le fait pas? C'était un petit, petit arrangement, Sahib, dont... _est_-il nécessaire de parler à tout le monde?
--Et quand as-tu su qui était le Hadji? demanda Strickland.
--Non de chose certaine jusqu'à ce que lui et notre Sahib fussent revenus de leur visite au pays des Sheshahelis. C'est absolument vrai, comme le dit notre Sahib, que les mangeurs d'homme se couchèrent à plat ventre tout autour de ses pieds, et demandèrent des bêches pour cultiver le coton. Cette nuit-là même, pendant que j'apprêtais le dîner, le Hadji me dit: «Je m'en vais en ma place, quoique Dieu sait si l'Homme aux Yeux de Pierre m'aura laissé un bœuf, un esclave ou une femme.» Je dis: «Tu es alors _Celui-là_?» Le Hadji dit: «Je suis dix mille roupies de récompense dans ta main. Allons-nous fabriquer une autre cause judiciaire, afin d'avoir plus de machines à coton pour le boy?» Je dis: «Pour quel chien me prends-tu? Puisse Dieu prolonger ta vie de mille années!» Le Hadji dit: «Qui donc a vu demain? Dieu m'a donné comme qui dirait un fils en ma vieillesse, et je Le glorifie. Veille à ce que la race ne s'en perde pas!»
Puis il alla de ce qui servait de cuisine à la table de bureau de notre Sahib, sous l'arbre, où notre Sahib tenait à la main une enveloppe de service bleue nouvellement arrivée du Nord. Sur quoi, craignant de méchantes nouvelles pour le Hadji, j'allais le retenir; mais il dit: «Nous sommes tous deux des grands. Ni l'un ni l'autre ne faillira.» Notre Sahib, avant d'ouvrir la lettre, leva les yeux pour inviter le Hadji à s'approcher; mais le Hadji se tint à l'écart jusqu'à ce que notre Sahib eût bien ouvert et bien lu la lettre. Alors, le Hadji dit: «Est-il permis de dire adieu?» Notre Sahib transperça la lettre par-dessus la liasse avec un profond et joyeux soupir, et lui cria la bienvenue. Le Hadji dit: «Je m'en vais en ma place», et il détacha de son cou un cœur d'ambre gris monté en or doux, retenu par une chaîne, et le tendit. Notre Sahib s'en saisit promptement à poing fermé, le retourna, et dit: «Si ton nom est écrit là-dessus, c'est inutile, car un nom est déjà gravé sur mon cœur.» Le Hadji dit: «Et sur le mien aussi est un nom gravé; mais il n'y a pas de nom sur l'amulette.» Le Hadji se courba aux pieds de notre Sahib, mais notre Sahib le releva et l'étreignit, et le Hadji se couvrit la bouche de son manteau d'épaules, parce qu'elle remuait, et ainsi s'en alla.
--Et quel ordre contenait la lettre de service? murmura Stalky.
--Rien que l'ordre pour notre Sahib de faire un rapport sur quelque nouvelle maladie de bétail. Mais tous les ordres arrivent sous la même forme d'enveloppe. Nous n'aurions su dire quel ordre ce pouvait être.
--Lorsqu'il ouvrit la lettre... mon fils... n'eut-il pas un geste? Toussa-t-il? Jura-t-il?
--Aucun geste, Sahib. J'épiais ses mains. Elles ne tremblaient pas. Après cela, il s'essuya le visage, mais il transpirait auparavant à cause de la chaleur.
--Savait-il? Savait-il qui était le Hadji? demanda l'Infant en anglais.
--Je ne suis qu'un pauvre homme. Qui peut dire ce qu'un Sahib de ce sang sait ou ne sait pas? Mais le Hadji a raison. Il ne faut pas que s'en perde la race. Il ne fait pas très chaud pour les petits enfants, à Dupé, et pour ce qui est des nourrices, la cousine de ma sœur, à Jull...
--H'm'! Cela, c'est l'affaire du gamin. Je me demande si son chef a jamais su? dit Strickland.
--Assurément, répondit Imam Din. Le soir avant que notre Sahib descendît à la mer, le Grand Sahib--l'Homme aux Yeux de Pierre--dîna avec lui dans son camp, et j'étais chargé de la table. Ils causèrent longtemps, et le Grand Sahib dit: «Que penses-tu de Celui-là?» (Nous ne disons pas Ibn Makarrah, là-bas.) Notre Sahib demanda: «Qui, cela?» Le Grand Sahib répondit: «Celui-là qui a appris à tes mangeurs d'homme à cultiver le coton pour toi. Il est resté dans ton District trois mois, à ma connaissance certaine, et j'attendais par chaque courrier que tu me livrasses sa tête.» Notre Sahib dit: «S'il avait fallu sa tête, il aurait fallu désigner quelqu'un d'autre pour gouverner mon District, car c'était mon ami,» Le Grand Sahib se mit à rire, et dit: «S'il m'avait fallu un homme moindre à ta place, sois sûr que je l'aurais envoyé de même s'il m'avait fallu la tête de Celui-là sois sûr que j'aurais envoyé des hommes me la chercher; mais, dis-moi, maintenant, quels moyens as-tu employés pour l'entortiller à ton usage et notre profit dans cette histoire de coton?» Notre Sahib dit: «Dieu me soit témoin que je ne me suis en aucune façon servi de cet homme. C'était mon ami.» Le Grand Sahib dit: «_Toh Vau!_ (De la blague!) Raconte!» Notre Sahib secoua la tête comme il fait... comme il faisait lorsqu'il était petit... et ils s'entre-regardèrent comme des tireurs d'épée sur une piste à la foire. Le Grand Sahib baissa les yeux le premier, et dit: «Soit. J'aurais peut-être répondu de même dans ma jeunesse. Peu importe. J'ai traité avec Celui-là comme allié de l'Etat. Un de ces jours, il me contera l'histoire.» Puis j'apportai à nouveau du café, et ils se turent. Mais je ne crois pas que Celui-là en dise plus au Grand Sahib que notre Sahib ne lui en a dit.
--Pourquoi? demandai-je.
--Parce que ce sont tous les deux des Grands; or, j'ai observé, dans ma vie, que les Grands emploient les mots en très petit nombre entre eux dans leurs affaires; encore moins lorsqu'ils parlent de ces affaires à un tiers. En outre, ils tirent profit du silence... Maintenant, je crois que la mère est descendue de la chambre, et je m'en vais lui frictionner, à lui, les pieds jusqu'à ce qu'il s'endorme.»
Ses oreilles avaient perçu le pas d'Agnès au haut de l'escalier; et voici qu'elle passa devant nous pour gagner le salon de musique en fredonnant le _Magnificat_.
LE «DÉSESPOIR DU SINGE»
Je n'avais pas vu Penfentenyou depuis 189., alors qu'il était ministre des Chemins et des Bois dans la première Administration de De Thouar. L'été dernier, quoique nominalement il détînt le même portefeuille, il était, sauf de nom, le Premier de sa Colonie[28] et l'idole de sa province, laquelle a deux fois et demie la taille de l'Angleterre. En matière politique, ses convictions se bornaient à voir prospérer sa colonie, et c'est pourquoi il s'en vint en Angleterre développer une Grande Idée au profit d'icelle.
[Note 28: Nous supposerons qu'il s'agit du Canada, colonie de plusieurs provinces. Ainsi se trouveront expliqués les noms français.]
Croyant qu'il avait mis cette idée en train, je m'empressai de l'accueillir chez moi pour une semaine.