Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885
Part 21
On montrait encore, il y a quarante ans, dans la sacristie de Saint-Germain-l'Auxerrois, la chaise cramoisie, portant la date 1722, en laquelle trônait le cardinal-archevêque de Cambrai le jour où Monsieur Clignet, bailli de l'abbaye de Saint-Remi de Reims, et les sieurs de Romaine, de Sainte-Catherine et Godot, chevaliers de la Sainte-Ampoule, vinrent prendre «les ordres de son éminence au sujet du sacre de sa majesté». L'éminence était Dubois, la majesté était Louis XV. Le garde-meuble conservait une autre chaise à bras, celle du régent d'Orléans. C'est sur ce fauteuil que le régent d'Orléans était assis le jour où il parla au comte de Charolais. M. de Charolais revenait de la chasse où il avait tué quelques faisans dans les bois et un notaire dans un village. Le régent lui dit: _Allez-vous-en, vous êtes prince, et je ne ferai couper la tête ni au comte de Charolais qui a tué un passant, ni au passant qui tuera le comte de Charolais_. Ce mot a servi deux fois. Plus tard, on a jugé utile de l'attribuer à Louis XV promu Bien-Aimé. Rue du Battoir, le maréchal de Saxe avait son sérail qu'il menait avec lui à la guerre, ce qui faisait à la suite de l'armée trois coches pleins appelés par les hulans «les fourgons à femmes du maréchal». Que d'événements étranges, parfois accumulés avec cette incohérence de la réalité où vous êtes libre de puiser des réflexions! Dans la même semaine, une femme, madame de Chaumont, gagne, dans l'agiotage du Mississipi, cent vingt-sept millions, les quarante fauteuils de l'Académie française sont envoyés à Cambrai pour y asseoir le congrès qui a cédé Gibraltar à l'Angleterre, et la grande porte de la Bastille s'entr'ouvre à minuit, laissant voir dans la première cour l'exécution aux flambeaux d'un inconnu dont personne n'a jamais su ni le nom ni le crime. Les livres étaient traités de deux façons; le parlement les brûlait, le théologal les lacérait. On les brûlait sur le grand escalier du palais, on les lacérait rue Chanoinesse. C'est, dit-on, dans cette rue, au milieu d'un rebut de livres condamnés, que les épîtres de Pline, depuis imprimées chez Alde Manuce, furent découvertes par le moine Joconde, le faiseur de ponts de pierre que Sannazar nommait _Pontifex_. [Note: _Hunc tu jure potes dicere Pontificem_.] Quant aux grands degrés du palais, à défaut des écrivains, «qui sentaient le roussi», ils voyaient brûler les écrits. Boindin, au pied de cet escalier, disait à Lamettrie: _On vous persécute, parce que vous êtes athée janséniste; moi, on me laisse tranquille, parce que j'ai le bon sens d'être athée moliniste_. Il y avait, en outre, pour les livres, les sentences de Sorbonne. La Sorbonne, calotte plutôt que dôme, dominait ce chaos de collèges qui était l'Université, et que le premier Balzac, dans sa querelle avec le père Golu, a appelé le _Pays latin_, nom qui est resté. La Sorbonne avait, de par la scolastique, juridiction morale. La Sorbonne forçait Jean XXII à rétracter sa théorie de la vision béatifique; la Sorbonne déclarait le quinquina «écorce scélérate», sur quoi le parlement faisait au quinquina _défense de guérir_; la Sorbonne donnait, à propos du sac de Civitta-di-Castello, raison contre le pape Sixte IV à Antoine Campani, cet évêque «dont une paysanne accoucha sous un laurier», et à qui l'Allemagne déplut «si fort», dit son biographe, qu'à son retour en Italie, se trouvant au haut des Alpes, ce vénérable prélat ................... [Note: Nous omettons une ligne.] et dit à l'Allemagne:«_Aspice nudatas, barbara terra, nates_.»
IX
La maison numéro 20, à Bercy, a appartenu à Le Prévost de Beaumont, mis vivant dans une des tombes de pierre de la tour Bertaudière pour avoir dénoncé le Pacte de famine. Tout auprès, une autre maison toute mystérieuse s'appelle la _Cour des crimes_. Personne ne sait ce que c'est. Devant la porte de la prévôté de Paris, où des cartouches sculptés et peints représentaient Énée, Scipion, Charlemagne, Esplandian et Bayard, qualifiés «fleurs de chevalerie et de loyauté», un huissier à verge, le 30 août 1766, cria l'édit ordonnant aux gentilshommes de n'avoir désormais au côté que des épées longues de trente-trois pouces au plus «avec la pointe en langue de carpe». Les épées de guet-apens abondaient dans Paris. Très bien portées. De là l'édit. D'autres répressions étaient nécessaires; en 1750, à l'époque où l'ameublement d'une chambre pour le dauphin au pavillon de Bellevue venait de coûter dix-huit cent mille francs, on diminua, par esprit d'économie, la ration de pain des prisonniers, ce qui les affama et les fit révolter. On tira dans le tas à travers les grilles des prisons, et l'on en tua plusieurs, entre autres, au For-l'Évêque, deux femmes. Il y avait à l'Académie française un curieux effrayant, la Condamine; il rimait des bouquets à Chloris comme Gentil-Bernard, et explorait l'océan comme Vasco de Gama. Entre un quatrain et une tempête, il allait sur les échafauds considérer de près les supplices. Une fois il assistait, sur l'estrade même du tourment, à un écartèlement. Le patient, hagard et cerclé de fer, le regardait.--_Monsieur est un amateur_, dit le bourreau. Telles étaient les moeurs. Ceci se passait sur la place de Grève, le jour où Louis XV y assassina Damiens.
X
Faut-il continuer? S'il était permis de se citer soi-même, celui qui écrit ces lignes dirait ici: _J'en passe, et des meilleurs_. Ajoutez à ce monceau douloureux la surcharge de Versailles, cette cour terrible, la maltôte, expédient des princes du dix-septième siècle, remplacée par l'agiotage, expédient des princes du dix-huitième, et ce Conti difforme écrasant de chiquenaudes le visage d'une jeune fille coupable d'être jolie, ce chevalier de Bouillon châtrant un manant pour le punir de s'appeler Lecoq, cet autre chevalier, un Rohan, bâtonnant Voltaire....--Quel précipice que ce passé! Descente lugubre! Dante y hésiterait. La vraie catacombe de Paris, c'est cela. L'histoire n'a pas de sape plus noire. Aucun dédale n'égale en horreur cette cave des vieux faits où tant de préjugés vivaces, et à cette heure encore bien portants, ont leurs racines. Ce passé n'est plus cependant, mais son cadavre est; qui creuse l'ancien Paris le rencontre. Ce mot cadavre en dit trop peu. Un pluriel serait ici nécessaire. Les erreurs et les misères mortes sont une fourmilière d'ossements. Elles emplissent ce souterrain qu'on appelle les annales de Paris. Toutes les superstitions sont là, tous les fanatismes, toutes les fables religieuses, toutes les fictions légales, toutes les antiques choses dites sacrées, règles, codes, coutumes, dogmes, et l'on distingue à perte de vue dans ces ténèbres le ricanement sinistre de toutes ces têtes de mort. Hélas! les hommes infortunés qui accumulent les exactions et les iniquités oublient ou ignorent qu'il y a un compteur. Ces tyrannies, ces lettres de cachet, ces jussions, ce Vincennes, ce donjon du Temple, où Jacques Molay a assigné le roi de France à comparaître devant Dieu, ce Montfaucon, où est pendu Enguerrand de Marigny qui l'a construit, cette Bastille où est enfermé Hugues Aubriot qui l'a bâtie, ces cachots copiant les puits, et ces «calottes» copiant les plombs de Venise, cette promiscuité de tours, les unes pour la prière, les autres pour la prison, cette dispersion de glas et de tocsins faite par toutes ces cloches pendant douze cents ans, ces gibets, ces estrapades, ces voluptés, cette Diane toute nue au Louvre, ces chambres tortionnaires, ces harangues des magistrats à genoux, ces idolâtries de l'étiquette, connexes aux raffinements de supplices, ces doctrines que tout est au roi, ces sottises, ces hontes, ces bassesses, ces mutilations de toutes les virilités, ces confiscations, ces persécutions, ces forfaits, se sont silencieusement additionnés de siècle en siècle, et il s'est trouvé un jour que toute cette ombre avait un total: 1789.
III
SUPRÉMATIE DE PARIS
I
1789. Depuis un siècle bientôt, ce nombre est la préoccupation du genre humain. Tout le phénomène moderne y est contenu.
Ces dates-là sont des chiffres exigibles.
Payez.
Et ne soyez pas de mauvaise foi avec ces chiffres impérieux. Éludés, ils grossissent; et tout à coup, au lieu de 89, le débiteur trouve 93.
Pourquoi tout à l'heure avons-nous rappelé ces faits, puisés au hasard dans le saisissant pêle-mêle du souvenir, tous ces faits, et tant d'autres? Parce qu'ils expliquent.
Ils ont une source, le despotisme, et ils ont une embouchure, la démocratie.
Sans eux, et sans leur résultat, 89, la suprématie de Paris est une énigme. Réfléchissez, en effet. Rome a plus de majesté, Trèves a plus d'ancienneté, Venise a plus de beauté, Naples a plus de grâce, Londres a plus de richesse. Qu'a donc Paris? La révolution.
Paris est la ville-pivot sur laquelle, à un jour donné, l'histoire a tourné.
Palerme a l'Etna, Paris a la pensée. Constantinople est plus près du soleil, Paris est plus près de la civilisation. Athènes a bâti le Parthénon, mais Paris a démoli la Bastille.
George Sand parle magnifiquement quelque part des vies antérieures. Ces existences préparatoires, sortes de dépouillements successifs de la destinée, les villes les ont comme les hommes. Paris druidique, Paris romain, Paris carlovingien, Paris féodal, Paris monarchique, Paris philosophe, Paris révolutionnaire, quelle ascension lente, mais quelle sublime sortie des ténèbres!
_Après moi le déluge!_ dit le dernier sultan de la série. On sent en effet, sous ce Louis XV, qu'un certain accomplissement s'apprête, tant la petitesse de tout est formidable. Vers la fin du dix-huitième siècle, l'histoire ne peut plus être étudiée qu'au microscope. On voit un fourmillement de nains, et c'est tout; d'Aiguillon, Richelieu, Maurepas, Calonne, Vergennes, Brienne, Montmorin; brusquement une ouverture se fait dans ce qu'on pourrait nommer le mur du fond, et il apparaît des inconnus hauts de cent coudées, et voici Mirabeau, l'homme-éclair, et voici Danton, l'homme-foudre, et les événements deviennent dignes de Dieu.
Il semble que la France commence.
II
On sait ce que c'est que le point vélique d'un navire; c'est le lieu de convergence, endroit d'intersection mystérieux pour le constructeur lui-même, où se fait la somme des forces éparses dans toutes les voiles déployées. Paris est le point vélique de la civilisation. L'effort partout dispersé se concentre sur ce point unique; la pesée du vent s'y appuie. La désagrégation des initiatives divergentes dans l'infini vient s'y recomposer et y donne sa résultante. Cette résultante est une poussée profonde, parfois vers le gouffre, parfois vers les Atlantides inconnues. Le genre humain, remorqué, suit. Percevoir, pensif, ce murmure de la marche universelle, cette rumeur des tempêtes en fuite, ce bruit d'agrès, ces soufflements d'âmes en travail, ces gonflements et ces tensions de manoeuvre, cette vitesse de la bonne route faite, aucune extase ne vaut cette rêverie. Paris est sur toute la terre le lieu où l'on entend le mieux frissonner l'immense voilure invisible du progrès.
Paris travaille pour la communauté terrestre.
De là autour de Paris, chez tous les hommes, dans toutes les races, dans toutes les colonisations, dans tous les laboratoires de la pensée, de la science et de l'industrie, dans toutes les capitales, dans toutes les bourgades, un consentement universel.
Paris fait à la multitude la révélation d'elle-même.
Cette multitude que Cicéron appelle _plebs_, que Bessarion appelle _canaglia_, que Walpole appelle _mob_, que de Maistre appelle _populace_, et qui n'est pas autre chose que la matière première de la nation, à Paris elle se sent Peuple. Elle est à la fois brouillard et clarté. C'est la nébuleuse qui, condensée, sera l'étoile.
Paris est le condensateur.
III
Voulez-vous vous rendre compte de ce qu'est cette ville? Faites une chose étrange. Mettez-la aux prises avec la France. Et d'abord éclate une question. Quelle est la fille? quelle est la mère? Doute pathétique. Stupéfaction du penseur.
Ces deux géantes en viennent aux mains. De quel côté est la voie de fait impie?
Cela s'est-il jamais vu? Oui. C'est presque un fait normal. Paris s'en va seul, la France suit de force, et irritée; plus tard elle s'apaise et applaudit; c'est une des formes de notre vie nationale. Une diligence passe avec un drapeau; elle vient de Paris. Le drapeau n'est plus un drapeau, c'est une flamme, et toute la traînée de poudre humaine prend feu derrière lui.
Vouloir toujours; c'est le fait de Paris. Vous croyez qu'il dort, non, il veut. La volonté de Paris en permanence, c'est là ce dont ne se doutent pas assez les gouvernements de transition. Paris est toujours à l'état de préméditation. Il a une patience d'astre mûrissant lentement un fruit. Les nuages passent sur sa fixité. Un beau jour, c'est fait. Paris décrète un événement. La France, brusquement mise en demeure, obéit.
C'est pour cela que Paris n'a pas de conseil municipal.
Cet échange d'effluves entre Paris centre, et la France sphère, cette lutte qui ressemble à un balancement de gravitations, ces alternatives de résistance et d'adhésion, ces accès de colère de la nation contre la cité, puis ces acceptations, tout cela indique nettement que Paris, cette tête, est plus que la tête d'un peuple. Le mouvement est français, l'impulsion est parisienne. Le jour où l'histoire, devenue de nos jours si lumineuse, donnera à ce fait singulier la valeur qu'il a, on verra clairement le mode d'ébranlement universel, de quelle façon le progrès entre en matière, sous quels prétextes la réaction s'attarde, et comment la masse humaine se désagrège en avant-garde et en arrière-garde, de telle sorte que l'une est déjà à Washington, tandis que l'autre est encore à César.
Sur ce conflit séculaire, et si fécond en émulation, de la nation et de la cité, posez la révolution, voici ce que donne ce grossissement: d'un côté la Convention, de l'autre la Commune. Duel titanique.
Ne reculons pas devant les mots, la Convention incarne un fait définitif, le Peuple, et la Commune incarne un fait transitoire, la Populace. Mais ici la populace, personnage immense, a droit. Elle est la Misère, et elle a quinze siècles d'âge. Euménide vénérable. Furie auguste. Cette tête de Méduse a des vipères, mais des cheveux blancs.
La Commune a droit; la Convention a raison. C'est là ce qui est superbe. D'un côté la Populace, mais sublimée; de l'autre, le Peuple, mais transfiguré. Et ces deux animosités ont un amour, le genre humain, et ces deux chocs ont une résultante, la Fraternité. Telle est la magnificence de notre révolution.
Les révolutions ont un besoin de liberté, c'est leur but, et un besoin d'autorité, c'est leur moyen. La convulsion étant donnée, l'autorité peut aller jusqu'à la dictature et la liberté jusqu'à l'anarchie. De là un double accès despotique qui a le sombre caractère de la nécessité, un accès dictatorial et un accès anarchique. Oscillation prodigieuse.
Blâmez si vous voulez, mais vous blâmez l'élément. Ce sont des faits de statique, sur lesquels vous dépensez de la colère. La force des choses se gouverne par A+B, et les déplacements du pendule tiennent peu de compte de votre mécontentement.
Ce double accès despotique, despotisme d'assemblée, despotisme de foule, cette bataille inouïe entre le procédé à l'état d'empirisme et le résultat à l'état d'ébauche, cet antagonisme inexprimable du but et du moyen, la Convention et la Commune le représentent avec une grandeur extraordinaire. Elles font visible la philosophie de l'histoire.
La Convention de France et la Commune de Paris sont deux quantités de révolution. Ce sont deux valeurs, ce sont deux chiffres. C'est l'A plus B dont nous parlions tout à l'heure. Des chiffres ne se combattent pas, ils se multiplient. Chimiquement, ce qui lutte se combine. Révolutionnairement aussi.
Ici l'avenir se bifurque et montre ses deux têtes; il y a plus de civilisation dans la Convention et plus de révolution dans la Commune. Les violences que fait la Commune à la Convention ressemblent aux douleurs utiles de l'enfantement.
Un nouveau genre humain, c'est quelque chose. Ne marchandons pas trop qui nous donne ce résultat.
Devant l'histoire, la révolution étant un lever de lumière venu à son heure, la Convention est une forme de la nécessité, la Commune est l'autre; noires et sublimes formes vivantes debout sur l'horizon, et dans ce vertigineux crépuscule où il y a tant de clarté derrière tant de ténèbres, l'oeil hésite entre les silhouettes énormes des deux colosses.
L'un est Léviathan, l'autre est Béhémoth.
IV
Il est certain que la révolution française est un commencement. _Nescio quid majus nascitur Iliade_.
Remarquez ce mot: Naissance. Il correspond au mot Délivrance. Dire: la mère est délivrée, cela veut dire: l'enfant est né. Dire: la France est libre, cela veut dire l'âme humaine est majeure.
La vraie naissance, c'est la virilité.
Le 14 juillet 1789, l'heure de l'âge viril a sonné.
Qui a fait le 14 juillet?
Paris.
La grande geôle d'état parisienne symbolisait l'esclavage universel.
Paris toujours un peu tenu en prison, ç'a été de tout temps l'arrière-pensée des princes. Gêner qui nous gêne est une politique. La Bastille au centre, une muraille à la circonférence, avec cela on peut régner. Murer Paris, ce fut le rêve. Stabilité sous clôture; cette discipline imposée aux moines, on a voulu l'imposer à Paris. De là contre la croissance de cette ville mille précautions, et beaucoup de ceintures bouclées avec des tours. D'abord, la circonvallation romaine, à laquelle était adossée, près Saint-Merry, la maison de l'abbé Suger, puis le mur de Louis VII, puis le mur de Philippe-Auguste, puis le mur du roi Jean, puis le mur de Charles V, puis le mur de l'octroi de 1786, puis l'escarpe et contrescarpe d'aujourd'hui. Autour de cette ville, la monarchie a passé son temps à construire des enceintes, et la philosophie à les détruire. Comment? Par la simple irradiation de la pensée. Pas de plus irrésistible puissance. Un rayonnement est plus fort qu'une muraille.
Enfermer la ville est un expédient; l'amoindrir en serait un autre. Ceux à qui Paris fait peur y ont songé. Soutirer la vie à cette cité monstre et prodige, pourquoi pas? On a essayé. On installait volontiers les états généraux à Blois; Bourges était déclaré capitale; de temps en temps les rois envoyaient le parlement à Pontoise; Versailles a été un exutoire. De nos jours on a proposé de mettre l'école polytechnique à Orléans, l'école de droit à Rouen, l'école de médecine à Tours, l'institut ici, la cour de cassation là, etc. De cette façon, on clivait Paris; cliver un diamant, c'est le couper en petits morceaux. On avait vingt petits Paris au lieu d'un gros. Admirable moyen de convertir trente millions en trente mille francs. Demandez à un lapidaire ce qu'il pense de la décentralisation du Régent.
Le fait fatal, le fait brutal, si vous voulez, a déjoué toutes ces combinaisons.
Sous cette réserve qu'il n'y a jamais rien que d'approximatif dans l'assimilation du fait et de l'idée, l'agrandissement matériel donne, en de certains cas, la mesure de l'agrandissement moral, Paris a d'abord tenu tout entier dans l'île Notre-Dame; puis il a jeté un pont, comme le petit oiseau qui veut sortir donne un coup de bec dans l'oeuf; puis, sous Philippe-Auguste, il a eu sept cents arpents de surface, et il a émerveillé Guillaume le Breton; puis, sous Louis XI, il a eu trois quarts de lieue de tour, et il a enthousiasmé Philippe de Comines; puis, au dix-septième siècle, il a eu quatre cent treize rues, et il a ébloui Félibien. Au dix-huitième siècle, il a fait la révolution, et sonné la grande cloche d'appel, avec six cent soixante mille habitants. Aujourd'hui il en a dix-huit cent mille. C'est un plus gros bras qui peut secouer une plus grosse corde.
Le tocsin d'aujourd'hui est un tocsin pacifique. C'est la vaste sonnerie joyeuse du travail invitant toutes les nations à l'exposition du chef-d'oeuvre de chacune.
V
Quelque chose de nous est toujours penché sur nos enfants, et dans le temps futur il entre une dose du temps actuel. La civilisation traverse des phases quelconques, toujours dominées par la phase précédente. Aujourd'hui, surtout ce qui est, et sur tout ce qui sera, la révolution française est en surplomb. Pas un fait humain que ce surplomb ne modifie. On se sent pressé d'en haut, et il semble que l'avenir ait hâte et double le pas. L'imminence est une urgence; l'union continentale, en attendant l'union humaine, telle est présentement la grande imminence; menace souriante. Il semble, à voir de toutes parts se constituer les landwehrs, que ce soit le contraire qui se prépare; mais ce contraire s'évanouira. Pour qui observe du sommet de la vraie hauteur, il y a dans la nuée de l'horizon plus de rayons que de tonnerres. Tous les faits suprêmes de notre temps sont pacificateurs. La presse, la vapeur, le télégraphe électrique, l'unité métrique, le libre échange, ne sont pas autre chose que des agitateurs de l'ingrédient Nations dans le grand dissolvant Humanité. Tous les railways qui paraissent aller dans tant de directions différentes, Pétersbourg, Madrid, Naples, Berlin, Vienne, Londres, vont au même lieu, la Paix. Le jour où le premier air-navire s'envolera, la dernière tyrannie rentrera sous terre.
Le mot Fraternité n'a pas été en vain jeté dans les profondeurs, d'abord du haut du Calvaire, ensuite du haut de 89. Ce que Révolution veut, Dieu le veut. L'âme humaine étant majeure, la conscience humaine est lucide. Cette conscience est révoltée par la voie de fait dite guerre. Les guerres offensives en particulier, contenant un aveu naïf de convoitise et de brigandage, sont condamnées par l'humanité honnête du genre humain. Remettre en marche les armures n'est décidément plus possible; les panoplies sont vides, les vieux géants sont morts. Césarisme, militarisme, il y a des musées pour ces antiquités-là. L'abbé de Saint-Pierre, qui a été le fou, est maintenant le sage. Quant à nous, nous pensons comme lui; et nous nous figurons sans trop de peine que les hommes doivent finir par s'aimer. Vivre en paix, est-ce donc si absurde? On peut, ce nous semble, rêver une époque où lorsque quelqu'un dira: propreté, promptitude, exactitude, bon service, on ne songera pas tout d'abord à un canon se chargeant par la culasse, et où le fusil à aiguille cessera d'être le modèle de toutes les vertus.
VI
Insistons-y, un certain empiétement du présent sur l'avenir est nécessaire. Cette vague figuration de ce qui sera dans ce qui est, Paris l'esquisse. C'est pour la faire mieux saillir, et pour l'éclairer des deux côtés, que, tout à l'heure, en regard de l'avenir, nous avons placé le passé. Le fruit est bon à voir, mais maintenant retournez l'arbre, et montrez sa racine. Cette histoire qu'on vient de revoir, on peut en refaire et en varier le raccourci; on n'en modifiera ni le sens ni le résultat. Changer l'altitude ne change point le corps.
Qu'on interroge, non les archives de l'empire, car le mot _archives de l'empire_ s'applique seulement aux deux périodes 1804-1814 et 1852-1867, et hors de là n'a aucun sens, qu'on interroge et qu'on remue jusqu'au fond les _archives de France_, et, de quelque façon que la fouille soit faite, pourvu que ce soit de bonne foi, la même histoire incorruptible en sortira.
Cette histoire, qu'on la prenne telle qu'elle est, qu'on en ait la quantité d'horreur qu'elle mérite, à la condition qu'on finisse par admirer. Le premier mot est Roi, le dernier mot est Peuple. L'admiration comme conclusion, c'est là ce qui caractérise le penseur. Il pèse, examine, compare, sonde, juge; puis, s'il est tourné vers le relatif, il admire, et, s'il est tourné vers l'absolu, il adore. Pourquoi? parce que dans le relatif il constate le progrès; parce que dans l'absolu il constate l'idéal. En présence du progrès, loi des faits, et de l'idéal, loi des intelligences, le philosophe aboutit au respect. Le coup de sifflet final est d'un idiot.