Part 1
ACTIONS ET RÉACTIONS
ŒUVRES DE RUDYARD KIPLING
A LA MÊME LIBRAIRIE
LE LIVRE DE LA JUNGLE, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
LE SECOND LIVRE DE LA JUNGLE, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
L'HOMME QUI VOULUT ÊTRE ROI, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
KIM, roman, traduit par Louis Fabulet et Charles Fountaine Walker. Vol. in-18. 3.50
LES BÂTISSEURS DE PONTS, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
STALKY ET Cie, roman, traduit par Paul Bettelheim et Rodolphe Thomas. Vol. in-18 3.50
SUR LE MUR DE LA VILLE, traduit par Louis Fabulet, précédé d'une Étude sur Rudyard Kipling par André Chevrillon. Vol. in-18 3.50
LETTRES DU JAPON, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 3.50
L'HISTOIRE DES GADSBY, roman, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 3.50
LE RETOUR D'IMRAY, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 3.50
LE CHAT MALTAIS, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 3.50
RUDYARD KIPLING
Actions et Réactions
_Traduction de_
LOUIS FABULET et ARTHUR AUSTIN-JACKSON
SEULE TRADUCTION AUTORISÉE PAR L'AUTEUR
PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXI
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_Sept exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7_
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
L'HABITATION FORCÉE
Cela vint sans avertir, à l'heure même où sa main étendue allait ne faire qu'un chiffon de la _Holz and Gunsberg Combine_. Les médecins de New-York traitèrent cela de «surmenage», et il resta allongé dans une chambre aux rideaux tirés, les chevilles croisées, la langue incrustée dans le palais, à se demander si la prochaine vague cérébrale de feux armés d'ardillons n'allait point faire chasser son âme sur la dernière de ses ancres.
Ils finirent par se prononcer. «Avec des soins, il pourrait, au bout de deux ans, rentrer dans l'arène; mais, pour le présent, il lui fallait s'en aller de l'autre côté de l'Atlantique, et ne se livrer à aucun genre de travail. Il accepta les conditions. C'était la capitulation; mais la _Combine_, qui avait frissonné sous le froid de son étreinte, lui accorda tous les honneurs de la guerre. Gunsberg lui-même, débordant de condoléances, vint au paquebot remplir la suite de cabines des Chapin d'écrasants ouvrages en fleurs.
«Des smilax! dit George Chapin en les apercevant. Fitz a raison: je suis mort. Seulement, je ne vois pas pourquoi il a omis l'inscription sur les rubans!
--Allons donc!» fit sa femme.
Et lui versant sa teinture:
«Vous serez de retour bien plus tôt que vous ne pensez.»
Il se regarda dans la glace, surpris que ses traits eussent passé, sans se flétrir, par l'enfer des derniers trois mois. Le bruit des ponts l'importuna, et il s'allongea, la langue seulement un peu pressée contre le palais.
Une heure plus tard, il dit:
«Sophie, je suis vraiment désolé de vous enlever comme cela à toutes vos habitudes. Je... je suppose que nous sommes, ce soir, les deux êtres les plus isolés de la création.
--«N'est-ce donc rien pour vous de nous en aller ensemble?» repartit Sophie, sa femme, en l'embrassant.
--Ils dérivèrent de par l'Europe durant des mois, parfois seuls, parfois en compagnie de bohèmes de rencontre de leur pays. Du Cap Nord à la Grotte d'Azur ils errèrent, parce que le prochain paquebot prenait ce chemin-là, ou que quelqu'un les avait mis sur la route. Les médecins avaient averti Sophie que Chapin ne devait pas prendre intérêt même aux intérêts des autres; d'ailleurs, la sensation familière qu'il éprouva à la nuque au bout d'une heure de vive conversation avec un magnat des chemins de fer de Nauheimed la délivra de tout souci à cet égard. Il en pleura presque.
«Et j'ai à peine trente ans! s'écria-t-il. Avec tout ce que je comptais faire!
--Nous appellerons cela une lune de miel, dit Sophie. Savez-vous que, depuis six ans que nous sommes mariés, vous ne m'avez jamais dit ce que vous comptiez faire de votre existence?
--De mon existence? A quoi bon? Elle est maintenant fichue. (Sophie leva vivement les yeux de dessus la Baie de Naples.) Du train dont va mon affaire, je n'ai plus qu'à vivre de mes rentes, comme cet architecte, à Saint-Moritz.
--C'est en ne vous tracassant pas, que votre santé s'améliorera; et, en admettant que cela demande du temps, il y a des choses pires que... Combien avez-vous?
--Entre quatre et cinq millions de dollars. Mais ce n'est pas la question d'argent. Vous le savez bien. C'est la question de principe. Quel respect auriez-vous pour moi? Vous n'en avez eu, la première année de notre mariage, que lorsque je me suis mis au travail comme les autres. La tradition comme l'éducation, pour nous, s'y opposent. Nous ne saurions accepter ce genre d'idéal.
--Soit, je suppose que je vous ai épousé pour un genre quelconque d'idéal.»
Et ils réintégrèrent leur quarante-troisième hôtel.
En Angleterre, il leur manqua ces langues étrangères des rues continentales, qui leur rappelaient leurs cités polyglottes. En Angleterre, tout le monde parlait une seule et même langue, semblable, d'apparence, à l'américain pour l'oreille, mais, en y réfléchissant, inintelligible.
«Ah, mais vous n'avez pas vu l'Angleterre,» dit une dame aux cheveux gris d'acier.
Ils l'avaient rencontrée, cette dame, à Vienne, à Bayreuth et à Florence, et s'estimaient heureux de la retrouver au Claridge, attendu qu'elle commandait des positions, et savait où les ordonnances se préparent avec le plus de soin.
«Vous devriez prendre intérêt au logis de nos ancêtres... comme je fais.
--J'ai essayé toute une semaine, Mrs. Shonts, repartit Sophie, mais je n'ai guère jamais fait plus que graisser la patte aux garçons d'hôtel allemands.
--Ce n'est pas là en effet la vraie façon, poursuivit Mrs. Shonts. Je sais où vous devriez aller.»
Chapin dressa l'oreille, impatient de fuir n'importe où des rues où des hommes ardents quelque peu de sa trempe accomplissaient la besogne qui lui était refusée.
«Nous oyons et obéissons, Mrs. Shonts,» dit Sophie, qui sentait l'agitation de son époux en train de boire le thé britannique abhorré.
Mrs. Shonts sourit et se chargea d'eux. Elle écrivit à la ronde et télégraphia au loin en leur faveur jusqu'au jour où, armée de sa lettre d'introduction, elle les poussa dans ces solitudes que l'on atteint en partant d'une gare à l'aspect de baril de cendre, appelée Charing Cross. Il leur fallait aller à Rocketts--la ferme d'un nommé Cloke, dans les comtés du Sud--où, leur assura-t-elle, ils rencontreraient la pure Angleterre du folklore et de la chanson.
Ils découvrirent Rocketts au bout de quelques heures, à quatre milles d'une station, et, autant qu'ils purent en juger dans l'obscurité cahotante, à deux fois la même distance de toute espèce de route. Les arbres, les vaches et le contour des granges se profilaient dans l'ombre en ombres autour d'eux, lorsqu'ils mirent pied à terre, et Mr. et Mrs. Cloke, à la porte ouverte d'une profonde cuisine dallée, leur souhaitèrent gravement la bienvenue. Ils reposèrent, sous un plafond gondolé, blanchi à la chaux, en une chambre mansardée, où, parce qu'il pleuvait, on avait allumé un feu de bois dans une corbeille de fer, sur un foyer de briques; et, c'est au pépiement des souris et au pleurnichement des flammes qu'ils s'endormirent.
Lorsqu'ils s'éveillèrent, c'était par une belle journée, pleine de bruits d'oiseaux, des senteurs du buis, de la lavande et du jambon grillé, mêlées d'une senteur élémentaire qu'ils n'avaient jamais rencontrée nulle part.
«Voici, dit Sophie, laquelle faillit faire sortir de ses gonds le frêle châssis, en essayant de voir par l'encoignure, voici qui n'est pas,--comment a dit le cocher au porteur du chemin de fer à propos de ma malle?--_de la petite bière?_
--Non, _du chiqué_. Je ne me suis jamais de ma vie senti si loin de tout. Il s'agit de découvrir où perche le bureau du télégraphe.
--A quoi bon?» repartit Sophie, en se promenant de droite et de gauche, sa brosse à tête en main, pour admirer les images d'hebdomadaires illustrés collées sur la porte et le placard.
Mais l'âme exotique n'eut pas de cesse qu'elle ne se fût assurée du bureau de télégraphe. L'Américain questionna à ce sujet la fille des Cloke, en train de servir le petit déjeuner, tandis que Sophie s'enfouissait le visage dans le buisson de lavande qui fleurissait à l'extérieur de la fenêtre basse.
«Allez jusqu'à la barrière, en haut du champ à Barne, dit Mary, et regardez de l'autre côté de Friars Pardon, le clocher le plus proche. C'est droit dessous. Vous ne pouvez pas le manquer... si vous ne vous écartez pas du sentier. C'est ma sœur, la télégraphiste. Mais vous êtes dans le rayon de trois milles, monsieur. Le gamin distribue les télégrammes du village de Friars Pardon directement jusqu'à notre porte.
--Il n'y a pas mal de choses à mettre en trust, dans ce pays», murmura-t-il.
Sophie regarda l'herbe broutée, que balafraient seulement les roues de la veille au soir, deux ornières qui s'enroulaient autour d'une cour à foins, et l'enceinte de verger tranquille à l'entour de la maison mi-partie en charpente.
«Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle. Télégrammes distribués dans la Vallée d'Avalon! Naturellement!»
Et elle fit signe d'entrer à un chien de chasse aux yeux ardents, aux façons engageantes, et libre d'engagements, qui répondait, parfois, au nom de Rambler. Il les conduisit, après le petit déjeuner, jusqu'à cette montée, derrière la maison, où cette barrière se profilait sur le ciel, et:
«Je me demande ce que nous allons trouver maintenant», dit Sophie en se pavanant franchement de joie sur l'herbe.
C'était tout un versant de champs aux haies trouées de brèches, et dont le centre, à chacun, était la proie de grosses masses de ronces. Les barrières manquaient, et les poteaux, sapés par les lapins, rabotés par le bétail, penchaient de ci de là. Un étroit sentier serpentait parmi les buissons, des douzaines de queues blanches scintillaient devant le chien en pleine course, et un épervier s'envola avec un sifflement perçant.
«Pas de routes, pas rien! dit Sophie, sa jupe courte accrochée par les ronces. Moi qui croyais que toute l'Angleterre n'était qu'un jardin. Le voilà, votre clocher, George, de l'autre côté de la vallée. Est-ce drôle!»
Ils se dirigèrent vers lui à travers une lande tout abandonnée. Ici, c'était le spectre d'une pièce de luzerne qui s'était refusée à mourir; là, quelque âpre jachère livrée à des chardons d'un mètre de haut; et là, un carré de kelk luxuriant, aux airs de moisson légitime. Dans les herbages non pâturés ils se prenaient les pieds dans des rangées de choses fauchées et mortes, par-dessous quoi le sol rayonnait de sueur. Au fond de la vallée un petit ruisseau avait miné sa passerelle, et bouillonnait dans les débris. Mais de grands bois se dressaient là-bas au delà, sur les pentes--vieux, hauts, éclatants, tels des tapisseries restées intactes aux murs d'une maison en ruines.
«Tout cela, à moins de cent milles de Londres! dit-il. Ne croirait-on pas que cela souffre aussi du repos forcé?»
Le sentier contournait l'épaule d'un versant, à travers un fourré de rhododendrons en désordre, pour croiser ce qui, jadis, avait été un chemin carrossable et se terminait dans l'ombre de deux gigantesques chênes verts.
«Une maison! dit tout bas Sophie, une maison _coloniale_[1]!»
[Note 1: Les Américains appellent style _colonial_ le style anglais _georgien_, époque de 1750, où les Etats-Unis étaient encore colonies britanniques.]
Derrière le vert-bleu des arbres jumeaux s'élevait une construction en briques bleuâtre sombre, de style georgien, pourvue d'une imposte en coquille au-dessus de sa porte à colonnes. Le chien s'en était allé sur de folles et secrètes pistes. A part quelque agitation dans les branches et la fuite de quatre pies effarouchées, nul bruit ne dénotait la vie autour de la maison carrée, laquelle, toutefois, par ses longues fenêtres, vous regardait le plus tendrement du monde.
«Cha...armée de vous rencontrer, pour sûr, dit Sophie, en faisant la révérence jusqu'à terre. George, voici de l'histoire que je comprends. C'est ici que _nous_ avons commencé.»
Elle fit une seconde révérence.
Le soleil de juin étincelait sur toutes les vitres. C'était comme si quelque vieille dame, sage de l'expérience de trois générations, mais assise pour le présent à l'écart, se fût penchée afin d'écouter son arrière-petite-fille tout émue et curieuse.
«Il _faut_ que je regarde! (Sophie s'en alla, sur la pointe du pied, à une fenêtre, et de la main s'abrita les yeux.) Oh, la pièce est à moitié pleine de balles de coton... ou plutôt, de laine, je suppose. Mais j'aperçois un coin de la cheminée. George, venez donc! N'est-ce pas quelqu'un?»
Elle se replia derrière son mari. La porte de devant s'ouvrit lentement, pour montrer le chien, le nez tout blanc de lait, sous la garde d'un ancien des jours, revêtu d'un éphod de toile bleue bizarrement froncé sur la poitrine et les épaules.
«Certainement, fit George, presque à haute voix, le Temps en personne. C'est ici qu'il réside, Sophie.
--C'est nous, dit Sophie timidement. Peut-on voir la maison? J'ai peur que ce ne soit notre chien.
--Non, c'est Rambler, repartit le vieillard. Il est encore allé dans mon seau aux eaux grasses. Vous restez à Rocketts, n'est-ce pas? Entrez. Ah! espèce de renégat!»
Le chien lui échappa, et le vieillard s'en alla tout chancelant après lui sur le chemin. Ils pénétrèrent dans le vestibule--absolument le vestibule haut et clair que devait recéler telle maison. Un escalier, large et facile, à la rampe élancée, et qui jadis avait été blanc crème, en montait sous une longue fenêtre ovale. De chaque côté, des portes à fines moulures donnaient sur des pièces encombrées de laine, pièces dont les cheminées vert céladon étaient ornées de nymphes, d'enroulements et de Cupidons en bas-relief.
«Quelle est la maison qui a fait cela? s'écria Sophie dans le ravissement. Oh, j'oubliais! Ce doivent être les originaux. De l'Adams, peut-être? Je n'ai jamais rien rêvé de comparable à ce garde-feu en fer forgé. Est-ce que l'homme veut bien que nous allions partout?
--Il est en train de courir après le chien, répondit George, en regardant dehors. Nous ne comptons pas.»
Ils explorèrent le premier étage ou rez-de-chaussée, ravis comme des enfants qui jouent aux voleurs.
«C'est comme toute l'Angleterre, finit-elle par dire. Etonnant, mais pas d'explication. On s'attend toujours à ce que vous connaissiez tout à l'avance. A présent, voyons en haut.»
Les escaliers ne crièrent pas sous leurs pieds. Du vaste palier ils pénétrèrent dans une longue pièce aux panneaux verts, éclairée par trois portes-fenêtres, qui donnaient sur les restes délaissés d'un jardin en terrasse, et, au delà, sur des versants boisés.
«Le salon, cela va sans dire. (Sophie nagea du haut en bas de la pièce.) Cette cheminée--_Orphée et Eurydice_--est un morceau unique. Une merveille, dites?--Ma foi, la pièce, sans rien, paraît meublée!--Comment cela se fait-il, George?
--Ce sont les proportions. Je l'ai remarqué.
--J'ai vu jadis une chaise longue de Heppelwhite. (Sophie porta un doigt à sa joue enflammée, et réfléchit.) Avec deux de ces chaises longues... une de chaque côté... pas besoin d'autre chose. Sauf... une simple et unique glace, irréprochable, au-dessus de cette cheminée.
--Regardez-moi cette vue. C'est un Constable encadré! s'écria son mari.
--Non; c'est un Morland. Mais, à propos de cette chaise longue, George, ne croyez-vous pas que l'Empire ferait mieux que le Heppelwhite? L'or mat sur ce vert pâle? Quel dommage que de nos jours on ne fabrique plus d'épinettes!
--Je crois qu'on peut s'en procurer. Regardez-moi ce bois de chênes derrière les pins.
--_While you sat and played toccatas stately at the clavichord_»[2], fredonna Sophie.
[Note 2: Robert Browning (_A toccata of Galluppis_ dans _Dramata lyrics_--_Old Pictures in Florence_.)]
Sur quoi, la tête penchée de côté, elle la hocha dans la direction de l'endroit où aurait dû pendre le miroir irréprochable.
Puis ils découvrirent des chambres à coucher avec cabinets de toilette et cabinets à poudrer, et des marches qui montaient, descendaient... à des boîtes de chambres, rondes, carrées, octogones, aux plafonds enrichis et aux serrures ciselées.
«Maintenant, les domestiques. Oh!»
D'un trait elle avait atteint par le dernier escalier les ténèbres entrecoupées de lumière de l'étage situé sous les combles, où des tuiles gisaient détachées parmi des lattes brisées, où les murs étaient barbouillés de sentences et de comptes de houblon.
«On a élevé des pigeons ici, s'écria-t-elle.
--Et il n'est pas un coin du toit où l'on ne pourrait faire passer un buggy tout attelé, dit George.
--C'est ce que je me tue de dire! cria le vieux, au-dessous d'eux, dans l'escalier. Pas le plus petit coin sec pour mes pigeons.
--Mais, pourquoi l'a-t-on laissé tomber en cet état? demanda Sophie.
--Les maisons, c'est comme les dents, répliqua-t-il. Si vous laissez les choses aller trop loin, y a plus rien à faire. Y a eu un temps où ils avaient idée de la vendre, mais personne voulait acheter. Elle était ben trop loin de tout. Y a eu un temps où ils auraient voulu l'habiter eux-mêmes, mais v'là qu'ils se sont mis à mourir.
--Ici?»
Sophie bougea sous la lumière d'un trou du toit.
«Nenni--personne ne meurt ici, sauf de tomber des meules de foin et toutes choses comme cela. C'est à Londres, qu'ils sont morts. (Il cueillit un flocon de laine sur sa blouse bleue.) Ça n'avait pas de fond--pas plus les Elphicks que les Moones. Guère solide, tout ce monde-là. Il y a dix-sept ans qu'ils sont morts; car il y en a vingt-cinq que je suis gardien ici.
--A qui appartient toute cette laine, en bas? demanda George.
--A la propriété. Je vais vous montrer la partie de derrière, si vous voulez. Vous venez d'Amérique, à ce que je vois. J'y ai eu un fils moi-même, dans le temps.»
Ils se mirent à descendre derrière lui l'escalier principal. Il s'arrêta au tournant, et, du geste, balaya le mur:
«De la place, ici, pour que votre cercueil descende. Sept pieds de long et trois hommes à chaque bout n'effleureraient pas la peinture. Moi, si je meurs dans mon lit, on sera obligé de me mettre droit debout comme une boîte à lait. Tous les bonheurs, vous voyez?»
Il les conduisit, toujours de l'avant, à travers un dédale d'arrière-cuisines, de laiteries, de garde-manger et de laveries, qui, le long de chemins couverts, se fondaient en une maison de ferme, visiblement plus ancienne que les bâtiments principaux, lesquels recommençaient à vagabonder en granges, crèches, porcheries, étables et écuries, pour aboutir aux champs dénudés par derrière.
«N'importe comment, dit Sophie, en s'asseyant exténuée sur une ancienne margelle de puits--n'importe comment, on ne devrait pas insulter à ces adorables vieilles choses, en les remplissant de foin.»
George regarda de longs murs en pierre, qui supportaient de véritables étendues essentées de chêne aux reflets d'argent; des contre-forts de cailloux et briques mêlés; des escaliers extérieurs en arches sur arches de pierre; des cintres de chaume où l'herbe croissait; des poivrières aux tuiles revêtues de joubarbes, et une immense cour pavée que peuplaient deux vaches et Rambler repentant. Il y avait pour le moins deux heures et demie qu'il n'avait pas plus pensé à lui-même qu'au bureau de télégraphe.
«Mais pourquoi, demanda Sophie, comme ils s'en retournaient par le cratère des champs rasés,--pourquoi, en Angleterre, s'attend-on toujours à ce que vous sachiez tout? Pourquoi n'explique-t-on jamais?
--Vous voulez dire à propos des Elphicks et des Moones?
--Oui... et des hommes d'affaires et de la propriété. Qui est-ce? Je me demande si ces planchers peints, dans la chambre verte, sont bien en chêne. Ne trouvez-vous pas plaisir à explorer tout cela ensemble... plus qu'à Pompéi?»
George se retourna encore une fois pour regarder la vue.
«Il y a huit cents acres dépendant de la propriété--m'a dit le vieux. Cinq fermes en tout. Rocketts en fait partie.
--J'adore Mrs. Cloke. Mais comment s'appelle la vieille maison?»
George se mit à rire.
«C'est une des choses qu'on s'attend à ce que vous sachiez. Il ne l'a pas dit une seule fois.»
Les Cloke furent plus communicatifs. Ce soir-là, et les jours suivants durant une semaine, ils débitèrent aux Chapin toute l'histoire officielle, telle qu'on la débite aux hôtes de passage, de Friars Pardon, la maison et ses cinq fermes. Mais Sophie posa tant de questions, et George témoigna d'une si sincère curiosité, que, la confiance venant, ils se lancèrent, sans omettre le détail transmis et observé, dans le récit de la vie, de la mort et des hauts faits des Elphicks, des Moones, et de leurs collatéraux, les Haylings et les Torrells. Ce fut une histoire racontée avec suite au prochain numéro, par Cloke dans la grange, ou sa femme dans la laiterie, les derniers chapitres réservés pour les soirs à la cuisine, au coin du grand feu, lorsque le couple avait passé la moitié de la journée à explorer la maison où le vieil Iggulden à la blouse bleue ricanait et s'esclaffait de les voir. Les motifs qui avaient régi les caractères étaient en dehors de leur compréhension; les destinées qui les déroutaient, autant de dieux qu'ils n'avaient jamais affrontés; les jours de côté que Mrs. Cloke projetait sur tel acte ou tel incident dépassaient en chose stupéfiante tout ce qu'on pouvait se rappeler. Aussi les Chapin écoutaient-ils avec délices, bénissant Mrs. Shonts.
«Mais pourquoi--pourquoi--_pourquoi_--Un Tel faisait-il comme ceci ou comme cela?» interrogeait Sophie de son siège près de la crémaillère; et Mrs. Cloke de répondre en se lissant les genoux: «Pour la terre.»
«J'y renonce, fit George, un soir, dans leur chambre. On dirait que dans ce pays les gens ne sont rien en comparaison du lieu qu'ils habitent. A l'entendre, Friars Pardon fut une sorte de Moloch.
--Pauvre vieille chose! (Ils venaient, comme d'habitude, de faire le tour des fermes avant le thé.) Pas étonnant, s'ils l'aimaient. Pensez aux sacrifices qu'ils ont faits pour elle! Jane Elphick a épousé le second Torrell afin de la garder dans la famille. Le salon octogone, au plafond à moulures, contigu à la grande chambre à coucher, était le sien. Mais lui, que vous a-t-il raconté en donnant à manger à ses cochons? demanda Sophie.
--C'est à propos des cousins Torrell et de l'oncle qui est mort à Java. Ils habitaient à Burnt House--derrière High Pardons, là où il y a ce ruisseau tout obstrué.
--Non. Burnt House est sous le bois de High Pardons, _avant_ d'arriver à Gale Anstey, corrigea Sophie.
--Soit. Le vieux Cloke disait...»
Sophie ouvrit la porte toute grande, et d'en haut cria dans la cuisine, où les Cloke étaient en train de couvrir le feu:
«Mrs. Cloke, est-ce que Burnt House n'est pas sous High Pardons?
--Oui, ma chère petite, cela va sans dire, repartit distraitement la voix aux accents mollets. (Une petite toux.) Je vous demande pardon, madame. Qu'est-ce que c'était donc, que vous disiez?
--Rien. Je préfère la première manière, répondit Sophie en riant.
--Et George lui resservit le chapitre manquant, tandis qu'elle écoutait, assise sur le lit.